I. LE TEMPLE
Prison d'état n'est pas le moins du monde synonyme de prison politique; prison d'état n'exprime pas du tout la même idée. Ce mot désigne le lieu où, dans un gouvernement privé des garanties de la liberté individuelle, on enferme des gens auxquels on reproche peut-être d'avoir violé la loi, mais qu'on n'emprisonne qu'en vertu de la volonté du maître, et sans se disposer nécessairement à les faire comparaître devaut tel ou tel tribunal. La prison politique est donc un hommage a la civilisation et à la loi; la prison d'état est une violation de toutes les deux, violation qui ne se peut excuser que par la nécessité, et à laquelle un ministre ne saurait recourir sans demander aux chambres et au pays un bill d'indemnité.
Ainsi, pour prendre un exemple facile, Ham, Doullens, Clairvaux et le château de Ham, sont aujourd'hui, en tout ou en partie, des prisons politiques. La citadelle de Blaye a été pour la duchesse de Berri une prison d'état, puisque cette princesse y est entrée sans un acte du magistrat, et qu'elle en est sortie de même.
Ce qu'ont été les prisons d'état sous l'ancien régime, nous en avons déjà souvent parlé et nous1 en parlerons encore. Aujourd'hui nous ne voulons les considérer que pendant la période post-révolutionnaire, c'est-à-dire pendant le directoire, le consulat et l'empire. i: Le gouvernement révolutionnaire, quoiqu'il eut décuplé le nombre des prisons en général, n'a point eu de prisons d'état, en ce sens que les nombreuses victimes qu'il y a entassées l'ont toutes été en vertu d'un mandat régulier, du moins quant à la forme, et que toutes étaient destinées à passer en jugement. Nous mettons de côté, bien entendu les événemens de septembre, lesquels, quoi qu'on en ait dit, n'étaient pas sans précédens dans notre histoire, mais qui certainement ne se reproduiront plus.
C'est une erreur de penser que Napoléon, empereur ou consul, ait le
premier ressuscité les prisons d'état ; le directoire, avant lui, avait usé largement de ce moyen illégal de gouvernement.
Du 19 mai 1790 au 19 novembre 1799, c'est-à-dire en trois ans cinq mois et vingt et un jours, le Directoire a mis au Temple seulement 07.» prisonniers, soit, en moyenne, près de 200 par an.
Je sais qu'il y a ici a constater des différences, que sur ces 07.» prisonniers, le plus giand nombre, les babouvistes, les conspirateurs du camp de Crénelle, passèrent en jugement, soit devant le jury, soit devant les commissions extraordinaires, mais il n'en a pas été ainsi de tous. Transcrivons le sixième feuillet du registre des écrousdu Temple. « Du 15 messidor an IV (3 juillet 179G,>.
« Bureau central du canton de Paris.
« Conformément a la lettre du ministre de l'intérieur, en date du 13 de ce mois, le concierge de la maison d'arrêt du Temple recevra le citoyen ci-après nommé venant de celle de l'Abbaye:
o Sir William Sidney (Sydney Smith), commandeur, grand'eroix de l'ordre militaire de l'Epée de Suède, capitaine de haut bord en tagleterre, chef de la division croisant dans la Manche, natif de Londres, âgé de trente-deux ans, prisonnier de guerre.
« Le commissaire du bureau central, Signé Biieon. »
Cinq mois après, le Directoire s'avise qu'il devrait faire interroger son prisonnier. Voici, à cet égard, l'extrait du registre de ses délibérations : ■ Paris, le 1 1 frimaire an V (1er décembre 1796 .
« Le Directoire arrête que Sydney Smith, anglais, et les autres individus qui ont ete arrêtés avec lui au Havre, à l'instant où ils se préparaient à incendier le port, seront interrogés par le juge de paix de la section de la place \ en'dôme, tant sur ce fait que sur les autres attentats au droit des gens, dont Sydney Smith est prévenu de s'être rendu coupable envers la république française depuis le commencement de la guerre actuelle.
« Le présent arrête ne sera pas imprimé.
« Signé P. Bakius.
« Certifié, Merlin, ministre de la justice. »
Ainsi, voilà un prisonnier de guerre, qualifié citoyen, arrêté sur une lettre du ministre de l'intérieur, accusé d'avoir voulu, en temps de guerre, incendier une ville ennemie, interrogé, au bout de cinq mois, par un juge de paix de Paris, sur des faits qui se seraient passés au lla\ re. Il me semble que nous sommes en plein arbitraire. Que rcsulta-t-il de ce tardif interrogatoire? Rien du tout. Quinze mois après, le Commodore Smith fut transféré au dépôt gênerai des prisonniers anglais à Fontainebleau, en vertu d'un arrêté du Directoire, lequel mérite d'être rapporté textuellement :
■ Du 23 ventôse an M (13 mars 1798).
» Le Directoire, sur le rapport du ministre de la marine et des colonies, arrête : Art. 1er. Tous les prisonniers de guerre anglais, sans distinction de grade, seront incarcères de même. Les représailles auront lieu jusqu'à ce que le gouvernement anglais, rendu a des principes d'humanité conformes au droit des gens, agisse envers les prisonniers de la république d'une façon analogue à ce qui a toujours été observé entre les nations policées, etc., etc. »
Le 19 fructidor (5 septembre 1793), les deux conseils condamnent législativement a être déportés au lieu qu'il plaira au Directoire de designer, quarante-trois membres des cinq-cents, onze des anciens, les deux ex-directeurs Carnot et Barthélémy, Ramel, commandant de la garde des conseils, l'ex-ministre de la police Cochon, son inspecteur-général Dossonville, les trois agens royalistes Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presles; enfin, en bloc, tous les rédacteurs et propriétaires des journaux hostiles au gouvernement. Or, ces journaux étaient au nombre de vingt-deux.
Nous retrouvons sur les registres du Temple le nom de toutes celles de ces victimes de l'arbitraire qui ne se dérobèrent pas par la fuite au coup-.d'ctat du 18 fructidor. Encore une violation de la loi qui ne se peut excuser que par la nécessite; la tyrannie ne change pas de caractère
pour être exercée non plus au nom d'un individu, mais en celui de plusieurs.
Sautons un grand nombre d'écrousde particuliers prévenus de conspiration, d'intelligence avec les ennemis intérieurs ou extérieurs de la république, de veilles de places, d'intrigues pour la radiation de certains Qoms sur la liste dis émigrés; arrivons à un fait plus grave, en ce qu'il prouve (pie le Directoire, ce gouvernement prétendu débonnaire, ne respectait même pas le caractère des agens diplomatiques accrédités près de lui: c'est l'ecrou, à la date du 8 nivôse an \ 1, de M. d'AranjO d' vzcvedo, cidevant ministre plénipotentiaire de la reine de Portugal eu France, et prévenu d'avoir, pendant son séjour en France, conspire contre la sûreté de l'état, et notamment d'avoir ourdi une trame à la faveur «le laquelle on voulait perdre les membres du gouvernement.
trois omis après, le ministre portugais sort du Temple, sans (pie rien. sur les registres, n'indique qu'il ait été une seule lois interrogé.
Voici un écrou dont les derniers mots paraîtraient t'ori étranges aujourd'hui:
« Le concierge du Temple recevra le nomme Robert I! vm.i.vi. anglais, détenu par ordre du gouvernement, et le placera au secret sons une surveillance particulière et très exacte, de manière qu'il ne puisse communiquer avec qui que ce soit II ne pourra être extrait de la maison du Temple que lorsque le ministre ira le chercher lui-même.
(ici emprisonnement si rigoureux de L'anglais Bardai a dure dix mois et demi, mais c'est la une exception; en général, une fois le secret levé, le régime du Temple, sous le Directoire, était aussi doux, aussi libéral que i ossible. l.e secret des lettres \ étail respecté, les détenus s'abonnaient aux journaux, ils recevaient autant de visites qu'il leur plaisait, ils sortaient même quelquefois, tantôt sous la garde d'un ou de deux gendarmes, tantôt sous la simple caution d'un citoyen domicilie, qui s'engageait a les réintégrer tous les soirs. I.e registre d'écrous porte de nombreuses mentions de détenus autorises a se taire traiter à domicile de maladies pour la curation desquelles le Temple n'offrait pas tout ce qui était nécessaire. D'autres sortaient pour aller voir leur femme eu couches, ou simplement pOUT vaquer a leurs affaires, l'ar une anomalie inexplicable, ils ne pou- \. Meut s'entretenir avec leurs avocats, qu'on appelait alors défenseurs officieux, qu'au parloir, et toujours en présence d'un gardien.
A la différence de ce qui se pratiquait dans tontes les autres maisons, le concierge du Temple ne pouvait louer aucun mobilier ui vendre d'alimens. Les prisonniers politiques faisaient venir du dehors tout ce qu'ils souhaitaient. et l'état subvenait par une solde largement calculée aux besoins de ceux qui ne pouvaient s'entretenir eux-mêmes. Quelques uns recevaient jusqu'à 50 francs argent par jour, tant pour eux-mêmes que pour ceux qui avaient de autorisés à partager leur captivité. Femme,
enfant, ami, secrétaire, domestique, quiconque s'était fait enfer ravec
un détenu partageait rigoureusement son sort, tant que celui-ci était au secret ; mais dès que le secret était levé, le compagnon de captivité sortait .i volonté, SOUS la seule condition de rentrer au Temple avant le moment ou l'on bouclait les prisonniers.
Napoléon n'a pas invente l'odieux svMcmc .les otages, dont il a usé si largement après la rupture du traité d' \iniens; le Directoire v a eu souvent recours. En voici un exemple
Du 17 fructidor an \ il 3 septembre 1799), Le concierge de la maison d'arrêt do Temple recevra du citoyen Déguigné, officier de paix, les ci-après nommés, pour v rester connue Otages conformément i la décision du Directoire exécutif, laquelle nous ,i été transmise le il de mois par le ministre de la police générale; i° Cvbacciou, ex-chargé d'affaires du roidcNaplesà Paris; 2°Baptisteta, négociant napolitain.
Parmi les prisonniers du Consulat, nous avons distingué au Temple MM. Hyde de Neuville, Bertin, du Journal des Débats ; Fiévée, Marsollier. Donadieu, Râpa tel, le marquis de Montchenu, le général Mo-
reau. le général Pichegru, < rgés Cadoudal, qualiûé de che/debri-
gands; les deux frètes de Polignac, le duc de Rivière, etc.
Avec la forme du gouvernement, la maison du Temple changea singulièrement de régime. Plus de mélange parmi les détenus: désormais
tous sont des personnages politiques ou prétendus tels; presque tous sont entres sans mandat du juge; tous ne comptent pour sortir que sur l'humanité ou le caprice du maître et de ses agens : la constitution, la loi, Injustice, c'est ce dont ou se met moins en peine dans tout ceci Plus de visites, plus de journaux; des détenus qui ne doivent passer devant aucun tribunal n'ont pas besoin d'avocats, et nous Dévoyons rien même après le rétablissement solennel du culte, qui indique qu'un prêtre ait été admis auprès de ceux qui aurait implore son ministère. Plus de sorties avec des gardiens; les détenus malades n'obtiennent plus de se faire soigner à domicile, et la maison de saute, ce pieux mensonge auquel l'administration s'est prête depuis envers les plus interessans dos prisonniers, ne fut imaginée que sous l'empire.
Les détenus ne peuvent plus écrire qu'au chef de l'état, au ministre de la police générale, au préfet de police, ou sous le pli de ces trois p, , sonnages. Des lettres du dehors, quand ils en reçoivent a de rares il -
tervalles, ne leur arrivent qu'ouvertes, polit s par l'œil de la police,
essayées a l'aide de tous les reactifs, déchirées, tronquées, biffées en partie. Vous vous rappelez ces blancs qui, sous la restauration, indiquaient dans certains journaux les retrancl eus opérés p. m la censure,
c'étaient des placards noirs qui recouvraient effrontément dans les lettres adressées aux détenus politiques ce qu'il plaisait a la police impériale de leur cacher (1). Vous représentez-vous un malheureux prisonnier recevant une lettre en cet état? Un ami, une femme, un enfant y ont dépose leur pensée, il la tient dans ses mains, et il ne pourra pas la lire. Ces quelques lignes, quelle valeur son imagination ne leurprête-t-elle pis' C'était pour lui l'espérance, la vie, peut-être, et l'on a pas permis que l'espérance le vint un instant consoler.
l.e Temple, quoiqu'il ait plu aux fous et aux romanciers d'imaginer, était une prison fort sdre; confiée d'abord exclusivement a la garde de la commune, et successivement a la gendarmerie nationale, puis a la L'endarmerie d'élite, on n'y a compté en douze ans qu'une seule évasion qui ait réussi.
. Encore qu'il y ait beaucoup a rabattre de ce qu'il a plu a M. Nodier d'écrire sur les Philadelphes, il est certain que Moreau avait dans l'armée (les amis hardis et nombreux. II parait même qu'une tentative eut heu pour l'enlever du Temple et qu'elle échoua; c'est du moins ce qu'on peut inférer d'une lettre transcrite sur le registre
o Paris, -I ventôse an MI (23 février 180 t
« l.e conseiller d'état, spécialement chargé de l'instruction et de la suite de toutes les affaires relatives a la tranquillité cl a la sùrctc mie neures de la république,
<• Au concierge de la maison du Temple:
• J'ai reçu, citoyen, votre lettre du 30 du mois dernier, qui m'annonce ipie vous avez refuse l'entrée de la maison confiée à votre surveillance, a un officier s*' disant de l'etat-niajor, qui s'est présenté pour
v faire sa ronde. J'approuve votre conduite dans cette eirconst e
Jusqu'à présent les officiers dans leurs rondes n'ont pas fait l'inspection de ce poste, il v avait conséquemment lieu de craindre que la pergonnequi s'est présentée ne fut pas un officier de l'état-major, et que sa démarche etit pour but de s'introduire dans cette prison pour v enlever quelque détenu.
- Je vous salue,
• Signé Ri vi.. »
l.e Temple, prison d'état pendant douze ans, n'a compté qu'un transtèremeni dans une maison de santé et quatre suicides, parmi lesquels deux seulement offrent on intérêt historique
l i l'es) ainsi que ^' fait aujourd'hui ru Uussin la censure de» juiiriiaiii étrangers, particulièrement des journaui françoi« c'csl-à tue de cem qui ne sont pus complètement prot
Enfermé dans cette maison le 3 juillet 1796, eu même temps que le commodorê Sydney dont il était le secrétaire, le capitaine John-W esley Wright, qui était alors âgé de vingt-huit ans, se refusa constamment à vouloir reconnaître la position de prisonnier politique qu'on lui voulait faire, à lui, qui ne se considérait avec raison que comme prisonnier de guerre. A tous les interrogatoires qu'on prétendit lui faire subir il ne répondit rien au delà de ses noms, âge, profession, et de sa qualité de prisonnier de guerre. Chaque fois qu'on voulut le mener à un simulacre d'instruction, il s'y refusa; il fallut employer la violence, et l'y emporter lié et garrotté. C'est dans cet attirail qu'il suivit son chef au dépôt de Seine-et-Marne. Ilendu a la liberté, lors de la paix d'Amiens le capitaine Wright fut écroué de nouveau au Temple, le 30 floréal, an XII, avec quinze autres Anglais, pn>\ enant de la corvette capturée le Vencego. Deux mois après, ses compagnons furent transférés àVincennes, comme prisonniers de guerre ; lui seul resta au Temple, parce qu'on redoutait l'énergie de son caractère. N'ayant plus d'espoir de recouvrer la liberté Wright échappa à l'emprisonnement par une mort volontaire, et nous lisons sur les registres, à la date du 20 octobre 1805, que Wright « s'est suicidé dans sa chambre et dans son lit, la nuit du 4 brumaire, en se coupant le cou avec son rasoir. »
Le 28 février" 1S0-1, onécroue à la prison du Temple Charles PiChegru, quarante-trois ans, natif d'Arbois, ex-général, prévenu de conspiration contre la sûreté de la république et d'attentat contre la vie du premier consul, et en marge, sous la date du 6 avril suivant, nous lisons :
.. Le nommé ci-contre s'est suicidé le 10 germinal an XII, dans son lit, dans la nuit, ayant mis une cravate de soie noire autour de son cou, qu'il a tortillée avec un bout de bois jusqu'à ce qu'il soit mort. Son cadavre a été transféré dans la grand'salle du Palais-de-Justice, par ordre des juges du tribunal criminel. »
Pour nous, le suicide de Pichegru n'est pas douteux ; mais il faut convenir aussi que rien n'était plus propre à le faire nier que la manière dont on a prétendu le prouver.
C instatons d'abord deux faits matériels. Dans l'annotation marginale au livre d'écrou que nous venons de citer, les mots : « Avec un bout de bois. » ont été ajoutés au-dessus de la ligne et après coup. Secondement, l'ordre de M. Real portait expressément que Pichegru serait gardé au secret et à vue. Or, un prisonnier gardé à vue ne peut commettre le suicide, sans qu'il y ait au moins de la négligence à reprocher a quelqu'un; mais le registre, si exact du reste à rapporter toutes punitions disciplinaires, n'indique pas qu'aucun employé ait ete mis en jugement ou même inquiété à ce sujet.
Admettons que Napoléon haïssait Pichegru, il avait dans les mains de quoi le faire fusiller vingt fois ; il redoutait bien autrement Moreau, et cependant il n'entreprit jamais rien contre ses jours.
Le 10 germinal (6 avril), le citoyen Gérard, commissaire du gouvernement, assisté de ses deux substituts, Delafeutrie et Courtin, convoque à onze heures du matin, dans la chambre du conseil du tribunal criminel de la Seine, les deux sections séantes et les membres qui se trouvaient alors dans l'enceinte dudit tribunal ; là il annonce l'événement. Le tribunal, ainsi pris à l'improviste, ordonne l'apport du cadavre dans la grande salle, nomme une commission composée des citoyens Desmaisons, Rigault, Bourguignon et Selvès, juge d'instruction, pour assister à l'autopsie qui sera pratiquée par huit médecins ou chirurgiens des plus fameux de la capitale, et c'est sur le rapport de cette commission que le lendemain le tribunal constate le suicide et ordonne l'inhumation au cimetière ordinaire, en présence des huissiers Masson et .lolly.
Le gouvernement était embarrassé d'une mort qu'il sentait devoir lui être attribuée, et dans son empressement à se disculper, il essayait d'expliquer même ce qu'elle présentait de moins explicable.
Voici ce que nous lisons à la date du 19 germinal (9 avril) dans le Journal du Commerce, qui passait alors pour recevoir ses communications les plus intimes:
- « Aux demandes réitérées qu'il en avait faites, et sur sa parole d'honneur de ne point attenter à ses jours, Pichegru avait obtenu l'éloignement de ses gardiens pendant la nuit. Tous les matins, un garçon de chambre venait allumer son feu avec un fagot. Pichegru, dans une des matinées précédentes, avait détourné une branche de fagot, avec laquelle il médita dès lors de se donner la mort. Effectivement, le 15 de ce mois, Pichegru, ayant pris un fort repas le soir, se coucha vers minuit. Le garçon de chambre qui le servait s'étant retire, PichègïU tire de dessous son chevet, où il l'avait placée, une cravate de soie noire dont il s'enlace le coU; la branche de fagot qu'il avait mise en réserve lui aida alors à exécuter son projet de suicide. Il introduisit ce bâton dans les deux bouts de la cravate assujettis par un nœud , il tourne ce petit bâton autant de fois qu'il est nécessaire 'pour clore les vaisseaux aériens : près de perdre la respiration, il arrête le bâton derrière son oreille et se couche sur cette même oreille [pour fixer le bâton et l'empêcher de se relâcher. Pichegru, naturellement replet, sanguin, suffoqué par les alimens qu'il vient de prendre et par la forte pression qu'il éprouve expire pendant la nuit.
■ ^ ers trois heures du matin, le factionnaire placé près de la chambre qu'il occupait avait entendu tousser plusieurs fois et cracher; à la manière de tousser et de cracher, il avait pensé que la personne i lut affectée d'oppression; mais n'ayant plus rien entendu, il n'avait pas cru devoir réveiller son prisonnier. A sept heures, le porte-clefs entre dans la chambre pour y allumer du feu, approche du lit, aperçoit une figure pâle, décomposée, agite le corps et le trouve privé de mouvement. Il en donne avis au concierge, et celui-ci au citoyen Thuriot , juge d'instruction du procès, etc., etc. >>
D'après une narration aussi circonstanciée d'un suicide dont personne n'avait pu être témoin, est-il étonnant que les neuf-dixièmes du public aient cru à un assassinat , lequel cependant n'a pas eu lieu , par cela seul qu'il eût été à la fois impolitique et inutile.
C'est une erreur de croire que Vinceunes ait été prison d'état concurremment avec le Temple. Vincennes ne l'est devenu que le 3 juin 1808; avant c'était une place forte, une citadelle où l'on enfermait quelques prisonniers de guerre.
Sous cette date, nous lisons au registre du Temple :
« Le sénateur, ministre de la police générale de l'empire , ordonne au concierge du Temple de remettre les prisonniers confiés à sa garde à M. Pâques, inspecteur général du ministère, qui est chargé de les faire transporter dans le donjon de Vincennes; après cette remise il se transportera à Vincennes pour y recevoir lesdits Iprisonniers , dont il continuera de rester chargé dans cette nouvelle prison.
« Signé Fouche. »
Nous donnons ici la liste des dix-sept prisonniers remis à M. Pâques, pour montrer que les victimes du despotisme impérial étaient après tout peu nombreuses, et qu'en même temps elles étaient prises dans tous les rangs de la société :
David, prêtre; Lavillate, propriétaire; Carrez de Mézières, ancien officier; Begon de la Bouzièses, propriétaire; C.ollin, dit Cupidon, domestique; Vaudricourt, rentier; De Rousse de Puyvert, rentier; Polignac (Armand), vivant de son bien; Poliguac (Jules), vivant de son bien; Bournisac, propriétaire; Laneuville, prêtre; t'.hassuart ou Chassour, distillateur; Daniaud-Duperrat , uégocianj; Couchery, employé; Auerweck , cultivateur; Montmayeux , professeur de mathématiques; Tilly-Blaru, ex-propriétaire à Saint-Domingue.
Dès le 4 juin, on abattait la tour du Temple, dont un carre de gazon marque seul aujourd'hui la place, et, en 1811, l'ancien palais des Templiers devenait l'hôtel du ministre des cultes. B. M.
(Gazelle des Tribunaux}.
GEOGRAPHIE
NOTICE SUR. I/I1E DE WALLIS, l'\H LE PÈBE BATAILLON, MISSIONNAIRE.
(Société de la Prcpagatioii de la Fuit.
Wallis, juillet 1838
\ mis avez appris par les lettres de monseigneur de Maronée et par celles de mes confrères tout ce qui pouvait vous intéresser dans nuire
de France en Océanie. Les détails que je vous transmets ne concerneut que l'ile où monseigneur Pompallier m'a laissé avec le frère
i pour 3 planter la croix de Jésus-Christ. Iprès avoir tracé le tableau du caractère, de la croyance et des mœurs de mes pauvres insulaires qui sonl en quelque so • vos enfans, je vous exposerai l'état de ma mission.
L'île i luvi a c'est le champ que la Providence m'a confié esi appelée Wallis on Morelle par les gi igraphes. Elle est située par le 13e degré de latitude sud. et le 176e de Longitude ouest, à peu près dans le centre i\v> grands archipels de l'Océanie: je crois que les géographes anglais lui des Unis. Elle est comj osi e d'une ile principale <|ui compte a peine dix lieues de tour, et de douze à quinze ilôts de différentes grandeurs, tous plus ou moins habités. Il s'j rencontre peu de montai i tir soil couvert de forêts.
Les insulaires, dont le nombre ne s'élève pas au dessus de trois mille, sont en général d'une grandeur, d'une beauté et d'une force remarquables. Des traits a peu pies européens, un teint légèrement cuivré, peu de barbe, une chevelure noire et frisée que les hommes et les femmes portent courte et entretiennent avec soin; voilà pour l'ensemble de leur
toinie. Les enfans des deux sexes ont la tête rasée et ne conservent qu'une ou deux toiiiïes de cheveux sur les oreilles: encore ne manquent-ils pas de les née de la chaux pour les taire jaunir ;
ce qui leur donne un air passablement sauvage. Tous les hommes, à peu d'exception près, sonl tatoués, ils subissent cette opération à l'âge de dix-huit ou vingt ans; elle est quelquefois mortelle, \ussi, est-ce pour eux une grande affaire; il cette occasion on donne i\i^ fêtes solen-
surtoul quand les jeunes gens appartiennent à des familles nobles. -Si I' sxcepte les enfans au dessous de six à sept ans, tous por-
u e ceinture de feuUlag espèce de vêtement n'est
tolérée que lorsqu'ils vont a la pèche, ou qu'ils travaillent dans les bois: partout ailleurs, ils s'enveloppent le corps de nattes très fines, et plus souvent enci re d'une étoffe qu ils appellent gnatu ou tap i in la fabrique a\ec l'écorce d'un arbrisseau qui ressenilileas.se/. à une trrs grosse plante de chanvre bien droite et très unie. Chaque écorce est battue séparément jusqu'à ce qu'elle ait atteint à peu près l'étendue d'un mouchoir; on colle i usuite ces différentes pièces de manière à en faire
nie, qui .i quelquefois soixante aunes de long sur trois ou quatre de large Ivec les dessins en couleur rouge, dont on ne manque pas de l'embellir, la tape ressemble assez, à du unis papier de tapisserie Légèrerement gommé. Chaque famille tient à honneur d'en avoir une ample