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TRIBUNAL DE POLICE CORRECTIONNELLE

Un gros monsieur, tout de bleu babillé, l'œil effaré, le nez petit, les lèvres fortes et les joues exubérantes, est assis sur une des banquettes réservées aux témoins; une femme sèche, anguleuse, bilieuse et majeure, se lève au banc des prévenus. L'audiencier appelle le premier témoin. Personne ne répond.

L'Audiencier. — M. Goberge, témoin, n'est pas ici ?

Même silence. Ou vérifie la copie de l'assignation, et attendu que le témoin Goberge a été régulièrement cité, et qu'il ne comparait pas, le tribunal prononce contre lui une amende de vingt-cinq francs.

— Vingt-cinq francs d'amende! un instant ! un instant! s'écrie le gros monsieur tout bleu ; je ne savais pas que ça irait jusque là.

M. le président. — Qui ètes-vous, monsieur? Le monsieur. — Parbleu! je suis M. Goberge.

— Et pourquoi n'avez-vous pas répondu quand on vous a appelé ?

— Parblen ! je voulais faire défaut.

— Un témoin ne peut pas faire défaut; il doit se rendre à l'invitation de la justice ; c'est le devoir de tous les citoyens.

— Parbleu ! je dis pas non ; mais moi, ne voulant rien dire, c'est comme si je n'ctois pas venu.

— Monsieur, vous êtes témoin ; vous devez à la justice toute la vérité vous n'avez pas le droit de garder le silence quand le tribunal vous interroge sur des faits que vous connaissez.

— Ah ! j'avais pourtant compté que je pourrais ne rien dire. Après tout, les faits ont été commis contre moi, et, si je ne m'en plains pas, on ne peut pas me forcer à me plaindre sans doute.

— Vous n'êtes pas plaignant, vous êtes témoin ; c'est le ministère public qui soutient la prévention, et vous êtes appelé pour déposer, sous la foi du serment, de tout ce que vous savez.

— Parbleu ! vous m'étonnez et me contrariez beaucoup.

— Craindriez-vous de courir quelque danger en disant la vérité dans cette affaire ? Vous aurait-on fait quelque menace ?

— Eh ! monsieur!... je crains tout !... La personne qui est prévenue est ma femme, et le crime qu'on lui reproche, c'est de m'avoir battu... vOn rit.) C'est humiliant d'avouer des choses comme ça devant un public... Mais, que diable, c'est vous qui m'y forcez.... Et encore si c'était là le seul désagrément que vous allez me procurer... Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que, grâce à cette affaire, je vais courir auprès d'elle les plus imminens dangers.

La prévenue. — Je ne dis rien, M. Goberge.

M. Goberge. — Parbleu! je vois bien que tu ne dis rien... Tu ne manques pas d'esprit... Tu n'ignores pas que le moyen de te tirer d'affaire ici c'est de ne rien dire, de faire la bonne pâte de femme... Mais je te connais, tu es très vexée. . . Je vois cela à ton teint. . . Tu es jaune comme j'aurais le droit de l'être... c'est signe que tu te contiens... et quand tu te contiens, tu n'en es que plus à craindre... je connais ça.

M. le président, au témoin. — Monsieur, racontez les faits qui ont amené l'arrestation de votre femme.

M. Goberge. — Faites-moi le plaisir de m'en dispenser ; j'aime mieux lui pardonner par diplomatie.

M. le président. — Je vous ai déjà dit, monsieur, que vous ne pouviez vous dispenser de dire la vérité.

M. Goberge. — Virginie, tu remarqueras qu'on m'y force. Messieurs, je vousdéclare d'abord que ce n'est pas moi qui ai fait arrêtermon épouse. . . ça n'entre pas dans mes principes. ... Ma femme est nerveuse et bilieuse ; quand elle est en colère, il faut qu'elle tape sur quelque chose, et comme nous n'avons ni enfans ni domestiques, ni chien, ni chat, il est tout naturel qu'elle tape sur moi. Je suis habitué et endurci à la chose... Les voisins s'en sont mêlés; ils ont été chez le commissaire... je les en ai blâmes... je les blâme encore... Prends note de ça, Virginie.

Mme Goberge. — Je ne dis rien. M. Goberge.

M. Goberge, à demi-voix. — Elle ni'alarme avec son silence.

Les témoins affirment que M. Goberge était journellement en butte aux violences de son épouse. Le jour où ils sont allés chez le commissaire, la dame Goberge avait jeté une carafe à la tête de son mari, qui avait été grièvement blessé. M. Goberge fait tous ses efforts pour atténuer les dépositions des témoins. Il veut prendre la parole et plaider pour sa femme ; mais le tribunal l'interrompt, pour prononcer son jugement, qui comdamnela prévenue à huit jours de prison.

M. Goberge. —Note, Virginie, que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour te sauver.

Mmc Goberge. — M. Goberge, je ne dis rien.

M. Goberge. — Je suis un homme mort.

(Le Droit.)

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