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DINER CHINOIS

Visitez Kauton, Makao, Koupang, Dielhy, et vous aurez vu le peuple de la terre le plus propre, le plus rusé, le plus industrieux, le plus voleur, le plus insolent et le plus lâche.

Vous ne trouverez rien au inonde d'aussi fourbe qu'un Chinois, si ce n'est un autre Chinois. Ces misérables-là, voyez-vous, ne volent pas seulement avec les mains, ils volent aussi avec les pieds. Tandis que vous concluez un marché avec un de. ces coquins, le voisin vous frappe légèrement sur l'épaule, vous tournez la tête, c'est fait: l'objet que vous avez donné à examiner, bague, hameçon ou collier, est tombé à terre, un pied l'a saisi entre le second doigt et l'orteil, il l'a rapidement passe au pied attentif qui l'attendait, lequel l'a repassé à un troisième , puis

celui-ci à un quatrième qui l'a caché sous un arbuste ou sous une pierre ; et quand vous le réclamez au curieux, il vous répond effrontément qu'il ne l'a pas, qu'il doit vous l'avoir restitué ou qu'il ignore ce qu'il est devenu.

O mes amis! si vous saviez avec quel bonheur on applique une main vigoureuse sur les joues rondelettes et jaunes de ces fripons insolens dont la vie est toute de perfidie et de rapine ! Le bras nie fait mal encore au souvenir des rudes châtimens que j'infligeai à certain orfèvre de Koupang, à qui cependant, plus tard, je fis grâce île ses escroqueries, trop faible que je fus pour résister au doux regard , a la parole mielleuse, aux caresses naïves de sa femme, jeune fille de seize ans au plus.

Je bénis encore la mémoire de tes bontés , ô ravissante Kiloé , toi qui t'exposas à tant de périls pour consoler un pauvre sauvage, comme tu disais, si triste, si éloigné de sa patrie ! O bonne et svelte Kiloé, du froid pays où je trace ces lignes, je te vois encore douce et compatissante, moi pauvre aveugle qui ne vois plus rien en ce monde! On nous a trompés, Kiloé; nos yeux sont au cœur : je te vois.

En Chine comme en Europe, il est assez d'usage que l'ami de la femme soit l'ami du mari. Les royaumes ont beau être séparés des autres par le diamètre de la terre, il est des lois universelles qui les régissent. La perfidie est citoyenne de l'univers, et s'il y a bien des Chinois à Londres et à Paris, il y a aussi bien des Anglais et des Français à Kanton et à Koupang.

J'étais donc a Koupang très affairé de mon oisiveté, car j'avais déjà tout explore, tout étudie, tout dessiné, les éternelles mœurs des Chinois, les habitudes farouches des Malais, les maisons de la ville plantée au milieu d'une forêt de palmistes élégans, toujours verts, et le fort la Concordia, et la magnifique rade de Timor, souvent noire de crocodiles gigantesques, et l'admirable cimetière qui domine Koupang. J'avais visité le superbe tombeau de Yan-Taibeno entouré d'arbres aux branches desquels étaient fixés des crânes de rajahs révoltés ; je m'étais assis le matin avec une frayeur assez légitime sous le bohon-upas, si meurtrier surtout en plein midi et à la saison des fleurs; j'avais serré fraternellement la main à l'empereur Pierre de Manoebang, sur le territoire de Bacanassi.

Que faire, puisque notre relâche devait se prolonger encore d'une quinzaine de jours ? Chercher quelques distractions heureuses à cette vie de travail et de fatigue que je m'étais faite. Je suis de ceux qui mettent en seconde ligne les jouissances intimes, et je ne cours après elles que lorsque je me sens blasé sur d'autres bonheurs. Je sais bien que ceux qui pensent me bien connaître vous diront qu'en ma qualité de voyageur, je mens au moins sur ce fait, mais croyez-moi sur parole et ne soyez pas les dociles échos d'une calomnie à laquelle ma vie entière a donné un puissant démenti. Revenons a mou Chinois.

Je devins donc l'ami, le confident, presque le frère du mari de Kiloé.. . le frère, peu s'en fallait en vérité ; car j'étais pour ainsi dire son ombre, j'assistais souvent à son lever, je savais les heures où sa chaste et jolie compagne se dirigeait vers la rivière de Koupang, et confiait à ses eaux limpides son corps si délicat ; je la suivais et j'étais témoin attentif de la toilette qui toujours précédait le repas.

L'eau coulait rapide, Kiloé s'étendait tout de son long et livrait sa chevelure à une esclave agenouillée. A l'aide d'un citron coupé en deux, celle-ci peignait (je n'ai pas d'autre expression) la magnifique chevelure sur laquelle un instant après elle jetait de la cendre fine, que ses deux mains étendaient eu tout sens. Cela fait, le citron recommençait son frottage ; la belle tète de Kiloé se baissait alors, la rivière s'en emparait, et après quelques minutes d'attente, Kiloé se redressait, et l'esclave, armée d'un instrument d'ivoire fin plein d'élégance, peignait réellement alors cette tête poétique dont je me. rappelle les imperceptibles défauts qui la rendait plus séduisante encore.

Dès que l'opération était achevée, le kahen-slimouth voilait les épaules de la baigneuse, et le kahen-saore, noue sur le côté à l'aide d'un ruban de soie, couvrait les reins, tandis que les jambes nues sortaient de l'eau pour confier un pied torturé à une sandale si petite, si petite qu'on a

droit de se demander en Europe 'comment une Chinoise peut se tenir debout. J'ai oublie de vous dire que Les cheveux bien propres et bien luisans, après avoir été renfermés sans tresses dans un anneau d'or, étaient assujettis au sommet de la tète |iar un peigne en bois de sondai et à deux dents allant de droite à gauche OU «le gauche à droite.

D'autres Chinoises, bien avant le lever du soleil, jouaient avec Kiloé dans la rivière de Koupang, qui coule sur un tuf poli; mais moi, assis sous déjeunes cocotiers, je ne voyais que ma jolie Chinoise.

A peine était-elle rentrée que je rentrais aussi. Le mari me demandait de mes nouvelles et me donnait des nouvelles de sa femme; celle-ci paraissait un instant après et me saluait de la main, car je parlais aussi peu le chinois qu'elle parlait le français, et ce n'était point les paroles qui traduisaient nos pensées. L'heureux couple se mettait a table sans [n'inviter, et il faisait bien, car en trois bouchées j'aurais avalé tout le service

On comprend à peine qu'un homme puisse s'habituera vivre avec si peu d'alimens : trois petites tasses de thé, une poignée de riz et cinq ou si\ pipes d'un tabac doux et assoupissant, voilà la pitence quotidienne du Chinois, et cet empire est pourtant le plus peuple de la terre.

In jour cependant on se hasarda a me traiter, Kiloe l'avait voulu. Le docile mari s'était révolté contre cette prévenance de son impérieuse moitié ; m us il dut obéir, persuadé qu'il était d'avance que je le dédommagerais <le ses frais.

La salle dans laquelle le couvert fut mis était petite, mais bien aérée. La table elait eu bambou, ainsi que les chaises, les guéridons, les commodes et même les cloisons qui séparaient les appartenons les uns des autres. De larges croisées s'ouvraient sur chaque pièce, à l'aide d'un volet de latanier courant à droite et a gauche dans des rainures artisteineiii creusées. Sur les parois du salon, se trouvaient suspendus des éventails eu sandal et en ivoire, graves avec une délicatesse exquise, et des houles énormes taillées les unes dans les autres, ouvrage de la vie ent.ere d'un Chinois. Puis, sur une vaste jatte de porcelaine dorée, l'œil curieux remarquait deux petites boules eu métal, recouvertes d'une feuille

dorée, le tout renfermant du vif-argent, si vous me demandez à quel 3 deux boules sont réservées, je ne pourrai vous le dire, quoique

l'indiscrète Kiloe m'en ail fait la confidence. Je ne vous donnerai pas non plus les détails des meubles de la chambre a coucher de la délicieuse jeune femme et du gros et stupide mari, ce n'est pas là le but de cet article Nous nous assîmes a une table triangulaire, tout en bambou, comme je vous l'ai déjà dit.

La serviette, qu'étalait une esclave, vêtue seulement du kaben-sahoiy, -'-a-dire de sa jupe attachée aux rems, et qui avait les épaules et la poitrine absolument nues, était un tout petit Linge de six pieds carrés, lin. eux et damassé. L'assiette en porcelaine avec des bigarrures bleues

peut se comparera une de nos grandes soucoupes, et. par exception, on

me servit un couteau et une fourchette a trois pointes serrées. De pi baguettes de La grosseur d'un tuyau de plume étaient posées à la droite de Kiloe et de son mari.

Nous avions | : boire des vases en cristal , et l'on gardait de l'eau

limpide dans une Cruche de terre jaunâtre, au long bec, armée de deux

anses et d'une forme gracieuse

Le mari et la femme prononcèrent quelques paroles rapides . et cela fait, l'esclave s'élança et posa sur la table une grande assiette de riz fort peu cuit, « » 1 1 s'était montre prodigue pour me recevoir, et puis encore on savait la gloutonnerie des étrangers.

Kiloe servit. V L'aide d'une cuiller en sandal elle puisa le riz dans la grande jatte et me le présenta en souriant , épouvantée qu'elle était d'avance de me voir avaler sans indigesti me ration si copieuse Elle en

donna si peu a son mari et en garda si peu pour elle, que je crus tout d'abord qu'on voulait s'en priver afin de mieux nie traiter; mais je me souvins de ce qu'on m'avait dit delà sobriété chinoise, et je ne lis aucun scrupule d'attaquer sans réserve ce qu'on m'a grâi

Des qu'elle me vit à l'œuvre, Kiloe saisit sou assiette de la main gauche , l'approcha de son menton, prit de sa droit.' les deux minces ba guettes dont je vous ai parle, les tint entre ses doigts comme nos tricotteuses le font de leurs aiguilles , les agita avec une extrême vite^s. sur le ri/., et celui-ci, saisi dans la rotation, entra petit à petit dans la Louche , sans qu'un seul grain s'échappât, .l'étais ravi, dans l'enthousiasme.

Kiloe, qui s'aperçut de ma stupéfaction, me pria d'essayer Je ne sais si l'on vous a raconté mon adresse extrême atonies sortes de jeux: eh bien! ma réputation n'est point usurpée, je vous l'atteste; aussi je lis d'abord très mal, puis un peu mieux, pins passablement, et enfin, après un quart-d'heure de tâtonnement et de fatigue, je réussis assez parfaitement pour que presque tous les grains de ri/, saisis par moi tombassent sous la table ou sur mes genoux

L'esclave apporta un second plat : c'était des choux haches menu, mêlés, et de petits haricots rouges. Je nie servis de nia fourchette, et Kiloé agita fébrilement ses baguettes élégantes.

Vprès cette macédoine arriva un poisson délicat, et des qu,' nous eûmes achevé ce troisième service, l'esclave alerte Servit le thé dans des tasses presque imperceptibles. J'en bus une gorgée sans sucre et j'aspirai pour la première et la dernière fois de ma vie quelques bouffées d'un tabac fort doux enferme dans une pellicule de bananier.

Le mari et la femme prononcèrent encore a voix basse quelques paroles, et nous nous levâmes.

JACni ES AHAGO.

(La Gastronomie )

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