TINTIN
Dans une ville dolii nous ne dirons pas h nom, il y mil le récit qui n guivre date > peine de quelques années) un évêque que nous nous abstiendrons également de uoi -r ■ beau vieillard, de mœurs douces,
d'une humeur facile, scvciv p • lui et loleranl pour tous, un homme
d'un naturel si conciliant et si bon qu'il avaittrouvé Le rare secret d'être également Mon avec son clergé, ses ouailles, le préfet, le procureur du ,.,„,, même le général commandant le département. Sa maison él montée sur le pied le plus régulier; point de domestique qui ne fui mu
degteel "»t de servante qui n'eût l'âgeei nique, il avait entre
autres une vieille femme de charge, M" Piehard, qui, quoique nouvellement entrée chez, lui, n'en exerçait pas moins un empire pregqui absolu sur tous les autres domestiques, tellement on avait vanté au bon évêque sa probité et' son économie. Dans ta maison d'un célibataire,
,.Vst ,,,, i femme qui s'empare de l'administration -r
par suite des rênes mêmes du pouvoir M"* Piehard Q'abusail pas de
,11,. vivait retirée. | • I dépende, avait lu il sur la
conduite des domestiqu it peu son évêque Le pins grand malheur de cette pauvre fe •■ oe n était ni so | «tion, c'était
ma] mariée M I i' : iard que , gé qu'elle de quel-
ques années, était encore un mauvais sujet, brutal, ivrogne, et, par le crédit de sa femme, sonneur de cloches de la cathédrale. Pichard s'adonna tellement à l'ivrognerie qu'il fut atteint d'une maladie commune aux vieux buveurs : il succomba à une hydropisie. Quelques jours après sa mort, l'évêque ne voyant pas reparaître la veuve et pensant qu'il était convenable de visiter sa vieille domestique, monta dans l'appartement de M™" Pichard, qu'il trouva seule, assise devant son feu et tisonnant tristement,
— Eh bien! ma bonne Mme Pichard, dit l'évêque en s'asseyaut auprès d'elle, je viens vous voir pour soutenir votre courage, pour vous prier de ne pas vous abandonner à la douleur. Nous sommes tous mortels, ma chère enfant : hoUie milii, cras tibi, c'est-à-dire aujourd'hui à moi, demain à vous ; la mort nous marquera tous de son doigt, à tour de rôle ; aucun n'échappera, et d'ailleurs vous savez que le temps que nous avons à passer sur cette terre est un temps d'exil ; nous avons tous à faire un pèlerinage plus ou moins long. Pichard a fini le sien ; seulement il eût été à désirer qu'il fit de moins longues stations au cabaret ; mais , M,ns Pichard, la miséricorde de Dieu est infinie.
— Vous êtes trop bon, monseigneur, mais franchement je ne m'occupe pas de Pichard : je suis trop honnête femme pour vous tromper.
— Vraiment! dit l'évêque.
— Monseigneur sait que le défunt était ivrogne, brutal, qu'il me battait, qu'il vendait mes nippes pour aller en mauvais lieu ; je trouve seulement qu'il est mort trop tard.
L'évêque ne s'attendait pas à cette oraison funèbre , il leva des yeux étonnés sur Mn,e Pichard, et lui dit :
— Mais ce ne sont pas là des sentimens fort chrétiens, Mme Pichard, vous n'aimiez donc pas le défunt?
— Monseigneur me fait cette question, parce qu'il ne sait pas l'histoire de mon mariage, répondit Mmt Pichard.
— Pas le moins du monde, dit l'évêque avec cet intérêt que mettent les vieillards à écouter les récits d'autrefois.
— Monseigneur ne connaît pas non plus l'histoire de Tintin , ajouta Mme Pichard avec mélancolie.
— Tintin? Mme Pichard.
— Oui, Tintin.
— Contez-moi ça, ma bonne Mm« Pichard.
— Connaissez- vous Boulogne? Monseigneur. Un joli village, qui touche à Saint-Cloud, que la Seine traverse et. qui est entouré de bois si beaux et si bien entretenus? C'est !à que je suis née, d'une famille de blanchisseurs; j'étais bien jolie à quinze ans, et comme cela ne fait que croître, à dix-huit j'étais la plus belle fille du village... Mais, dit Mn,e Pichard en reculant sa chaise, je vais parler d'aniour,ei je ne sais pas si monseigneur aura la patience de m'écouter jusqu'au bout?
— Allez toujours , dit l'évêque , nous sommes vieux tous les deux et ces folies sont aujourd'hui sans danger pour nous.
— Il y avait alors, reprit Mme Pichard , à Boulogne, un jeune garçon , grand, bien fait, l'œil ouvert, le front blanc, les cheveux blonds, la taille à mettre dans les dix doigts; depuis quarante ans, je l'ai toujours devant les yeux ; toutes les filles du village lui couraient après ; c'était ce que les pères et les mères appelaient un mauvais sujet; il se nommait Augustin et nous l'appelions toutes Tintin. Tintin nous dénichait des nids, nous faisait danser; et à ses momens perdus il suivait la chasse des prin< es. Monseigneur le comte d'Artois voulut en faire un piqueur; ce net;, il pas le compte de Tintin, il voulait bien rabattre le gibier, mais à ses heures; il passait sa vie à m'epier, suivant tous mes mouvemens, et si mon père allait à Paris, si ma mère s'éloignait d'un pas, Tintin était ai rès de moi. Quand on est vieille, ou quand on a une grande fille de nze ans, on crie beaucoup contre les amoureux ; mais ce temps-là est neanmoins le plus doux de la vie; je me le rappelle comme, si c'était hier.
J'étais liere de Tintin, qui était le coq du village, et qui, des qu'il vint à m'aimer, ne vit plus que moi et abandonna toutes ses autres conquêtes. Vous, monseigneur, qui ne vous doutez pas de tout ce que je
vous dis là, vous pensez peut-être qu'il me demanda en mariage à mon père et à ma mère : Tintin n'y songea seulement pas; d'ailleurs c'eût été inutile, c'était, comme je vous l'ai dit, un mauvais sujet, c'est-à-dire qu'il ne voulait rien faire, et nous sentions tellement, Tintin et moi, qu'on nous eût séparés, si on se fût douté de notre amour, que j'étais aussi éloignée que lui de penser à un mariage impossible; nous étions heureux autant de notre amour que du mystère qui nous entourait; mais notre bonheur ne fut pas long : Tintin, le coq du village, ne s'occupait plus que de moi et les délaissées se vengèrent. On nous dénonça à ma mère et je fus prisonnière à la maison. Mais, Monseigneur, pas plus au village qu'à la ville, il n'y a de fenêtres assez hautes pour empêcher un amant d'y monter.
Le chaume du toit fut plus d'une fois soulevé pour laisser passer Tintin : il lui est arrivé de demeurer vingt-quatre heures caché dans le foin du grenier... Ah ! c'était le bon temps, Monseigneur ! J'étais si surveillée que je ne pouvais pas m'échapper pour l'aller voir un moment : tout se bornait quelquefois à passer devant le grenier et à y jeter quelques pommes à la dérobée, pour que le pauvre garçon ne mourût pas de faim. Mais ce qui me rendait bien heureuse alors, c'était ce qu'on disait dans le village. Comme Tintin avait disparu, on faisait mille conjectures , et toutes fâcheuses pour mon amour : les unes l'avaient vu à Paris dans la voiture d'une grande dame ; d'autres assuraient qu'à une des dernières chasses du comte d'Artois, un duc l'avait remarqué et l'avait emmené avec lui dans une de ses terres delà Brie. On savait qu'il ne reviendrait plus, qu'il m'avait oubliée; peut-être dans un mois, dans deux, passerait-il au milieu du village avec de beaux habits, dans un beau carrosse ; moi je serais en larmes sur le seuil de la porte, et il ne verrait pas mes pleurs, il détournerait la tête, parce qu'il serait un gros monsieur, et moi toujours une pauvre fille.
Quel plaisir alors , Monseignenr, de se dérober aux bonnes amies qui vous obsèdent, de courir au grenier et, en déplaçant quelques bottes de foin, de baiser au front ce gros monsieur qui, dit-on, vous dédaigne... Une fois cependant, ma mère le surprit; heureusement mon père n'était pas au logis ; le pauvre Tintin fut chassé et battu, et il fallut trouver de nouvelles ruses. Un jour enfin, lasse de ne pas voir celui que j'aimai, je quittai la maison sur le soir ; c'était dans l'été ; je sortis du village et je m'acheminai vers la route de Paris. Je ne savais pas où j'allais : je cherchai Tintin et le malheur voulut que je le' rencontrasse. Si vous saviez, Monseigneur, ce que c'est que de rencontrer son amant, quand on ne l'a pas vu depuis quinze jours et qu'on a dix-huit ans, vous comprendriez qu'on oublie tout, et son père et sa mère, et ceux qui passent. On ne voit pas le chemin, c'est ce qui nous arriva. Nous étions auprès d'un arbre à nous regarder, et si heureux que je crois que nous ne nous parlions même pas. Sur le chemin, cependant, une charrette de blanchisseuse revenait de Paris à Boulogne, c'était celle de mon père; il nous vit, ne fit qu'un saut jusqu'à nous et se mit à me battre de toutes ses forces. Je suis persuadée que s'il eût battu Tintin , le pauvre garçon l'eût laissé faire ; mais il ne put pas prendre sur lui de me voir rouer de coups en sa présence ; il tomba donc sur mon père, et une bataille commença malgré mes cris et mes pleurs. Le combat ne fut pas long ; mon père s'était armé d'un caillou qu'il avait trouvé à ses pieds ; il en porta un coup à Tintjn et lui ouvrit la tête; celui-ci riposta par un coup de poing dans l'estomac et renversa mon père sur le carreau.
— Fuyez, Tintin, lui dis-je, fuyez; si un cavalier de la maréchaussée vient à passer, vous êtes perdu.
Tintin m'obéit ; il enveloppa sa tête d'un mouchoir et il disparut ; depuis ce jour fatal, je ne l'ai plus revu ; mon père revint à lui ; je ne perdis aucun des coups qui m'étaient destinés, et on résolut de me marier. Mon père ramassa donc à Paris un jeune homme qui, pour une centaine d'écus, se chargea de moi, et quand je fus lasse d'être battue matin et soir, je devins Mme Pichard. Quelques mois après, les Parisiens prirent la Bastille et la révolution arriva. Je n'ai jamais aimé mon mari; il avait vu mon père me battre, il fit comme mon père; j'ai été battue tout» ma
vie. M. Pichard était perruquier; nous parcourûmes la France, rasant tous ceux qui voulaient se confier à nous (mou mari m'avait appris à manier le rasoir), et toujours dans la misère; enliu quand la main nous a tremblé à tous deux , nous sommes venus dans cette ville , où vous avez bien voulu nous recevoir chez vous et donner une petite place à mon mari. Voilà mon histoire, .Monseigneur.
— Et Tintin? demanda l'évéque.
— Tintin retourna au village, il se fit pans«r et raconta son affaire; on lui persuada qu'il avait tué mon père, et qu'il était perdu s'il ne fuyait pas; il quitta le village sans retour. C'était un garçon de courage, plein de résolution et d'audace; il aura profite du moment, il se sera engage ; et à l'heure qu'il est , Monseigneur , il est peut-être général , maréchal, comte de l'empire, ou bien il aura été tué dans une des cent batailles de lKuipereur; mais je ue peux pas croire qu'il soit mort : depuis quarante ans je l'attends; il me semble toujours qu'il va frapper à ma porte et qu'il va entrer, avec sa jolie taille de guêpe, ses yeux bleus, ses cheveux blonds et son beau front.
— De manière, M"" Pichard, que vous croyez que Tintin aura couservé sa taille, son visage et ses cheveux de vingt ans ?
— Je me le figure ainsi, Monseigneur.
— Vous êtes folle, M"" Pichard, Tintin a vieilli comme tous les autres hommes; son visage s'est ridé, ses cheveux sont tombés, ils ont blanchi, et sa taille s'est courbée. Si vous le voyiez, vous ne le reconnaîtriez pas.
— Oh I c'est impossible, monseigneur, je ne puis pas croire qu'il soit changé comme vous le dites; mais, dans tous les cas, je le reconnaîtrais entre mille. Qu'on le mette au milieu d'une armée, et si j'hésite un seul instant, je veux mourir.
— Hélas ! répondit l'évéque , vous vous trompez, pauvre femme, vous aimez l'homme de vingt ans, sans vous douter de ce que doit être aujourd'hui l'homme de soixante ; lui-même, s'il vous voyait, passerait'sans souvenirs devant la jeune fille qu'il a aimée autrefois.
— Impossible, monseigneur, impossible.
— Et la preuve de ce que je vous dis, c'est que...
— Quoi, Monseigneur ? s'écria Mm" Pichard.
— C'est que, poursuivit l'évéque , vous êtes depuis six mois dans ma maison, sans que ni l'un ni l'autre, nous nous soyons doutés de...
— De quoi, Monseigneur?
— De la vérité, Marguerite : c'est moi qui suis Tintin.
M"" Pichard fit un bond sur sa chaise ; elle leva les mains au ciel, elle ne pouvait en croire ses yeux.
— Vous Tintin.' Monseigneur.
— Moi-même.
— Vous, le coq du village de Boulogne?
— Oui, Marguerite, il y a quarante-deux ou quarante-trois ans.
— Vous, qui couriez après les chasses du comte d'Artois.'
— Sans doute, je me le rappelle.
— Vous, que j'ai caché dans notre grenier a foin?
— Hélas ! oui, Marguerite.
— Vous enfin, Monseigneur... Je veux dire Tintin ... c'est-à-dire, non, Monseigneur, vous à qui mon père a fait une entaille i la ti
I.Y\équc souleva une de ces calottes de cuir bouilli sur lesquelles un député de la restauration a fait tomber autrefo - tant d'épigrarames, el il montra sur son chef chauve un,e cicatrice qui prouvait son identité,
— Mon histoire est bien simple, dit-il ensuite jequi comme vous le savez, dans la crainte d'être arr
river à Versailles où je comptais me mettre sous la j
quespiqueurs du comte d' Lrtois, pour lesquels j' ais si souvent i Le gibier. V Versailles, tout était en mouvement, la nol
masse; je fui mu tréparM le duc de N***, qui me proposa d I i
oompagner; je devais passer pour son secrétaire, mais au fi ! il me regardait comme un homme de résolution qui le tirerait «lu il de besoin. J'acceptai avec reconnaissance; nous allâmes en Alb.
et nous logeâmes dans un couveni où se trouvaient un grand nombre île prêtres français émigrés comme nous.
L'oisiveté de ces prêtres les déterrai mire, ce fui pour eu
1 occupation, pour moi un bonhem , ;e TOUS .lllll;lls ,,, .,
mesure que je m'instruisais, le sentirai ... ul |n||r
dans mon cour; j'écrivis a votre père pot lui demander votre main; il me répondil quevous étiez mariée, el le fail était vrai lies ce moment'
je pensai a prendre les ordres; ,1 se trouva que moi qui „,e ernv.us .„
dent, impétueux el incapable d'études sérieuses et suivies j'étais au contraire appliqué, réfléchi, el que Dieu m'avait donné une ,„i, vive et nette. Je reçus la prêtrise, je rentra, en France dès que je j'ai prêche pendant trente ans, pendant trente ans j'ai dessi eure, et aujourd'hui, grâce a la noiiiination du roi et aux bulles de
notre saint-pere le pape, je suis evéque \ ous demeurerez toujours ici,
Marguerite ; vous le pouvez sans danger ni pour vous ni pour moi; nous son., nés si vieux et si changes, que nous ne devons pas craindre nos souvenirs. Vous-même, vous voyez de quelle illusion se nourrissait
votre amour imaginaire; vous aviez l'objet de cet ; ur sous les yeux,
et vous ne le connaissiez pas plus que vous n'en étiez reconnue Rien n'est stable dans ce inonde, mon entant tout change, tout, passe et tout finit.
M'"» Pichard continua à être une femme de charge fidèle et dévouée Attentive a tout, soismeu.se, économe, elle devint dévote et impérieuse; les domestiques tremblaient devant elle, et n'étaient pas loin de la croire folle pour lui avoir entendu dire, dans les momens où elle se croyait seule ;
— Tintin, Monseigneur ! Tintin !
(Marie Avcahd.
(Courrier Français).
IiA CANONNIÈRE. — UE COMMANDANT BOURAYNI.
Le 21 avril I80G, à six heures du matin, le commandant César Bourayne était debout sur le pont de sa frégate, explorant l'horizon à l'aide d'une longue vue. Les principaux officiers , réveilles comme lui par le cri ; Navires w> le vent! que venaient de pousser les vigies, tenaient leurs regards fixes dans la même direction.
- Comme vous le pensiez tout à l'heure . lieutenant, dit le capitaine c'est un convoi venant sans doute du Bengale, et qui doit être bien escorte, compagnie des Indes sait prendre ses précautions. - t'ai déjà compte neuf voiles, dit le lieutenant, et l'une d'elles me avoir l'encolure d'un bâtiment de guerre.
n voici encore deux, s'écria un enseigne qui avait jeté les yeux un peu plus ii l'est.
— Encore une, reprit un autre officier, plus un gros vaisseau qui doit
urtie de l'escadre.
— La partie n est pas égale, dit le capitaine; cependant, s'il n'y a en
te deux bâtimens de guerre, il se pourrait bien que nous allassions rejoindre l'amiral 1 [uelque bonne prise Qu'en pensez-vous.
nrs? I.e cœur vous en dit-il ?
— Remarquez n manda iflà plus de
que nous ., uujj .,
équence
!■ serait doue possible que le
le qui nous
— M i du
Quelque temps après, ce commandi i | [,.. Hranle-bat
de combat! retentit, à l'aide du porte-voix, sur le pontet dans les batteries basses delà Canonnière. Un cri général de Vive l'Empereur! ébranla aussitôt les parois de la frégate et fut suivi du murmure confus que produisaient les cinq cents voix de l'équipage s'interrogeant sur le nombre des navires en \ ue.
— Ça va-t-ètre chaud ! disait un contre-maître respecté pour son expérience ; mes enfans, je vous promets un fier coup de peigne.
— Calogniers , criait un matelot. , c'est le moment de montrer votre force sur le flageolet de trente-six.
— C'est bon, gabier de malheur, répliquait un chef de pièce, on sait son métier. Toi, monte dans les hunes comme un sansonnet, et tâche un peu de viser juste avec tes grenades.
— L'Anglais n'aime pas ce fruit-là, père Richaud, et je lui en promets qui ne seront pas sans noyaux.
Mille propos de même nature circulaient dans cette foule tumultueuse, qui s'agitait dans toutes les parties du vaisseau. Tout en remplissant les devoirs de son rang et de sa spécialité; chacun adressait à son voisin une de ces plaisanteries par lesquelles se traduisent la joie et l'entretien des matelots. Cependant pour beaucoup de ces braves gens , ces préparatifs de combat étaient comme la toilette du condamné : dix au moins sur cent prononçaient leur dernier calembourg. Mais le marin, et surtout le marin français, est ainsi fait, qu'il n'est jamais plus gai et qu'il n'a jamais plus d'esprit qu'à ce moment suprême. Il n'y aurait rien de surprenant à ce que le vaudeville eût été créé à bord d'un bâtiment de guerre, au moment du combat.
Au plus fort du bruit et de la confusion, un roulement de tambour se fit entendre. A ce signal, et en un clin d'oeil, chacun se trouva à son poste. Le silence le plus solennel succéda au tumulte ; on aurait entendu le vol d'un insecte dans l'entrepont.
L'officier d'ordonnance du commandant vint annoncer que le branle- ' ,4 bas était terminé et que tout était prêt.
— Capitaine, ajouta-t-il, ces gaillards-là sont tellement enragés qu'ils demandent la permission de clouer le pavillon à la corne d'artimon, afin que. personne n'ait la tentation de l'amener.
— Dites-leur, répondit Bourayne, que c'est une insulte à leur capitaine et à eux-mêmes; que, pour de braves gens comme ceux qui sont sur la Canonnière, un pavillon soutenu par une ficelle est aussi solide qu'un pavillon cloué.
La frégate était alors assez près de la flotille anglaise pour qu'on pût compter onze bâtimens de commerce et deux de guerre, dont un de 74. Ce dernier se détacha du convoi et vint offrir le combat à la Canonnière. Quand les officiers du vaisseau français virent que l'ennemi avait une si grande supériorité , ils reculèrent devant la responsabilité d'une lutte désespérée. Le capitaine , pour suivre ses instructions qui lui prescrivaient de n'engager dé combat qu'à forces égales , se décida à manœuvrer pour éviter la rencontre des navires anglais , ou , du moins , pour en attirer un seul , s'il était possible, à la suite de la frégate. Le Trcmendous s'acharna à la poursuite de la Canonnière; et, dès ce moment, Bourayne put se féliciter d'avoir atteint au moins une partie du but qu'il s'était proposé.
A trois heures quarante minutes, le 74 se trouvait dans les eaux de la frégate, à demi-portée de canon.
—Voici le moment de préluder, Messieurs, dit le commandant. Lieutenant, dites aux timonniers de hisser le pavillon et sa flamme, et recommandez aux canonniers de l'arrière de viser juste.
Quelques secondes après, les couleurs nationales s'élevaient lentement au mât d'artimon, et un nouveau cri de : Vive l'Empereur! les saluaient dans leur majestueuse ascension.
— Feu ! cria le capitaine dans son porte-voix. Et toutes les batteries de l'arrière tonnèrent en même temps.
Le pavillon anglais s'éleva à son tour, et le Tremendous répondit à la frégate avec ses canons de retraite.
Jusqu'à quatre heures, les deux vaisseaux se donnèrent la chasse sans
qu'il en résultât de grands dommages pour l'un ni pour l'autre. Mais une brise légère, qui venait de s'élever, souffla dans les voiles de la frégate et la porta près du Tremendous. Bourayne tâcha de gagner le vent; mais le navire ennemi imita sa manœuvre, et il se trouva dans la même position. Impatienté, le commandant français ordonne qu'on lâche toute la bordée. Aussitôt un long éclair illumine les flancs de la Canonnière, et une détonnation effroyable la fait trembler dans toute sa membrure. Le Tremendous ne riposta d'abord que faiblement. Mais un quart d'heure après, il prit sa revanche, et ce fut au tour de la frégate à recevoir une pluie de boulets et de mitraille. L'effet de l'artillerie et de la mousqueterie du bâtiment anglais fut terrible. En moins de dix minutes, la frégate eut son gréement haché, ses voiles trouées, son grand mât et son mât d'artimon presque coupés, sa coquille traversée de part en part, le plancher de ses batteries jonché de morts et de blessés.
— Courage, enfans, cria le commandant; faites taire le feu de ces satanés Anglais.
Une volée à mitraille partie des canons de gaillard balaya le pont du Tremendous, et dégarnit ses haubans. La mousqueterie de l'ennemi cessa aussitôt, tant les derniers coups de la frégate avaient été meurtriers. La Canonnière continue; elle bat le Tremendous en éeharpe, le crible de projectiles, fait voler en éclats ses murailles de bois, agrandit l'ouverture de ses sabords et démonte ses caronades. Cependant , l'ennemi riposte avec fureur, et une grêle incessante de boulets laboure les batteries du vaisseau français.
Au plus fort de cette scène de carnage, un épisode singulier attire un moment les regards des officiers et des soldats qui occupent le pont de la frégate. Un enseigne arrive lentement, traînant après lui un sergent du 112e régiment, pâle comme un spectre et tremblant de tous ses membres. L'officier a le poignet droit fracassé et en éeharpe ; de la main gauche, il tient le sergent au collet et le force à se mettre à genoux au beau milieu du pont.
— Qu'est-ce donc, M. Prenat ? demanda le lieutenant en second.
— Ce misérable, répond l'enseigne, était caché dans le faux-pont, et je n'ai jamais pu le décider à se battre. Il faut qu'il reste ici à genoux jusqu'à ce qu'un boulet l'emporte.
— Canaille ! dirent les matelots et les canonniers témoins de cette scène étrange. Faut-il être lâche! relève-toi donc !
Mais le sergent restait immobile, le regard fixe, tout entier à la ter- ' reur qui le dominait. Les projectiles passaient autour de lui et au dessus de sa tête sans l'atteindre.
— Il attrapera sa prune ! — Il ne l'attrapera pas ! — Je parie que si ! — Je parie que non ! — Tu vas voir ! — Ah bah ! il y a un dieu pour ces gens-là.
Et le malheureux patient supportait, sans dire mot, les sarcasmes et les quolibets de ses camarades.
— Tiens ! s'écria un matelot, M. Prenat a plus de malheur que lui; le voilà qui tombe.
En effet, l'enseigne venait d'être atteint à la poitrine par un biscaïen. L'instant d'après, un fragment de la cloche, brisée par un boulet de 36, s'enfonça dans ses reins.
— Laissez-moi, laissez-moi mourir au milieu de vous, dit l'héroïque jeune homme aux matelots, qui s'empressaient autour de lui pour le porter au poste des chirurgiens. En même temps, il se souleva à l'aide de son bras gauche, saisit son sabre, et en balafra la figure du sergent, en lui disant : « Puisque les boulets ne veulent pas d'un lâche tel que toi , je veux du moins que tu emportes un souvenir de cette journée. »
Ce coup de sabre de l'enseigne sur la joue du sergent fut suivi d'un éclat de rire général. Au même instant, le malheureux Prenat est frappé à la tête. On veut l'emporter, il résiste encore; mais tandis qu'il ordonne aux soldats de retourner à leur poste, un boulet de gros calibre le coupe en deux.
— Et de cinq, murmura un canonnier. Faut-il avoir du guignon ! Et
dire que ce capon qui est là à genoux aura plus de bonheur que ce brave jeune homme! Tiens, ça commence à me tanner; \a-t-en, car si tu restais encore devant moi, tu pourrais bien aller prendre un bain dans la
mer.
Et le serpent, rudement poussé par le canonnicr, alla tomber, tout
meurtri, dans le faux-pont.
Le l'eu des deux navires n'avait pas cessé un seul iustant. Ils évoluaient avec Légèreté, cherchant à se tromper mutuellement et à se prendre de bout en bout. A chacune de ces manœuvres, ils lâchaient des bordées terribles, el le bruit de la fusillade se mêlait sans interruption au tonnerre de l'artillerie. La justesse du tir de nos canonniers faisait le plus grand mal au Tremendous. Déjà ce vaisseau avait perdu son petit mât de perroquet ; ses focs étaient tombes à la mer, ses amures et ses écoutes avaient été coupées et pendaient le long des voiles; enGn, sa grande vergue venait d'être fracassée.
Pendant que Bourayne observe les effets des volées de la Canonnière, son chapeau , qui , dans le désordre du combat , s'était retourné, sur sa tête, est frappe d'un boulet qui le rétablit dans sa position ordinaire. Le capitaine se mit à rire et se tournant du côté de M. de la Rouvraye, sonofiieier de manœuvre: « 11 parait, dit-il , que ces paillards-là trouvaient mon chapeau mal posé ; ils ont voulu le remettre dans la position carrée
TJne nouvelle bordée du Tremendous tue deux officiers et plusieurs hommes de l'équipage, démonte deux pièces, perce la Canonnière a un demi-pied de la ligne de flottaison, et jette le désordre dans les batteries supérieures. Un enseigne blesse, en allant se faire panser, rencontre un pauvre mousse qui pleure à chaudes larmes.
— Est-ce que tu as peur ? lui dit l'officier
— Peur ? oh non ! mais tous les servans de ma pièce sont morts, et la dernière gargousse que j'ai apportée est restée dans la caronade, faute de quelqu'un pour s'en servir.
L'enfant disait la vérité : il était entouré de cadavres et de blessés, et se voyait comme abandonné au milieu de cette scène de carnage. L'euseigue, en sortant des mains du chirurgien, le conduisit sur le pont, où il remplaça un de ses petits camarades qui venait d'être frappé mortellement.
Cependant, la frégate avait profité du nuage de fumée qui avait enveloppé pendant quelques minutes le navire ennemi, pour le dépasser sans être vue, et venir tout au vent. Cette manœuvre lui avait réussi, et au moment où le Tremendous se dégageait de son voile blanc, que la brise dissipait peu à peu , une volée en enfilade dirigée sur sa proue avait fait des ravages effrayans dans les rangs de son équipage et dans sa mâture. Malheureusement la Canonnière ne put évoluer assez rapidement pour éviter la riposte Quand sa poupe se trouva vis-a-vis le vaisseau anglais, celui-ci lui lâcha toute sa bordée presque à bout portant. A ce moment. Bourayne était près d'une caronade , regardant avec sa longue vue, ce qui se passait a bord du Tremendous. La caronade est atteinte par un boulet, et ses éclats renversent le commandant , ainsi que tous les officias qui l'entourent. — Le capitaine est mort ! s'écrient les soldats qui l'ont mi tomber, et ils s'empressent autour de lui. Mais Bourayne, qui n'était que contusionné, se relève tranquillement; et, braquant de nouveau sur le Tremendous sa longue vue, qu'il n'avait pas quitté dans sa chute : « C'est singulier, dit-il, elle n'est pas eassee. •
1 vndant que ceci se passe sur le pont, le bruit se répand dans les batteries que le vaisseau ennemi rient de perdreson petit nuit de nune,qne son avant est complètement dégréé, el qu'enfin, il est tellement ciparc qu'il ne peut presque plus mant) m.rer. Mors un cri formidable retentit dans tout le navire : A l'abordage! a /'abordage' — Il n'y a pas moyen, répond le commandants notre sommes nous-mêmes trop malades.—Non, non, réplique l'équipage. Il ne faut pas qu'il nous échappe
Nous voulons l'An i Bfaire; nous saurons bien l'amasmer
— Je vous dis que c'est impossible dans la position où esl la frégate. — A l'abordage ! a l'abordage ! criaient pour toute réponse officiera, ca-
nonniers et matelots, tous animes d'un enthousiasme extraordinaire. Commandant, nous m>us en supplions, laissez-nous lui jeter les grapins. Parmi cette foule rugissante qui demandait comme une grâce qu'on la laissât se mesurer corps a corps avec les anglais, on distinguait particulièrement un petit mousse d'une douzaine d'années, qui, dans un état d'exaspération inexprimable, criait aussi fort que sa voix grêle le lui permettait : À l'abordage! Ce sublime enfant avait été fouetté un <;uartdlieure avant le combat. Aussi un gabier, en l'entendant vociférer et en le voyant brandir un tirand sabre dont il s'était empare, dit entre les dents : « Voilà un moutard qui veut gagner la croix d'honneur la culotte à la main! »
Le capitaine, vaincu par les prières de l'équipage, allait céder et ordonner de gouverner sur le Tremendous, lorsqu'on \ii le vaisseau s'éloigner du champ de bataille et chercher à rejoindre le convoi qui l'attendait à quelque distance 11 y avait impossibilité de le suivre, car la Canonnière, quoique moins grièvement atteinte, avait des avaries qui lui otaient la liberté de ses muiiNemens. 11 fallut donc laisser échapper cette proie que convoitaient si ardemment les marins de la frégate. Cette nécessité excita jusqu'au désespoir la fureur belliqueuse des compagnons de Bourayne. Ces uns montaient sur la galerie, à moitié détruite, et, le
corps penché en avant, vomissaient un torrent d'injures que le vent apportait aux vaincus; les autres pleuraient de dépit et frappaient du pied en faisant entendre d'effroyables jurons ; de Ions les sabords sortaient des poings menaçans el des imprécations mêlées de termes de mépris pour les fuyards. Jamais, dit le capitaine dans son rapport au ministre de la marine, on ne vit pareil enthousiasme, OU plutôt pareil délire. La disparition du Tremendous à l'horizon put seule mettre un terme à cette exaltation.
Quelque temps après, Bourayne dédommagea amplement l'équipage de la Canonnière, en conduisant dans les ports de Manille et de l'île de France des prises importantes laites dans l'Océan Indien. Un jour, il combattit et captura, en vue dejMaurice, une frégate anglaise {le Laurel). Les habitans de cette colonie française lui offrirent 150 nulle francs comme témoignage de leur gratitude pour les avoir délivré des croiseurs an-lais. Bourayne refusa avec indignation, disant que les services d'un officier français ne se payaient pas avec de l'argent mais il accepta une epée d'honneur sur laquelle les Mauriciens avaient fait graver celte inscription :
Au capitaine César Bourayne, Les habitans de l'Ile de France reconnaissons,
Bouravne est mort capitaine de vaisseau sous la restauration.
F. COCHBLIT.
(.National.)