‹ Le Cabinet historique (volume 3)Chapitre 56 sur 148 · AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

AU MOYEN AGE

L'usage du millésime^ qui rend si claire la chronologie durant les derniers siècles de notre histoire, n'étant pas pratiqué habituellement au moyen âge, on avait recours à diverses iadications pour fixer la date des actes. La plus usités consistait à les dater du règne du prince qui gouvernait aloif le pays dans lequel Tacte étoit rédigé (à Texemple de ca qui se pratiquait chez les Romains, où les dates étoient prises des consulats). Malheureusement ce système» qui pouTOit

feuillets 66, 68, 50 à 109 renferment tous les détails dégradations des b&timents et la répartition du secours accordé.

(i) Procès- verbal de la réhabilitation de Bedoin, în-à de 16 pp. ATipMi imprimerie de Raphel. — Archiyes du tribunal de Carpentras, comp en septembre ISôA.

INCEBTITUDB DR LA GHBONOLOGIB AU MOYEN A6B. d05

safBre, à la rigaeur, aux contemporains bien renseignés, est pour nous aujourd'liui plein d'obscurité^ par suite des ténèbres qui sont Tenues nous cacher une foule de détails essentiels, surtout à partir de la dislocation de l'empire de Charlemagne, et de sa division en une multitude de petites sou- Terainetës sans consistance et sans limites précises.

Pour se reconnotlre dans ce pêle-mêle, on a dû de nos jours donner des noms fixes à tous ces petits royaumes, qui ont pendant quelques siècles difisé l'Europe occidentale et particulièrement la Gjule. Mais ces noms ne suffisent pas pour éclaircir la question qui nous occupe. Quelques-unes d'ailleurs de ces souverainetés ont, par suite de leur mobilité, résisté à toute dénomination fixe. Je citerai entre autres celle qui fut fondée en 879, au sud-est de la Gaule, par le comte Boson, et dans laquelle vinrent se fondre peu après les petits royaumes de Bourgogne» Jurane et Transjurane. On lui donne bien quelquefois, à la vérité, le nom de royaume d'Arles ; mais ce nom ètoit inconnu des contemporains. Conrad le Pacifique, par exemple, qui régna sur cet État de l'an 937 à Tan 993, est appelé rex Jurensis (roi du Jura), rex in Gallia (roi en Gaule), rex Galliarum (roi des Gaules), rex in Burgundia (roi en Bourgogne), rex Viennên&îB (roi de Vienne), jamais rex Arelatensis. On trouve aussi souvent rex Alemanniœ et Provinciœ (roi d'Allemagne et de Provence), mais jamais, je crois, rex Provinciœ lenl.

Une des causes les plus graves d'erreurs, dans le système dont nous parlons, provient de la contemporanéité de plusieurs princes portant le même nom dans des pays voisins et dont la démarcation est encore incertaine. Ainsi nous trou- TDOS presque en même temps deux ou trois Hugues, Louis, l4>tbaire, Charles, Rodolphe, dans des royaumes voisins et qui n'ont ni nom, ni limites fixes, variant de dénomination

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et d'éteDdue par suite de mille circonstances diTenes^ok domine surtout la violence ; car dans ces temps tfhieax D ■) iToit plus ni droit ni justice. La ruse et la force règfadeH tout.

La première difficulté est donc, lorsqu'on vent fliar fa date d'une charte, de constater l'identité du prince dont b règne est rappelé dans la formule finale, et la chose n*est pu facile, comme on vient de le voir. On peut parfois se traapv d'un siècle, si on prend un prince pour un autre da mêM nom, par exemple Rodolphe II de Boargogne pour B^ dolphe III (ou le Fainéant), son petit-fils. Mais ridetfHé constatée, on est encore arrêté par une foule d'autres dilcultés. D'abord on ne sait pas toujours l'époque prédnll commencement du régne; ensuite le commencement ne put pas toujours de la même époque : il diffère suivant les pijii Ainsi tel qui a été reconnu roi dans le nord de la FlrtteeiB telle année, ne l'a été en Aquitaine que plusieurs itinhi après. On date donc le règne de ce prince de telle annéIdHii le nord et de telle autre dans le midi ; puis plus tard il i que ces distinctions disparaissent sous la plume des i par suite de Toubll des circonstances primitives, et oi K sait plus à quoi s'en tenir. Le même fait se présente lorqiM prince, d'abord nommé roi, parvient ensuite à l'empire: aHl les années de règne changent avec sa nouvelle situtioaiH

sont conservées au gré des notaires On peut Juger ds h

confusion qu'amène une pareille incertitude! Qu'on jetllli yeux sur la Chronologie des rois de France dans l'Art iBViUfÊt les dates, et on verra qu'il n'y a pas de règne qui n'ofllreMb ou quatre commencements différents. Prenons, par exe Lothaire. fils de Louis d'Outremer. Voici ce que noue 1 k l'article de ce prince :

ff Le commencement du règne de Lothaire est marqué dl quatre on même de cinq manières différentes dans lesehiiM.

INCBRTITUDR DB LA CHBOIfOLOOIB AU MOYEN AGE. 30^

.Le plas grand ilombrA le rapporte an 12 novembre 064, qui est le jour de son couronnement; quelques-uns le flxent au 10 septembre de la môme année (date de la mort de son père); plusiears, et surtout de celles qui ont été dressées en Languedoc, le font concourir avec le commencement de 9BB; d'autres l'avancent sur celle-ci d'une année entière; on on voit enfin qui le lient avec Teipédition du père de Lothaire dans l'Auvergne en 051. Louis d'Outremer, à ce que l'on croit, étant alors tombe dangereusement malade, ordonna que son fils fût couronné. »

Eii bien f ce n'est pas tout. Je puis prouver que le commencement du règne de Lothaire se prend en Bourgogne de deux autres dates : 036, et, ce qui est plus extraordinaire, 046. C'est ce que je puis démontrer à l'aide des chartes de l'abbaye do Gluny» que j'ai recueillies pour en former une grande publication officielle, mais qui, à mon grand regret, restent inutiles en mes mains.

La constatation de ces faits porta de bonne heure les notaires à joindre à l'année du régne d'autres indications chronologiques destinées à la préciser. La première de ces indications est celle de Vindiction. Mais ici encore même înœrlitude. « Les indiclions, lit-on dans VArt de térifier les ia$B$i sont une révolution de quinze années qu'on recommenee toujours par l'unité lorsque le nombre est fini ; elles le comptent séparément, comme tous les autres cycles.... On ne ftait ni l'origine de cette période, ni quand ni pourquoi elle ftat établie. Il est certain qu'on ne peut la faire remonter plue haut que le temps de l'empereur Constantin, ni deseradre plus bas que celui de Constance. Les premiers exemples qu'on en trouve dans le Code Théodosien sont du règne de ce dernier. Dans ces premiers tempsji n'est pas aisé de fixer les années pour les indictions^ parce que tous les auteurs ne lev aaiignent pas la même époque. Quelques-uns mettent

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la première indiction, en 312, le plus grand nombre en 3iS, d'autres en 314, et il s'en trouve enfln qui la placent en 315.1 Joignez à cela que le commencement de rindiciion put tantôt du 24 septembre, tantôt du 25 décembre, d'antres fois du 25 mars, quelquefois, mais rarement, du 1^' janvier. Ne voilà-t-il pas un renseignement bien précis! Remarquez d'ailleurs que lorsqu'on dit : c Année tant de Rodolphe, indicUon tanty » cela ne nous apprend pas de quel Rodolpbe il s'agiL

A celte indication on en joignit d'autres plus précises, ï la vérité, empruntées presque toutes au cours de la lune conbiné avec celui du soleil. Il falloit presque être astronoBM pour dater alors une charte. On y voit paroitre des mots qui seroient aujourd'hui des énigmes pour la masse deslectean, tels que ceux-ci : cycle pascal, cycle lunaire, concaireDli, épactes, nombre d'or, lettre dominicale, etc. Noos renvoyons pour leur explication à VArt de vérifier lê$ Mm, dont on ne peut se passer quand on s'occupe de chronologiei

Au milieu de ces indications^ on en vit enfin paroitre nae qui devoit un jour les remplacer toutes : c'est celle data date de l'incarnation du Christ, autrement dit le milIësiiBei ainsi appelé parce qu'on ne s'en est guère servi d'une minière suivie que depuis Tan mil. Ce fut d'abord une lingularilè adoptée par quelques auteurs dans leurs lifro» puis par certains notaires dans leur^ chartes; mais son oractère de lixité, et surtout de perpétuité, le fit bîeaW adopter généralement. Par malheur, les auteurs qui Tort fixé n*étoient pas très-forts en chronologie, et il paroltiM^ tain qu'ils ont retardé de cinq ans (peut-être même de huit) la date réelle de la naissance de Jésus. Mais pea nous isporte aujourd'hui cette erreur, qui n'a d'intërAt que poir rhistoire particulière du christianisme.

Je viens de dire que l'usage du millésime fat promplement adopté. Il faut s'entendre toutefois sur le mot j

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ent : il est relatif. En effet, il s'écoula plusieurs siècles avant Jie celte adoption fût générale; mais à partir du xi^ siècle, devint de plus en plus fréquent. Dans les premiers siècles eut pour concurrent Tan de la passion, qui est d'une trenline d'années moins reculé, mais enfin le premier système nit par l'emporter sur le second, et c'est celui que nous livons aujourd'hui, sauf une légère différence dont nous arlcrons dans un instant. Il en fui de cet usage comme de eaucoup d'autres, qui, d'abord individuels, sont devenus fBciels. C'est ainsi^ par exemple^ que Yétat civil des permnes est né de l'usage adopté par quelques curés d'enreislrer, dans un but d'ordre financier, les mariages, les bap- ^mes et les enterrements qu'ils faisoient. Sous François P', et usage particulier, jugé utile au point de vue des intérêts [>ciaax, fut prescrit à tous les curés. Ils s'en acquittèrent plus a moins inexactement jusqu'à l'époque de la révolution, ù on transporta cet usage des curés aux maires, dont 'est aujourd'hui la principale fonction.

On a peine à comprendre de nos jours comment on pouoit se passer au moyen âge d'un pareil renseignement ; lais alors tout étoit fondé sur la notoriété publique ou sur » souvenirs plus ou moins fidèles des contemporains. On onnolt ces histoires d'enfants amenés par leurs parents dans

3 lieu où devoit être rédigé un acte notarié, et qui receoieat^ au moment où ils s'y attendoient le moins, quelque ode coup, un soufflet, par exemple (1), destiné à leur graver s souvenir du fait plus longtemps dans la mémoire, comme

Wl QMkL ehrittittna, t. xi, instr., col. 201 :

, ooDstraclor ejasdem loci, cum flliis suis Rogerio, Roberto, ^qiii etiam a pâtre, ob causam memori», colapbum suscepit; rtlam aliod colaphom Ricardus de Lillaboaa..., qui cum require- Il cor ilbi Honfridus pennazimum colapham dedisset^ respondit : Quia

4 jukr ne m et forte multo ?iyes tempore, erisqne testb hv^us rationis

310 f^B CAHmST Hl^TORIOflt*

on avoit 90m de le leur expliquer du rwU. On ciHuprendi en effet, que Tenfaut ainsi frappé 3e ^urenait toute la m de Tacte qui lui avoit valu cette injuate vioioDce- G'éloUim témoiu assuré pour de nombreuses années*

Nous venons de voir que le millé^me iont uoii^QouaMrvons est celui dont on trouve quelques exemples dans Im actes anciens. Il y a cependant une observation importante à faire : c'est que» dans ces actes» Tannée ne commence pu au l^' janvier, comme aujourd'hui. En haine de rancîflBBS religion» les chrétiens adoptèrent différents jours pour k commencement de leur année, tou( en gardapt les nonia dai mois et des jours romains, qui soi)t tout païens ; jatmunn (le mois de Janus), martius (Iç moi§ ip JA^r^)f etc.; londi (limœ iies)^ mardi {Martis die$% etc.

tes uns adoptèrent pour premier jour de l'an I0 S M* cembre, jour de la naissance de Jésu^; ({'autres le SS nan, jour probable de la Conception. Les demiera, en rwioBta4 ainsi^ commençoient l'année peuf moi^ et sept joui» avairt nous. D'autres, adoptant cette même date du 25 mars, 4ifféroient dans leur manière de compter d'un an plein de peit dont nous venons de parler. Ceux-Ii devançoient 1^ coiulBaih cément de l'année de neuf mois et sept jours, et comptqiaBk par exemple. Tan 1000 dés le 25 mar^OOd; ceuxHci auconlnvi la retardoient de trois mois moins sept jours, et cofnptHfUt encore jusqu'au 2ï mars inclusivement Tau 9889 tapdî|i VW . pour nous, l'an 1000 étoit commencé depuis Ifi {"' janTî^r pn^* cèdent* Il y eut encore beaucoup d'ajatres système^; quvk plus usité, quoique le plus irrationnel de tous, i notre afii, fut celui qui fit commencer l'année au jour de P&qoas (fiTartr à^ire à une fête mobile); car ce système donnoil pttM quatorze mois à une année, et dix i^ulemdidf i jume W^n*

Ce système, qui faisoit commencer Tannée trolB M quatre mois après la nôtre, fut pourtant géqfiinflieinMlnW

INGBBTITUDK Dl LA. CHBONOLOaiB AU MOTBN AGB. 311

eu France sous la troisième race, et ne fut aboli, chose yraiment incroyable! qu'à la fin du xyi* siècle. C'est Charles IX qni le premier Taltaqua. L'article 39 de son édil du mois de janvier 1563 (vieux style) ordonna de dater dorénavant les actes publics et particuliers en commençant Tannée au premier janvier; ce qui fut confirmé le 4 août suivant par la décUratioB dn même prince donnée à Roussillon eu Dauphiué. Lt pufBsanee de la routine étoit telle, q«e le parlement n'adopta eelte loi qu'en 1K67. En oon^quenee, Tannée précédente, commençant au jour de Pâques 1566 (14 avril)^ et s'arrêtant au 31 décembre, n'eut que huil mois et dix-sept jows. Il y eut bien encore quelque résistance ici et là, mais enSa la raison prévalut partout^ non-seulement en France, mais encore dans les pays voisins^ qui tous adoptèrent le calen* (Irier Julien, c'est-à-dire firent commencer l'année au I*' janvier. € Pour les temps antérieurs, dit VArt de vérifier les iêUSy rien n'est {rfus nécessaire que de bien se souvenir de \om ces commencements d'années dont nous venons de parier. » En effet, celui qui les ignore court fort le risque de meure la charrue devant les bœufs. Il n'hésitera pas, par exemple, à mettre un acte daté du mois de décembre 1520, après un autre daté du mois de février de la même année, tandis que c'est le contraire qui est vrai, l'acte de février ètani en réalité de 15!sH, d'après notre système, qui est iadîqpié par les mots nouveau style par les chronologistes .

Toutes ces incertitudes de la chronologie au moye n âge avoient donné naissance à un singulier usage. Nous venons de voir que jusqu'à Charles IX Tannée avoit commencé à Piques. La veille de ce jour-là on pendoit au cierge pascal une pancarte indiquant le numéro de l'année nouvelle, la date du règne du prince, etc., etc., de façon à bien renseigner le public. On appeloit cela le tableau pascaL Malheureusement ce tableau ne fut guère en usage que lorsqu'i

ëtoit devenu à peu près inutile, par suite de la diffusion des lumières, et il devinl d'autanl plus délaillé, qu'il êloit moins nécessaire. J'ai cité ailleurs (1) une pancarte semblable fixée au cierge pascal à Rouen en 1697. Ce tableau est un véritable cours d'histoire à l'usage des Normands : on y trouTe quarante-huit indications chronologiques différentes^ parmi lesquelles les dates de rexaltatioa ou de la mort des patrons des principales églises de Rouen. Le 10" article nppella encore Tannée pascal , quoiqu'elle ne fût plus usitée nnlla part en France à cette époque.

Au reste, il est juste de dire que celte année pascak fut toujours fictive, quoique officielle; c'étoit un nuasonge, et voilà tout. Conmient^ en effet, auroit-on pu rêgtar le cours des choses sur une date mobile. Les calendriers écrits ou imprimés en tôle de tous les livres d'heures coatinuërent à comprendre les douze mois de l'année dans lev ordre naturel ; les gens de la cour, les magistrats, etc., ooatinuérent à recevoir leurs émoluments d'après ranoèi païenne, et non d'après l'année chrétienne, qui n'avoit pasde sens. Voilà conmient, en définitive, la raison finit toqjoon par l'emporter sur les systèmes.

Aug. Bernabd.

(1) Mémoires de la Société des Antiquaires de France^ t. zxii (18S0.

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