ESQUISSE SE LONDRES EN ISIO
Ikvoviins n I M COBBBSPONDANCE HHIIiiia
Suite et fin. — \ oir notre dernier nu lin i-'
Eu relisant ce que je vous ai dit sur la bonté, l'obligeance el la gaîté qui n -lient en Angleterre dans presque toutes les maisons, von
• tenté de me demander comment cela s'accorde avec la raidi m-,
l'importance, le sans-L'énc et le manque île savoir-v iv rc qui ont l'ait au
peuple de ce pays une si fâcheuse réputation sur le continent, et qui l'exposent à des jugemenssi sévères el à des railleries si piquantes
Ce contraste est vrai, il m'a frappt souvent d'une manière bien pénible. Les Anglais que j'ai rencontrés sur le continent, après avoir habité l'Angleterre, m'ont paru, en général, plus lierset plusridicules encore qu'auparavant. Cela lient à plusieurs causes. D'abord leur peu de connaissance de la langue, la nouveauté des usages, l'étrangeté des costumes les "ênent et les embarrassent ; ils craignent de se rendre ridicules, et, sachant que la réserve est le meilleur moyen d'éviter des désagrémens, ils outrent leurs précautions. Ensuite , il faut dire que nous confondons sous la même dénomination les habitans de la Grande-Bretagne; tout Anglais riche est pour nous un monsieur, ce qui ne signilie pas qu'il soit un gentleman, titre que l'on n'accorde qu'à l'homme qui, à des sentimens élevés et une conduite honorable, joint des manières élégantes et polies. Aussi, quand vous rencontrez des Anglais qui ont l'air de regarder le confinent comme un mauvais lieu, ou ils peuvent se permettre tout ce que leur interdisent en Angleterre les usages sévères du pays , vous êtes en droit de dire : « C'est peut-être un homme riche, mais ce n'est pas un gentleman. »
Vous me direz : j'ai vu de ces personnages qui portaient sur les panneaux de leur voiture la couronne des lords, et qui n'en étaient pas moins urossiers pour cela. D'abord ne confondons pas l'impolitesse et la retenue. Et, cela fût-il vrai, qu'est-ce que cela prouve? 11 n'y a pas de règles sans exception. J'ai aussi rencontré à Paris, dans la rue de la Paix, la voiture de la duchesse de Bedford , qui n'avait pas quitté Londres a cette époque: et voici une petite aventure qui m'arriva dans le trajet du Havre à Paris.
L'intérieur de la diligenee était occupé par six personnes, au nombre desquelles j'étais : deux dames françaises, deux Suisses et deux Anglais. L'un de ces derniers, placé vis-à-vis de M. B., mon compagnon, lui serrait les jambes d'une manière désagréable. B. lui en lit l'observation en français. L'Anglais n'eut pas l'air de le comprendre. B. lui proposa eu Vnglais de croiser les pieds. Le vis-à-vis y consentit avec une brusquerie toute disgracieuse ; (mis au bout d'un moment, s'adressant à B., il lui dit :
— Avez-vous été long-temps en Angleterre ?
— Oui, quelques mois.
— Connaissez-vous Londres ?
Kon, je n'y ai passé que peu de jours. Et vous, Monsieur, vous êtes
de Londres ?
— Oui.
— C'est une magnifique ville, suivant les quartiers où l'on demeure.
— Oui, je loge dans un très beau qnartier.
— Ah ! dans le West-End, sans doute.
Oui, en Grosvenor-square.
— Grosvenor-square ! on dit que c'est un des quartiers les plus fashionables de Londres. Quel numéro habitiez-vous, Monsieur, dans Gros- \ enor-square ? continua B. , tandis que je lui glissais dans la main un Directory.
— Numéro 27.
— 27 ! dit B. en cherchant dans le livre dont la couverture disputait de rougeur avec le visage du gentlman. 27 !... Hé mais, vous êtes donc attaché à la maison de sir Johnston? est-ce eu qualité de huiler ou de valet de chambre? (Le costume du Monsieur justifiait cette supposition.)
— Oh ! non, non... c'était dans une des rues des environs de Grosvenor-square que je voulais dire. Puis il tourna la tête, et dormit d'un profond sommeil jusqu'à Paris.
Je puis vous assurer qu'en changeant les ternies, cette scène se reproduit dans bien des circonstances analogues , et, en générai, rien ne vexe plus un Anglais qui veut se faire passer pour ce qu'il n'est pas, que la rencontre d'un étranger qui parle sa langue et qui a habite son pays.
Du reste, si les Anglais sont souvent moques ou mystifiés en France , ils rendent bien la pareille à leurs voisins; et l'on dit qu'il n'y a pas de oeu au monde où il se débile autant de contes à dormir debout que dans
la traversée de Calais ou de Boulogne a Londres, du moins quand la mer est calme. Les gobe-mouches qui passent la Manche pour la première fois entendent des histoires qui varient à chaque changement de lieu. Un jour je revenais de Boulogne à Londres ; la mer était plate comme noire lac parle temps le plus serein; deux commis-voyageurs avaient appris à l'hôtel à toute la société, qu'ils en étaient à leur coup-d'essai pour les voyages maritimes, et paraissaient disposés à braver la tempête et le mal de mer. Malgré le beau temps, un roulis assez violent nous secoua à la sortie du port et dérangea l'estomac de plusieurs dames. Les ambassadeurs de commerce accueillirent cet incident, nouveau pour eux, par des rires aussi déplacés que grossiers. Le capitaine du steamer fronçait le sourcil, quand un officier de la marine royale le (it sourire par quelques mots qu'il lui dit à l'oreille, et sans affectation, commença l'entretien avec ces messieurs qui l'accablèrent de questions. Il débuta par l'histoire d'une baleine qui s'était montrée, quelques jours auparavant, dans la Manche; puis vinrent quelques aventures d'un de ses voyages autour du monde, après quoi il lit l'explication des ternies dont l'équipage se servait. Tant de complaisance ayant bien établi la liaison , passe un énorme vaisseau des Indes, les voiles pliées et traîné par un tow (1). Ceci parut curieux à l'un des voyageurs :
— Comment se fait-il que ce gros vaisseau marche ainsi traîné par ce petit, qui n'a ni voile ni roue ; il ressemble à un bateau à vapeur, mais je ne vois point de fumée.
— Mais, Monsieur, vous devez avoir lu , ces jours derniers, que l'on allait faire des essais avec l'admirable procédé du baron de Langal.
— Non, Monsieur, je ne connais pas, je n'ai pas lu...
— Comment, vous n'avez pas entendu parler de cette magnifique découverte pour faire marcher les vaisseaux au moyen du magnétisme ?
— Du magnétisme! vous m'étonnez, et comment cela, expliquez le nous, s'il vous plaît.
— Volontiers. Vous voyez cet énorme navire ; vous le voyez traîné par ce petit bateau qui n'est guère plus gros que notre chaloupe, et qui, si ce n'était la fumée que la cuisine de l'équipage fait dans ce moment , paraîtrait i ;.'i bien, à l'arrière de ce petit vaisseau est une énorme pierre d'aimant, et une très petite se trouve a l'avant du gros navire; ils sont 'joints par celte barre de fer, qui, vous le voyez, les sépare.
— Non, Monsieur, j'ai la vue bien courte.
— C'est égal. Maintenant suivez bien ce raisonnement : le gros aimant qui est sur le petit vaisseau attire l'aimant plus petit qui est sur le grand.
— Oui, Monsieur.
— Si les deux navires étaient attachés par une corde, ils se rejoindraient ; mais étant joints par une barre de fer qui les empêche de se rapprocher, le petit vaisseau attire le grand qui s'avance vers lui ; en s'av aneant, comme il ne peut rejoindre le petit, il le pousse en avant, et le petit l'attire encore, en sorte qu'ils continuent à marcher sans arrêt; et c'est une grande économie , car on n'aura plus besoin de voiles ni de vapeur.
Le commis nota cela dans son livre, et se fit répéter deux fois l'explication, à la grande satisfaction des auditeurs. Je vous fais grâce du reste; mais jusqu'à Londres les mystifications continuèrent sur ce ton, changeant de nature à chaque objet nouveau.
Vous m'avez demandé de vous signaler quelques-unes des excentricités qui se rencontrent dans les maisons anglaises ; voici quelques faits recueillis au hasard.
Nous avons, en général, de ce côté de la Blanche, une idée très imparfaite de la manière dont s'exerce la médecine en Angleterre. Nous n'accordons , sur le continent , notre confiance qu'à deux hommes , en
(1) On appelle ainsi de très petits bateaux à vapeur qui ont place dans leur coque pour une machine puissante et quelques hommes d'équipage, et qui traînent hors de la Manche les vaisseaux de long cours que le vent ne favorise pas a la sortie de la Tamise.
LE CABINET DE LECTl'UE.
If.O
e de santé : le médecin ou chirurgien et le pharmacien i Leurs fonctions sont tellement tranchées que nul ne songe .1 les confondre. En Angleterre, nous avez le docteur, puis lephysician médecin qui ne porte pas de titre honorifique, puis le surgeon, le chymist, et enfin ['apothecary.
Le docteur et le médecin font il» visites , et envoient leur noie après la guérison. Le prix ordinaire d'une * isite est une guinée;maisje m'empresse d'ajouter que la plupart des docteurs proportionnent leur prix à la position île fortune du malade, et qu'ils mettent dans leurs procédés la même largeur et le même désintéressement qui honorent les médecins
ii ais. Le surgeon, qui n'est pas tout- i-fait l'équivalent du chirurgien,
et lechyn dent une pharmacie; Lis font des visites gratis, discu-
tent l'état du malade et envoient les remèdesde leur propre composition. V apothecary se borne àjvendredes remèdes et ne peut taire des visites.
Vous concevez sans peine les abus de cet état .de choses: le nombre des pharmaciens-médecins est illimité ; il n'y a pas de pente rue a Lonceci esi a la lettre où il ne s'en trouve La quantité de remèdes qu'ils vous "envoient pour compenser leurs visites est effrayante , vraiment. Je craindrais d'être hors de la vraisemblance, si ce que je vais vous due ne m'avait été communiqué par l'obligeant docteur l re . dont je \011s parlais dans ma première lettre.
1 ne enquête sévère a été ordonnée à ce sujet par le parlement, et l'on a trouve pour résultat : iu que la plupart des pharmaciens a'ont pas fait des études suffisantes pour la détermination des maladies un peu graves; ->" que la masse des remèdes imposes aux malades par les pharina- - ■ .il douille ou triple de ce qui est nécessaire;
:; que les remèdes employés sont . en général . d'une qualité très inférieure et souvent tout- i-fail détériores, \ ous n'avez pas de peine à comprendre le mal qui résulte de l'emploi de tels moyens. J'ai vu des cas OÙ il a fallu agir pendant deux mois sur un malade pour détruire les influences «les mauvais remèdes, ,1e connais des personnes riches qui donnent toute leur confiance à des pharmaciens, qui leur livrent la saute de leurs enfans, et je pourrais vous citer des cas ou la dépense en remèdes, pour quatre ou cinq enfans, s'est montée, pendant quatre mois, à 52 liv.
1 : et la plus longue maladie avait ete de trois jours de lit ! Cela \011s
parait prodigieux, mais ces cas sont fréquens. Il est vrai que notre climat et la nourriture solide et substantielle que nous prenons développent fortement le principe bilieux et exigent plus de remèdes que sur le continent; mais l'abus est tellement enracine que bien îles cas déplorables, qui devraient ouvrir les veux, passent inaperçus. (>n s'habitue au goût des remèdes , on les prend par habitude , el le préjugé est si fort qu'un docteur, quelque habile qu'il soit, s'expose a perdre la confiance de ses malades s'il ne donne pas beaucoup de médecines. J'ai mi trader ici de simples rhumes a\ee des moyens qui, en France, suffiraient largement pour éteindre uni' fièvre bilieuse et eatarrhale ; mais l'enquête du parlement a l'ait réfléchir, et nous espérons, a la longue, débarrasser nos compatriotes des graves inconvéniens de ce systè
— Un des moyens les plus efficaces , répondis-je, pour arriver à ce
il serait qm- les docteurs et les médecins réduisissent le prix des visites au taux, par exemple, qu'on les paie a Paris, avec l'augmentation raisonnable qu'exige la différence dans la valeur de L'argent el la cherté
de la vie qui existe entre les deux cap
— \ ion; m. ils comment exiger une mesure pareille.' l 'ailleurs si un médecin baisse son prix, On publie que c'esl faute de pratiques.
Je laisse maintenant les détails des usages excepl je me
bâte de compléter l'esquisse de la vie ordinaire eu Angleterre, en vous disant quelques mots de la manière dont se célèbre ut le di-
manche.
1 squ'on a le bonheur d'être accoutumé à regarder comme une loi
1 L'auteur oublie les officiers de gantt eu 1 ranco.
V0J1 1 fi nr.i
naturelle de faire du dimanche un jour de repos pour l'homme el les êtres qui le servenl ; lorsqu'on a, des son enfance, considéré comn
partie essentielle de sa \ ic, les appels au culte, les réunions de famille ,
et la cessation t\\i travail dans ce jour, on éprouve • sensation vraiment douloureuse, quand, en traversant la France, on est obi i 1 de prendre son carnet en aide pour s'assurer si réellement l'on es! au jour du Seigneur Cette impression, loin de diminuer, s'accroît et se fortifie après un long séjour dans ce pays, et cela se conçoit : les changemens de lieux ei de nuouis ne peuvent briser les habitudes du 1 surtout
si elles sonl le résidât du développement de principes élevés . 1 d'affections pures, \ussi. quelque rigidité qu'elle présente . j'aime la mai ii re dont on célèbre le dimanche en Angleterre.
lies le samedi soir vous pouvez deviner que le lendemain toutes les affaires cesseroul : car dans les quartiers où se vendent les comestibles se presse une l'ouïe, sans cesse renom cl> e, d'ouvriers qui viennent laisser chez le boulanger et le bouclier la meilleure partie du nain de la sein .ne; de si\ heures à minuit ces longs passages, eel.ures par d'énormes jets de gaz brillant en liberté, ne retentissent que du bruit <\vs discussions de ménage, el des délibérations sur la quantité ou la qualité
de nourriture qui 1 posera le dîner du lendemain luis iliaque pauvre
famille dont le père travaille et ne se grise pas, emporte son quartier de bœuf ou de mouton et sa provision de pommes de terre Comme il en coûterait trop de taire cuire cela à la maison, les boulangers chauffent leur four le dimanche de grand malin, ci reçoivenl gratis les rôtis de ions les pauv res Liens qui prennent leur pain chez eux. Ce n'est pas sans UIl grand plaisir que, vers une heure, on rencontre dans les rues une foule de Liens portant un énorme plat creux ou se carre un colossal rôti , Manque d'une abondante prov ision de pommes de terre ; derrière le porteur viennent un OU deux enfans chargés de larges pois de lucre, et dans les yeux de tous brille l'impatience bien Légitime de manger un dîner
chaud au moins une l'ois la semaine J'ai eu souvent l'occasion d'entrer
dans les modestes apparte us de ces ouv riers, el j'ai été surpris au di 1
nier point de l'exquise propreté qui régnait jusque dans les plus petits détails du ménage, et qui, sur les personnes, contrastai! avec la misère des vcicniens. ( Iroira-t-on qu'une portion influente des méthodistes a vu une violation flagrante^de la loi du sabbat dans celle charitable obligeance des boulangers qui prêtent leur four aux pauvres, et dans lesdeux mvages que fonl les ouvriers pour chercher leur dîner, et pour pouvoii au moins le dimanche, jouir en famille du bien-être qu'ils soni forcés de s.
refuser le reste de la semaine' Et ces chrétiens judaisans firent une
adresse au parlement pour obtenir que les boulangeries fussenl fi 1 méi s
des le samedi a minuit, s'inipiiclanl peu d'enlever a VÎngl OU trente mille familles leur unique jouissance ! Je voudrais me rappeler le nom de l'e-
véque qui lit tomber cette odieuse motion . en proposant que tous les gens qui la faisaient se contentasseul d'un dîner froid le dimanche cl éteignissent leur feu depuis Le samedi à minuit jusqu'au dimanche 1 | reille heure.
Rien m- peu! exprimer l'effet que produit sur vous le premier dimancl vous voyez cette immense c ipitale plongée dans un repose plet
et une inaction absolue : mais la population que vous renconli.
les rues varie beaucoup avec les différentes heures de la journée Le
matin, de 7 a .s heures, quand il fait beau, vous voyez une foule innombrable se précipiter vers toutes les stations d'omnibus, de chemins de fer, de bateaux à vapeur: et, a considérer ces chargemens continus de
1 ■ la campagne, il vous semble que Londres entipr s'est
jeté hors de son enceinte, el que la seule affaire du dimanche . iifilais est l'amusement extra muros Mais voici dix heures el demi rues, désertes un instant auparavant, se peuplent de nouveau d'i foule
mpai le, calme, recueillie sans affectation, qui se presse en silence v ers
les temples. Rien n'est édifiant comme cette vue: ceux mêmes qui sont
.1 ne 1 oui! célébrer le 1 1 ne peuvent s'empi cl er de
trouver qu'il y a sous ci ttc forme u 1 seul 1 profond; car
m pays où la liberté est 1 1 où aucun c 1 ôle 1 peut
s'exercer en dehors du texte de la loi, on sent que ce n'est pas seulement l'habitude et le formalisme qui entraînent à l'église l'immense majorité des familles anglaises, mais que c'est plutôt la conscience d'un devoir à remplir, d'un bien-être moral à recevoir pour soi, d'une garantie de bonheur à donner à ses enfans par l'amour des formes religieuses qui, sans agir toujours sur le cœur dans la suite de la vie autant qu'il serait à désirer, exercent cependant une heureuse influence sur les aetious présentes et sur les souvenirs du passé.
L'année dernière encore, les tavernes restaient ouvertes jusqu'à onze heures du matin, et se fermaient pendant la durée des services; en sorte que, l'heure fatale arrivant, les désœuvrés des deux sexes, et principalement les Irlandais, qu'on est sûr de rencontrer partout où il y a de la débauche et de l'ivrognerie, étaient repousses dans la rue dans un état d'ivresse complètent rien n'était hideux comme de voir ces êtres à demi vêtus, ne conservant de l'homme que l'apparence extérieure, se traîner péniblement vers les réduits où la misère et la faim les attendent pour le reste du jour. Des plaintes s'élevaient de, toutes parts contre ce scandale. Pour les faire cesser, un membre de la Chambre des Lords proposa que les tavernes fussent fermées du samedi à minuit jusqu'au dimanche à une heure de l'après midi. La proposition, devenue loi, fut mise à exécution, et la réussite dépassa toutes espérance; car non-seulement à l'extérieur les rues reprirent un aspect décent, mais une enquête faite dans les familles pauvres mit au jour l'expression de la reconnaissance d'un grand nombre de femmes qui déclarèrent que si elles pouvaient conserver, le dimanche jusqu'à une heure, le gain de la semaine, il était dérobé à la taverne et employé à la nourriture de la famille.
Les étrangers se plaignent de ce que les lettres ne sont pas distribuées le dimanche. Lorsqu'on proposa à la Chambre des Lords d'autoriser l'ouverture des bureaux de poste, croiriez-vous que l'opposition des négocians précéda celles évêques? « Nous avons assez de travail jusqu'au samedi à six heures, dirent-ils ; nous voulons donner notre dimanche sans restriction à nos devoirs religieux, à nos jouissances de famille ; nous voulons avoir nos enfans à nos côtés pendant un jour entier et le leur consacrer. Si le dimanche matin, à déjeuner, on nous apportait notre courrier de la Cité, pensez-vous que nous aurions l'esprit libre pour profiter du service divin, et nous mêler sans arrière-pensée à tout ce que nous trouvons d'heureux et de gai dans notre intérieur ? Et d'ailleurs, pensez-vous que les affaires, continuant le dimanche, seront plus florissantes ? Il semble que nos fabriques et notre commerce prospèrent tout autant que ceux des contrées où le premier jour de la semaine est un jour de travail. » Telle est l'opinion des chefs du commerce anglais.
Après le déjeuner de une heure, les domestiques sont envoyés au service de trois heures, qui dure jusqu'à quatre. S'il fait beau, tout le monde se répand dans les parks et sur les promenades des faubourgs. Là, vous voyez une chose qui n'arrive guère qu'en Angleterre : ce sont les assemblées religieuses en plein vent.
Quand vous entrez dans un par!;, vous voyez devant vous, sous les arbres, jusqu'à douze ou quinze rassemblemeus compactes de deux a trois cents personnes presque immobiles. Vous vous approchez, et vous distinsuez la voix d'un prédicateur et des explications bibliques. Voici comment se forment ces meetings. —Les chapelles séparatistes qui sentent le besoin d'avoir un public plus nombreux et des souscriptions plus abondantes, députent le dimanche après midi quatre personnes dans Regent-park, dans les champs d'Isington, de Kennington, etc. De ces quatre individus, trois sont chantres et un prédicateur ; ils s'adossent à un arbre, entonnent un cantique, ordinairement chanté par de très belles voix. Cela attire quelques promeneurs. Après le chant, le prêcheur fait une prière, choisit son texte, et fait un discours improvisé. Le cercle des auditeurs s'augmente en proportion de l'éclat de la voix et de l'éloquence du prédicateur. Les assistans, attirés par le désœuvrement sont lixes souvent par l'intérêt des démonstrations religieuses. Le discours dure près d'une heure ; une bénédiction le termine, puis l'un des chantres ajoute : « Si cette explication de la Bible est selon vos senti-
mens, notre culte se célèbre chaque dimanche, à six heures du soir, telle rue, telle chapelle. >■ Sans doute, bien des choses ridicules se débitent dans ces meetings; il y a là un abus de la liberté religieuse qui tourne souvent plus au profit des prédicans qu'à celui de la dignité chrétienne. Mais le public, avec son bon sens, fait promptement justice des jongleries en abandonnant le meeting où se prononcent des paroles ignobles, pour se grouper autour d'un orateur dont les explications chaleureuses, à la portée des auditeurs, produisent une édification réelle, et seraient à leur place dans la chaire d'une église constituée. Du reste, personne ne songe à tourner en ridicule ou à troubler ces rassemblemens, d'après le principe gravé dans la conscience de tout Anglais : » Il a le droit et la liberté de faire cela, et je n'ai pas le droit de m'y opposer. »
La promenade achevée, on rentre diner, et les familles qui connaissent des étrangers se font un plaisir de les inviter pour terminer le dimanche. C'est là une des meilleures manières d'exercer l'hospitalité, car la soirée de ce jour est bien longue et bien pénible quand il faut la passer solitaire. Tous les établissemens publies étant invariablement fermés, celui qui doit manger son diner dans une sombre taverne, et cjui n'a que son appartement pour refuge, est bien à plaindre, car les souvenirs du dimanche de son pays sont une des choses les plus amères quand on se trouve vis-à-vis de soi-même isolé dans le désert d'une graude ville à l'heure où autrefois le cœur s'ouvrait aux joies des réunions de famille et d'amis. Aussi la vie d'un jeune homme à Londres change complètement lorsque le cercle de ses relations est assez étendu pour qu'il soit sur d'être invité régulièrement chaque dimanche. La soirée est complètement employée à la conversation dans les familles qui ont conservé l'ancienne rigidité ; les seuls chants qu'on se permette, sont des fragmens de belles hymmes religieuses accompagnées du piano. Mais dans beaucoup d'autres cercles, surtout parmi les étrangers qui sont établis en si grand nombre en Angleterre, la partie de whist se forme, et l'on est nullement scrupuleux sur le genre de musique que l'on exécute. Chacun, dans cette affaire, est libre de suivre l'inspiration de sa conscience. Vous concevez qu'ici je vous parle des gens raisonnables ; je ne puis rien vous dire des excès de rigorisme où se jettent certaines sectes, ni des excès de licence où tombent d'autres catégories de gens, n'ayant jamais été témoin des uns ni des autres, et étant déterminé à parler seulement des choses que mes yeux et mes oreilles m'ont apprises simultanément.
Je termine ce que j'ai à vous dire du sentiment religieux du peuple anglais, par le récit d'un fait tout récent. Lé jour du mariage de la reine, une foule compacte garnissait la place qui sépare le palais de Buckingham d'où partait le cortège, de la chapelle de Saint-James où se célébrait la cérémonie; cet espace, d'une étendue double de notre Plainpalais, était une mer de tètes d'où s'élevaient un murmure et des cris que les corbeaux et les pigeons familiers de ces lieux fuyaient à tire-d'aile. Lorsque la voiture royale sortit, h- hourra fut terrible par son explosion. Mais uue demi-heure après , quand des salves d'artillerie annoncèrent que, dans cet instant , l'anneau de mariage était échangé et que l'archevêque bénissait le couple royal, un silence pareil à celui qui règne dans un temple s'étendit surtoute la place, et ces centaines de milliers d'individus restèrent dans un recueillement parfait pendant la durée présumée de la bénédiction solennelle. Cette prière mentaleetlibre, de tout un peuple pour sa souveraine, m'a fait éprouver une impression religieuse telle que je n'en
ai jamais ressenti d'aussi forte en aucune occasion A une époque où
toutes les bonnes croyances semblent s'en aller en lambeaux, on garde, comme un de ses plus précieux souvenirs, les instans où l'on fut témoin de pareilles manifestations, dont la liberté et la spontanéité font tout le prix
« Je soupçonne votre impartialité , m'avez-vous dit après avoir lu ma précédente lettre, car jusqu'à cette heure je n'ai guère vu que deux ou
trois phrases de blâme sur les mœurs anglaises dont nous parlez. —Je reconnais la justesse de votre observation, et je vais y répon
Si la plupart des familles anglaises offrent . dans leur aisance, le tableau d'un bonheur général et digne d'envie, il est un malheureux penchant qui gâte leur existence et la remplit d'amertume et de ridicule : c'est le désir que beaucoup de personnes ont d'entrer dans les cercles de la noblesse, et la manie d'atbir dans ses salons des gens plus haut placés que soi dans l'écaeBe sociale. Les traits généraux de cette classe de gens, qui se retrouve partout, étant les mêmes, je m'arrêterai de préférence sur quelques détails spéciaux au\ Viciais.
Il est fâcheux que le dictionnaire de l'Académie n'ait pas un adjectif simple un composé pour exprimer ce travers de l'esprit humain; la faiblesse île hanter plus haut que soi est cependant assez générale pour mériter une dénomination a part.
Or, la première étude de l'amateur de noblesse anglais, c'est de connaître parfaitement la caste où il voudrait vitre. Pour y parvenir, il apprend par C03UT les principales biographies du P <. et familiarise sa vue avec toutes les armoiries qui sont à la tête de chacune des histoires des familles contenues dans ce précieux volume. Avec une telle érudition, on jette de la poudre aux yeux. Rencontrez-vous un équipage, dont les panneaux sont garnis d'armoiries surmontées d'une couronne: Qui est ce seigneur? — L'amateur de noblesse vus répond : C'esl lord ou lady Sorhebody accompagnée de l'honorable miss Such a one; ils sont depuis tant de semaines dans leur maison de l'ortman-square; ils ont donne un très beau concert il y a trois jours; ils dîneront demain chez le duc de B.... ou le marquis d'.l....: l'été, ils passent les predans leur terre de ....hall; puis ils vont, pour l'ouverture des chasses, à ....park. etc. L'étranger, étourdi de ces détails, dit
Mais vous connaissez, donc beaucoup cette famille? — Oh, non, je les ai rencontres quelquefois dans le monde.
I ne étude absolument nécessaire à l'amateur de noblesse , c'est la lecture attentive et journalière de l'article Momiïig-Posl ou Herald, intitulé : Fashionable world le monde élégant). (Test un des côti journal on, pour dix schellings ou une guinée, chacun fait annoncer son bal, son dîner, son concert quelques jours a l'avance, et le lendemain, pour une somme proportionnée a la longueur de l'article, on inscrit les toilettes brillantes qui décorèrent votre salon . et les noms sonores qui furent crics par vos valets.
Cette cnumeration. accompagnée de critiques, forme le canevas de la conversation habituelle des amis de la noblesse. — Lorsqu'on a choisi un jour pour une grande fête, on envoie .son article au Voit ou a Y Herald; le messager examine la liste du jour, et prend soin d'inscrire le bal de mistress \. au dessous de celui de lord W. ou du duc de B. ; puis, le cours des visites, voici une conversation qui si' reproduit sous mille formes :
— \b. nia chère M A. j'ai vu voire bal annonce dans le Mnrning-
Herald de ce matin.
— l'as possible!... Vous in'etonnez.
— \ oyez vous-même.
— (Test inconcevable que des amis ou des invites se permettent une telle indiscrétion et publient une si petite fête.
— Petite ! et combien d'invitations avez- vous envoyi
— Quatre cents; mais je vois qu'il faudra en expédier bien davantage.
— Pourquoi, je vous prie1
— Voyez voiis-mé ma chère Le dm' de w . donne un bal I-
jour que moi; vous comprenez que cela m'ôtera une bonne partie de mes messieurs: il faut donc augmenter la liste.
|iie. dans un salon, un ami de la noblesse a eu le bonheur d'être introduit a quelque personi rte a la pi
i cette dernière El rand plaisir de pouvoir dire : J'ai fait une
[visite à ladyX. ou B., qui, dans la réunion suivante, répondra
S empressées par une dignité pleine de raideur que les voisins in-
terprètent ainsi : Ma bonne mistress. je sais que vous avez une lit-Un in et un brillant entourage; mais le cercle delà noblesse est si nombreux etsi rempli, que, si nous; introduisions tous ceux qui le désirent, notre temps, qui est déjà pris tout entier par nos intimes, ne pourrait nullement suffire pour les nouveaux venus. »
Si un dandv de haut parage consent à accepter une invitation dans une maison non titrée, on déroge pour lui à l'usage universel de présenter les arrivans les uns aux autres; on lui introduit simplement les cens de la vue desquels il peut s'honorer, et le reste des convives est pour lui nul et non avenu.
L'ami de la noblesse n'ornera guère ses salons de tableaux d'artistes morts ou vivans ; il préfère une généalogie, à laquelle il est plus facile ih croire que d'alà r voir. Il y a d'ordinaire un ou deux personnages d'une célébrité douteuse, sur qui l'on raconte quelques anecdotes .1 chaque nouvel arrivant. Les remarques que provoquent ces portraits sont d'accord avec les sentimens qui les ont fait mettre au jour : on professe un souverain mépris pour toutes les familles enrichies, et l'on a soin de
dire bien haut la qualité du père OU de l'aïeul d'une personne qui vous éclipse par son luxe ou ses relations.
Ce printemps, l'ouvrage à la mode était les Mémoires de sir Samuel Romilly. Le premier volume s'ouvre par une histoire des .inerties de l'auteur pleine de noblesse, de candeur et de modestie, l'ai entendu une. dame, fille d'un marchand de poisson, et épouse d'un négociant éhormémenl riche, dire d'un ton plein de morgue : Je ne comprends pas comment la famille de sir Samuel Romilly, maintenant si haul placéi dans la société, se respecte assez peu pour avoir publie que leur trisaïeu 1
était un blanchisseur de cire, mort de misère. »
Les personnes prises de ce travers gâtent à plaisir leur vie. cl rejel tent ii foison sur leurs subordonnés la hauteur cl le dédain dont leurs supérieurs les abreuvent. Cependant parfois ils en sont la dupe; eu voici un exemple. I ne d. le llill-slreet demande un jour un pro-
de langue, qui se présente muni de puissantes recommandations.
I.a daine, sans le faire asseoir, le lorgne avec une froide iniperlinenee .
— Ah ! c'est vous qui êtes M \
— Oui, Madame.
— Anus dpnnez des leçons de littérature?
— Oui, Madame,
— Et combien vous les paie-t-on?
— Dix si bel!
— Oh! c'esi beau oup trop ; j'ai des maîtres tant que j'en veux pour deux scheBings
— Moi aussi . Madame, j'ai un maître d'anglais pour trois schellings;
couverez facilement quelqu'un pour dix-huit sous par heure, car il y a deux classes de maîtres; les crottes et les gentleman. Si vous tenez à donner à vos enl tns de 1 1 science et de la moralité à deux schellings par jour, vous en êtes la maîtresse; mais un homme recommandable 1 1
Comme il faut, estime son temps et sa science on peu plus cher, \insi,
Madame, je suis fâché que l'on m'ait dérangé pour si peu de chose;
votre serviteur...
— Oh! attendez, Monsieur, nous pourrons peut-être nous arranger. Ecoutez, on m'a dit que vous avez de bonnes recommandations '
— Effectivement . Madi -, je sors de chez ladj Julia B., et je donne
as i s ;s lilles.
— Oh! lady B., je la connais beaucoup.
— Pardon, Madame, c'est de lad) Julia I! qu'il s'agit
— Oui, oui; je la connais beaucoup, et je la rencontre ires souvent
— Pardon. Madame, il v a sans don',- une erreur de nom; car. av.ml
de présenter chez vous, j'ai demandé à lad) Julia si elle | rrait me
don ner quelques informations sur votre famille; elle m'a m pou, in qu'elle
r. ma s qu'e le 11 von- COI ; s
— Oh ! oui... il v i leur. . ; ( ii n Monsieur, je serai chant
I r in i prott CtiOD pOUl VOUS OCCUpei Chez mes anus
— .Te vous rends grâce, Madame; mais mes amis sont suffisans pour me protéger..., et un salut termina la visite.
Cette manie de voir plus haut que soi n'a pas seulement saisi les classes commerçantes qui, par leurs richesses, et leur luxe, avoisinent la noblesse; les négocians ont souvent les mêmes faiblesses les uns visa-vis des autres , ils mesurent leur position sociale au nombre de leurs chevaux, et règlent leurs connexions selon le genre de livrée que possèdent leurs voisins. Cela se voit surtout dans certains villages des environs de Londres et dont les propriétaires sont en majeure partie des négocians. Celui qui se rend à la cité dans un équipage à deux chevaux, regarde du haut de sa grandeur le personnage qui conduit son cheval et son gig. Ce dernier jette un regard de pitié sur le chef de maison qui prend l'omnibus ou le stage; celui qui a trois laquais et un maître d'hôtel ne daigne pas rendre la visite du voisin qui n'a que deux hommes à livrée; ce dernier condescend a voir la personne qui n'a qu'un valet, mais celuici ne fréquenterait nullement la maison qui n'est tenue que par deux ou trois servantes. Et ces misérables distinctions se perpétuent d'autant plus tranchées qu'elles sont plus fugitives, et l'on est étonné devoir unis tant de lion sens, de noblesse et de jugement, à tant de sottise et de petitesse. Thaï is human nature.
J. Gaberel.
(Bibliothèque universelle de Genève).
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