X.' AUBERGE DE SAINT JEAN
Il v mira deux ans au mois d'aoûl prochain que je me trouvais, avec un peintre île mes .unis . sur une grande rouie de l'Espagne, v rs I
\stune> La nuit approchait Nous is arrêtâmes à l'entrée d'un petil
viibiie. devant une auberge qui avait pour enseigne un saint Jean peint grossièrement sur un carré de tôle La porte de la maison, toute ouverte laissait von- la salle d'entrée, .ni milieu île laquelle était dressée unie table que venaient probablement] d'abandonner quelques mu ctiers s par les vivres et les bouti s dans un coin el
qu'on a'avait pas encore enlevés. \u fond de la salle, une fenêtre don!
les volets étaiem a moitié tires, livrait passage .1 11 nce Blet de soleil,
autour duquel bourdonnait avec acharnement un escadron de mouches
Devant la porte et dans l bre que l'auberge projetail sur la ru
tenait aCCTOUpie une jeune femme que nous prunes pour la maîtresse ,ln lieu. A ses cotes, sur un banc de bois, étaient assis deux enfuis jouiïlus «.■t frisés comme le saint Jean de l'enseigne. La jeune femme avait dans
son tablier une prodigieuse quantité de mouillettes; elle les prenait une a une, les trempait dans un vase remplit de lait qu'elle tenait de sa main gauche et les donnait alternativemi UX enl'ans. Chacun des deux
attendait son tour avec une gravité tout-à-fail espagno d'un
souper plus confortable. I n énorme coq . favori de la maison, se livrait
a une gymnastique désespérée j iiti isii de temps en temps liné mouillera .m pas
L'hôtesse s'aperçut enfin de notre présence el nous regarda avec curiosité. Nous ne savions de la langue du pavs que ce qu'on l'eu! eu apprendre pendant une pérégrination d'un mois le long des Pyrénées Mon ami et moi nous parvînmes, en combinant nos efforts, à baragouiner tout juste assez d'espagnol pour prouver que nous ne le savions pas Notre pantomime fut plus éloquente : nos gestt s exprimèrent asse/. clairement que nous demandions L'hospitalité. L'hôtesse, brune el jolie
femme du reste, après nous voir II é UU regard scrutateur, nous intro
duisit dans la salle d'entrée ; puis elle courut a une porte ouverte sur un jardin, et cria :
— Michel, vmei <\<^ Français !
\u risque de calomnier la bonne femme et Michel, qui pouvait être un très honnête aubergiste, il nie revint en mémoire des histoires de voyageurs détrousses dans les hôtelleries, assassinés et enibii trappes. J'entrevoyais pourtant un moyen de salut dans les dei
Michel. Plus heureux que Macbeth, nous pouvions dire lt< et nous en fane des otages pour obtenir une capitulation, dans le cas ou nous aurions a nous défendre contre la férocité île leur père, lai amendant l'arrivée de ce personnage,, nous nous débarrassâmes de nos et nous n'avions pas encore termine cette Opération, que nous le vîmes entrer, (.'.'était un gros garçon dune mine assez réjouie, qui vint a nous de l'air le plus affable, s'exprimant d'ailleurs en I' français. Il nous fut aisé de nous reconnaître réciproquement |
compatriotes, chose qui parut combler de j notre hôte, et qui ne
nous l'ut pas indifférente au fond. En ui\ moineut tout prît dan
berge la tournure la plus | ., are soupir
1 ses fourneaux, Michel 111 ;;-, accabla de questions sur la ; et sur Paris qu'il avait habite long-temps. Sa bonne hume;,,
commun icative, et en réponse à ses questions, nous eu vît
lenieni a lui demander con snl il se trouvait, a .
sion d'une auberge sur une grande rouie des Vsturii s.
— Ceci, nous dit Michel es; : mte une histoire que j ro après souper, en buvant une bouteille de V le jardin.
Nous passer mis légèrement sur les détails de noire repas ; les
nous avions prises a ce sujet ont 1 té perdues. . ! is m
nouveler le scandale du Sièg Rh les par l'abbé de Vertol I
a des exigences qu'il faut savoir respecter
l.e souper terminé, nous passâmes dans le jardin et nous m sous des treilles, par le plus bea 1 clair dejuue que j'aie vu d Michel nous offrit des cigares el nous versa du vin de Xér<
is à la première gorgée j ■ <\u vin de Roussillon. Qitan
lélicii 1 ii lait, Michel comment a se je dois il elarer que mon ami le peintre ne tard.» | fondement, par suite di op commode qu'il a va il
ileux troncs d'arbres,
Il v a quatre ans, dit Michel, j'étais au service d'un 11 taire le nom. mais que pour la commodité du 1 lierville. Nous allions i \prcs une intérim
marche sous un soleil brillant, un véritable soleil des Vstui
rivâmes à cette me auberge eue voici Notre voiture s'arrêta devant la
porte. Nous frappâmes à coups redoubh s \u bout d'une demi-lieu vieille servante vint nous ouvrir II s'agissait seulement d'obtenir deux
lits. Nous avions diuc a la stal précédente, circonstance le
pour nous, car l'auberge n'était pas fournie aloi i bien qu'elle l'est
aujourd'hui. Je ci en. ai par remiser moi-même la voiture sous nu
bang a ; après quoi, la v teille femme dot m n: encoi e a mi
conduisit dansun appartement composé d'une chambre etd'un cabinet continu, nous souhaita bonne nuit, etregagna son gîte. Nous étions harassés, mon maître surtout avait le visage brillé et le blanc des yeux veiné de filets rouges. J'étais couché depuis une heure, quand je l'entendis s'agiter dans son lit ; je me levai et je m'approchai; il dormait, mais d'un sommeil inquiet et pénible. — Bon, me dis-je, c'est la chaleur de la journée i|iii lui a allumé le sang, un peu de repos le calmera. Lcà-dessus, je rentrai dans mon cabinet et je m'endormis de mon côté.
Le lendemain, au point du jour, j'ouvris les yeux, et j'aperçus devant mon lit M. de Berville, en chemise, qui me dit avec un grand sérieux :
— Monsieur veut-il que je rhabille?
Je pris cette phrase pour un reproche de ma paresse, ce qui toutefois ne laissa pas de mVtonner; car mon maitre's'était toujours montré d'une bonté extrême à mon égard. Je m'excusai de mon mieux sur la fatigue de la veille; M. de Berville reprit avec le même sérieux :
— Monsieur veut rire, sans doute. Il sait bien qu'il dépend de lui de rester au lit, autant que bon lui semblera. Ce que j'en fais, c'est pour remplir mou devoir, et parce qu'il m'avait recommandé hier de le réveiller de bonne heure.
Ceci me déconcerta ; mon maître endossa ma livrée, et courut prendre ses propres habits qu'il déposa sur mon lit. Je ne savais que penser de celte scène. (Jne contestation s'engagea entre nous, sans que je pusse parvenir à rentrer en possession démon équipement ordinaire et à faire entendre raison à M. de Berville.
Le seul moyen d'en finir était de consentir à ce qu'il exigeait de moi. Je m'habillai donc et appelai les gens de l'auberge. Rosine que voici, continua Michel en montrant sa femme assise à côté de lui, accourut ; elle était veuve depuis un an, et tenait la maison avec l'aide de la servante qui nous avait reçus la veille. Je la pris à part et lui exposai mon embarras. M. de Berville s'interposa : — Ne l'écoutez point, dit-il, c'est sans doute une envie de plaisanter qui prend à monsieur; car, depuis deux ans, je suis à son service.
J'insistai ; mon maître tint bon de son côté. Rosine effrayée fit monter la vieille servante : — Paquita, lui dit-elle, c'est toi qui as ouvert cette nuit la porte à ces messieurs. Lequel des deux était le valet ? Saurais-tu le reconnaître ?
Paquita se frotta les yeux, nous examina attentivement, et répondit :
— Je reconnais bieu les habits ; quant au reste, il ne faut pas me le demander, je n'étais pas bien éveillée quand j'ai conduit ces deux voyageurs dans cette chambre.
En ce cas, reprit Rosine, courons prévenir l'alcade ; tout ceci ne me parait pas clair, et ces messieurs sont peut-être des voleurs.
Là-dessus, elle descendit l'escalier après nous avoir enfermés à double tour.
Quand nous fûmes seuls, M. de Berville médit avec un calme parfait:
— Certainement, monsieur, vous êtes le maître de prolonger cette plaisanterie autant que vous voudrez; cependant je prendrai la liberté de vous dire, sans m'écarter du respect que je vous dois, qu'elle peut avoir des suites désagréables, et que, pour moindre résultat, elle vous fera perdre une journée de marche.
Je ne répondis rien, et me contentai de gémir en moi-même sur la maladie de mon pauvre maître. L'alcade arriva, assisté de deux estaliers; c'était un gros homme, fort important, qui paraissait extrêmement convaincu de la gravité de sa mission. — Voyons, dit-il, qu'on m'explique l'affaire. Rosine et Paquita se tenaient curieusement à la porte sans oser entrer.
— Monsieur, lui dis-je en m'avançant...
Mon maître me coupa la parole.
— Voici la chose en deux mots : je m'appelle Michel, je suis depuis deux ans au service de M. de Berville (pie voila. Nous allons à Madrid. Je ne sais comment il se fait qu'après avoir passe la nuit dans cette auberge, mon maître intervertit nos rôles et veut absolument passer pour mon domestique.
En présence de cette déclaration si lucide et d'une folie aussi logique, je doutai un instant si ce n'était pas moi qui avais le cerveau dérangé. L'alcade m'interrogea a mon tour.
— Je ne puis que vous répéter, lui répondis-je, ce que vient de dire mon maître ; c'est l'exacte vérité, il ne s'agit que de retourner toute l'histoire.
— C'est le soleil ardent d'hier qui lui a monté la tête, ajoutai-je ; voyez plutôt le visage de mon pauvre maître.
L'alcade, ses estafiers, Rosine et la vieille servante me rirent au nez d'un commun accord. Je jetai les yeux sur une glace accrochée au mur en face de moi, et ma figure rouge et brûlée me fit peur à moi-même.
— Peut-être sont-ils fous l'un et l'autre, dit l'alcade après avoir fait semblant de réfléchir un instant. Voyons si leurs papiers ne pourront rien éclaircir.
M. de Berville tira mon passeport de sa poche et je tirai le sien. Le magistrat les lut attentivement. Il toussa, se moucha, retroussa ses manchettes: — Ça, dit-il, procédons par ordre. Je vois, d'après ces papiers, que l'un de vous porte le nom de Michel. Quel est celui de vous deux qui s'appelle ainsi?
— Moi, lui répondis-je.
— C'est moi, s'écria en même temps mon maître.
— Impossible de s'y reconnaître, observa l'alcade. 11 y en a un pourtant qui se nomme Berville. Voyons, que celui-là se déclare.
Profond silence. Le magistrat renouvela son injonction.
— C'est monsieur, dis-je, en désignant mon maître.
— Au contraire, c'est vous, dit celui-ci en me montrant du doigt.
— Allez au diable! s'écria l'alcade hors de lui. Il est de la dernière inconvenance, madame l'hôtesse, que vous vous soyez permis de me déranger pour deux fous de cette sorte. Le seul parti à prendre, c'est d'envoyer chercher un médecin.
A ces mots, l'alcade s'en alla, laissant ses deux estafiers pour nous garder. Je criai à Rosine de nous monter à déjeuner. — Attendez, ditelle, je vais vous amener le barbier Pérez.
Ceci me fit trembler. Il était évident que Pérez cumulait l'état de barbier avec celui de médecin. C'eût été assez pour effrayer un vrai malade: jugez de l'impression que ce mot de Rosine dut produire sur un homme en parfaite santé; mon maître, tout au contraire, paraissait enchanté. 11 se promenait de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos, en se parlant à lui-même.
Les estafiers nous regardaient alternativement ; ils se parlaient avec feu l'un à l'autre, et je compris à leurs gestes qu'ils penchaient à me considérer comme le vraifou. La peur méprit. Cequi m'épouvantait surtout, c'était le calme profond de M. de Berville, la rectitude inflexible avec laquelle il suivait l'idée fixe qui s'était emparée de son cerveau, le bon sens et la raison qu'il mettait à tout le reste. Les exemples d'un dérangement intellectuel semblable sont rares, mais ils se présentent quelquefois. Qu'allions-nous devenir si cet état de choses durait long-temps? que ne devais-je pas craindre surtout, moi-même, si, contraint par nos deux estafiers, je me voyais livré à un barbier imbécile? Ma position m'embarrassait terriblement, et je réfléchissais au parti que je pourrais prendre, quand Pérez arriva.
Je me l'étais figuré long, sec, noir et maigre : c'était au contraire un petit homme fort gai qui entra en sautillant. Il tenait un étui à lancettes dans la main. On lui avait expliqué dans sa route le cas dont il avait à s'occuper. —Ce ne sera peut-être rien, dit-il en entrant à Rosine, une saignée et des sinapismes feront l'affaire. Il s'agit seulement de découvrir le vrai malade.
Les estaliers le saluèrent respectueusement. Pérez s'avança vers nous, et nous recommençâmes à peu près la scène qui venait d'avoir lieu devant l'alcade. Le maudit barbier nous tâta le pouls avec une gravité affectée qui me parut déguiser une ignorance absolue des principes de son art.
— Ma foi, dii Le sublime barbier, après s'être recueilli un instant, je vais les saigner tous les deux : de cette manière je suis sûr de tenir mon malade; quand à l'autre, l'opération ne lui sera pas nuisible Tous les médecins con\ iennent qu'une saignée est bonne, de temps en temps, pour prévenir un engorgemenl des vaisseaux sanguins. '
M laître et moi nous jetâmes les hauts cris. La position devenait
désespérée. Le barbier s'apprétail à opérer sur nous de force, avec l'aide des estafiers; il me vint tOUl a coup un expédient.
— J'en passerai par ce ipie vous voudrez, dis-je a l'ère/: puisque VOUS poussez les choses si loin, je ne veux pas être saigné el j'avoue que je suis
réellement M. de Berville. C'est tout bonnement plaisanterie que j'ai
voulu faire.
Mais eette déclaration produisit un effet tout contraire a celui que j'en attendais. — Vous voyez bien que c'est lui qui est le vrai fou, s'écriaton de toutes parts soudain les estafiers el mon maître me saisissent; on me déshabille, on me porte sur mon lit . on me frictionne , on me bande le bras; la vieille Paquita apporte un plat d'eau chaude, le barbier tire ses lancettes cl m'ouvre Une veine. Je m'evanouis de fureur, et
l'on profite de mon évanouissement pour me mettre des sinapismes aux pieds.
Ici Michel, qui avait joint une pantomime expressive a celle dernière partit de son récit, s'arrêta pour reprendre haleine, il semblait se croire encore entre les mains du terrible barbier. Au boul de quelques minutes. il reprit :
— Cequise passa après la scène que je viens de vous raconter, je ne pus le voir, car mon évanouissement se prolongea long-temps. Il paraît, ainsi que Rosine me le raconta plus tard, que mon maître, tout en raisonnant sur mon aventure avec le barbier, ne tarda pas adonner des signes manide folie. Bien loin de se montrer honteux de sa méprise, l'ère/. s'ecria d'un air triomphant : Je disais bien que je Unirais par découvrir le \rai malade ! Sur quoi, on se saisit de M. de Berville et on lui lit subir le même traitement.
Il v eut pourtant entre nous cette différence que m naine, dont le
s .-nient intellectuel dépendait d'une surexcitation de sang produite par la fatigue et l'ardent soleil de la veille, eut recouvré au bout de deux jours, grâce a quelques saignées, la santé et la raison, tandis que ce même remède, dont je n'avais nul besoin, me rendit sérieusement malade. (Juand j'eus repris assez, de force pour reconnaître ce qui se passait autour de moi, j'aperçus devant mon lii Rosine el M. de Berville empressés a me soigner Rosine surtout s'acquittait de ses fonctions de gardemalade avec le zèle le plus touchant.
Ma maladie dura trois semaines. Quand je fusrétabli, M. de Berville
dit :
— Vous sentez, que le plus grand mystère doit envelopper ce qui s est
passé dans cette auberge \ • un brave et honnête garçon dont je
n'ai pas oublié h-s services, mais cet événement m'empêche de vous garder plus long-temps avec mou je m' voudrais pas être exposé a vous rencontrer en France, surtout a Paris, si vous voulez me promettre de ne plus quitter i Espagne, je vous laisserai, en récompense de votre dévot!
ment, une so te d'argent suffisante pour vous établir quelque pari dans
ce pays.
Puis, il regarda Rosine; je la regardai aussi; elle rougil el baissa les yeux. La pitié chez les Gemmes touche de si près à l'amour!
— Je reviendrai dans une heure savoir votre réponse, ajouta mon
maître.
I .i dl -us il sortit, el me laissa seul avec Rosine Je n'ai pas |
de VOUS dire le reste Nous savez mauileiianl COn ml je lue trouve propriétaire de c tte auberge, père de deux et par-devant ce même alcade avec lequel vous avi commencement de cette histoire.
II était déjà tard. is rentrâmes. Si ceci n'était pas parfaitement
ren| pu lecteur, - que j'achevai la uuil à terrible
chambre et dans ce terrible lit où VI. de Berville ce;,, devenu fou ci où Michel avait failli le devenir.
Clémi xi Cad vgi i i / Temps.)