PARTIE morale; cclte et cérémonies
Une des conséqueuces de la doctrine psychologique des cathares, était la négation de la valeur morale des actions humaines et du libre arbitre. Toutes les âmes ayant une origine céleste, doivent après des épreuves plus ou moins prolongées arriver toutes nécessairement au salut et rentrer dans le monde supérieur. Pour cette destinée finale de l'âme, le sacrifice du Christ sur la croix a été sans efficacité, puisqu'il n'a été qu'une vaine représentation, et seulement un artifice pour tromper le démon. De même le? actions bonnes et pieuses de l'homme n'ont aucun mérite satisfactoire ; elles ne sont que l'accomplissement d'un devoir imposé et ne servent point à l'expiation de ses fautes. La perfection de la vie consiste avant tout à s'afi'ranchir de l'empire de la matière par l'abstention de tout acte de nature à étendre cet empire et à le consolider. L'union de l'homme avec la femme, même en légitime mariage, est dans ce cas ; elle est interdite parce que la multiplication de la matière favorise le règne du Dieu mauvais. C'est la conti-
rAMNiT m«î. - 1880. doc — iO,
nuatîon du péché de nos premiers parents; ce péché ne fut pas leur désobéissance aux ordres de Dieu, mais l'œuvre de la chair qu'Adam consomma avec Eve.
Il nous est difficile aujourd'hui, en l'absence de renseignements précis, de nous former une idée exacte et complète de la morale cathare dans son ensemble et dans ses rapports avec le dogme. Quelle était au juste la nature du péché, suivant la définition des théologiens de la secte? sur quelles bases fondaient-ils la distinction entre les fautes graves et les infractions légères, en d'autres termes, entre les péchés mortels et les péchés véniels? C'est ce que nous ignorons. Mais si l'on se pénètre de l'esprit général des préceptes par lesquels elle prétendait diriger la vie des fidèles, et tel que cet esprit ressort des engagements qu'ils contractaient en recevant l'initiation par le consolamentum, on sera convaincu que le critérium de la perfection morale consistait dans une pureté toute rituelle, dans le détachement du monde de la matière et l'afi^ranchissement de la domination du Dieu mauvais. La continence et le sévère régime diététique prescrits aux parfaits semblent n'avoir pas eu d'autre but. Cependant quelques-uns de ces préceptes, tels que la défense de mentir et celle de serment condamné par l'Evangile (1), étaient des obligations d'un ordre essentiellement moral, relevant du domaine abstrait de la conscience.
Pour tout dire ici, ajoutons que ces préceptes n'étaient de rigueur que pour la classe des parfaits. Dans la pratique ordinaire de la vie une indulgence trèsrelâchée était accordée aux simples croyants. Le Liber confcsslonum^ qui nous présente le naïf tableau des mœurs de cette société dévoyée, abonde en révélations très-curieuses sur ce point» Nous y voyons des croyants
(i) S'Matthieu, V. 2li
vivre publiquement en élat de concubinage^ sans cesser d'être dans la familiarité des ministres de la secte, sans encourir leurs censures et même, à ce quil semble, avec leur tacite approbation (1).
Les parfaits à leur tour avaient bien aussi quelques imperfections à se reprocher personnellement. Ils passaient pour être très-accommodants sur le chapitre du prêt à usure et i^ paraît même qu'ils Tautorisaient formellement (2). Très-avides d'argent, ils obsédaient les moribonds auprès desquels ils étaient appelés, insistant pour se faire remettre des legs, de Targent ou des denrées en nature, à titre de rémunération, et, en cas de refus, les privant du secours du consolamentum (3).
L'Ëglise c*.atholique, au dire des sectaires, a perverti
(1) Almengarde, épouse de Pierre de Mazeroles, dépose dans son Interrogatoire : Lib, Confes. fol. 196, « Quod audivit hœreticos dicentes quod ita potest salvari homo cognoscendo unam mulierem sicut aliam. » On lit ailleurs (fol. 58) qu*un certain Arnaud Maestro, administré au moyen du consolamentum sur son lit de mort, avait à ses côtés, en présence de parfaits qui accomplissaient cette cérémonie : Vilhelma Companha amasia dicti hœreticati, et Raymundella, qum fuerat similiter amasia dicti hœreticati.
(2) CollecUon Doat, à la Bibl. Nat., t. XXV, fol. 220-225.
(3) Anno quo supra (1245), VI Kalendas Junii Bernardus Gasc, testis Juratus, dixit quod post dictam confessionem, a tribus annis citra, intravit domum Pétri Fornicret volebatincenderequamdam eandelam ; et vidit ibi Ramundum Rigaut et socium suum hœreticos, et vidit ibi cum eis Ipsum Petrum Fornior qui Jacebat inflrmus inflrmitate qua decessit, et Arnaldum Fornier et Stephanum Picquier et ftamundam, concubinam ipsius Pétri Fornier. Et tune dictus inflrmus rogavit dictes hsereticos quod haereticarent ipsum, et ipsi dicebant quod non facerent quousque redderet eis illud quod pater suus et mater sua dederant eis in mortem. Et dictus Petrus Fornier dixit dictis hœreticis quod ipso habebat XX et sex sextarios vini et daret eis de illo vino et de blado quousque tenerent se pro pagatis de pâtre suo et de matre sua et de se ipso et quod reciperent ipsum. Sed noluerunt facere, quia non crat eonsuetudo in secta hsereticorum. Et tune dictus inflrmus focit eos expolli de domo et dixit eis multa convicia.
le sens de la parole du Christ; elle est impuissante à procurer le salut. Pour y parvenir, il n'y a d'autre moyen que d'entrer dans l'Eglise cathare; elle seule, et nulle autre, peut ouvrir les portes du Ciel (1); elle seule a conservé' la véritable tradition apostolique, et il n'y a que ses ministres qui possèdent la plénitude du Saint- Esprit. Le clergé catholique a perdu ce don précieux, et les sacrements dont il se fait le dispensateur, n'ont aucune validité.
11 était de toute nécessité pour les croyants de recevoir au moins en mourant, le comolamenium] sans ce gage de réconciliation, l'âme était condamnée à continuer le cycle de ses pérégrinations à travers les corps.
11 fallait aussi croire sans réserve à la véracité des apôtres cathares, les regarder comme les bons hommes^ les vrais amis de Dieu (2).
Le reste du genre humair?, ceux qui sont étrangers à la secte et surtout ses persécuteurs, sont les fils du démon et démons eux-mêmes : la damnation éternelle les attend (3). Les enfants morts en bas âges n'échappent point, malgré leur innocence, à cet anathème.
(1) Quod poterat homo melius salvari in flde hœreticonim quam in flde ecclesiae christianœ.— Déposition de Pierre Fou rnier dans le Mémoire de M. Belliomme, Pièces justifie., p. 124.
(2) Item credidit hœreticos esse veraces et bonos homines et amicos Dei. — Cette déclaration est répétée dans le Liber confes* sionum et le Liber senlentiarum à chaque page et plusieurs fois.
(3) Anno et die praîdictis (1215, 13 décembre), Na Pagana. testls jurata, dixit quod vidit in quadam terra, qu<E dioitur Lo Bosc Donat, duos hœreticos quos non novit et petiit ab illis hominibus cujus modi homines erant, et ipsi rosponderunt quod ipsi erant amiciOei, et tune ipsatestis rogavit eos quod dicerent sibi quare ipsa testis perdiderat omnes fllios suos. Et tune illi homines dixerunt ipsi testi quod omnes fllii cjus erant dœmones, et post ipsa testis noluit eos audire.
Lib, confess., fol. 117 V». Déposition de la dame Payennedu lieu de Maurencs près Cambo.
La réception dans la secte se faisait par le consolamentum, acte solennel qui tenait lieu à la fois des sacrements de baptême et de confirmation de TÉglise catholique. Dans le langage des inquisiteurs cette cérémonie prenait le nom de hœretîcalio. Ce n'était point le baptême d*eau que les cathares admettaient, parce qull emploie un des éléments du Dieu mauvais, mais le baptême du Saint-Esprit, le baptême de feu, que TEcri* ture oppose à celui de saint Jean-Baptiste (Matth. III^h ; Actes des Apôtres 1,5;, et qui était conféré par la seule imposition des mains. Cette sorte de sacrement faisait descendre dans Tâme du néophyte TEsprit vivifiant et consolateur, et l'unissait de nouveau à TEsprit céleste dont elle s'était séparée, lors de sa chute ; il lui assurait la force qui devait la soutenir, la lumière qui devait la guider dans son exil sur cette terre; le pardon des péchés et la rémission de la peine encourue; sa délivrance de la tyrannie du Dieu mauvais, et son retour dans la céleste patrie.
Comme condition indispensable de la validité de cet acte, il fallait que le ministre qui l'accomplissait ne fût point lui-même en état de péché mortel. S'il avait perdu le Saint-Esprit par une faute non expiée, son invocation en faveur de l'initié devenait nulle. Etrange déviation de la doctrine catholique, qui par une sagesse que l'on ne saurait trop admirer, rend indépendante du mérite ou de l'indignité de ses ministres, refficacité pour le fidèle des
Voici une autre déposition analogue (ibid. fol. 240 v*) : Anno quo supra (12^16)» XI Kal. januarii (22 décembre), Aimerssens, uxor Wilhelmi Vlcarii, testis jurata, dixit.... quodWilhelmus Vicarii, vir suus monuit ipsam testem multociens quod diligeret haereticos sicut ipse faciebat et alii de villa. Sed noluit diligere, postquam dixorunt sibi haeretici quod praegnans erat do dsmonio. Et idcirco vir suus supra dictus verberavit multociens ipsam testem et dixit multa convicia, quia non diligebat haereticos.
sacrements qu'ils lui confèrent. Cette erreur était une de celles que les théologiens orthodoxes leur reprochaient avec le plus de vérité el de raison.
Un autre point sur lequel ils s écartaient des pratiques de TEglise romaine dans l'administration du baptême, était de ne le donner qu'à des adultes, âgés au moins de ûlx h douze ans. Suivant eux le baptême ne produit aucun effet sur des enfants à leurs débuts dans la vie, encore incapables de discerner le bien du mal, et par conséquent d'avoir la foi, sans laquelle ce sacrement n*est qu'une vaine formalité.
Pour être admis au consolamentum, on devait posséder une instruction préparatoire sufQsante, et s'être disposé h cette cérémonie par des prières et des abstinences, et au moins par un jeûne rigoureux pendant les trois jours qui la précédaient. Il est à présumer que dans la pratique ordinaire, ces conditions étaient tempérées pour les plus jeunes adultes, les vieillards et les infirmes.
Quant à l'instruction, nous savons que les exigences n'étaient pas excessives. Le nommé Guillaume Carrière, attaché en qualité de bouvier au domaine rural de Bernard Maurin, ayant été embauché dans la secte par son maître, se rendit au château de Montségur, où il fut logé dans la maison de l'évêque hérétique Bertrand Martin. Gratifié par celui-ci du consolamentum et du grade de parfait, nous le voyons aussitôt se poser en docteur, catéchiser, prêcher et remplir toutes les fonctions du sacerdoce cathare (1). De nombreux témoignages nous prouvent combien cette instruction des adeptes était souvent incomplète et confuse. Il y en a qui connaissaient plus ou moins bien quelques-uns des dogmes, et qui n'avaient pas la moindre notion des autres (2).
(JJ Belhomme, Mémoire précité. Pièces justificatives, p. 136. C/i Dans la déposition d'Arnaud Garnier de Alas-Saintes-Puelles (AU(Ja)t on lit: Item dixit quod credidit hs^reticos essebonosho-
Outre les conditions d'admission énoncées ci-dessus, on exigeait que le néophyte, au moment de sa réception, eût le plein exercice de ses facultés mentales, et Tusage de la parole, pour répondre aux questions prescrites par le rituel et afQrmer à haute voix les engagements auxquels il se soumettait. Cette dernière condition était de rigueur, sauf dans les cas d'un danger de mort imminente, par exemple pour un jeune enfant ou pour un guerrier blessé en combattant les ennemis de la secte. A part ces exceptions, le consolamentum ne pouvait pas être accordé, même à un malade à l'extrémité, s'il était dans l'impossibilité de parler. Le Libei' confessionum rapporte des exemples de ces refus qui donnaient lieu quelquefois à des scènes de violence ou d'injures contre les ministres cathares de la part des parents ou des amis du malade.
Voici comment se pratiquait la cérémonie du consolamentum, la plus importante de toutes dans la religion cathare. J'en emprunte les détails à trois relations qui émanent de témoins oculaires ou des initiés euxmêmes. (1)
mines et habere booam fldem, et esse veraces et amicos Dei, et audivit haBreticos dicentes quod Deus non fecerat visibilia ; sed ipse non credidit praedicto errori. De baptismo, de hostia sacrata, de matrimonio, de resurrectione carnis, non audivit hsreticos loquentes. Lib, confess. fol., 1 v\
GulHaume de Rozengues, du môme lieu, s'exprime ainsi: Item dixit quod audivit haBreticos dicentes quod Deus non fecerat visibilia et quod in matrimonio non est salus ; et ipse testis credidit sicut dicebant. De hostia sacrata, de baptismo, de resurrectione carnis, non audivit hœreticos loquentes. Ibid. ib.
(1) La première de ces relations est du parfait Guillaume Carrière, dont voici les paroles : Primo quaesiverunt praedicti hœretici ab Ipso teste sivelletfacerepactum quod staretin obedientia ecclesiœ hœretlcorum in corpore et in rébus ; et ipse testis respondlt quod sic. Postmodum ipse testis promisit ad interrogationem dictorum b«reticorum quod ulterias non comederet carnes, nec ova, nec
Sur un banc ou une table dressée en guise d^autel, on étendait un linge blanc et sur le linge était placé tout ouvert le livre des Evangiles, le texte, comme s'exprimaient les Cathares. Le récipiendaire se tenait debout en face, à une petite distance. Le ministre officiant commençait par lui demander s'il promettait de demeurer ferme dans Tobéissance à Dieu, à son Evangile et à TEglise cathare, personnellement et réellement, in corpore et in rebu$\ il avait à répondre : Oui. Alors le ministre lui exposait le^ obligations et les devoirs qu'il aurait à remplir.
P Ne jamais quitter l'associé ou compagnon qui lui serait donné, ne faire ni prières ni repas sans lui; et s'il était fait prisonnier séparément, de passer trois jours dans le jeûne;
2*» Renoncer pour le reste de sa vie à Tusage de la viande, des œufs et du fromage et de tout aliment autre que le poisson et qui ne serait pas préparé avec de l'huile, de prendre ses repas en témoignage de ses frères et sœurs dans la foi;
a* Observer une chasteté perpétuelle; ne point prêter de serment et abhorrer le mensonge.
caseum, nec aliam uncturam, nisi de oleo et piscibus, et quod îiiin juraret ulterius nec mentiretur, nec aliquam libidinem exerccret, toto tempore vits suae; nec de cetero comederet nisi in tQâtimonium haereticorum vel haercticarum. Postmodum fecerunt dicere eidem testi orationem Pa/^rno5/^rsecundum modumhsrctlcorum, deindoposueruntmanus et librum super caput ipsius tcfitis, et legerunt evangelium Sancti Johannis m ^rimr/pio ; postmodum fecerunt venias et genuflexiones multas coram ipso teste, post dederunt ipsi pacem. — Belhomme, Mém. précité, Pièces jusl'ficalives, p. 136.
Les deux autres relations, à peu près conçues dans les mômes termes, se trouvent dans VHist. génér. dt Languedoc, T. III de IMit. originale. Preuves, numéros CCXXIV, col. 28G, et CCLXIII, col. i:n-8.
DANS LE MfDI DE LA FRANGE 153
Ces engagements une fois pris, le ministre lui faisait réciter Toraison dominicale à la manière cathare, et lui imposait sur la tète les mains et le livre des Evangiles, en lisant le premier chapitre de saint Jean : « au commencement était le Verbe », etc., jusqu'à ces mots rtu verset 14: « et nous avons vu sa gloire, comme celle du fils unique du Père, plein de grâce et de vérité. »
Alors tous se prosternaient pour implorer la miséricorde de Dieu. La cérémonie se terminait par le baiser de paix donné à Tinitié et transmis par les assistants de l'un à Tautre. Pour les hommes, ce baiser se donnait obliquement, ex transverso, sur la bouche; pour les femmes, par le contact du coude, de Tépaule ou avec le livre sacré (1),
Un détail, omis dans les trois relations précitées, peutêtre parce qull n'avait pas toujours lieu en même temps que le consolamentum et pouvait être différé, mérite d'être connu. C'est la remise faite à l'initié, comme gage de son affiliation, d'un fil de lin ou de laine que l'on appelait symboliquement son vêtement, et qu'il devait ceindre autour du corps, sans jamais le quitter. Les hommes le portaient supra camiciam, et les femmes ad carnem nudam subter mammillas. De là l'expression hœretieus tndulus ou manifestas et hœre.tica induta ou manifesta ^ par laquelle î?ont désignés habituellement les parfaits et les parfaites.
Je reprends maintenant ceux des traits de la description précédente du consolamentum qui ont besoin d'une explication.
Le vœu de chasteté perpétuelle que faisait le récipiendaire, impliquait non seulement la renonciation pour l'avenir au mariage, s'il était célibataire, mais aussi la
(1) Dans le Liber confessionum 11 est dit (fol. 187) que les femmes baisaient les parfaits sur Tépaule.
dissolution du lien conjugal, s'il était déjà marié. L*époax s'obligeait à quitter sa femme et la femme son mari. Monstrueux engagement, contraire à toutes les lois divines et humaines, outrage à la nature, que nous avons déjà flétri et adquel on aurait de la peine à croire, s'il n'était inscrit dans toutes les professions de foi ou aveux des hérétiques !
Le Pater noster à la manière cathare était l'oraison dominicale d'après la rédaction qui est encore en usage dans l'Eglise orientale, c'est-à-dire avec la leçon panem nostrum supevsubstantialem (1) au lieu de panem nostrum quoiidianum de la liturgie latine, pour rendre le grec TÔv dfprov em<Ju<yiov et avec la doxologie finale: « Car à toi appartiennent l'empire, la force et la gloire ; amen (2).
Les demandes de pardon et les génuflexions réitérées, veniœ et genuflexiones multœ rappellent un des actes les plus fréquents de la vie religieuse des cathares; il consistait à se prosterner à genoux les mains jointes et appuyées contre terre ou sur un banc, devant les parfaits ou les parfaites en les implorant en ces termes : Benedicite, boni homines ou bonx feminas^ orate Deum pro isto peccatore ou pro nobis; prière à laquelle était faite la réponsesmyanie: Deussitrogatus quodvos faciat bonoschristianos et perducat vos in manus fidelium christianorum, ou bien adbonam finem (3).
Cette formule de prière, accompagnée de génuflexions, servait usuellement aux croyants de salutation, lorsqu'ils rencontraient un parfait. On la prononçait aussi comme prélude et comme conclusion de toutes les cérémonies. C'est ce que les inquisiteurs appelaient l'arfo-
(i) C'est ainsi que traduit la Vulgate dans saint Matthieu, VI, Il ; l'autre est dans saint Luc XI, 3.
(2) Cette doxologie est en usage dans l'Eglise orientale, ainsi que dans toutes les communions protestantes.
(3) Lib. confess. et Lib, sentent. Inquis. Tolosanw; passim.
DANS LE MFDl DE LA FRANCE 155 fj
ration des hérétiques, quoiqu'en réalité ce ne fût qu'une ^ *^
simple prière adressée aux parfaits pour obtenir leur ^^îï;
bénédiction et leur intercession auprès de Dieu.
Lorsque le consolamentum était donné à un mourant, les ministres, au nombre de deux, conformément à la règle, mandés alors par un message ou bien accourusspontanément, les ministres s'assuraient d'abord si le malade était encore maître de ses sens, s'il avait la conscience de ses actions et de ses pensées, et surtout s'il avait conservé la faculté de la parole, pour répondre à leurs questions. La cérémonie s'ouvrait par la bénédiction donnée aux assistants ; puis venaient les questions et l'engagement d'usage. On étendait sur la poitrine du moribond un linge blanc, et les officiants se plaçaient l'un à son chevet, l'autre à ses pieds; le premier en élevant la main droite sur la tête du malade, tout en ayant bien soin, si c'était une femme, de ne pas la toucher'; dans la gauche, il tenait le Nouveau^Testament. Il lisait à haute voix l'évangile selon saint Jean, in principio, et invoquait le Saint-Esprit sur l'âme prête à s'envoler de ee corps souffrant. Après quoi, le malade récitait le Pater nosler et cette oraison : « Adorons le Père, le Fils et le Saint-Esprit, » et recevait le baiser de paix et la ceinture ou vêtement symbolique.
Quelquefois, après le consolamentum, les malades se laissaient mourir de faim, soit de leur propre mouvement, soit par le conseil et l'ordre des Parfaits, afin de ne pas perdre le bénéfice de ce sacrement, et de mourir en état de grâce. C'est ce que dans leur illusion fanatique ils appelaient hâter la délivrance des liens de ce monde matériel et du mal, et le retour de l'âme dans le monde supérieur. Le suicide, dans ce cas, loin d'être à leurs yeux un crime, était considéré comme une preuve de foi, et une œuvre pie. Il était permis dans des conjonctures extrêmes, comme une maladie douloureuse, jugée
incurable, ou lorsqu'il s'agissait d'échapper aux poursuites des inquisiteurs, de préveuirune condamnation à la prison perpétuelle ou aux flammes du bûcher. Celui qui se ré&ignait à une fin volontaire s'abstenait de toute Dourriturc et se mettait, suivant l'expression consacrée, in endura : d'autres recouraient à des moyens plus expéditifs pijtir se donner la mort. Dans le Liber sentenliarum, il est parl(5 d'une femme, nommée Baranhona, destinée par le ministre qui venait de lui conférer le consolamentum, Pierre Autier (l), à expirer dans les tortures de la (aim. La fille de cette femme, la nommée Stephana, épouse d'un certain Adzémar de Caussencs, originaire de St-Sîilpice (Tarn), se chargea d'exécuter cet ordre barbare, et refusa pendant deux jours à sa mère les aliments qu'elle réclamait. Heureusement pour Baranhona, elle mi la fermeté de braver la consigne, et ayant pris de U Tiourrilure elle revint à la santé le troisième jour (2). Cl^ faiU quelque horrible qu'il soit, ne saurait être révoqué en doute, puisqu'il est confirmé juridiquement pîir lavcu de la coupable,
(I) i:e l'ierre Autier était un ancien notaire d'Ax, dans le pays lio Sav^plès, diocèse de Pamiers. Son frère Guillaume, son flls incquos. sa flUe Matheudis, son neveu Guillaume Hugues apparten allant aussi à Thérésio. Pierre AuUer était un des chefs les plus liiâlrults de la secte, d'une ardeur de prosélytisme et d*une activité telles, que sa présence est signalée par le Liber sententiarmn partout où il y avait à faire quelque acte du ministère cathare ; il pÈrit 5ur le bûcher, à Toulouse, en 1310. Son frère Guillaume fut cûndamnô l'année suivante àôtre enmurë, c'est-à-dire emprisonné à perpétuité.
(2} Item, in quadam inflrmitate BaranhonaB matris sus prsfUetae iHHms Autorii, hœreticus praedictus, recepit prœdictam inrifmam in sectam suam et hœreticavit eam présente et vidente dicta Sti'phana, et inhibuit dictus lisreticus ne amodo aliquis cibiia minntparetur dictœ inflrm», secundum modum ipsorum h^erettcorum. Et dicta Stephana cum quadam alla persona, quam nûînlnai, quae serviebant dictae inflrms observa verunt de tota
BANS LE MIDI DE tA FRANCE 157
Le même recueil (1) nous fait connaître une autre femme, Guillemette, mettant fin à son existence d'une main lente mais résolue, dans des circonstances où se trahit l'exaltation passionnée et aveugle de la malheureuse ' sectaire. Mariée à un habitant de Toulouse, du nom de Martin de Proaudo de Possaville, elle avait été affiliée à la secte par le même Pierre Autîer en qualité 6i' hérétique revêtue. Redoutant d'être prise par les inquisiteurs, elle se mit à la diète (endura) par le conseil du ministre cathare, qui commanda en même temps à Esclarmonde, servante de Guillemelte, et^engagée aussi dans l'hérésie, de veiller à l'exécution de ce supplice volontaire. La patiente, plongée dans un bain chaud, se fit saigner par un barbier, et se lia le bras au-dessus de l'incision, pour faciliter Técoulement du sang. A la sortie du bain, elle se couchait sur la terre froide.
Mais ces moyens de destruction trompant encore son impatience, ellefit acheter une alènedecordonnierpour se percer le cœur. Alors un colloque s'établit entre Guillemette et sa camériste pour savoir où est exactement la place du cœur et se frapper d'un coup assuré. En attendant Esclarmonde tendait à sa maîtresse une coupe contenant un liquide de couleur noire, mêlé de verre pilé. Le breuvage produisit son effet meurtrier; le lendemain Guillemette succombait. Avant de rendre le dernier soupir elle recommanda à son amie Alasaytz de la remplacer comme épouse près de son mari. Ce vœu suprême reçut son accomplissement, et ce lut Alasaytz qui révéla
nocte ac de die sequenti quod nultus cibus vel potus fuerit ei mi^ Distratus, ne dicta infirma perderet bonumquod receporat et nefaceret contra ordinationein dicti hserotici, quamvis dicta infirma requireret quod darentsibicibum, et tandem tertia die comedit et eonvaluit. Lib, sentent,, p. 143.
aux inquisiteurs la triste flu de celle à qui elle avait succédé.
Ces pratiques révoltantes, dont il serait facile de multiplier les exemples, ne justifient-elles pas la rigueur que TEglise et le pouvoir séculier déployèrent contre Thérésie? A une époque et dans une société où dominaient les passions brutales et sans frein, où le respect de la vie humaine n'était qu'un vain mot, si la répression fut quelquefois atroce et nous épouvante aujourd'hui, il faut reconnaître qu'elle ne fut qu'une application stricte de l'ancienne législation romaine, alors en vigueur dans toute l'Europe, et que cette législation fut plutôt tempérée qu'aggravée par l'Inquisition, qui laissait toujours une voie ouverte ila rétractation et au repentir, à la différence de la justice humaine, qui n'a jamais de pardon. Les témoignages historiques sont formels à cet égard. Il suffit de lire le livre qui en contient l'affirmation irrécusable, le Liber senlenliarunij pour y voir qu'à chaque acte de foi bolennel dont cet ouvrage reproduit les procès-verbaux, on accordait aux condamnés qui avaient donné des gages d'un sincère retour, une modération ou la remise entière de leurs peines. Plus d'une fois il est arrivé qu'un sectaire, livré au bras séculier et reculant avec terreur devant le bûcher, obtint grâce de la vie.
L'hérésie était considérée comme un crinâe social, comme un attentat contre les principes sur lesquels étaient assis alors tous les gouvernements, et la répression avait un caractère de légalité et d'opportunité qu'il serait difficile de contester. Le catharisme, au moyen Age, fut une doctrine aussi radicale, aussi dangereuse que celle qui de nos jours proclame l'égalité absolue des conditions, l'abolition de la famille et la communauté des biens. La société d'alors avait le droit de se défendre comme elle l'a aujourd'hui contre des théories
subversives, parce que ce droit est inhérent à sa constitution et la condition même de son existence.
En possession du consolamentum et libre ainsi du Joug du Dieu mauvais, Tinitié, entrait dans la classe des parfaits. C'étaient les Cathares ou les purs par excellence, les bons hommes, les vrais chrétiens, les amis de Dieu, comme eux-mêmes s'intitulaient. Parmi ceux qui se vouaient au ministère, les uns résidaient en permanence dans une localité déterminée, avec le titre de diacres, chargés du soin spirituel de leur troupeau ; les autres, apôtres nomades, allaient de place en place, faire de la propagande, et prêcher. D'après la règle, ils étaient astreints à jeûner au pain et àTeau trois fois la semaine, à ne faire ni repas, ni prière, ni voyage, sans être assistés de leur compagnon.
Ordinairement vêtus de noir, les parfaits portaient sous leur manteau une bourse de cuir renfermant le Nouveau Testament, leur vade-mecum de chaque instant. Il est à croire que ce costume compromettant n'était de mise que dans les lieux, devenus de plus en plus rares après la croisade et l'établissement de l'Inquisition, où ils jouissaient de quelque sécurité.
En raison de la vie difficile que menaient les parfaits, dans le célibat et l'abstinence, sans cesse au milieu des dangers et sans demeures fixes, leur nombre ne dut jamais être considérable. Au rapport de Rainerius Sacchoni, cité par M. Schmidt, et qui, après avoir fait partie de la secte, en sortit pour embrasser la règle de Saint- Dominique, il n'y avait de son temps, vers le milieu du XIII** siècle, à peine que mille parfaits dans toute l'Europe. Il est vrai que le nombre en avait été bien réduit par les rigueurs dont ils étaient l'objet. En revanche, les croyants ou simples disciples furent très-mullipliés. Pour ceux-ci, les prescriptions étaient bien moins se* vères; ils avaient la faculté de rester dans le monde,
mariés, exerçant leurs professions, possédant des richesses et usant de tous les aliments indistinctement. Le Libei* confessionum nous a déjà appris qu'ils profitaient largement de cette liberté, et que leurs mœurs n'étaient rien moins qu'irréprochables ; il leur suffisait de promettre avec serment, en entrant dans la secte, de recevoir plus tard le consolamentum. Cet acte pouvait être différé même jusqu'au dernier moment de la vie; mais il était indispensable pour le salut final; Tânie iViconsofee passait dans un autre corps, pour recommencer le cours de ses expiations. Suivant les dualistes mitigés, elle restait au pouvoir du Dieu mauvais, sans espoir de délivrance. L'engagement de recevoir Je consolamentum se nommait pactum, en langage vulgaire convi'nenza.
Un autre rite cathare, dont il est aussi très-souvent fait mention, est l'appât elhamentum ou servit'mm. M. Schmidt pense que l'on entendait par l'un ou l'autre de ces deux termes une sorte de confession que les parfaits prsftiquaient entre eux (l). Ils se confessaient, nous dit-il, en s'appareillant ensemble, c'est-à-dire ils se disposaient à une observance plus stricte de la vie parfaite. Mais les textes où se rencontrent les deux mots précités ne les accompagnent d'aucune explication, et celle de l'auteur de l'Histoire des Cathares n'est guère intelligible. En s'en tenant au sens étymologique du mot apparelhamentum^ dérivé du verbe roman-provençal apparelhar « préparer, disposer et aussi apparier, associer » on pourrait croire qu'il symbolise;rassociation spirituelle de deux parfaits pour l'accomplissement des fonctions du ministère cathare. La règle voulait en effet, comme nous l'avons dit déjà, qu'ils fussent deux, marchant, agissant toujours ensemble, inséparables dans leur vie de souffrances et
(1) Histoire des Cathares, t. Il, pages 135-137*
de travail. Vapparelhamentum était peut-être encore l'office religieux qui consacrait cette union. Cette cérémonie était renouvelée chaque mois, de même in mensem; elle commençait par la bénédiction et finissait par le baiser de paix ou d'adieu ; parfois elle avait lieu à la suite d'un consolamentum.
Mais, quels qu'aient été le caractère et l'objet de Vapparelhamenium^ il n'en est pas moins certain que les Cathares avaient l'usage de la confession privée, et ils l'appelaient melioramentam (1). Elle se faisait en se prosternant devant un ministre à qui l'on avouait les fautes dont on se sentait coupable et dont on recevait avec une pénitence, Tabsolutlon. La confession se renouvelait, mais sous une forme sommaire et générale, chaque fois qu'un croyant, saluant un parfait et se mettant à genoux devant lui, l'interpellait par cette formule déprécatoire : « Benedicite^ boni homines, orate Deum pro isto peccatore. »
(1) M. Schmidt ne dit rien du melioramentum, qu'il parait n'a- Toir pas connu» quoiqu'il eût entre les mains des textes où le mot se rencontre. J'en cite un exemple entre autres, tiré du Ltber sententiarum (p. 192-193) : « Bernarda, uxor Pétri Raymundi de Hugonibus, habitatrit Toloss, vidit quamdam personam, quam nominat, genuflectentem coram Petro Auterii in domo sua prœdicta ; et tune ipsa fuit requisita quod facerot melioramentum suum coram dicto hœretico, et nescivit facere melioramentum prœdictum; et tune illi, qui erant prœsentes» inceperunt ridere, et ipsa fuit verecunda et recessit inde. »
Le môme livre définit ce mot d'une manière encore plus explicite dans le passage suivant, extrait de la sentence prononcée contre Jean Chauvat, originaire du diocèse de Limoges, lequel appartenait à la secte des Vaudois. On y lit: « Necnon pec* cata tua eis aliquociens confltendo, et absolutionem ac pœniteu'» tiam, quam melioramentum vocant, recipiendo suppliciter ab eisdem(p.263).
Ce mot se trouve dans le Glossar. med. et inflm» latin, de Ducange avec le sens de : Profectus in melius^ sanatio. L'acception particulière qu'il a ici,manque.
C*ii7i. HisT. — 1880 Doo. — M
Les Cathares, tout en niant le mérite des œuvres satisfactoires infligeaient néanmoins aux pécheurs des pénitences qui consistaient en prières, jeûnes, génuflexions et autres œuvres de piété. 11 y a là une apparente contradiction; mais elle s*explique en supposant que ces pénitences étaient dans leur idée une excitation à une plus grande vigilance sur soi-même dans l'avenir, ou un témoignage extérieur rendu à la sainteté de TEglise cathare, plutôt qu'une expiation morale utile au saluL
LETTRES INEDITES
Il exista k la Bibliothèque nationale une volumineuse correspondance de Monseigneur Gaston de Noailles, évèque de Châlons-sur-Marne après son frère, promu à rarchevfiché de Paris en 1695. Elle comprend une vinglaiïie de volumes dans lesquels sont classées dlntéressantes collections de lettres échangées par le prélat avec des prôlres de son diocèse, avec la plupart des évéques de France et un grand nombre de membres de répiscopat italien, avec divers personnages laïcs, avec les secrétaires d'Etat, elc. Un volume renferme 250 lettres du cardinal de Noailles à son frère, une partie écrites pendant qu'il était encore à Gh&lons et prouvant avec quel zèle Tillustre prélat visitait les paroisses rurales de son diocèse.
Dans le volume coté 23214 du fonds français nous avons découvert six lettres inédites de la princesse des Ursins au cardinal de Noailles. Nous avons pensé curieux de les faire connaître aux lecteurs du Cabinet histo-rique. Elles datent des années 1709-1714. On sait que Anne -Marie de la Trémollle, princesse des Ursins, partit en 1701 pour remplir la charge de camarerti-major de la Jeune reine Marie-Louise-Gabrielle de Savoie, première femme de Philippe V, sur laquelle elle prit un grand
ascendant; elle soutint à peu près constamment la politique française et entretint toujours les plus intimes relaiiofâS avec la famille de Noailles à cause de Madame de Maintenon sur laquelle elle s'appuyait complètement.
Ë. de B.
A Madrid, le 10« juin 1709.
Qu'aurez-vous pensé de moy, Monsieur, de n'avoir point encore reçu de réponse à une lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'escrire il y a longtemps en faveur du P. Joseph Ruiz de Mendoza, pour lequel vous souhaitiez l'évêché de Cousco dans le Pérou. Votre recommandation m'arriva un peu avant la cérémonie que Ton fit pour prêter serment à Monseigneur le Prince des Asturies, dont les apprêts m'occupèrent entièrement. Leurs Majestés revinrent ensuite en cérémonie dans leur palais de Madrid où Elles ont reçu tous les députés que les royaumes avoient envoyés pour cette reconnaissance : il est survenu plusieurs autres affaires et enfin, Monsieur, malgré tout cela, je vous avoue de bonne foy que ma teste en a esté plus remplie que de celle du R. P. Je vous en demande mille très humbles pardons ; vous estes accoustumé à absoudre les fautes de ceux qui se repentent, et ainsi j'espère cette grâce de vous, puisque je suis très fiichée do celle que j'ai faite. Je ne la suis pas moins d'avoir su tout ce qui s'oppose à faire réussir ce que vous désiriez.
Vous verrez par le mémoire que j'ay l'honneur de vous envoyer que S. M. C. ne juge pas à propos de gratifier un tel sujet. C'est le R. P. Robinet, confesseur du roy, qui me l'a donné après s'être informé particulièrement de ce qui concernoit ce religieux. Si les terribles bruits que l'on fait courir des conditions de la paix sont véritables (1), les bénéfices des Indes et de toute cette monarchie ne seront plus à la disposition du Prince à qui ils appartiennent légitimement. Mais il est bien éloigné d'y consentir, puisque S. M. G. a déclaré hautement qu'Elle vouloit défendre sa couronne jusqu'à la dernière extrémité, et que les Espagnols montrent estre ravis de cette généreuse disposition. Ils y sont encore affermis par l'espérance d'un nouveau prince ou princesse qui va naistro, qui assure la succession, de sorte, Monsieur, que nous voilà à la veille de voir bien des nouveaux embarras; je vous laisse à considérer les miens dans une pareille occasion. J'ai supplié Madame de Maintenon do me faire savoir les volontés du Roy, sur lesquelles je dois et veux me régler, mais quelque chose qui arrive, je prévois que ma situation sera pénible. Je me prépare cependant à tout. Je vous supplie très humblement de croire, Monsieur, qu'il n'y a
(1) Après la défaite d'Oudenarde, le gouvernement de Loul3 XIV entama des négociations officielles ; la Hollande répondit que le préliminaire de toute négociation serait Tabandon absolu et la dépossession de Philippe V. Louis XIV se décida alors à continuer à tout prix la lutte.
rien qui puisse m'empêcher d'estre Tamie que vous puissiez avoir la plus sincère et la plus respectueuse.
La Princesse des Ursins.
Je n*ose pas me donner rhonneur d'escrire à Madame la Maréchale de Noailles (1) parce qu'elle m'a ordonné d'obtenir une grâce du roy d'Espagne pour un de Messieurs ses parents que je n'ai pu jusqu'à cette heure avoir de Sa Majesté, et comme vous savez qu'elle croit avoir un pouvoir despotîgue sur moy et que je le crois aussi, elle trouveroitfort mauvais que j'osasse prendre la liberté de lui escrire si ce n'est pour lui mander qu'elle a estéobéie.
Madrid, 9 Janvier 1711.
Puisque vous m'avez accoutumée, Monsieur, il y n longtemps, à recevoir des marques de vos bontés, je ne suis pas moins sensible aux nouvelles preuves que vous me faites l'honneur de m'en donner en me désirant toutes sortes de bonheurs dans le commencement de cette année et dans les suites. Je vous supplie très humblement de croire que si mes souhaits étoient accomplis, vous jouiriez, Monsieur, d'une tranquillité aussi parfaite
i\) Marie Françoise de Bournonville, fille unique du duc de Bournonville, femme da premmr maréchal
W de àVoaiiles. I
DE LA PRINCESSE DES tJRSINS 167
qoe vous le méritez, car mon estime pour vous est égale au sincère respect avec lequel etc. La Princesse des Ursins.
Je me suis acquittée, Monsieur, de votre commission en faisant vos respectuex compliments au Roy et à la Reine. Leurs Majestés les ont très bien reçus et m'ont commandé de vous en marquer leur reconnaissance.
Alagon, 6 février 1711.
Une incommodité que les médecins ont trouvée assez considérstble, Monsieur, pour m'engager à laisser partir leurs Majestés et Mgr le Prince des Asturies de Calahorra, et dont je ne suis pas encore guérie, quoiqu'un peu soulagée, ne me rend pas moins sensible à la nouvelle que je viens d'apprendre par courrier que Leurs Majestés m'ont fait l'honneur de me dépêcher, d'avoir pris Gironne, dont j'ai celui de vous faire mes très humbles compliments (1). Tout ce que fait notre jeune général par sa valeur, son habileté et sa prudence, est audessus de ce qu'on aurait espéré d'un grand capitaine, consommé dans la guerre ; aussi le regar-
(1) Adrien-Maurice de Noailles, fils du premier maréchal et de l|ii« de BouraoQYille, commandait l'armée de Catalogue. Il assiégea Gironne et s'en empara après trente Jours de tranchée. Il avait alors trente-huit ans.
dons-nous ici comme un homme extraordinaire et qui mérite toute sorte d'estime. Trouvez bon, je vous prie, que je prenne part à votre satisfaction comme la personne du monde qui vous est attachée avec le plus de sincérité et à toute votre maison, et qui vous respecte davantage.
La princesse des Ursins.
Saragora,
Je ne pense pas, Monsieur,que j'aie grande peine à vous persuader dû plaisir que j'ai ressenti quand le Roy m'a fait l'honneur de me dire ce matin qu'il faisoit le duc de Noailles grand d'Espagne, et qu'il suppliait le roi son grand'père d'ordonner à M' votre nepveu de recevoir cette nouvelle dignité. Je prends toute la part que je dois au plaisir que vous aurez de voir cette marque d'estime et de reconnaissance que S. M. C. lui donne.
Au Buen Retiro, 18 avril 1712.
J'ay reçu. Monsieur en toute rencontre tant de marques d'honneur de votre amitié que je n'ay pas de peine à croire que vous avez eu la bonté de prendre part à mti satisfaction sur le mariage de ma nièce; si Ton peut juger des suites par le commencement on peut espérer que le duc et la du-
chesse d'Hauré (1) feront le bonheur l'un de Tautre, puisqu'ils me paraissent tous deux très contents. Je la serais infiniment, Monsieur, si j'osais me flatter que vous me regardassiez comme une des personnes du monde qui vous est attachée le plus respectueusement, etc.
La Princesse des Ursins.
Madrid, 14 Janvier 1713.
Vous ne vous contentez pas, Monsieur, de me faire l'honneur de me donner une marque de votre souvenir dans le commencement de cette année, vous y joignez encore des souhaits pour la conservation de ma santé, accompagnés de toutes sortes d'autres bonheurs, qui me touchent sensiblement, puisque je conserve pour vous, Monsieur^ les mesmes sentimens d'estime et de reconnaissance que je vous dois. Madame de Maintenon m'honore toujours de tant de bontés que je ne suis pas surprise que dans les entretiens que vous avez souvent ensemble, elle veuille bien quelquefois vous nommer mon nom, n'ignorant pas combien je m'intéresse à tout ce qui vous regarde. Je m'en suis bien apperçue depuis certain temps où j'ai su
(l) Jean-Baptiste de Croy, duc d'Havre, maréchal de l'EmpIrei épousa au mois de Juin 1712 Césarine de la Bouere, fille d'Autolae de la Rouere, duc de Bonmars, prince de Belmars et de Luulse- Angélique de la Trémoille, sœur de M«^« des Ursins.
toutes les affaires desagréables qui vous occupent et que je voudrois fort savoir finies, persuadée que vous en seriez plus tranquille et que le Roy en seroitplus en repos, qui est ce que nous autres bons sujets devons désirer ardemment pour sa précieuse conservation. Je ne laisse pas ignorer au Roy et à la Reine, Monsieur, les vœux que vous faites pour celles de LL MM, dont Elles m'ordonnent de vous faire bien des remerciemens. C'est un devoir dont je m'acquitte fort volontiers ; j'aurois un véritable plaisir à m'acquitter d'autres commissions plus difficiles qui puissent dépendre de moi, s'il s'agissoit. Monsieur, de vous faire connoître la sincère amitié, etc.
Le Roy apprit hier par un officier que lui dépêcha le M*' Grimaldi qu'il avoit obligé les ennemis à abandonner leurs postes qu'ils occupoient au-delà de Segre (1) et que M. le M"^ de Rerwik avoit secouru Gironne. Quoique cette nouvelle paroisse sûre, nous ne laissons pas d'en attendre avec impatience la confirmation par l'importance dont elle est.
Dans cet instant Monsieur, Tiberdio Caraffa arrive et nous apprend le secours certain de Gironne sans qu'il en ait cousté un soldat. Le Roy l'a fait lieutenant général*
(1) Rivière de Catalogne qui arrose Puycerda, Urçel, etc.
Madrid, 6 avril 1714. if^
Il est certain, Monsîear, que rien ne pouvoit ■%
m'arriver de plus affreux ni de plus sensible que la ;
perte de la Reine (1), de quelque côté que je puisse la regarder : aussi en suis-je pénétrée de douleur. Je ne saurois trop vous exprimer, Monsieur, avec quel respect et reconnaissance je reçois le compliment sincère dont vous m'avez honorée en ce triste événement : la part véritable que je prends à tout ce qui vous touche doit m'attirer vos bontés et votre amitié. Je vous supplie de croire que je mériterai toujours Tune et l'autre par mes ^
sentimens et que jamais personne n'aura plus de vénération pour votre mérite que, etc.
La Princesse des Ursins.
(1) Après la mort de la Jeune Reioe, la Princesse des Ursins, suivant imprudemment les conseils f ntéressés du cardinal Albéroni , décida le mariage du Roi avec Elisabeth Farnèse que Tastucieux prélat avait su représenter comme' facile à dominer. On sait que le premier acte de la nouvelle reine fut le renvoi de la Princesse des Ursios qui se retira en Italie où elle mourut en 1722.
PIERRE D'URFE