VIII. — APOLOGIE DE CATHERINE DE MÉDIGIS
La postérité, ayec ses jugements équitables et désintéressés, est yenae tard pour la reine Catherine de Médicis. Il n'est pas rare de troayer dans nos recueils biographiques des appréciations de ce genre :
c 1533. — La France, en cette année, dut à l'Italie cette reine non moins célèbre par son astucieuse politique que par ses cri-
c 1889* — Les remords causèrent à Catherine une flèvre vio- I dont elle mourut, emportant avec elle la juste exécration des
TUlà le lentiment généralement accepté par l'histoire, telle que ttODi l'ont faite les passions politiques et religieuses du xvi' siècle. Gtet à rariser ce jugement que de nos jours l'érudition conscienciflUB QODsacre une part de ses soins. La publication des lettres de Catterliie de Médicis que prépare en ce moment M. le comte de la KrrilrB-Percy, pour la Collectim des documents inédits de VhisUnre j Mirira, nous n'en doutons pas, sinon à la réhabilitation I de la mémoire de l'épouse et mère des Valois, au moins i m» appréciation plus équitable et moins erronée des actes et de la polltiqiia de cette princesse. En attendant, voici un document qui OQBlieiit da rôle de Catherine une appréciation sérieuse at qni^ toute désintéressée qu'elle soit, n'en surprendra pas moiaa qoelqnes lecteurs habitués à ne voir dans la mère des Valob ipfme famme perverse et criminellement ambitieuse. Ce mé-
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moire, écrit vers 1612, est une étude de caractère que Tanteiir semble proposer aux méditations delà mère de Louis XIII, plaeée, comme- le fut Catherine après la mort de Henri II, an miliea des partis et des ambitieux qui se disputoient le pouvoir.
Discours de M. des Portes-Bevilliers^ à la Reine Mèr$j Marie de Médicis^ en 1621.
SMI est possible d'attacher à soy son prince d'obligations, quelles chaisnes plus fortes y peut-on employer qae celles dont la Reine Catherine s'est servie envers son fils Henry, alors ilfonst^ur/.durant le règne du Roy Charles! Ayant l'entière disposition du Gouvernement, sa volonté estant suivie comme une loy, et généralement tout se passant par son commandement et sous son authorité, elle s'en desmit franchement en faveur de sondit fils Henry, le faisant faire Lieutenant général de TEstat et Couronne de France, représentant la personne du Roy son frère, et avecque si grande puissance, qu'il ne luy estoit plus que le nom de Roy.— Ce que le Boy Charles connoissant, il en eut une très-grande jalousie ; laquelle, par prudence et sagesse, elle appaisa dextrement^non sans une peine incroyable, en le faisant eslire Roy de Pologne à la face.de l'Empereur, qui ce poursuivoit pour son fils. Mais quelle despense ne lit-elle point! Ne luy flt-^le pas donner une pension du clergé, et très-grande 1 et quels deniers ne luy donna-t-elle pour maintenir ses serviteurs dau ce Royaume ! — Pendant son absence, le Roy Charles estant tombé malade de la maladio dont il mourut, aucuns dd» Princes du sang, oiBciers de la Couronne, beaucoup de noblesse, ceux de la religion prétendue réformée, qui hilisoient Monsieur pour leur avoir toujours fait la guerre, et jusques aux Dames, qui suivent ordinairement les paasions du temps, se liguèrent contre luy, pour empescher son retouTt et en conséquence le priver du Royaume : tant que
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les armes se prirent en plusieurs villes en même temps. Mais c'est où la magnanimité de cette princesse se fit paroistre> et son courage, avecque la force de son esprit. Car d'une âme généreuse, et vigilance extraordinaire, elle contrebalança non-seulement toutes ces factions, ains en vînt à bout, dissipa les gens de guerre, et fit châtier quelques coupables, se rendit la maîtresse de tout, et conserva le Boyaume à celuy à qui la nature et le droit le donnoient; pourveut prudemment à toutes choses, et principallement au retour de son fils, qui s'en revint à Lyon, glorieux, après îivoir traversé TAllemagne et l'Italie, et passé les monts. Elle fat à sa rencontre, accompagnée de la maison du Roy, que feu Monseigneur de Guise conduisoit comme Grand-maistre, et de la pluspart des Princes, menant comme en triomphe les autheurs des mouvemens.— Mais il n'y a rien que la mémoire efface plus soudain que la souvenance des bienfaits. Ce que le Roy fit bieotost paroistre par elle, ne la traitant pas ainsi qu'elle l'avoit obligé ; car il ne luy donna toutes les aatisfactions que ses services et son affection méritoient, et qui luy estoient deubs. Et néantmoins elle dissimuloit si bien i9B mécontentements, que demeurant toujours elle-même, elle recberchoit et caressoit un chacun, pour le retenir et conserver en son devoir, ou elle n'avoitpas peu d'affaire, n'y iywit que trop de malcontens, qui luy faisoient un extrême .(leipbiftir lorsqu'ils luy vouloient faire paroistre que c'estoit 4 poa occasion, estans touchez de sa douleur ; leur monstrant , iBQloars un visage plein de joie et de gayetë.— Si, n'étoit-ce pw.li^vto de sentiment, ny de moyen pour se faire reconpoiitre, si telle eust esté sa volonté.
Hpnseîgnear (le duc d'Alencon) le Roy de Navarre, tous Ut Frîoces confédérez, et encore d'autres, qui s'estoient jlfpol» joiots ayec eux. convoient toujours leurs mauvaises Jt4ta|i9iUb qu'ils firent esclore depuis, s'en estans tous allez
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de la Court, les uns après les autres. Et ils n'eussent pas demandé mieux que de Tattirer (elle) et faire joindre aiec eux, pour couvrir leurs armes, et les rendre plus justesi comme de fait, tost aprës^ ils armèrent et remplirent le Royaume d'estrangers, et se mirent en campagne. Cette princessse au contraire sans fléchir, remplie d'une ftme Yëritablement vertueuse, fit preuve de sa bonté. Car sans se soucier de rien, ny avoir aucune crainte des choses passées, avecque beaucoup de peine et de travaux, elle alla trouver ces princes, qu'elle ne laissa point qu'ilz ne fussent appaisez; ramena Monsieur à la Court, renvoya les étrangers, et fit la paix.
Mais la nature des François n'est pas de demeurer longuement en repos : le premier vent les emporte, et plus dans la Court qu'en nul aulre lieu. Aussi est-ce où se forment ordinairement toutes les factions et les brouilleries, dont il n'en manquoit pas, et jamais elle ne s'en trouvoit embarrassée. Son soin et son estude estoit seulement d'appaiser toutes choses, ne visant qu'au bien, et qu'à se rendre agréable et complaisante à tout le monde, jusques aux moindres. L'entrée dans les affaires du Roy n'estoit donnée qu'aux Princes du sang, officiers de la Couronne, et à quelques Seigneurs de grand mérite. Elle, reconnoissant que le Boy estoit pour s'emporter et y mettre de son mouvement, les sieurs de Quélus et d'O, jeunes gens qui n'estoient pas encore pour parvenir à ce degré, allant au-devant, elle fit doucement connoistre à tous ces Princes et autres Seignenn qu'elle seroit très-aise de les obliger par quelques bienfaiti. Ils le trouvèrent bon; puis, comme d'elle-mesme, elle en fit la demande pour eux, tellement que le Roy eut ce quil disiroit, et chacun demeura content, et le tout par considération, pour tenir les honneurs en dignité, et hors dn mépris. Si d'avanture les jeunes Seigneurs, favorisez des bmnes gri-
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ces du Roy, s'eschappoient, comme il est malaisé autrement et semble qne la farenr porte ce malheur avecque soy^ elle estoit la première qui adoucissoit leurs comportemens, scachant leurs deffauts, et les excusant au mieux qu'il estoit possible^ sans rien aigrir ; dont il arrivoit souvent que le Yulgaire n'en estoit pas satisfait, et luy en rouloit mai. Mais elle se maintenoit accordement, sans rien diminuer de sa grandeur; où si elle se fust eschappée, elle n'etoit pas si peu sçavante aux affaires du monde, qu'elle ne sceut bien que tous ceux qui tesmoignent vouloir embrasser les passions des grands pour les jetter dans le précipice, le font non par affection, mais pour leurs propres intérêts : que quand ils les ont jettes dans la fange ils les gourmandent et au premier vent les abandonnent; mais qu'estans désintéressez, ce sont les premiers qui plus applaudissent ceux dont ils conjuroient auparavant la ruine.— D'ordinaire, c'étoil ce qu'elle remonstroit à Monsieur, au Roy de Navarre, au Prince de Condè, et autres qui s'éloignoient du Roy, leur faisant voir qu'il n'y avoit pour eux honneur ny salut ailleurs que dans leur devoir; qu'en tout autre lieu qu'à la Court, ils estoient peu estimeK, ou faits compagnons de personnes indignes d'eux; qu'il n'estoit rien tel que de demeurer dans leur rang et qualité, porter honneur et révérence au Roy, s'ils vouloient que le semblable leur fust fait : que c'estoit le chemin qu'ils defoient prendre, faisant connoistre qu'elle n'avoit autre dèiir que de bien faire; ores que ses veilles, soit en temps de guerre ou de paix, fussent bien souvent en fort petite onridération, qu'il semble qu'elle estoit comme l'esguillon poor esmouvoir un chacun à la suivre. — Aussi les Princes de stsf, si quelques fois le Roy se séquestroit avecque ses partictiliers favoris, ne desdaignoient point de l'aller chercher, et lay portoient tout honneur et respect : les autres Priifies de mesme, Messieurs du Conseil, et autres^ faisoient
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le semblable, tant que l'absence da Roy ne se connoissoit point, tenant toujours conrt royale. Ce (}tii serait grandement à l'Estati empeschant par sa présence que ToisiTetè ne trouvast place, et n'engendrast quelques nourellea fantaisies; et le Roy de retour, elle l'allolt voir au plustôt.
Chacun lay faisoit compagnie, mais elle se comportolt. ayecque tant de modestie, que le roy mesme estoit forcé de rhonnorer, et de tesmoigner Tobligalion que Sa Majesté Iny aroit : — se gardant toutesfois très-bien de le presser, ny de vouloir entrer en ses plus secrettes cogitations, se contentant de les apprendre lorsqu'il luy faisoit l'honneur de lay en demander son advis. Il se passoit fort peu de jours qu'ils ne se vissent, que bien qu'elle eust son département au Louvre, pour laisser au roy plus grande liberté, elle faisoit son ordinaire demeure chez elle : s'il y avoit quelque affaire pressée et d'importance, ou l'on voulust avoir son advis, jamais on n'attendoit après elle, plus soigneuse de se rendre en son devoir que les particuliers. Mais bien souvent le roy la relevoit de cette peine; puis elle estoit tellement nourrie à la royauté et à la grandeur, qu'ailleurs que chez elle il sembloit qu^il n'y eut point de Court: son antichambre estoit ordinairement remplie de noblesse et de dames, et dans la sienne estoit le roy, les princes, les princesses et autres seigneurs,—et de la musique, pour, pendant qu'elle gouvemoit le roy, faire escouler le temps. Qu'elle eust personne particulièrement affectée! nullement : madame de Nemours esUÀt veue par elle de bon œil, madame de Guise, qu'elle avoit nourrie et qui la tenoit comme sienne, madame dlJseï, la maréchale de Retz, madame la comtesse de Fiesqne et madame la marquise de Noirmouslier; cela n'empescheit ptt les autres de ses bonnes grâces. Elle les traitoit toutes égilement, s'employant pour le bien et avancement de leur maison et de leurs enfants, tout autant que sea crédit se
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ponroit estendre : de mesmes ponr les hommes. Nnl ne se pOQYoit aTantager an préjudice de Tautre. Ce qu'elle flt bien reconnoistre sur le sujel de M. de Betz, lequel, pendant que le feu roy Charles Tiroit, elle tesmoignoit estimer grandement, n'oubliant rien où elle ne tesmoignast seconder raffection de son fils. — - Après son deceds, M. de Yillequier ▼onlnt s'avantager au préjudice de l'autre, pour Testât de premier gentilhomme de la chambre : sans se monstrer, se passionner, ny se youloir entremeltre en leur différent, elle laissa libre la Tolonté du roy, qui se servit dudit sieur de Tilleqoier, auquel elle a toujours tesmoignë et fait démonstration de l'avoir en même considération qu'elle avoit eu l'autre auparavant, luy faisant aussy aux occasions du bien, comme à tous les autres seigneurs, sçavoir : MM. de Lansac, de Matignon^ Saint-Sulpice, de Rambouillet et plusieurs autres, qui luy rendoient une grande assiduité, comme aussi tous MM. les sccrétniros d'Eslat, le chancelier^ MM. du Conseil, et généralement tous ceux de la Court, en laquelle elle ne fit jamais brouillerie, fuyant les rapports et causeries, comme chose incompatible avec un vertueux courage comme le sien.
Et ne falloit pas que nul fust si osé de se bazarder d'entrer en aucun de tels discours avec elle, ou du moins qu'il y rrtonmast pour la seconde fois; car elle leur eust fait sentir cmibfen cela luy deplaisoit, et toutesfois demeurant toujours prompte à bien faire et ennemie du mal. — Que n'a- UMe fait pour le sieur de Matignon ? Ne fut-ce pas elle qui loy flt donner Testât de maréchal de France! le roy aimoit grandement M. de Joyeuse, et ne falloit point d'espérer pour le eonTier à luy faire du bien ; toutesfois si se passoit-il des oeeerions, oA tl avoit besoin de Tintervention de bonnes gneea de cette princesse. Ne fut-ce pas elle qui disposa la refaMi sa belle-fille, pour trouver bon le mariage que le
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roy vouloit faire de mademoiselle de Yaudemont, sa sœur, avec ledit sieur de Joyeuse, et qui rompit le traitté qui s'en faisoit avecque le sieur Alphonse d'Est, qui est maintenant duc de Modène, et à qui le duc de Ferrare vouloit donner en faveur de ce mariage le duché de Ferrare, pour obliger le roy d'en demander l'investiture pour luy au pape? — Ne procura-t-elle pas à M. d'Espernon la charge de colonnel de l'infanterie^ dont estôit pourveu M. de Strozzi son cousin, quand il s'en alla commander l'armée de mer qu'elle avmt mis sus pour deffendre le droit qu'elle prétendoit en Portugal : afin que l'honneur du roy fust tousjours conservé, el qu'il ne fust point dit qu'il apportast du désordre à ses affaires, ny de profusions à TEstat, toujours c'estoit-elle qui demonstroit qu'il estoit nécessaire d'en user ainsi, pour de bonnes considérations, toutes tendantes au bien du royaume.
Je me tairai d'infinies altérations d'entre le roy et feu H. d'Alençon; les mauvaises nuits et les desplaisirs qu'elle a receus à leur occasion; combien de fois elle s'est jettèe k leurs pieds ; dont on ne connoissoit rien à sa contenance. Ne fut-ce pas elle qui obtint du roy que le maréchal de Cessé allast servir feu Monsieur en Flandres, ores qu'il eust entrepris cette guerre contre Tintention de son frère, et de son propre mouvement? Ne fit-elle pas le mesme de M. le maréchal de Biron t Et encore, après le fait d'Anvers, Monsieur estant réduit au petit pied, quelle presse ne fit-elle pour le desgager! tant que le prince en sortit à son honneur, aussi bien que du voyage d'Angleterre, où il s*estoît légèrement engagé, y envoyant une solennelle ambassade.
C'est pour monstrer que celte princesse n'estoit portée qu'au bien et à la douceur, et à pacifier les esprits. Le malheur de la France a voulu qu'aux estats de Bloys elle s'alUta malade, dont elle mourut. Et bien que le roy s'en fist beaucoup accroire, et qu'elle fust, ainsy que j'ay desji dit, grau*
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demeut complaisante, ne s'informant de ses intentions qu'autant qu'elle jugeoit quMl Tavoit agréable ; néantmoins, si la maladie luy cust donné quelque intennission poar entretenir son fils, ce qui survint ne fust jamais arrivé; car la grande connoissance qu'elle avoit de son humeur et de son esprit, luy eust ouvert le chemin pour Fempescher d'exécuter ce qu'il entreprit, mais le tout par prudence, et non pas d'authorité : car c'est la maxime qu'elle tenoit, de ne contrarier jamais à ses premières volontés, ains luy obtempérer en tout; pour puis après le ramener doucement à la raison : et toutesfois elle se gardoit bien de luy rien dire quand elle le voyoit attaché à une ferme résolution, principallement quand c'estoit chose qui regardoit ceux qu'il aimoit: tant s^en fautt elle recherchoit toute sorte de moyens pour les obliger, et se mettre bien avec eux, et Taire qu'ils luy eussent de l'obligation.
Brer on peut dire que sa conduitte a esté de la plus sage princesse qui ait jamais approché de nos rois : si bien la mère de saint Louis est recommandable» elle n'a pas donné un royaume à son fils, comme l'on peut dire que celle-cy a fait. Car il est très-certain que si elle ne se fost roidie et comportée vertueusement comme elle fil lorsque son fils estoit en Pologne, le royaume luy estoit OBtë, sans aucune espérance d'y rentrer ; tant la faction estoit grande! et depuis encore que n'a-t-elle point fait! C'est ponrquoy son exemple est à admirer. Aussi chacun luy adressoit ses vœux et ses offrandes. Elle alloit tousjours son grand chemin, et se gardoit tousjours de se mesprendre. — Ce ftit ane grande perte pour la France. Dieu, s'il luy plaiBt, l'assistera de ses grâces, et la récompensera au ciel de iea peines et de ses travaux.
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