LES DEUX RIVAUX
Lorsque Henri Isak, ce grand compositeur du XVI0 siècle fut obligé de se rendre à Munich et de quitter Inspruck, son séjour de prédilection, il exprima ses regrets dans une mélodie dont les paroles commençaient ainsi : Inspruck, il faut te quitter ' La douleur de l'artiste était
vraie cl profonde, la musique fut sublime. I.e sucées de ce morceau devint prodigieux ; l' Allemagne tout entière le répéta, et L'église s'en empara pour en faire un de ses chants les plus beaux et les plus eclilians.
aujourd'hui même encore, après trois cents ans, non seulement dans les villes, mais dans Le village le plus retire, le plus inconnu de celle patrie de la belle musique, vous entendriez jusqu'aux ciifans chanter la mélodie d'Isak, et votre cœur, vivement impressi i, ne saura
charme, a la puissance de celte magnifique inspiration
Cette mélodie joua un grand rôle dans une scène touchante que je veux VOUS raconter, et qui remonte au siècle dernier; elle se passa a
Salzbourg, dans cette ville ou brillèrent d'un si vif éclat , comme organistes, Georges Muffat, AndreasHofer, Samber et Haydn, las deux héros de notre histoire étaient élèves de ce. dernier; ils se nommaient Rodolphe et Hermann.
Hermann était un de ces hommes auxquels la nature semble s'être plu a donner une destination douteuse; il y avait en lui le principe de toutes
les vertus comme de Ions les vices; malheureusement il était encore au berceau lorsqu'il perdit son père. Elevé par une lucre faible et sans prévoyance, ii avait atteint sa vingtième année sans avoir jamais rencontré le plus léger obstacle à sa volonté ; sou caractère s'était développe aident,
opiniâtre, absolu, vindicatif, n'ayant d'autre appréciation du bien et du mal que son impression du moment, que sa passion satisfaite OU contrariée; mais il faut dire que chacune des difformités de ce caractère n'était que L'exagération ou le dérèglement d'un principe de vertu , de sorte que, selon les circonstances, cel homme, d'une trempe culière,
pouvait devenir un criminel ou un héros.
La douceur, la bonté, la résignation distinguaient Rodolphe de sou fougueux ami ; instruit et modeste, persuasif el non impérieux, il produisait au premier abord peu d'effet; mais son succès était d'autant plus
durable qu'il n'avait surpris nie mande l'admiration. Facile, indulgent,
constant dans ses affections, il savait entourer son amitié d'un charme qui la rendait précieuse; paisible et simple dans ses goûts, il bornait toute son ambition aux joies intérieures de la famille; el si parfois, de cetie sphère de calme et de bonheur que lui avail créée son caractère, la musique le transportait tout à coup dans celle de l'enthousiasme el de la passion, il fallait reconnaître dansée fait m ble amour de l'art plutôt
qu'un orgueilleux désir de l'emporter sur ses émules
la musique, joignant ces deux hommes, qui, ■m premier abord, paraissaient Si peu faits l'un pour l'autre, av.ul serre entre Hermann cl R il de l'auiiiic Ils étaient, comme je l'ai dit, élèves «Je
Haydn, non pas «le Joseph , l'illustre auteur «les Symphonie* el de la ■ u. mais «le Michel, le grand organiste, qui s'éleva au premier rang ; positions religieuses, el dont Salzbourg s'enorgueillil
le tombeau, simple comme le fut l'artiste lui-même j • sa vie si longue, si laborieuse el si calme. Les deux disciples fai de rapides pro{ 1 l'on pouvait
acquirent dans la suite, Ce qui li - urtout remarquables, r'rt;i
que, développant leur talent sous l'influence des leçons du même maître, ils n'en conservaient pas moins chacun l'originalité de son propre génie, ('.raves et «levées, harmonieuses et douées étaient les inspirations de Rodolphe; fougueuses, bizarres, désordonnées étaient Celles d'Herinanu. Dans la musique du premier, il y avait un charme qui plongeait l'aine dans le ravissement; c'était quelque chose de céleste. La musique du second agitait, troublait l'auditeur, glaçait son cœur d'effroi ou faisait bouillonner tout à coup son sang dans ses veines; c'était quelque chose d'infernal.
Le bon Haydn, après avoir encouragé Rodolphe d'un affectueux sourire d'approbation, disait quelquefois à Hermann :
— Jeune homme, tu as un talent qui promet de grandes choses; mais prends garde à toi ! Je crains que ta musique sacrée ne soit pas bien reçue là-haut, et qu'elle ne t'y prépare un marnais accueil.
La jalousie, qui laisse d'ordinaire si peu de chance à l'amitié entre des rivaux, ne pouvait avoir de prise sur le cœur des deux jeunes virtuoses; ils se frayaient, dans la même carrière, deux routes si différentes, que chacun avait le droit d'aspirer à la première place, sans avoir à craindre que l'autre le surpassât jamais; car il n'existait entre eux aucun point de comparaison à établir. Il leur était permis de se faire entendre dans le même concert, sans se disputer l'avantage de commencer ou de finir; leur talent était toujours accueilli par l'unanimité des applaudissemens. \ucun nuage n'avait donc encore obscurci le sentiment fraternel qu'ils s'étaient voué jusqu'à la mort.
Mais si sur la sommité d'un art il y a place pour deux, si, pour atteindre à une égale célébrité d'artiste, on peut, sans s'égarer, s'engager dans deux voies opposées, il n'en est plus de même en amour; le cœur d'une femme ne peut se partager, et, pour s'en emparer, il n'y a qu'un chemin à suivre. Là était l'écueil contre lequel devait se briser l'amitié d'Hermann et de Rodolphe.
Il y eut un soir réunion chez le major Wilhelm dont la fille avait préparé une petite fête musicale, avec l'aide des conseils de sa mère. Julie, c'était le nom de l'aimable enfant , joignait à une figure ravissante une aine sensible et un esprit orné; elle était de plus excellente musicienne, et ce soir-la sa bonne mère la produisait pour la première fois dans le monde avec cet orgueil mêlé d'inquiétude qu'éprouve un maître lorsqu'il présente l'élève qui doit lui faire honneur et assurer sa réputation. Hermann et Rodolphe , invités à cette soirée de famille, s'y rendirent avee d'autant plus d'empressement, que les éloges dont les ennemis même du major se montraient prodigues sur le compte de Julie étaient venus plus d'une fois à leurs oreilles et avaient excité vivement leur curiosité.
Lé désappointement est souvent le résultat des réputations maladroitement faites à l'avance ; cette fois, le contraire eut lieu; Julie, douce et complaisante, parla, fit de la musique avec tout le monde, sans affectation, sans se faire prier, reçut les éloges avec modestie et gagna tous les cœurs; elle gagna surtout ceux de Rodolphe et d'Hermann.
C'était le tour de Rodolphe de passer avec elle au clavecin ; jamais deux cœurs d'artistes n'avaient paru mieux faits pour s'entendre; même sua- \ ité d'expression, même exaltation d'une imagination brillante, mais pure; des le prélude ils se devinèrent, et bientôt, confondant leur pensée, ils s'élevèrent d'un même élan dans une région supérieure. Ce n'étaient plus leurs doigts, c'était leur ame qui voltigeait sur le clavier; on eût dit le concert des anges. Déjà depuis long-temps les touches étaient immobiles, et 1 on écoutait encore; ce silence était plus éloquent que les applaudissemens, qui pourtant éclatèrent avec force de tous les côtés, quand l'assemblée se fut réveillée de son extase.
A Rodolphe succéda à Hermann ; mais dans les veines de celui-ci circulait déjà le poison de la jalousie. Plus clairvoyant que le reste des spectateurs, car, possédé soudain par une émotion nouvelle et exclusive, son cœur y était plus intéressé, il avait vu, dans l'ensemble merveilleux de Julie et Rodolphe, non pas comme tous les autres, l'intelligence de artistes, mais l'intelligence de deux amans.
Cependant il allait se trouver dans la même position que Rodolphe ; c'était à lui de la faire valoir à son avantage ; il ne perdit pas toute espérance. Le feu qui dévorait son ame passa dans ses doigts; la passion, la fougue de son jeu surprirent et transportèrent l'auditoire; elles furent sans effet sur le cœur ingénu de Julie. En vain Hermann redoubla-t-il d'efforts pour faire jaillir une étincelle de cette ame qui ne le comprenait pas, il la trouva constamment froide et déconcertée.
Entouré, félicité après avoir quitté le clavecin, il eût volontiers repoussé les louangeurs et brisé l'instrument; il eût pris plaisir, s'il en avait eu le pouvoir, à changer en un jour de pleurs et de demi ce jour de fête de famille.
Rodolphe retourna souvent chez le major; un jour il lui dit:
— J'aime votre fille ; mon art est toute ma fortune, mais il peut suffire à deux cœurs qui n'ont d'autre ambition que de se rendre} heureux mutuellement.
Le major interrogea Julie qui répondit :
— J'aime Rodolphe ; mon père, bénissez-nous.
Celui-ci prit alors la main du jeune homme qu'il serra cordialement :
— Dans quatre mois, l'organiste de l'église Saint-Sébastien doit se retirer ; obtenez sa place, je vous appellerai mon fils.
Quant à Hermann , il s'éloigna de Rodolphe, il négligea son savant maître; dans son cœur, il ne trouvait plus qu'un souvenir qui le rongeait, et le torturait, celui du triomphe de son rival.
Le bon Haydn était consolé de l'absence d'Hermann par l'assiduité soutenue de Rodolphe ; mais il lui était impossible de rien comprendre à la rapidité devenue incroyable des progrès de son élève; c'est que Rodolphe avait un second maître bien habile, l'amour, et que Julie était une inspiration bien puissante pour nourrir son enthousiasme.
Plusieurs mois s'écoulèrent pendant lesquels l'ame d'Hermann atteignit le pins haut degré de la passion et du désespoir. Ce jeune homme si ro" buste et si plein d'avenir, on eût dit un spectre, à le voir jaune, amaigri , l'œil enfoncé dans l'orbite, mais lançant des éclairs sous le sourcil épais et noir qui le recouvrait.
Un soir, il reparut brusquement chez Haydn.
— Où est Piodolphe? demanda-t-il d'un ton bref et impatient.
— Il est où tu n'arriveras jamais, enfant prodigue, répondit le vieillard en considérant avec effroi les nombreuses rides creusées en si peu de temps sur le front d'un de ses élèves favoris. Hermann, continua-t-il avec un ton de douce compassion , il y a long-temps que je ne t'ai vu et tu es bien changé ?
— Rodolphe ne l'est pas, lui, sans doute ; il est heureux !
— Pourquoi ne le serais-tu pas aussi ? Pourquoi ne ferais-tu pas, comme lui, l'orgueil et la joie de ma vieillesse? Vois, tout lui prospère parce qu'il travaille; demain, il fait son début, comme organiste de Saint-Sébastien, et dans huit jours il épouse la fille du major AVilhelm.
Les joues d'Hermann se colorèrent subitement d'une vive rougeur dont Haydn était loin de soupçonner la cause.
— Où est Rodolphe ? demanda encore le jeune homme ; il faut que je voie a l'instant même.
— Tu le trouveras, mon fils, dans l'église de Saint-Sébastien, où il prépare sur l'orgue sa messe de réception ; puisse son exemple t'inspirer la pensée d'un retour salutaire !
Une joie féroce brilla dans les yeux d'Hermann ; il courut au temple : là, ramenant d'une main son manteau autour de sa figure, tandis que l'autre se crispait sur le manche de son poignard , il s'adossa contre un pilier et attendit le moment où Rodolphe , ayant fini , descendrait de la tribune dans laquelle était l'orgue.
Alors régnait dans l'enceinte du temple une silencieuse obscurité qui ajoutait encore à l'impression produite par la sainteté du lieu; seulement l'œil entrevoyait au loin la lumière pâle et vacillante d'une lampe placée au milieu du chœur; elle semblait une ame prête à s'éteindre dans ce vaste tombeau.
T. m cougj un premier accord fit retentir la voûte et tressaillir l'uni-
que auditeur que contînt la net'; puis commença le Gloria in eitcelm : ce morceau, joué d"abord dans toute sa simplicité, fut ensuite répété avec des traits figurés et fournit enfin le sujet d'une raguè admirable Jamais encore le génie de Rodolphe n'a\ait été aussi cle\c, jamais son exécution aussi entraînante: c'était ce qu'on peut imaginer de plus mélodieux, et | me temps de plus gratta" en harmonie ; c'était là force de la jeunesse jointe au sentiment pur, aux douces joies, au tendre abandon de l'amour heureux, llermann, immobile comme la colonne contre laquelle il appuyait son corps affaibli, se sentit pourtant saisi d'un trouble involontaire ; une sueur froide coula sur tout son corps, de même que s'il eût ete l'ange rebelle contraint d'entendre le cantique des serapbms devant le trône de l'éternel Sa main fut sur le point de laisser échapper sou poignard, mais elle le ressaisit aussitôt par un mouvement brusque et couvulsif... Un moment de silence avait succédé aux demirs sons de la fugue.
L'orgue recommença ; mais cette fois avec des registres doux , plaintifs et mélancoliques. A peine cette nouvelle mélodie \ int-elle frapper les oreilles d'Hermann que sa tète penchée se redressa; tout son corps frissonna; ses yeux se remplirent de larmes brûlantes.
Un souvenir venait de passer comme un éclair dans son esprit Un jour, Hermann et Rodolphe jouaient ensemble l'air du compositeur tsak : hispruck, il faut te quitter ! Entraînés par le charme irrésistible, de cette suave et plaintive musique , ils s'étaient jetés tout émus dans les bras l'un de l'autre, se jurant amitié et fraternité pour la vie.
C'était ce morceau que Rodolphe jouait avec un sentiment admirable, qu'Hermann écoutait avec uue émotion toujours croissante : et cet homme, dont tout à l'heure une horrible pensée avait desséché le cœur, s'abandonnant par degrés aux plus douces sensations, verse des larmes d'attendrissement qui rafraîchissent ses joues ardentes, sent sa poitrine respirer plus à l'aise et laisse machinalement glisser l'arme qui devait le délivrer d'un rival détesté.
Emporté par ses inspirations toujours renaissantes et toujours plus grandes et plus belles, Rodolphe aurait passé toute la nuit dans le temple, si une voix bien connue de lui n'était venue, dominant les sons de l'orgue, faire retentir jusqu'au fond de son cœur ces paroles : « Adieu Rodolphe ! adieu, sois heureux !
Rodolphe descendit précipitamment de la tribune; mais eu vain il appela, en vain il chercha dans la nef, sur les cotés, entre les piliers, il ne trouva personne.
Comme il allait sortir, méditant sur ce singulier événement qu'il était près de regarder comme un jeu de son imagination, le pâle rayon de la lampe lit briller devant ses veux quelque chose au pied d'une colonne : c'était on poignard, le poignard d'Hermann.
Le lendemain, l'heureux Rodolphe était installé organiste de Saint-Sébastien; huit jours après, il conduisait a l'autel l'aimable fille du major \\ ilhelm.
Quelques années pins lard, on parlait beaucoup en Italie d'un artiste allemand qu'on appelait il divine maestro, et qui ne pouvait parler sans pleurer du morceau dlsak. Inspruck, il faut le quitter!
Moi. mu.
(Courrier Français).