LES DEUX BONNETIERS
— Vous le voyez, Monsieur, voilà les marchandises en magasin avec les factures acquittées ; voici mes livres qui vont devenir les vôtres ; ici la liste de mes correspondans; là, les noms de mes pratiques avec leur demeure ; le bail du magasin, le montant des recettes, celui des frais, le produit net ; vous voyez que je n'ai rien atténué, ni surtout rien exagéré.
— Parfaitement, monsieur Rernard, l'affaire est plus belle que je ne le croyais, plus belle que vous ne le dites vous-même, vous qui me vendez. Le magasin est en bon état, bien approvisionné, bien achalandé, le bail est long et avantageux. C'est marché conclu, je vais signer.
Et M. Leroi , industriel habile, se mit en devoir d'apposer sa signature au bas d'une convention écrite sur papier timbré, qui le rendait possesseur d'un beau magasin de bonneterie dans la rue Saint-Honoré. Après avoir signé son nom et confectionné son paraphe avec le soin le plus minutieux, M. Leroi leva la tête, et regardant son vendeur en souriant, il dit?
— Vous n'êtes pas Parisien, monsieur Bernard?
— Au contraire, Monsieur, je suis né en pleine rue Saint -Denis. Pourquoi cela?
— C'est que par le temps qui court les Parisiens sont plus fins et plus ambitieux que vous ne l'êtes... Je vois ce que c'est, vous avez épousé une femme de province ?
— Pas du tout, Monsieur, ma femme est Parisienne tout comme moi.
— Alors je ne vous conçois pas... Comment! monsieur Bernard... vous dont la famille est depuis plus de deux cents ans dans la partie, vous vendez votre fonds avant d'avoir atteint trente ans ? Vous, Parisien, vous vous retirez du commerce avant d'avoir achevé votre fortune ? Car vous êtes à l'aise, mais vous n'êtes pas riche. Enfin vous faites sciemment une mauvaise affaire, une affaire dont "je profite, mais que je ne vous aurais pas conseillée, et cela pour vendre tout de suite? Si vous n'eussiez pas tenu à exécuter aujourd'hui une résolution prise hier, vous auriez facilement trouvé quelqu'un qui vous eût donné plus d'argent que moi. Je vous ai prévenu.
— Ma femme veut quitter Paris, dit M. Bernard. Il ajouta après une pause de quelques secondes... et moi aussi.
Ah ! ah ! s'écria M. Leroi , s'il y a une femme dans tout ceci, je ne
m'étonne plus de n'y trouver ni bon sens, ni économie.
Pour de l'économie, répondit M. Bernard, vous avez raison, il n'y
en a pas dans ce que nous faisons, ma femme et moi; mais il y a du sens, il v a de l'honneur, de la probité, il y a quelque chose de cette vertu
généreuse et antique, qui place bien plus haut que la fortune : la tranquillité de l'âme et la paix du ménage.
C'était dans l'arrière-boutique d'un magasin de bonneterie que ces deux personnages, après avoir terminé une affaire fort importante pour eux , se laissaient ainsi aller à un entretien qui de moment en moment devenait plus intime.
—La paix du ménage ! dit M. Leroi. Ah ça ! Bernard, il y a ici quelque
chose qui m'échappe; je veux être éclairci Songez, mon ami, que
j'ai vingt ans de plus que vous, et que j'ai été l'ami de feu votre père ; vous ne pouvez pas trouver de confident plus discret que moi , ni plus attaché à vos intérêts.
Il y a des momens où l'ame est lasse de se replier sur elle-même, où elle a besoin de se répandre au dehors et où les secrets les plus intimes viennent d'eux-mêmes se placer sur les lèvres. Bernard était dans un de ces instans de fatigue morale, il cherchait quelque sympathie, quelque assentiment affectueux qui le soutînt dans la lutte qu'il venait de subir et qu'il soutenait encore; il saisit donc avec avidité l'ouverture que lui faisait M. Leroi, lui prit la main et s'assit auprès de lui.
— Vous connaissez ma femme? lui dit-il.
— Non, répondit le futur marchand de bonneterie; je suis loin de Paris depuis trois ans; vous n'êtes marié que depuis deux : je ne connais pas madame Bernard; cependant je l'ai entrevue hier au soir.
— Ma femme est fort jolie, Monsieur; elle a, pour moi du moins, une grâce que je ne trouve qu'en elle , un son de voix qui m'émeut, des regards qui , lorsqu'ils s'attachent sur moi , m'enchaînent sur ses pas.
— Vous êtes un mari amoureux.
— Oui.
— Et jaloux, dit M. Leroi.
— Je suis trop amoureux pour être jaloux ; le premier de ces sentimens est si fort chez moi, qu'il ne laisse point de place pour le second. Avant d'épouser ma femme je l'ai courtisée long-temps , j'ai étudié son caractère, ses goûts, j'ai deviné ses qualités et je n'ai accepté mon bonheur que lorsque j'ai été certain qu'il était partagé. Ma femme a eu pour moi une passion aussi violente que la mienne. J'ai été heureux deux ans, et peut-être l'aurais-je été toujours si une rencontre fatale n'eût détruit mon bonheur. Ma femme allait souvent dans une maison que fréquentait aussi un nommé M. Delcourt, un de ces jeunes gens oisifs qui attendent trente ans pour se marier et prendre une place dans le monde, et qui, jusque-là, dissipent leur jeunesse et leur fortune en fêtes et en amusemens.
La hiine que je porte à M. Delcourt ne m'empêchera pas de reconnaître ses qualités. Il est joli homme, spirituel, séduisant. Il s'attacha bientôt à ma femme, et il employa toute sa grâce et tout son talent pour la séduire; cette conquête devint l'affaire de sa vie. J'ai su, depuis, l'ardeur de ses poursuites, la multiplicité de ses soins, et je frémis encore quand j'y songe; il devait sembler à ma femme que cet homme l'aimait plus que moi. Cependant, comme lorsqu'une femme change de passion, l'homme délaissé s'en aperçoit facilement, je compris bientôt que je. n'étais plus aimé; et, quoiqu'on reproche aux maris d'être les derniers instruits, je sus bientôt la vérité. Jusque-là j'avais cru n'avoir que. deux devoirs à remplir : aimer ma femme et suivre mon commerce; je vis alors que cela ne suffisait plus; il fallait se défier et être jaloux. Je vous l'ai dit , j'avais trop d'amour pour ce double rôle ; je considérai que j'allais passer une vie malheureuse, pleine de troubles, d'inquiétudes et de soupçons. Comme mon amour est généreux et qu'il exige une libre réciprocité , je sentis combien ma femme serait malheureuse , ou en me trompant, si elle s'abaissait jusque-là, ou en résistant à sa passion. J'abordai franchement madame Bernard.
Madame , lui dis-je, vous ne m'aimez plus : tout passe dans le
monde, tout s'use, tout finit, les sentimens comme les passions. Vous m'avez aimé jusqu'ici ; aujourd'hui vous en aimez un autre. Quand vous m'aimiez, j'étais un négociant honorable, un industriel; maintenant
que je suis déchu dans votre opinion, je ne suis plus qu'un marchand de chaussettes et de bonnets de coton.
— Monsieur Bernard, monsieur Bernard ! s'écria Leroi, les marchands de bonnets de coton en valent bien d'autres; ce sont des citoyens aussi utiles que recommandables ; ils augmentent la richesse du pays, donnent du travail à une partie de la population, paient les impôts, font partie du jury, entrent dans le conseil municipal, et peuvent devenir députes tout aussi bien que les fabricans de châles cl les maîtres de forges. Ne dites pas de mal des marchands de bonnets de coton.
— Ce n'est pas mon intention. Monsieur, reprit Bernard; mais j'avais mon plan en parlant ainsi... Je ne suis qu'un marchand de bonnets de coton, dis-je à ma femme, et je connus qu'une position pareille ue vous suffise plus, surtout quand un autre amour vous fait rêver une situation plus élevée. Je veux bien perdre tout mon bonheur, la femme que j'aimais et pour laquelle je travaillais sans cesse a améliorer ma fortune, mais je ne consentirai jamais à être trompé ; vous-même, si je vous connais bien, vous y devez répugner Cependant nous sommes jeunes tous deux, et, dans la position que vous m'avez faite, notre ménage \a être un enfer, notre vie un long supplice. Il faut nous quitter.
Alors, Monsieur, continua Bernard, j'aurais voulu que vous eussiez été témoin de la douleur et de. l'abattement de ma femme ; ce fut d'abord uu désespoir muet, puis des pleurs el des eus; elle sauta a mon cou, elle me serra dans ses bras, elle me dit qu'elle m'aimait, qu'elle n'avait jamais aimé que moi, et se plaignit de la calomnie qui avait travesti en une^passion coupable, une préférence dans laquelle il entrait peut-être un peu de vanité, mais aucun sentiment dont je pusse sérieusement me blesser.
— Non, Madame, lui dis-je, non, je ne peux pas vous croire; je suis trop amoureux pour n'être pas clairvoyant ; ce n'est pas la calomnie qui vous accuse, c'est moi, moi qui depuis quelque temps ne retrouve plus ma femme, qui vous vois toujours triste, préoccupée, et qui sais d'ailleurs a quelles pensées vous vous abandonnez.
Mi femme vit qu'il était inutile de feindre: elle m'avoua tout, ses
combats, son amour, dont l'aveu même, disait-elle, ne lui était pas encore échappé, et son repentir. H parait que j'ai été assez heureux pour saisir le moment précis où une femme peut faire un pas en arrière et se jeter dans les bras de son mari pour y oublier tout sentiment criminel. M lis cela ne me suflisait pas; madame Bernard ne doutait pas de mon attachement; elle savait la douleur que devait me conter notre séparation; il fallait lui prouver encore que mon rival l'aimait moins que moi. Moi-même, craignant quelque retour fâcheux, el jaloux d'assurer ma tranquillité à venir, j'allai plus loin; je mis donc, une condition au pardon que sollicitait ma femme; et, lui apprenant que M. Delcourt allait venir, je lui dictai sa conduite et ses paroles.
— Vous lui permîtes de le revoir? dit M. Leroi.
— Oui.
— Et vous ne vous croyez pas jaloux, mon cher Confrère?
— Non, je me crois seulement un homme qui veut se débarrasser de toute jalousie, comme d'un fardeau trop pesant pour lui. .le me cachai ensuite pour tout voir et tout entendre, poursuivit M. Bernard, pane que ce que j'avais exigé était tel, que M ma femme n'avait pas été sous mes yeux , peut-être aurait-elle manqué de force ou de volonté pour m'obeir. M. Delcourt arriva.
— Vous allez me conter quelque imprudence, dit M. Leroi.
— C'est possible; mais la plan- était iule, il fallait faire disparaître
jusqu'à la cicatrice \| DelcOUTl prit d'abord la m un de ma :
la baisa avec une ardeur passionnée; il se félicita ensuite d'une faveur qu'il n'espérail pas. quoique son amour dût la lui faire obtenir, et, jurant une tendresse éternelle, il attendait, disait-il, un mot, un seul mot qui devait fuie le bonheur mi le malheur de sa vie. Ma femme l'interrompit alors d'un ton bref, et comme quelqu'un qui, ayant pris un parti décisif, exige de s V,te autre chose que de values paroles.
— Vous m'aime/. Monsieur, hu dit-elle
— Eh! vous le savez bien, répondit M. Delcourt ; votre vue a fait sur moi une impression profonde, et depuis que je vous connais, depuis que
j'ai eu le bonheur de vous approcher, ma passion s'est augmentée de
tout le charme qui vous environne, de toute la grâce attachée à vos paroles et à vos regards.
— L'amour, répondit ma femme, ne calcule guère, etje suis trev loin de songer a mes intérêts; mais je dois songer a ma position, .le dois faire plus, si je vous crois, je dois snii'-'er a la vôtre VOUS m'aimez (l'un amour violent qui n'admet sans doute aucun partage, et moi, de mon Côté, si je répondais a vos senlimens, je ne me résoudrais pas à tromper mon mari et à me partager entre deux ; mrs. c'est une chose sérieuse,
Monsieur, que de séduire une femme mariée; il v va pour elle de toute sa vie : on lui fait sacrifier sa famille, fouler aux pieds l'opinion, quitter ses amis et jusqu'à son nom. En échange de tant de sacrifices, il est naturel qu'elle en demande quelques uns; il ne serait pas juste que l'abnégation fût d'un seul côté M je vous aimais , Monsieur, je vous
demanderais d'abord de me soustraire a mon mari.
— Un enlèvement, madame!
— TJn enlèvement vaut mieux qu'une trahison. Cette vie a deux, dont vous m'avez si souvent vanté les charmes, nous irions la passer dans quelque coin isolé , dans quelque gorge des Upes, sous un chalet solitaire de la Suisse, ou bien encore nous changerions de noms , et nous irions nous faire une patrie nouvelle en Amérique. Si vous m'aimiez, Monsieur, vous avez une terre dans le Loiret, vous la vendriez sans retard, vous vous déferiez de votre maison de la rue d \ntin.
— Je conçois ce dévoûmenl mutuel, dit M. Delcourt avec quelque cm barras; il est tout simple quand il est possible
— Tout est possible a l'amour, repondit ma femme; la passion brave, tous les obstacles, elle se joue de tous les sacrifices.
— Mais pour un abandon de toute ambition et de toute espérance, dit M. Delcourt, il faut être aimé.
Alors ma femme jeta un coup d'oeil bienveillant sur M. Delcourt , et lui dit ;
Si j'étais prête! si je vous aimais! si je n'attendais que ce mot. que
ce seul mot que vous demandiez tout à l'heure! Si je vousdis;us Depuis deux ans vous sollicitez une place du ministère de, l'intérieur, vous l'avez
obtenue hier, vous avez la nomination dans votre poche Eh bien!
Monsieur, voila du papier, une plume et de l'encre, écrivez votre démissionne l'enverrai au ministre; écrivez donc. Monsieur, écrivez
donc.
— Oh ! comme le cœur me battait en ce moment, dit Bernard a M. Ce. roi, comme je trouvais périlleuse l'épreuve a laquelle je venais de me soumettre moi-même.' car ma femme est belle, assez belle pour qu'un homme jeune et ardent sacrilie tout au bonheur d'en être aimé Je me mettais à la place de M. Delcourt, o Dieu! pour être aime d'elle, pour vivre avec elle dans uu coin ignoré du inonde, j'aurais donne la rue d'Antin et la Picardie tout entière et le ministère de l'intérieur si j'avais été ministre: j'étais fou d'amour, j'étais prêt a briser la porte qui me cachait. C'eut été tout perdre, je n'eu eus pas besoin; M. Delcourt hésita, il ne sut pas prendre la plume qu'on lui tendait; il ne Mit pas gagner cette Ici qu'il disait aimer, et madame Bernard, qui .iv.nl
loyalement rempli la < lition que je bu avais imposée, se leva alors ,\
lui dit :
— Sortez, Monsieur, sorte/ !
—Vous ne vous figurez pas de quel poids je fus déchargé, poursuivit d . si cel homme avait accepte ce marché, s'il avait eu as mour pour sacrifier sa position, j'étais perdu.
— Eh bien! dit M. Leroi, vous voilà;heureux; vous avez fui une im prudence qui vous a réussi votre femme est revenu - elle a compris la différence qm existe entre un amour vrai ci les amours faux et fugitifs quelle p. ut inspirer. Due vous faut-il de plus' Pourquoi perdre votre position et laisser votre fortune à moitié faites '
— Monsieur, répondit Bernard, il passe tous les jours devant ma porte.
— Vraiment !
— Oui, et je ne peux pas supporter cette vue, elle me fait mal, elle me blesse ; quand je vois cet homme qui a tenu mon bonheur dans ses mains, qui, si par malheur il eût été aussi amoureux de. ma femme que je Le suis, me l'enlevait, je souffre, je frémis, je suis malade; ma femme. elle-même, est mal à l'aise. Elle m'aime maintenant, j'en suis sûr, mais nous avons tous deux une maladie qu'un voyage seul peut guérir. J'ai une petite terre dans la Touraine; il y a là quelques bons paysans qui m'ont \ u naître, un bon curé qui m'a baptisé ; nous allons y cacher notre amour et un bonheur réel mais fragile, et qui craint les orages.
M. Bernard achevait à peine la confidence qu'un commis de magasin entra dans l'arrière-boutique d'un air tout effaré:
— Monsieur, dit-il, vous savez bien... M. Deleourt, vous savez bien.... ce joli garçon qui passait toujours devant la boutique....
— Eh bien !
— Il est mort.
— Allons donc !
— Oui, il a été tué en duel ce matin, il s'est battu pour une actrice du boulevart, il vient d'être raporté chez lui.
M. Leroi courut au contrat de vente et le déchira en mille pièces.
— Vous n'avez plus besoin de vous éloigner, dit-il à Bernard, il ne passera plus devant votre porte.
— Non, non, répondit Bernard, je vais quitter Paris.
— Eh bien ! dit Leroi, au lieu d'un acte de vente nous ferons un acte d'association, et je vous donne un congé de dix ans.
— Je le veux bien, dit Bernard, ma femme et moi nous avons besoin de dix ans de Touraine ; quand nous aurons quarante ans, nous reviendrons à Paris.
MAKIE AYCABD.
(Courrier Français).