ESQUISSE DE LONDRES EN
FKAGMENS D'UNE CORBBSPODDANCE FAMIL1ÈBE.
La population de Londres s'accroissant indéfiniment, cette capitale étend ses rues vers les quatre points de l'horizon; seulement, à l'est et ou nord, l'industrie développe ses fabriques, allume ses fourneaux, ouvre ses ateliers, tandis qu'au sud et à l'ouest les gens riches viennent peupler les nouveaux quartiers élevés pour leur usage, loin du bruit des manufactures et des torrens de fumée. — Voici comment on procède pour ces nouvelles constructions. Une compagnie achète un terrain , appartenant à un seigneur plus ou moins riche; le propriétaire cède la place pour 99 ans, les constructeurs élèvent une ville dont chaque maison paie une petite rente au maître du sol , les habitations appartiennent à la compagnie, et quand les cent ans sont révolus , la ville et le sol reviennent au propriétaire, ou plutôt à la seconde génération de ses héritiers , qui bénissent leur arrière-grand-père de leur avoir transmis une ville à la place d'un parc ou d'une maison de campagne. Eu général, dans ces nouveaux quartiers, on dispose d'abord de grandes rues qui doivent servir de prolongemens aux lignes existantes dans l'ancien Londres; on choisit ensuite deux ou trois places où l'on construit des temples dont la grandeur est proportionnée à la quantité de maisons que doit composer le nouveau bourg; les églises achevées sont des centres où viennent rayonner les rues principales, dont les unes, larges et aérées, sont composées de maisons réservées aux familles aisées ou riches; tandis que les autres, transversales et plus étroites , contiennent les boutiques , les magasins , les ateliers de tout genre destinés à l'approvisionnement de la nouvelle vUle. La compagnie loue ou vend ses maisons pour 99 ans aux locataires, et fait des bénéfices énormes sur les prix de construction. Nous qui bâtissons en grès ou en roc , nous sommes obligés d'attendre un an ou deux avant de voir une nouvelle demeure habitable; à Londres, où tous les édifices sont en briques, la rapidité avec laquelle ils s'élèvent est presque magique. En voici un exemple : Je demeurais à l'une des extrémités de Hyde-Park. Au mois de mars 1839, je découvrais de mes fenêtres une immense plaine s'étendant derrière les quartiers de Paddington; après une absence de onze mois, au lieu d'une prairie, le premier plan de mon horizon présentait une ville d'un quart de lieue d'étendue ; et les mêmes faits se répètent sur tout le pourtour de la capitale. Ces nouveaux quartiers sont immédiatement vendus ou loues, sans que pour cela la population du centre de la ville devienne moins compacte; seulement elle change de nature, car tous les efforts du négociant , du marchand et de
l'ouvrier anglais tendent à gagner assez d'argent pour pouvoir faire vivre leur famille dans un air plus pur et un lieu plus riant que le oentre des affaires et du négoce de détail.
LTne chose me paraît distinguer spécialement Londres de toutes lesjautres capitales. A Paris, à Vienne, à Berlin, à Rome, à Turin, les habitations les plus hétérogènes se touchent ; vous voyez une maison garnie , un cordonnier, un tailleur à côté des hôtels magnifiques où logent les gens les plus riches ou les plus distingués; rarement trois ou quatre numéros consécutifs contienneut le même genre de personnes, et il est impossible de déterminer l'état social ou la fortune d'une personne d'après le quartier où elle demeure. A Londres , au contraire , les rues et les quartiers sont construits en vue d'une certaine classe de gens, et ils ne peuvent changer de destination. Vous avez telle rue, comme Baker-street, ou toutes les demeures doivent être habitées par des personnes qui emploient au moins 40,000 francs par an pour leur tenue de maison ; tel square, comme Grosvenor ou Belgrave, où nul ne peut louer une habitation sans mettre de 200,000 à 500,000 francs à sa dépense annuelle, ainsi de suite; en sorte que, dès qu'une personue nomme le quartier où elle demeure, on peut fixer d'une manière presque certaine le chiffre apparent de sa fortune : apparent, dis-je, car que de brillantes misères couvrent ces demeures si fraîches et si bien ornées ! que de familles mènent grand train sans que l'on puisse deviner d'où elles tirent l'argent qu'elles emploient, ou le crédit au moyen duquel elles trompent et dupent les fournisseurs !
Maintenant, cher ami, si Londres à l'extérieur ne ressemble à nulle autre capitale, Londres à l'intérieur possède aussi sa physionomie particulière, qui ne se retrouve guère hors des Iles Britanniques. En général, il y a trois manières de vivre à Londres : la vie de famille, lajvie de clubs et la vie de bachelor (de garçon). Disons d'abord quelques mots dei deux dernières.
Les clubs, dont nos cercles genevois peuvent, parleurs réglemens, donner une idée , sont d'immenses hôtels , construits la plupart avec un luxe extravagant. Ces établissemens contiennent tout ce qui est nécessaire à la vie isolée la plus confortable : des salons immenses parfaitement chauffés, une bibliothèque où tous les ouvrages nouveaux et un excellent choix d'anciens sont rassemblés , tous les journaux importans du globe ; pour la vie matérielle , de belles salles à manger, une cuisine parfaite et de nombreux domestiques en élégante livrée, toujours aux ordres de chacun ; des salles de bain, des cabinets d» toilette : rien ne vous manque pour une contribution annuelle de 100 à 150 francs. Chaque club est composé d'environ 300 à 500 membres, qui sont réunis par une communauté de vues politiques, de carrières, d'études ou de goûts; l'on est d'une sévérité extrême pour l'admission d'une nouvelle personne, en sorte que l'union et l'ordre régnent toujours dans l'intérieur de ces établissemens. Les habitués d'un club ont d'habitude un petit appartement dans quelque quartier peu éloigné ; ils y couchent , y déjeûnent , puis viennent passer leur journée, dîner et jouer au club, à moins qu'ils n'achèvent leur soirée au théâtre ou dans le monde. Cette vie est fort agréable, on en conviendra facilement ; pour une somme mjédiocre , un homme se procure toutes les douceurs qui nécessitent une grande fortune quand on veut les avoir rassemblés pour soi dans sa propre maison; mais cette organisation donne un prodigieux développement à la tendance égoïste de la nation anglaise, et augmente indéfiniment le nombre des célibataires jeunes ou vieux, dont l'influence sur la société est fâcheuse pour ne rien dire de plus.
La vie des baclwlors (garçons) est bien différente ; on la trouve parmi les secrétaires des divers offices du gouvernement , les agens de commerce, les commis, les jeunes négocians. L'avenir de ces divers individus dépend de leur travail ; et ils savent (c'est le secret de la prospérité de la plupart des entreprises) que l'on n'avance jamais si l'on fait la folie d'augmenter ses dépenses à mesure que la recette prospère ; comme d'ailleurs la solitude est une souffrance à nulle autre pareille pour l'homme laborieux et moral, dont le travail journalier est fini à cinq heures ;
comme les soirées sont insupportables à Londres pour celui qui n'a pas beaucoup d'amis -, comme la -raideur des distances et les fatigues du jour donnent un charme inappréciable au coin du l'eu : pour remédier a l'isolement forcé où il faut vivre pendant plusieurs années alin d'augmenter rapidement ses affaires, trois ou quatre jeunes gens, après avoir étudie mûrement leurs caractères et leurs goûts, se reunissent et louent une maison confortable, l'occupent en commun, prennent deux ou trois domestiques et se partagent la surveillance du ménage. L'un a la surintendance des vins , l'autre règle la dépense de la viande , un troisième soigne le thé, le cafê, etc. Le matin, ils déjeunent gâtaient en commun, causent pendant une demi-heure , puis chacun sort pour ses affaires et reste parfaitement étrangère ses compagnons jusqu'à six heures, moment auquel l'ouvrage étant achevé dans tous les bureaux, les associés bachelors se réunissent pour dîner, mais rarement seuls, car chaque personne a a ledroit d'imiter, Sans [revenir, les amis qui lui conviennent ; la soirée s'écoule ainsi, et d'une manière toujoiirsinteressante , car le cercle des relations de chacun étant fort différent, les anecdotes, les nouvelles du jour, sont nécessairement puisées à des sources diverses, et l'uniformité ne peut exister dans ce genre de vie. Par ce moyen, chacun des associés jouit d'une aisance et d'un confort presque quatre fois plus grands que s'il rivait seul. Ainsi je connais de ces ménages de garçons qui coûtent 600 louis par an : chacun en paie 200 ou 150, suivant le nombre, et possède les avantages d'un établissement de 15,000 francs de rente. Ce genre de vie, outre L'agrément qu'il procure, est loin de nuire aux relations que forment plus tard les bachelors dès que leur fortune leur permet de penser au mariage d'une manière raisonnable, car les dames conviennent que. bien souvent, les meilleurs maris sont ceux qui ont ainsi vécu pendant quelques années. En effet, dans les ménages de garçons, on apprend à aimer son chez soi, à connaître ce que coûte une maison ; on est forcé de plier son humeur et une partie de ses goûts à ceux deses partners pour conserver la paix et La bonne harmonie; et, en général, que faut-il de plus pour rendre une union heureuse '
Maintenant, dusse-je être taxé de prévention, d'engouement, de préjuge, de tout ce que vous voudrez de contraire à l'exactitude, je déclare que. dans mon humble opinion, je ne crois pas qu'il existe au monde une vie d'intérieur plus heureuse crue celle des Anglais. Tout, dans la vie matérielle et sociale, est concentré dans le mot famille. Si vous admettez le principe suivant, malheureusement démontré par l'expérience, que la démoralisation croit en raison directe de l'agglomération des hommes; si vous êtes obligé de convenir que, dans toutes les capitales, les liens d'affection et les seiitiniens moraux sont infiniment plus relâches que dans les lieux Je moindre importance, vous avouerez alors que, puisque Londres est la ville du inonde où la vie de famille est le plus généralement honorée, ou l'amour du chez soi et de ce qu'on y trouve est devenu une espèce de culte, où tout concourt a le développer et à le fortilier. vous avouerez que les institutions qui produisent ce résultat sont dignes de respect et d'envie, pour tout homme qui porte dans le cœur le sentiment de l'ordre et de la moralité.
Voici, en gênerai, le genre dévie que l'on trouve dans les familles anglaises riches ou aisées. — Nous savez déjà que la propreté, poi jusqu'aux derniers rafOnemens de l'élégance et de La minutie, règne dans toutes les maisons et dans tous les etablissemens où la main-d'œuvre est employée; aussi, dès le grand malin, lilles de chambre, filles de cuisine, etc., sont occupées à faire disparaître toute trace de pouset a redonner à chaque gond, a chaque serrure, a chaque fenêtre, à chaque morceau de métal, le lustre qu'ils ont quand ils sortent des mains de l'ouvrier, car on est inexorable pour la moindre tache. A huit heures, tout l'ouvrage est fait, ci Les maids, domestiques femmes, disparaissent dans les cuisines pour ne plus se montrer de toute la journée, car le serviteur anglais ne doil <-t ne veut se présente) devant le maître ou l'étranger qu'avec un extérieur parfaitement propre K huit heures et demie, on descend déjeuner, tout le monde eu toilette île ville aussi soignée que pour faire mie visite d'apparat fteme dans l'intimité de la famille,
le négligé n'est jamais permis; et la robe de chambre ne sort pas de la chambre à coucher, dans laquelle nul n'est admis, excepte les domestiques et le médecin. Quand les grandes personnes et les .mus de la maison sont autour de la table, les enfans, qui ont pris leur the a huit heures, ete et hiver, dam la nursen/. chambre de travail et de récréations, les enfans font une bruyante entrée, sautent au cou de chacun, interrompent la conversation par mille questions sur la santé de ceux qu'ils préfèrent, puis jouent un quart d'heure et remontent a l'étude. Les journaux sont arrivés; leur lecture, leurs commentaires fait le fond des entretiens du déjeuner, lequel est compose de thé et de plusieurs espèces de viandes froides. Apres une heure environ de lecture et de conversation , chacun se lève ; le père et les 111s aînés vont à leurs affaires: les chevaux, les cabriolets ou les omnibus les emportent dans la cité ou dans les offices du gouvernement, la mère et les filles restent à la maison ; l'ouvrage et les soins du ménage sont partages entre elles, et les occupent chaque jour exclusivement jusqu'à une heure; la dépense du jour, les comptes de la semaine, les arrangemens de toute espèce sont classés et achevés dans un ordre parfait et sans que rien soit omis.
A une heure, vient le lunchron et le dîner des enfans avec leur gouvernante ou leur vttrsrry goventeu gouvernante inférieure qui soigne et élève les enfans de quatre à huit ans'. Les personnes qui se trouvent à là maison, ou les amis qui font une visite a cette heure, font leur second déjeuner debout autour de la table, où la petite famille mange du mouton, des pommes de terre et du pouding de la saison, genre de nourriture invariable pour les enfans anglais, et auquel ils doivent les admirables couleurs et la magnifique carnation qui les distinguent. Cela fait, les enfans passent une heure avec leur mère; c'est le moment où l'on rend compte de la conduite de la matinée, des travaux et des progrès La mère apporte a cet examen un intérêt soutenu, elle entre dans tous les détails, elle se fait tout expliquer, elle renchérit sur les remontrances de la gouvernante, elle discute avec elle le fort et le faible de chaque enfant, elle sourit au moindre progrès, elle signale le plus léger défaut. Et cependant celte surveillance active, cette étude journalière est dirigée de telle façon qu'elle laisse toujours à l'enfant le sentiment de la plus grande responsabilité possible. C'est là le principe fondamental de l'éducation anglais.' On apprend a l'enfant à se décider par lui-même, dès qu'il peut avoir une volonté: on lui aide, sans qu'il s'en doute. a peser toutes les conséquences de sa petite résolution. Cela fait, on le laisse jouir ou souffrir, sans le blâmer ou le consoler, des résultats de sa détermination.
Ce mode, qui commence dans la nursery pour finir avec Oxford ou Cambridge, développe puissamment dans le jeune homme le sentiment de la dignité personnelle, et lui apprend à estimer promptement ce qu'une action a de moralité et de valeur d'après les règles de la religion, de la convenance et de la justice. Chaque jour la mère de famille consciencieuse rassemble ses enfans a une heure lixe pour lire un chapitre de la Bible, et jamais, sous aucun prétexte, elle n'interrompt ou ne
renvoie cette lecture la plupart des .1, s ont abandonne l'usage des
commentaires, des trait, s ou des explications imprimées Elles ne veulent pas rendre leur- ceins savans en religion, mais elles cherchent a leur faire aimer les livres saints et leur doctrine; elles en appliquent les préceptes aux evenemens de la vie des petits auditeurs, et elles cherchent a lier quelque portion de l'Ecriture a chaque souvenir intéressant de ■ ■ et de la jeunesse. Certaines, en suivant cette méthode, que les souvenirs religieux de la maison paternelle seront plus forts et plus utiles dans les mauvais jours que les leçons régulières qui parlent a l'esprit gouvenl rocher le cœur, \ussi ce n'est pas -ans une émotion profonde que j'ai entendu des militaires et des marins, dont li nom a retenti naguère en Europe, raconter qu'après une bataille ou sur le fillac de leur vaisseau, leurs yeux s'étaient i lillésde larmes en relisant
certains chapitres de la l'.lb le que leur mère avait appliques ., quelque
Circonstance de leur jeune âge, ci qui se représentaient avec un calme
et une douceur infinis au milieu du tumulte de la mer ou du champ de
bataille.
L'après-midi est employé par les dames et par les hommes qui n'ont pas d'affaires pressantes, à courir les visites, les emplettes, les parks, les expositions, les concerts qui durent de deux à cinq heures, et toutes les occupations ou les amusemens que la capitale offre à qui possède une voiture et une bourse bien garnie. A six heures, tout le monde est rentré chez soi, l'on fait une toilette complète, comme si l'on se disposait à sortir pour le bal, et nul ne se dispense de cet usage; le mari et la femme qui dînent eu tète à tète sont parés comme lorsqu'ils reçoivent de nombreux amis; cette toilette ne gène d'ailleurs nullement le confortable de la soirée, car les habits sont si souples et si bien faits, qu'ils se prêtent sans effort à tous les mouvemens.
Vous savez de quoi se compose un dîner anglais; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est le luxe de livrée et l'élégance de service qui sont déployés chaque jour dans les maisons aisées ou riches. Vous avez invariablement de deux à six domesîiquss autour de la table. L'usage de changer complètement de couvert à chaque plat, qui semble si minutieux, devient si vite agréable, qu'après avoir vécu en Angleterre, on ne s'étonne plus du soin que les Anglais mettent à le conserver sur le continent. La bière, qui est la boissou commune, ne parait qu'en très petite quantité sur la table des familles comme il faut; la boisson ordinaire est le vin de Xérès et de Porto, auquel on ajoute, pour traiter ses amis, le bordeaux, le vin du Rhin, le vin de Champagne et de l'Ermitage; toute autre qualité, même le madère, est hors de mode maintenant. — Après le poisson, qui occupe seul la table au premier service, le maître de la maison invite la personne à qui il veut faire honneur à boire un verre de vin avec lui, en la priant de choisir la qualité qu'elle préfère. Ordinairement on prend celui qu'on vous offre ; alors le maître se verse le premier et vous envoie la bouteille par un domestique; vous remplissez votre verre, vous le levez de dessus la table, vous faites une légère inclination à votre partner, et vous buvez la quantité qui vous convient, La même cérémonie se répète avec chacune des personnes qui sont à table. Si c'est avec une daine qui soit votre voisine, vous avez soin de lui laisser le choix du vin, de remplir son verre; mais si c'est avec un homme, vous vous servez toujours le premier. Cet usage était tyrannique il y a peu d'années encore, car il fallait nécessairement vider son verre à chaque invité; et pour peu que la table fût nombreuse, on arrivait au dessert avec la tête lourde, la politesse exigeant que vous bussiez un verre de vin avec chacune des personnes présentes. — Après le second service, qui est composé de viandes rôties, de légumes bouillis et de toutes les sauces nécessaires pour faire très vite, sur son assiette, une cuisine raffinée et à son goût, ou sert le gibier et les poudings dont les variétés sont innombrables; puis on enlève tout, et la table d'acajou parait dans toute sa splendeur pour recevoir le dessert, dont le luxe souvent surpasse toute idée préconçue. 11 est peu rare d'avoir une symétrie composée ùe fruits des cinq parties du monde et des quatre saisons, quelle que son .'époque de l'année où vous vous trouviez. Les domestiques rapportent devant le maître de maison les carafes de vin placées dans des soucoupes d'argent garnies de velours par dessous, afin qu'elles puissent glisser facilement sans ternir la table. Le maître se sert, puis fait passer les bouteilles les unes après les autres devant chaque convive, qui se sert à sa guise et les pousse vers son voisin, lequel exécute la même manoeuvre, jusqu'à ce que la circulation ramène les carafes à leur point de départ. Cela fait, chacun boi! sans s occuper de son voisin. Au bout d'un quart d'heure, la inaitresbL de la maisou donne ie sig al en se levant, et toutes les daines parient. Alors la conversation, qui avait été amusante ou instructive pour les deux sexes, change de nature, et les questions politiques ou commerciales se discutent avec une chaleur augmentée de tout ce qu'un bon dîner donne de vigueur a un convive qui possède une bonne tête et un solide estomac. — Cette dernière partie du repas dure environ une heure, en sorte que le dîner n'est jamais fini avant neuf heures et demie. On se moque beaucoup de cette habi-
tude sur le continent, et l'on ne comprend pas comment les dames anglaises, qui passent avec raison pour être reines dans leur inénage, n'ont pas peu à peu fait tomber en discrédit cette séance bachique. Mais les femmes s'en garderaient bien : d'abord elles sont charmées d'avoir cette heure à elles seules ; ensuite , l'usage de se griser, qui était encore à la mode il y a quelques années, et qui était poussé jusque dans les dernières limites de l'ignoble, cet usage est tombé dans un discrédit absolu, au point qu'un gentleman qui remonterait au salon la, tête prise et la langue épaisse, risquerait de se voir bannir de la maison où il se serait ainsi oublié ; enfin, dans cette séance de vin, les questions sérieuses se traitent, et jamais elles ne font irruption dans le drawing-room (salon).
Quand les hommes sont remontés, on offre du thé et du café; dès lors chacun fait tous ses efforts pour rendre la soirée aussi agréable, aussi animée ou intéressante que possible. Vous ne voyez jamais, comme ailleurs, des groupes d'hommes discutant la rente ou le ministère, tandis que les femmes assises en cercle bâillent dans leur éventail ou comptent les fleurs de leurs robes. Tout le monde se mêle, personne ne s'observe ni ne se critique. Les jeunes demoiselles causent et rient avec franchise et abandon, sans redouter de se compromettre; elles n'ont pas à craindre qu'après une demi-heure de conversation avec un jeune homme, on les fiance le lendemain dans une autre société ; les personnes qui chantent ou qui jouent de quelque instrument se font entendre sans apprêts, sans se faire prier; un quadrille se forme pour quelque temps; une anecdote plaisante, le récit d'une nouvelle pièce de théâtre, de quelque scène pittoresque du parlement, de quelque aventure maritime, groupe plusieurs personnes; la table est couverte des plus beaux albums et des caricatures du jour les plus piquantes; une partie de whist s'établit dans un angle hors de portée des danseurs , et minuit arrive sans qu'on s'en soit douté. L'étranger qui est introduit pour la première fois dans une soirée anglaise, et qui s'attend à une raideur bien compassée, à des manières froides et ennuyeuses, ne peut en croire ses yeux et ses oreilles en voyant un développement de liberté, de vie et de franche gaîté qui ne laisse rien à désirer a l'esprit et au cœur, et le nouveau venu participe à cette aimable manière d'être comme s'il était depuis long-temps familier dans la maison.
Il n'est pas difficile d'être introduit dans un intérieur anglais ; deux conditions suffisent : il faut être un honnête homme, et avoir de bonnes manières. Quand lé père de famille est assuré, par la recommandation d'un ami, que vous êtes un homme moral sur qui il peut compter, il vous tend la main et sa maison vous est ouverte. Quand la dame voit que vos habits et vos manières feront honneur à son salon , elle vous touche la main et vous faites partie de son cercle. On ne vous demandera pas, comme ailleurs, quels titres vous portez, de quels revenus vous jouissez, pour mesurer les procédés à votre position sociale. Les conditions cidessus étant remplies, vous êtes traité sur le pied d'une égalité parfaite. Aussi, pour l'étranger comme il faut, la vie de Londres est-elle tout agréable; et j'avoue que je me suis toujours défié des personnes que j'ai entendu déblatérer contre la raideur des Anglais chez eux, et contre l'impossibilité où l'on est d'être admis dans les bonnes sociétés. Il me semble qu'il y a toujours de très bonnes raisons qui créent les difficultés dans le cas dont il s'agit.
Ce qui me parait jeter un grand charme dans la manière de vivre anglaise, c'est la séparation parfaite qui existe entre la portion de la jourhée csiùiée aux affaires, et celle qui est consacrée à la vie de famille. ;,c père donne constamment le signal de . ntraiu et de la gaîté, et l'on sait queiie influence a sur l'aspect général de la maison ia disposition d'humeur du chef. Aussi la principale qualité qu'un Anglais s'efforce de graver dans le caractère de ses enfans , c'est un empire absolu sur euxmêmes ; laisser voir à l'extérieur ce qu'on éprouve , mettre autrui en communication immédiate avec ses impressions intimes, est une faute qu'on ne pardonne pas. L'homme d'affaires, surchargé de soucis et préoccupé de quelque grande combinaison commerciale, paraît dans la
dernière moitié du jour, aussi serein que s'il était occupé des choses les plus indifférentes. L'homme qui a éprouvé quelque chagrin de cœur, regarde comme une indigne faiblesse de laisser couler une larme; et je vous assure que cette douleur concentrée . qui se trahit par une expression souvent déchirante malgré le calme apparent de la personne qui la ressent , fait bien plus d'impression que les sanglots et l'étalage du deuil.
Le jeune homme qui s'éprend de quelques sentimens tendres pour une jeune personime , s'étudie à éviter soigneusement toute manifestation extérieure; il ne se confie pas même à son meilleur ami ; il examine long-temps le caractère de celle sur qui se concentrent sis pensées et ses vœux, ci d'ordinaire le mariage est arrangé avant que les païens en aienl connaissance. Les mères, qui dans d'autres pays sont la cheville ouvrière de l'établissement de leurs enfans.se tiennent ici soigneusement à l'écart. Elles savent qu'une action intermédiaire suffirait pour faire rompre une liaison commencée; en conséquence, elles se bornent à provoquer les occasions de se voir, sans que les parties se doutent de ce secours indirect. Aussi ne doit-on pas s'étonner si les mariages sont, en général, plus unis el mieux assortis qu'ailleurs, puisqu'une connaissance approfondie des caractères précède l'union irrévocable ; et bien que le divorce soit permis, les cas en sont infiniment rares, car l'opinion publique le flétrit d'une réprobation qui équivaut presque a une prohibition légale.
Ce développement des affections de famille , que fortifient presque tous les usages anglais , donne à la vie sociale une certaine uniformité qui blesse et choque les caractères légers et remuàns, mais qui attache vivement les hommes décidés à prendre la vie au sérieux, et à faire leur chemin dans le monde par des moyens sûrs et honorables. On plie très vite ses habitudes étrangères à ces détails d'intérieur; et si ces usages sont faciles à adopter et agréables à conserver dans les villes , ils prennent un charme particulier dans la vie de campagne.
On quitte Londres à la fin de juillet pour n'y rentier qu'en février ou en mars. Pendant ce long séjour, la distribution des heures est la même qu'à la ville ; mais les chasses, les visites, les promenades à cheval remplissent les journées, et il est bien rare qu'en automne le temps soit assez mauvais pour empêcher de sortir deux jours de suite. D'ailleurs les routes sont si solides et si bien entretenues qu'elles ne sont jamais mauvaises. On calomnie beaucoup le climat d'Angleterre. 11 est vrai que la capitale et les grandes villes manufacturières sont inondées de fomée et de brouillards ; mais, à la campagne, le temps est aussi beau que sous les mêmes latitudes du continent, et la verdure se conserve jusqu'à Noël; en décembre seulement , elle prend une teinte noire , pareille à celle de nos sapins.
Les chemins de fer commencent à apporter un grand changement dans la manière d'aller à la campagne. Auparavant, toutes les personnes que leurs affaires amenaient journellement à Londres, louaient , pour l'automne, une maison a six ou huit milles de la métropole, au delà de l'influence de la fumée Maintenant , à chaque station pittoresque d'un chemin de fer, s'élèvent de nombreuses habitations d'été qui deviennent bientôt un bourg, lequel ï son tour ne tarde pas a former une ville ; en sorte qu'un nombre considérable de personnes, qui ne s'éloignaient pas de li capitale, s'en vont à 20, 30 ou 40 milles chercher l'air de la campagne Chaque soir, les rail-ways de Birmingham, de Southampton, Eastern Countries, Greenwich, Croydon, Gréai Western, emportent de nombreux convois de personnes qui reviennent le lendemain à dix heures faire leurs affaires a Londres.
Cette émigration journalière desgens delà ville vers les campagnes lointaines, fait une bonne partie de la prospérité îles chemina de fer ; et, quoiqu'elle tut mise primitivement au nombre des chances heureuses de ces entreprises, elle a dépassé toute attente. Ainsi les habitans des limites qui se plaignaient des dégâts que devaient occasionnel ces 1 tenses
travaux, sont les premiers à se réjouir de l'accroissement de prospérité que le rail-way leur procure par la foule de visitans, riches ou aises, qu'il
leur amène. Quant aux amateurs du pittoresque qui s'écriaient: « Les chemins de fer vont gâter tous les paysages, abattre les montagnes, combler les vallées, raser les plus belles propriétés, etc , qu'ont-ils vu se réaliser de toutes ces appréhensions ? 1 p grand nombre de ponts magnifiques jetés hardiment d'une montagne a l'autre, des arceaux dont la hardiesse étonne, des constructions qui souvent ajoutent à l'agrément du paysage, d'innombrables maisons de campagne, et un bien-être .toujours croissant pour les localités voisines îles Stations. In vérité, si l'on admet que le temps et l'espace Composent nuire \ie. nu peut dire que le chemin de fer. détruisant l'espace, double le temps dont nous pouvons disposer. On a de la peine ,1 s'aecoutumcr a l'idée île partir le malin pour aller voirses amis a 20 ou 30 lieues, et de revenir le soir sans bruit,
sans fatigue, sans même s'être douté de la distance que l'on .1 parcourue,
pour peu qu'on ait de propension a céder au sommeil presque invincible que donnent le moelleux balancement et le bruit sourd de la voiture. L'embarquement et la descente des passagers se font avec un ordre et un calme parfaits, .l'étais reste sur l'impression pénible que m'avait causée le tumulte, les bourrades, l'impatience des voyageurs sur les chemins de 1er de Versailles et de Saint-Germain, Aussi je fus étonne de voir le silence et la facilité avec lesquels en Angleterre, on s'entasse il. ms les calèches et les wagons; point de fracas, point de cris, point de gros mots de la part des passagers ou des employés; chacun sait que quelque soit le nombre des voyageurs, nul ne restera en arrière, et les mères les plus craintives confient au chemin de fer leur nombreuse famille SOUS la garde d'une seule bonne. Ceci tient à la différence du caractère des deux nations. J. Gabkrei..
[Bibliothèque universelle de Genève. — La suite prochainement.)
TRIBUNAUX
TRD3TJNAL CORRECTIONNEL DE MORTAGNE (Orne).
AUDIENCE DU (i FÉVRIER.
Ii« meurtrier par amour filial.
Sur le banc des prévenus viennent s'asseoir la femme Rivet et Rivet (ils. Le jeune âge du prévenu, qui a à peine atteint sa treizième année, et l'intérêt de la cause ont amené à cette audience une foule inaccoutumée, composée en grande partie de gens des campagnes environnantes.
Voici les faits : Le mercredi 13 janvier dernier, la femme Rivet et le sieur François Rivet, son beau-frère, se prirent de querelle relativement à de misérables droits sur l'occupation d'une cour qui leur était commune; des paroles on en vint bientôt aux voies de fait ; plusieurs bourrades furent données et rendues, et la scène allait se terminer sans qu'on ait eu de part ni d'autre d'accident grave a déplorer, lorsque survint le jeune Désire l',i\et. qui, vovanl sa mère et son onele aux prises, saisit une pierre et la lança avec force sur son oncle. Par un hasard des plus malheureux et qui ne s'était peut-être pas rencontré depuis la lutte du roi David contre le géanl Goliath, la pierre atteignit François Rivet au milieu du front, et, trois jours après, il mourut de O tte I 1 sure.
M le président. — Comment vous appelez-vous?
Le prévenu. — Désire Rivel
M. le président. — Votre âge?
Le prévenu. — Treize ans et demi.
M. le président. — Notre profession .'
Le prévenu — le ramasse du erottin de cheval sur la route.
M. le président — Le t:> du 1 s dernier, vous avez lance une pierre
a voire oncle, la reconnaissez-vous/
L'huissier représente au prévenu l'instrument du délit.
Le prévenu. — Non, monsieur, je ne la reconnais pas ; je n'en ai lancé qu'une, elle pouvait être de la grosseur de celle-ci.
M. le président. — Votre oncle est mort trois jours après.
Le prévenu, avec vivacité. — Quatre jours après, monsieur!
M. le président. — Vous êtes la cause de sa mort, en avez-vous du chagrin ?
Le prévenu. — Oh ! oui, monsieur, beaucoup ! (Le prévenu verse d'abondantes larmes (marques d'émotion dans l'auditoire).
M. le président. — Pourquoi avez-vous lancé cette pierre?
Le prévenu. — Pour défendre ma mère. (Sensation prolongée.) Je ne savais pas, je ne croyais pas le tuer.
M. le président. — Avez-vous fréquenté les écoles ? avez-vous au moins fait votre première communion ?
Le prévenu. — Non, monsieur le président.
Cet interrogatoire a été écouté dans le plus profond silence, et, à chaque réponse de l'enfant, des marques d'intérêt non équivoques, et que le respect dd à la justice pouvaient à peine contenir, partait de l'auditoire.
La prévention a été soutenue par M. le procureur du roi.
La défense a été habilement présentée par Mcs Coqueiet et Dubuisson.
Le Tribunal a acquitté la mère et l'enfant, mais il a ordonné que Désiré Rivet serait conduit dans une maison de correction et y demeurerait jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. (Audience).
JUSTICE DE PAIX. — 5e abbondissement.
(Présidence de M. Périer.)
Le cocher Ambroise, du 230, citadine fort propre, est assigné par le jeune vicomte de Prev..., dandy dans toute la force du terme. Les motifs de l'assignation sont des plus curieux.
Le cocher. — Vous perdrez votre procès, bourgeois, ça c'est sur?
Le vicomte. — Nous verrons bien, cocher, nous verrons bien... Que vous ai-je dit en vous prenant.
Le cocher. — Vous m'avez dit : Je vous prends pour un mois. (Rire général.) J'ai pensé que vous badiniez.
Le vicomte. — Je ne badine jamais avec les choses sérieuses, je vous ai loué pour un mois, il fallait me trimballer pendant tout le mois de juillet... C'est catégorique.
Le cocher. — Mais, monsieur, ça ne se fait pas, ces choses-là...
Le vicomte. — Raison de plus pour que je les fasse... Je hais les manières peuple...
Le cocher. — Mais vous conduire un mois durant!... sans dételer!... sans dormir!... ça dépasse les limites du possible!
Le vicomte. — Cela se pouvait parfaitement bien!... Vous pouviez chanser de chevaux et de cocher toutes les vingt-quatre heures. . . sans me déranger pour cela.
Le juge. — Ah ça ! monsieur!... Que faisiez -vous donc dans ce véhicule?... (Hilarité.)
Le vicomte. — J'y logeais provisoirement. (Rire général.)
Lejuee. — Comment? vous habitiez dans un fiacre?...
Le vicomte. — Oui, monsieur, j'y donnai plusieurs fois à diner à mes amis... Des repas bien gais, allez... 11 eût été impossible de se trouver treize'à table. (Rires prolongés.)
Le juge. Comment, vous faisiez donc la cuisine dans cette locomotive?
Le vicomte. — Du tout. J'invitais , par exemple, un ami à diner, eh bien! je lui disais : Trouvez-vous place de la Bourse, à telle heure, nous nous mettrons à table... A l'heure dite, je le prenais dans mon fiacre... Nous allions au Rocher de Cancale , nous y prenions notre diner et nous mangions dans la voiture. Après le repas nous nous débarrassions des superflues. . . nous jetions les assiettes par la portière. (Rire général.j
Le juge. — Et vous voulez forcer le cocher à vous conduire ainsi pendant un mois.
Le vicomte. —Parbleu!... Dans ma position il m'est impossible de me montrer, je ne sors jamais à pied.
Le juge. — Pourquoi?
Le vicomte. — Parce que j'ai cinq prises de corps ordonnées à mon grand préjudice par un tribunal présidé par un de mes fournisseurs... On appelle cela la justice consulaire... Eh bien! monsieur, vous compre nez que pour vivre, boire, fumer, et faire la bombance... et cela sans craindre les gardes du commerce, il fallait un domicile roulant, un ton* neau de Diogène. (Rire général.) J'avais loué un fiacre pour un mois... Monsieur avait accepté... puis il s'est dédit... Il m'a planté là... Il a été . cause qu'arrêté par les huissiers j'ai dû payer un de mes billets pour éviter Clichy Je demande cent francs de dommages-intérêts.
Le règlement de police qui régit les cochers de fiacre étant en opposition avec les prétentions du noble débiteur, le juge le déboute de sa demande.
Le vicomte, au cocher. — Mon ami , puisque vous avez gagné votre procès, rendez-moi un petit service... Piegardez si quelque empoigneur légal n'est pas à la porte du prétoire... Si je puis rentrer dans le fiacre qui m'avait mené ici je serai fort heureux.
Le juge. — Vous vivez donc encore sur quatre roues, monsieur?
Le vicomte. — Parbleu! M. le juge... j'ai encore quatre billets en souffrance. (Rire général.)
(Audience.)
GARDE NATIONALE DE PARIS
CONSEIL DE DISCIPLINE DE LA 9e LÉGION.
lie v«*u «l'une mère.
Le greffier appelle M. Syntère. Un petit monsieur se présente en faisant des courbettes au conseil. Il est habillé tout en vert.
Le président. — Monsieur, vous ne montez pas souvent votre garde.
Syntère. — Je dois dire que cela ne m'est jamais arrivé. (Rire général.)
Le président. — Vous avez été condamné plusieurs fois par défaut.
Syntère. — Je l'avoue; je n'ai fait aucune démarche pour former appel ; j'ai seulement évité les municipaux chargés de me coffrer.
Le président. — Si ou vous faisait remise des peines prononcées contre vous?...
Syntère, joyeux. — Ah ! ça serait bien gentil,
Le président. — Monteriez- vous alors votre garde?
Svntère, vivement. — Jamais !!!... (Hilarité.)
Le président. — Pourquoi?
Svntère. — Parce que ma mère a fait un vœu.
Le président. — Lequel ?
Syntère. — Elle était enceinte de votre serviteur. Ce n'est pas d'hier que je vous parle, mais de 1805; elle souffrait extrêmement, la pauvre femme; on ( rivait qu'elle mourrait en couche. Au milieu de ses douleurs, elle s'écria tout à coup : « Ma bonne sainte Vierge, sauvez-moi, et si j'ai un fils je le vouerai au vert ; si c'est une fille, je la vouerai au bleu, pour l'amour de vous. » (Sensation dans l'auditoire.) Vous saurez que dans mon pays il arrive souvent que les parens fout vœu d'habiller leurs enfans d'une seule couleur pendaut toute leur vie. Eh bien !... aprte ce vœu je vins au monde; on me reconnut du sexe masculin, et... il m'a toujours été impossible de monter ma garde.
Le président. — Expliquez-vous?
Syntère. — C'est tout simple. Je suis voué à la couleur verte ; je ne dois porter que cette couleur ; or il m'est impossible d'endosser un habit bleu : ce serait violer le vœu fait par ma pauvre mère. J'aime mieux que vous nie mettiez en prison.
Cette excuse, produite avec iui ton de bonhonimie et de profonde
émotion par le délinquant , et appuyée par des témoins qui en constatent la vérité , t'ait un aussi puissant effet sur les juges que sur les assistai.
M. Syntère est acquitte. De plus, ou ordonne sa radiation des contrôles de la garde nationale.
(Audience).
Renaissance. — LaFltedts Fous, drame en cinq actes de MM. Aanolld et Fourmes. — La Renaissance a fait enfin sa véritable ouverture parla File des Fous. C'est un succès que nous aimons à constater dans l'intérêt de ce beau théâtre si mal récompensé jusqu'à présent de son zèle et de ses efforts. Le drame de MM. Aniould et Fournier est heureusement venu à son secours. La scène se passe à Dijon , au temps de la bazoche et des mystères. Claude Gairard , conseiller au parlement, est le tuteur d'une jeune et belle Portugaise nommée Seraphiue. Épris des charmes de sa pupille, mais ne. pouvant l'épouser puisqu'il est déjà marié, le conseiller Gairard donne à Séraphine le mari le plus vieux et le plus laid possible.
Seraphiue n'a pas de peine à ne point aimer Burdéus, son époux ; mais en revanche elle aime, comme une Portugaise sait aimer, l'écolier Candolas, un de ces enfans perdus de la bazoche, grands amis du bruit et des plaisirs. Candolas est mystérieusement conduit, la nuit, à quelques lieues de Dijon, dans un château inconnu, où il trouve une femme charmante qui lui fait les plus tendres aveux et lui donne les plus doux espoirs. C'est la belle Seraphiue !
Mais bientôt Claude Gairard a le bonheur de perdre sa femme, et, redevenu libre , il voudrait aussi rendre la liberté à Séraphine, afin de l'épouser. Pour cela, l'honnête conseiller au parlement ne trouve rien de mieux ni de plus sur que de faire assassiner Burdeus par son secrétaire Estalbi, un de ces manches de poignards italiens toujours prêts à servir la haine, la vengeance, la jalousie ou l'amour. Mais Claude Gairard avait compté sans la passion de Séraphine pour Candolas. Cette passion, le laps de temps ne l'a pas rendue moins vive; elle est même devenue un vtritable tourment pour la belle Portugaise dont elle absorbe toutes les facultes, et qui sait que Candolas veut épouser une honnête et douce jeune fille nomi Marguerite. Furieuse des dédains dont elle est l'objet, Séraphine a jure la perte de son amant s'il ne renonce à ce mariage; elle a résolu de le dénoncer comme l'assassin de Burdeus ! Candolas résiste, et Séraphine, méprisée met sa menace à exécution. Par bonheur, Candolas rencontre Kstalbi, et,l'épée à la main, il le force à avouer le crime traîtreusement commis par son maître et par lui.
Le jour de la Fête des Fous est arrivé. Les clercs de la bazoche vont représenter devant monseigneur le prince de Conde leurs Farces et Moralités. Poursuivi comme l';issassin de Burdeus, Candolas se masque avec ses camarades, monte sur les tréteaux et reproduit, à la face du soleU, la scène sanglante que le conseiller Cairard et son complice ont cru si profondément ensevelir dans l'ombre. Grande rumeur parmi la foule qui s'agite et crie vengeance. Le prince de Condé fait arracher les masques aux clercs turbulens; Candolas se montre et demande justice. Les meurtriers de Burdéus, terrifiés, font des aveux qui les perdent, le conseiller, parce qu'on veut mettre son fils a la torture, et Séraphine, parce qu'elle se trouve accusée par Claude Gairard qui veut se venger de son amour pour Candolas. C'est ainsi que la vertu triomphe, et que le crime est puni, suivant la morale du théâtre.
Le drame de MM Aruould et Fournier est fort intéressant et généralement bien écrit, malgré quelques mots ambitieux, quelques phrases enflées que le drame littéraire devrait bien définitivement abandonner au mélodrame du boulevart. Les quatre premiers actes surtout marchent .bien, et ont une couleur saisissante. Le cinquième acte, où l'action se
mêle aux joyeuses saturnales de la Fête des Fous et se complique de nouveaux personnages pour se dénouer au milieu des farces tumultueuses de la bazoche, le cinquième acte est peut-être moins heureux et quelque peu embrouillé dans tous ces mystères. On n'aime guère , au milieu d'un drame sérieux et passionne, ces uaives pantomimes renouvelées du moyen âge. Quoi qu'il en soit, la Fête des Fous méritait et a obtenu un beau succès que relèvent encore la richesse des décorations et le luxe de la mise en scène. M11* Fitz-James dans le rôle de Séraphine, et Bouchet dans celui de l'écolier Candolas, converti au sérieux de la vie par la douleur et la passiou, ont ete vivement et justement applaudis. — Que la Renaissance persévère, et ses efforts seront enfin récompensés !