‹ Le Cabinet historique (volume 2)Chapitre 21 sur 240 · TESTAMENT · texte numérisé non relu

TESTAMENT

L'idée dualiste existe en réalité au fond de tous les syslènoes philosophiques ou théologiques, qui admettent, à côté de. la matière éternelle, un être souverainement intelligent qui Ta façonnée et a construit Tunivers. Mais la distinction de ces deux principes, en tant qu'indépendants Tun de l'autre et contraires, ne se rencontre à Tétai de dogme nettement formulé que dans la religion de la Perse ancienne. Ce dogme semble avoir été une conception propre aux peuples de race Iranienne, imaginée par eux, lorsque, à une époque antéhistorique, se détachant de la souche commune, c'est-à-dire de la grande famille Aryenne, ils allèrent se fixer sur les hauts plateaux de la Médie. C'est dans cette contrée, en effet, que les traditions conservées dans TAvesta nous montrent la première apparition du dualisme et font naître le prophète qui en fut le révélateur, Zoroastre (Zaralhouschtra). Le Mazdéisme ou Zoroas-

UMSIT MI»I.— 1880 DOC. — 1

Irisme peut être considéré comme une évolution de la pensée religieuse, qui, chez les Aryens primitifs, s était produite sous la forme élémentaire du naturalisme ou de la déification des forces de la nature, et qui, dans rïndc,'^en se continuant jusqu'à nos jours, est allée aboutir en un vaste système de panthéisme.

Après avoir vu précédemment comment Manès essaya tin fondre dans le Christianisme les doctrines de la Perso, sa patrie, et eut pour successeurs les Pauliciens vl autres sectes, émanation plus ou moins directe de la ïïièmc source, et ensuite les Cathares, il nous importe lïiaiiilonant de savoir quelles idées ces derniers se foruKiloïil de la création du monde et de son gouvernement.

Il est facile de comprendre de prime abord, et d'aillours les témoignages du temps nous en fournissent la prcuvo, que ces idées purement spéculatives durent être icïiervées aux méditations des docteurs de la secte et que les simples croyants et le vulgaire n'en avaient qu'une connaissance vague et imparfaite, si même ils ne les ignoraient pas entièrement. Les aveux des accusés ordinaires, devant les juges de l'Inquisition et les questions qui leur étaient posées, n'en font le plus souvent aucune mention ou ne les énoncent que d'une manière très-încomplète. Leur croyance découlait du dualisme et en était le corollaire obligé, mais très-peu étaient capables de remonter jusqu'à ce premier théorème. Il y a donc tout lieu de croire que cet article fondamental du pymbole cathare et sa signification dans l'économie de celte doctrine religieuse constituaient la partie ésotérique el réservée de l'enseignement. Dans le livre intitulé : Liber scnlenii'arum inquisitionis Tolosanœ, publié par Limborch, parmi les déclarations qui servent de base aux condamnations prononcées par les inquisiteurs, les seules qui indiquent clairement le dogme dualiste et qui contiennent un exposé de l'ensemble de la doctrine cathare.

sont celles des principaux chefs au nombre de huit ou dix, sur unemasse de plusieurs milliers d'individus frappés de condamnations pénitentiaires et dont ce livre enregistre les noms.

Partant de ce principe, qui est d'ailleurs très -vrai en soi, que Dieu est infini dans ses perfections et l'auteur de tout bien, ils arrivaient à conclure qu'il est impossible que tant de faits et de phénomènes irréguliers et désordonnés qui se manifestent dans l'univers soient Touvrage de ce Dieu et un effet de sa volonté. Le mal est présent partout dans l'ordre moral, comme dans Tordre physique; l'homme cède aux plus mauvais instincts ; il est affligé de maux et de douleurs de toute sorte; les guerres, les épidémies, les bouleversements de la nature et l'action des éléments déchaînés détruisent des générations entières dans des désastres^ où l'innocent n'est pas plus épargné que le coupable. Comment concilier ces anomalies apparentes dans le plan de la création et le gouvernement de l'Univers, avec les lois d'une providence juste et bienfaisante? il y a plus : ce monde visible atteste à nos regards son imperfection , ses continuelles variations et son instabilité. La matière est périssable, elle est la cause de souffraûces sans nombre ; elle récèle en elle un principe de destruction et de mort, auquel aucune créature ne saurait se soustraire et résister.

Si, d'après un axiome philosophique, il y a relation et analogie de la cause à l'effet, il est impossible de nier l'incompatibilité entre l'être qui est la vie et le bien absolu, et la matière qui n'est autre chose que la mort et le mal. Dieu donc ne saurait être l'auteur de ce qui est mauvais, et par conséquent ce n'est pas lui qui a crée le monde où nous vivons.

S'il est la perfection môme, pourquoi n'a-t-il pas produit les créatures parfaites comme lui. Dire qu'il ne l'a

100 Lbs albigeois

pas voulu, c'est faire de lui un abominable tyran ; qu'il ne Ta pas pu, c est avouer qu'il existe un être plus puissant que lui.

Gomme on ne saurait attribuer à l'action aveugle du hasard la création de l'univers où partout se révèle le travail d'une main souverainement intelligente, nos sectaires concluaient du mal qu'ils croyaient y apercevoir que cet univers, n'étant pas l'ouvrage d'un Dieu bon, provient nécessairement d'un être mauvais (1). Cet être, dans le langage populaire, se nommait Luciabel ou Lucifer^ Satanas ou Salanakt.

Onpeutpressentirdéjàparcettemanièredeconcevoirla création, que les Cathares excluaient le dogme du péché originel et de la chute de nos premiers parents et par suite le dogme de la rédemption et le sacrement du baptême. Ils admettaient cependant une sorte de mission rédemptrice du Christ, mais dans un tout autre sens que l'Église catholique.

Cette doctrine était la négation complète de la révélation chrétienne. Mais les docteurs cathares se gardaient bien de la présenter au commun de leurs adeptes, dans toute sa nudité et avec les conséquences qui s'en déduisent. Au contraire, ils affirmaient qu'elle était la véritable clef des enseignements évangéliques, et eux-mêmes s'intitulaient veri Christiani et boni homines.

Sur la nature du principe mauvais deux opinions partageaient les écoles cathares. D'après la plus ancienne et la plus répandue, particulièrement dans le midi de la France, c'est-à-dire le dualisme absolu, le mauvais Dieu est éternel dans son essence malfaisante, comme le Dieu bon est éternel dans son état de bonté. Dans quelques

'(l) Dans le Liber confesaionum on lit ipassim) : quod Deus non fecerat visibilia; — quod diabolus fecerat visibilia; — quod Deus non fecit cœlum e( terram ; — quod Deus non fecerat ista traositoria.

écoles dltalie et au-delà de TAdriatique, chez les Bulgares, il y en avait qui pensaient que le mauvais principe avait d'abord été créé bon et ne s'était séparé de Dieu que par un effet de sa libre volonté. C'était l'opinion des Cathares mitigés. Celte modification du dogme fondamental du catharisme, en établissant une sorte de subordination du principe mauvais au Dieu bon, avait déterminé quelques changements dans la cosmogonie, tout en laissant subsister au fond le caractère dualiste, commun aux deux fractions de la secte, la même morale, et les mêmes pratiques ascétiques.

Le Dieu bon a créé le monde supérieur qui est invisible, le monde des esprits et de la lumière. C'est la cité permanente dont parle l'Apôtre (1), où il n'y a ni mal, ni corruption, ni changement (2). Ce séjour céleste n'a aucun rapport avec le monde inférieur et de la matière. Le Dieu bon y a placé pour habitants des hommes formés d'un corps éthéré, d'une âme et d'un esprit qui est le guide de cette âme, et son ange gardien. Ce peuple d'élus a été créé dès le commencement des choses et tout à la fois; il est le troupeau choisi, le peuple d'Israël, la Jérusalem céleste. Il aurait continué de vivre dans la gloire de Dieu et une ineffable félicité, si le Dieu mauvais, poussé par la jalousie, ne se fut introduit dans ce séjour, sous la figure d'un ange resplendissant de lumière et de beauté. Par ses artifices il parvint à se faire aimer de ces âmes innocentes, sans défiance contre lui, à les détacher du Dieu bon et à les entraîner sur la terre.

Fier de sa victoire, il remonta dans le monde supérieur avec ses démons ; mais cette fois il fut vaincu par l'archange Michel et ses légions et précipité du ciel qui

(1) ÉpUre aui Hébreux, XII, 14.

(2) Quod de hiis qusB Deus fecerat, nichil poterat corrumpi, qec prœterire, lit. confess., fol. 103.

102 LKS ALBir.EOlS

se rompit sous le poids de sa chute. Relégué désormais dans son domaine, il s'appliqua à former un peuple à lui, à rinstar du peuple d'en haut, qui était au Dieu bon. En abandonnant leur primitive demeure, les âmes, victimes de ses séductions, y avaient laissé leurs corps immatériels et les esprits qui veillaient sur elles. C'est ce que les Cathares appelaient la mort des habitants du Ciel Le Dieu mauvais les renferma dans des corps terrestres, espérant, par cette union avec la matière, se les assujettir à jamais et les empêcher de retourner au ciel. Exilées sur la terre, ces âmes sont condamnées à expier la faute qu'elles ont commise en se séparant du Dieu bon.

Elles sont descendues toutes en même temps dans le monde inférieur; elles ne proviennent point d'un seul couple primitif, comme nous l'apprend la Genèse. Le Dieu bon restant étranger au monde de son adversaire, le Dieu mauvais, il ne saurait y avoir ici-bas de nouvelle création d'âmes, en sorte que les âmes d'aujourd'hui sont les mêmes que celles qu'a trompées Lucifer. Cette théorie n'est pas sans analogie avec celle des néoplatoniciens et d'Origène sur la préexistence des âmes et leur emprisonnement dans les corps pour y faire pénitence de leurs péchés antérieurs.

Ce mythe de la création ouvrait à l'imagination des Cathares une libre carrière, et ils se plaisaient à l'orner de Actions qui ne manquent pçis d'une certaine poésie.

Un nommé Raymond Centolh attestait devant les inquisiteurs qu'il avait entendu la femme d'Arnaud Dos de Gontaud, un jour de marché, raconter que le diable, ayant fait l'homme d'argile, demanda à Dieu d'envoyer une âme dans cette nouvelle créature. Mais Dieu lui dit : « Si tu le fais d'argile, il sera plus fort que toi et moi ; fais-le plutôt du limon de la mer. » Le diable suivit ce conseil. Dieu alorsajouta : « C'est bien, maintenantil n'est

ni trop fort ni trop faible; » et il lui donna une âme (1). Suivantuneautre version, Luciferayantfaçonnélecorpsdo rhomme, Dieu, pour lui faire sentir sa faiblesse, lui dit : « Voyons si tu peux le faire parler. » Le diable s'y essaya vainement et se vit réduit à demander une âme à Dieu. Alors Dieu souffla dans la bouche de l'homme, qui aussitôt bondit, en criant au diable : « A présent, je ne suis plus à toi. »

Les plantes qu'engendre la terre ne poussent point par un effet de la volonté de Dieu, mais par l'action spontanée des forces de la nature (2).

Dans le dualisme mitigé, auquel se rattachait l'hérésie des Bogomiles, ce n'est plus, comme dans le dualisme absolu, l'antithèse éternelle de deux principes se limitant et se contrariant l'un l'autre; il n'y a qu'un Dieu seul éternel, maître tout-puissant et sans rival, préexistant au monde et au mal. Il a créé les esprits et c'est lui aussi qui a tiré du néant les quatre éléments de la matière. Mais il les a simplement produits, il n'a fait que leur donner l'existence. C'est un autre qui a combiné et coordonné ces éléments et qui les a revêtus des formes sous lesquelles ils se montrent à nous; c'est lui qui est le véritable Démiurge. Mais cette œuvre, il l'a accomplie en opposition aux volontés du Dieu bon. Cette manière de voir des dualistes mitigés paraît s'être introduite aussi dans nos contrées du Midi, puisqu'elle est énoncée dans une des dépositions consignées dans le Liber confessionum (3).

f 1) Extrait des procédures des inquisiteurs contre les hérétiques albigeois; dans D. Vaissète, Hlst. de Languedoc, t. III, de l'édit. origin. Preuves, n« CCLXIII, col. 435.

(2) Quod Deus non faciebat florere et granare, sed terra hoc faciebat per se. Lib, Confess. fol., 63 vo.

(3) Item diiit quod bene audivit hfipreticos loquentes quod oronia vlsibilla facta fuerant de voluntate et nutu Del, tamen

Suivant les dualistes mitigés, le mauvais principe n'est pas infini et absolu par sa nature même; il est une des créatures du Dieu bon, un ange qui, voulant s'égaler à son maître, fut dégradé de sa condition première et chassé du ciel, avec les autres anges, complices de son orgueilleux égarement. Cette donnée cosmogonique était symbolisée par des mythes, aux couleurs plus ou moins poétiques, mythes qui rappellent les légendes des livres apocryphes de l'Ancien Testament. Nous nous abstiendrons de les rapporter ici et de nous étendre plus longuement sur les idées particulières au Catharisme mitigé, puisque, comme nous l'avons dit plus haut, elles étaient peu répandues dans leslimi'esoù nous circonscrit notre histoire locale, celle de la France méridionale. Il nous suffit d'avoir noté le point essentiel qui (Hstingue les deux opinions en cours parmi les docteurs cathares.

Jusqu'à ce que les âmes soient régénérées par l'initiation et par leur entrée dans l'Église cathare, elles ont à parcourir une suite indéfinie de transmigrations à travers des corps d'hommes ou d'animaux, suivant le degré de leur culpabilité. Le dogme de la métempsychose, dont il est fait mention dans le Liber confessionum (1), est un trait de ressemblance de plus entre le système sathare et le Manichéisme qui avait lui-même fait cet emprunt au Bouddhisme indien.

Certains docteurs de la secte allaient jusqu'à fixer le nombre de corps que Tàme doit successivement habiter, sept, dix ou même seize. L'âme qui finalement avait été

ipse non fecerat. (Confession do R. Guillemette, épouse de Raymond GulHaume de Dezme, fol. 65 vo).

(l) Dépositioa de Pierre de Mazeroles, fol. 121 : item dixit quod audivit hseretlcos dlcentes quod qualibet anima hominis circumiebat tôt corpora hominum, quousqueposset salvari;sed non credidit quod anima quando exiebat de corpore, posset intrare aliud corpus.

Tapôtre saint Paul, en avait traversé trente-deux. La sanction pratique de ce dogme était, comme dans la croyance indienne, l'abstinence de la chair des animaux. Les tuer pour les faire servir de nourriture, c'était interrompre le cours des évolutions d'une âme pénitente et un crime énorme. Une exception était faite pour les reptiles, considérés comme le réceptacle des démons, et pour les poissons, comme étant d'une nature froide et d'une vitalité incomplète, suivant le préjugé physiologique en cours à cette époque. Les chroniqueurs contemporains nous apprennent que les soldats de la croisade, en arrivant dans le Midi, et sans avoir besoin d'entrer en discussion théologique avec les habitants, leur imposaient, comme épreuve, de mettre à mort, en leur présence, un poulet ou un animal quelconque, et, sur leur refus, ils les tenaient pour convaincus d'hérésie et les traitaient comme tels.

D'après l'opinion des Cathares sur la nature mauvaise de la matière, ouvrage du démon, on conçoit combien ils répugnaient à croire à la résurrection de la chair. A cet égard, le témoignage du Liber confessionum et du Ltber sententîarum, ainsi que de tous les autres documents, est formel. Cet article de la foi catholique était un des cinq principaux sur lesquels portaient les interrogatoires des inquisiteurs (1) .

De même qu'il y a deux Dieux, suivant le dualisme absolu, ou bien suivant le dualisme mitigé, un Dieu unique et un être mauvais qui lui est subordonné, il y a eu deux révélations distinctes que chacun de ces deux principes contraires a dictées et qui portent l'empreinte de cette double inspiration. Cette manière différente d'envisager, dans le canon des Écri-

(l) Ces cinq articles sont : 1» la création du monde visible par Dieu ; 2<» le baptême ; 3<» le mariage ; 1« l'eucharistie ; et 5® la résurrection de la chair.

tures, les livres de TAncien Testament et ceux de la Nouvelle Alliance, n'est pas propre seulement aux Cathares, mais aussi à leurs prédécesseurs, les anciens Manichéens, aux Gnosliques, et en général à toutes les sectes d'origine orientale et aux tendances ultra-ascétiques. Le chef de Tune des écoles du Gnosticisme, Marcion, si vigoureusement réfuté par Tertullien et par Eznig, un des plus savants docteurs de TÉglise arménienne, au v* siècle, Marcion avait composé, suivant cette méthode d'exégèse, son livre célèbre des Antithèses, dans lequel il s'attachait à faire ressortir les contradictions qu'il croyait apercevoir entre l'Ancien et le Nouveau Testament.

Les Cathares, comme les hérétiques antérieurs, ne pouvaient se figurer qu'un Dieu jaloux, un Dieu de colère et de vengeance, tel que le leur représentait l'Ancien Testament, fut le môme que le Dieu d'amour et de parion qui s'est révélé dans les Évangiles. Pour prouver que les deux codes sacrés proviennent de deux sources opposées, ils citaient des passages dont ils signalaient l'apparente contradiction. Jéhovah a dit: « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme » (Genèse III, 1) ; le Christ veut réconcilier toutes choses à lui, Ép. aux Colossiens, I, 20). Le premier maudit, le second bénit; l'un se repent de ce qu'il a fait (Genèse, VI, 7), donc ce qu'il a fait est mauvais; l'autre est l'auteur de ♦out bien et de tout don parfait (S. Jacques, I, 17). Aux inductions qu'ils tiraient de ces passages et d'autres analogues, ils ajoutaient les arguments que leur suggéraient les qualités et les sentiments que les livres de l'Ancienne Alliance prêtent à Dieu, les expressions anthropomorphiques qui le peignent agissant comme les hommes, animé des mêmes sentiments, des mêmes passions. La loi sanguinaire du talion, l'usage barbare de la circoncision, les menaces de ven-

geance et de mort contre les ennemis, ne sauraient être d'un Dieu bon; ils en inféraient que Jehovah est le Dieu mauvais. Ce n'est pas le Dieu bon qui a guidé Moïse et les patriarches; Moïse a reçu la loi d'un trompeur, d'un jongleur, et lui-même n'aété qu'un imposteur et un magicien. 11 est damné pour avoir exécuté les ordres de son maître, pour avoir été homicide, pour avoir commandé à son peuple des guerres d'extermination. Tous les autres patriarches des anciens temps sont voués à la damnation comme lui; car il est écrit que tous ceux qui s'appuient sur les œuvres de la Loi, sont sous le coup de la malédiction (Ép. aux Galates, III, 10).

Cette loi n'ayant pas été donnée par le Dieu bon, est par conséquent mauvaise; elle n'est qu'ombre et vanité et conduit, non au salut, mais à la perdition. Elle est fausse, parce qu'elle ne prescrit point la fraternité et la charité entre tous et qu'elle permet de haïr ses ennemis, contrairement au précepte évangélique ; elle a été abolie par Jésus-Christ.

Unanimes pour refuser toute créance et toute autorité aux livres mosaïques, d'après l'opinion générale et primitive de la secte, les dualistes absolus et les dualistes mitigés étaient divisés, quant au reste des livres de l'Ancien Testament. Tandis que ces derniers les rejetaient tous sans exception, les premiers ne proscrivaient que le Pentateuque et les livres historiques et admettaient les Psaumes, les Prophètes et les livres gnomiques, qui leur paraissaient exempts de l'inspiration du Dieu mauvais.

En interprétant les textes qu'ils acceptaient dans l'Ecriture Sainte, ils recouraient à l'allégorie et à des rapprochements plus ou moins forcés el arbitraires de certains passages, afln de les faire cadrer avec leurs hypothèses. C'est ainsi qu'ils entendaient du monde

supérieur, de la Jérusalem céleste, tout ce qui est dit de la Jérusalem terrestre et du monde d'îci-bas.

Ils prétendaient que les Prophètes avaient rendu leurs oracles dans le ciel, avant la création de Tunivers visible par le mauvais Dieu. Ces voyants, purs esprits, avaient prévu longtemps à Tavance les destinées de celte portion des enfants de Dieu, qui se laissa prendre aux pièges du démon, et leurs prédictions avaient été apportées à ces &mes exilées et enchaînées dans les liens de la matière, pour réveiller en elles le souvenir et Tespérance de leur céleste patrie.

Cette distinction entre les vues des deux principales écoles de la secte, indiquée très-nettement par Tauteur de Y Histoire des Cathares, ne fut pas sans doute toujours rigoureusement suivie; car le livre que nous avons déjà mentionné plusieurs fois, le Liber confessionum, nous prouve que, dans le Languedoc, où prédominait le dualisme absolu, les hérétiques, en rejetant TAncien Testament, ne faisaient aucune réserve pour tel ou tel des livres qui le composent et n'admettaient que le code de la Nouvelle Alliance.

La science de la Bible avait une grande place dans renseignement de TÉglise cathare. Le livre divin, interprété au gré des sectaires, tantôt dans un sens littéral, tantôt dans un esprit d'allégorie, servait à expliquer leurs erreurs, même les plus étranges, les plus éloignées de la doctrine orthodoxe et en même temps à soutenir et à propager leur polémique contre les théologiens catholiques. Dans toutes leurs cérémonies, ce livre formait le thème de leurs prédications.

LA Rédemption; mission et nature du christ; Lx vierge marie ; saint je.\jv-baptiste.

Si Tàme humaine est d'une essence divine, si, par sa nature impérissable, elle est étrangère à ce monde matériel et de mort, elle est donc destinée à remonter un jour dans sa demeure primitive, le monde supérieur, d'où elle n'a été bannie que pour avoir cédé un instant aux suggestions du Dieu mauvais. La terre, domaine du démon, est pour Tâme un lieu d'exil et de punition. Par une conséquence qui semblait aux Cathares toute naturelle, la terre est le séjour des damnés, le véritable enfer, et ils afDrmaient qu'il n'y en a pas d'autre.

Ces âmes déchues étaient, depuis des milliers d'années, retenues ici-bas, dans leur corps matériel, et sous Fempire du Dieu mauvais, lorsque le Dieu bon, touché de leur sort malheureux, résolut enfin de les délivrer. Il leur envoya un rédempteur, qui est Jésus-Christ. D'accord en apparence avec l'Église catholique sur la nécessité d'une réparation du péché originel par un médiateur divin, ils en différaient en ce sens quece péché était, dans leur opinion, non point la transgression des ordres de Dieu par le premier couple humain, mais la séparation volontaire, quoique opérée par des influences sataniques, des &mes d'avec Dieu et le^^ esprits leurs guides et leurs anges gardiens. Ils s'éloignaient encore davantage peut-être de la tradition chrétienne, en ce qui concerne Tincarnation du Sauveur, la nature divine de sa personne, le mode et le résultat final de sa mission. Ils le proclamaient fils de Dieu, tout en le considérant comme inférieur et subordonné aU Père et comme sa créature. Cette définition, qui leur est commune avec lei

IlO LES ALBIGEOIS

flisciples d'Arius, leur avait valu la dénomination iV Ariens, qui leur est donné quelquefois par les auteurs. Pour eux, Jésus est le premier, le plus grand de tous les esprit? célestes, et c'est pour cela qu'ils rappelaient fils de Dieu,

Il s'est incarné, non point en prenant une chair vivante et réelle, comme la nôtre, mais d'une nature particulière et immatérielle; car le corps de l'homme, on se le rappelle, a été fait, ainsi que tout le reste de la création, par le Dieu mauvais. Le Christ n'a pu s'humilier jusqu'à descendre dans le sein d'une femme; le corps qu'il a revêtu n'était qu'un fantôme et une apparence, de la même substance que celle qu'il avait dans le ciel, comme tous les habitants du domaine du Dieu bon. S'il a pris la ressemblance humaine, c'est afin de se rendre méconnaissable aux yeux du Dieu mauvais, le tromper et l'empêcher de mettre obstacle à l'œuvre de hi rédemption.

Durant son passage sur la terre, leSsactions du Christ, î?cs miracles, les souffrances de sa passion et sa mort ne s'accomplirent qu'en apparence; un larron ayant sa figure fut crucifié à sa place (1); sa mort n'a pas eu un mérite expiatoire, puisque son corps était immatériel et impassible; elle n'a servi en rien à notre réhabilitation. Sa mission n'avait d'autre but que de révéler aux hommes une science supérieure, le sens véritable de la parole divine, et de leur apprendre à s'affranchir du joug de la matière et à mériter la faveur de remonter dans le feïéjour céleste.

Ce corps immatériel n'avait pas été soumis aux lois ordinaires de la génération. Le Christ n'avait fait que traverser la Vierge, sa mère, en entrant en elle par Tome,

(1) Willelmus dn Vilcla, miles, tcstis juratus, dixit quod audivit ab hœrcticis dici quod fllius Dci non fuit crucifixus, sed quidam latro in figura ipsius. Lib, Confess., fol. 101.

DANS LE MrDt DE LA FRANCE 111

lors de la salutation angélique et il en était sorti par la même voie.

Le corps de la Vierge elle-même était d'une substance analogue à celle de Tesprit céleste qui devait naître d'elle. Marie fut un ange du ciel, comme son fils, un être immaculé, digne de donner passage a un être pur, sans lui communiquer la moindre souillure. Il s'ensuit qu'elle n'a pu naître de parents humains ; car, dans ce cas, son corps aurait participé de la nature mauvaise de la matière. Certains croyaient qu'elle avait été une femme ordinaire qui, par une mystérieuse opération, avait engendré un Christ fantastique, un personnage surnaturel. Mais tous s'accordaient à ne lui attribuer aucun pouvoir auprès de son flls et à ne pas lui rendre de culte (1).

Au sujet de saint Jean-Baptiste, les Cathares, comme les hérétiques anciens dont ils étaient les continuateurs, professaient deux opinions. Les partisans du dualisme absolu regardaient le Précurseur comme un des démons du Dieu mauvais, chargé d'entraver l'œuvre du Christ, en opposant à son baptême spirituel un baptême matériel ou kyiique, administré avec de l'eau, un des éléments de la matière (2). Les dualistes mitigés au contraire soutenaient que saint Jean a été un envoyé de Dieu et que cet apostolat lui a mérité de naître d'Elisabeth par la vertu de l'Esprit-Saint.

Dans la conception cathare de la Trinité le Saint- Esprit vient après le Père et le Fils, mais sans être Dien, pas plus que le Fils. Il est d'une substance différente de celle des deux autres personnes et leur inférieur. On lui

(1) Dixit quod audivit dici a dictis hsreticabus quod ips;p habebant majorem potestatem salvandi quam sancta Marid. — Confession de Guillemette, sœurdePons Ribeira. Lib, confess., fol. 103.

(2) Dixit quod audivit hoîreticosdicentes quod bcatus Johannes Baptista erat diabolus. — Confession de Na Gauzia, veuve dg Raymond Sans. Lib, confess, fol. 112*

Il2 L£S ALBIGEOIS DANS LE MlDl DE LA FRANCE

dotinait le nom d'Esprit principal, comme le chef de tous les esprits célestes. Sa beauté est ineffable et le bonheur des aîîges est d'être sans cesse en contemplation devant IuL Quoique placé à un rang subalterne par la théologie cathfire, il y remplit néanmoins un rôle considérable. Il est le souverain consolateur, le Paraclet par excellence, et c'est en son nom que dans le consolamentum, cérémonie dont il sera question tout à Theure, le néophyte recevait le sceau de l'initiation et devenait un parfait chrélien ou, comme on disait simplement, un/>flr/aiV.Une fok en possession de cette grâce, tous les efforts de sa vie devaient tendre à conserver en lui la plénitude de TEsprit-Saint. Le péché, l'infraction aux règles ascétiques de la secte, lui enlevaient le privil^e conféré par le sacrement qu'il avait reçu, et le faisaient retomber dans un état d'indignité et de réprobation.

Ed. DULAURIER.

(A 8uiV7*e)

PIERRE D'URFE

Page 1