VII. — ENLEVEMENT DE M^e CUILE DE SALLENAUVE
Tallemant des Réaox a raconté à sa manière les circonstances de ce romanesque enlè?ement II y a ajouté un dénouement fort dramatique que le chroniqueur rémois omet comme n'étant plus de son sujet. — La Yéracilé de des Réaux> dans la première partie de son récit, si bien attestée par celui de René Bourgeois, ne laisse pas jour au doute pour le surplus de son historiette. Nous avons touchequelques mots de cette aventure dans notre É(ude sur la vie et les ouvrages de Maucruix,
Le 25' avril, Mlle de Cuile^ sortant de l'église de Sain t-Hilaire, en laquelle elle avoit oui la messe, allant en compagnie de Mlle de Legene^ fut enlevée avec sa damoiselle par H. de Saint- Estiennc et conduite à Ghasteau-Regnault. Cette action fit grand éclat et d'autant plus que Ton n*avoit point encore vu de semblable violence dans la ville. Les parents de cette damoiselle furent informés du rapt. Dans les informations, on y envelopa M. Augier esleu et sa femme; et contre ledit sieur de Saint- Estienue^ ses complices et M. Augier et sa femme, il y eut let-
(1) L'inutililé des pèleriDages accomplis avec la Reine, depuis plusieurs années, à Notre-Dame de Chartres, moins peut-être que certains propos échappés à Vindiscrétion de son médecin Miron, autorisoit Vidée qu'il n'y avait plus la moindre chance de postérité pour Henri III.
très de prise de corps. Pour éviter la rigueur du décret, ils se sauvèrent avec les autres à Chasteau-Regnault. Ce lieu étoit à la dévotion dudit sieur de Saint-Estieime, parce qu*il en estoit gouverneur. Celte damoiselle n'épargna rien dans le chemin pour se sauver. Elle mit tout en œuvre, mais inutilement, et autant qu'elle avoit témoigné d'aversion coptre ledit sieur de Saint-Eslienne pendant le chemin, autant lui fit-elle de caresses lorsqu'elle se vit à Chasteau-Regnault e,t hors d'espoir de se sauver. Ce n'estoit que des belles promesses, des protestations d'amitié : elle escrivoit à Messieurs ses parents des lettres pleinés d*affection envers ledit sieur de Saint-Estienne : mais dans la solitude et estant seule, elle en escrivoit d'autres par lesquelles elle l(!s encourageoit à la vengeance et les prioit de ne la point abandonner. Elle conduisit son affaire feinte avec tant d'adresse qu'elle se ménagea la liberté. Car les parents étant fortement persuadés que cette damoiselle n'auroit jamais que de la haine pour celui qui l'avoit enlevée, ils eurent du loisir de recourir à la puissance souveraine. Us s'adressèrent à la Reine mère, qui leur fit expédier des lettres de cachet, par lesquelles die commandoit audit sieur de Saint-Estienne de faire conduire en toute sécurité dans le couvent des filles de la Congrégation, à Maizières ladite damoiselle, pour estre ouïe par la bouche par qui elle ordonneroit. C'en estoit assez pour elle qu'elle fût affranchie de la tyrannie de celui quelle ne voioit qu'avec horreur et elle ne respiroit qu'après la liberté de sou corps pour faire paroitre le ressentiment de son esprit. Elle réclama alors contre toutes les lettres qu'elle avoit été contrainte d'escrire en sa faveur à messieurs ses parents. Elle desavoua tout ce qu'elle lui avoit dit de douceur et de complaisance, et son feint amour fut bientôt converti en une véritable colère. Elle s'excusa auprès de messieurs ^es parents et de M. de Ludde, son curateur, qui estoient allés la voir dans le couvent, de ce qu'elle avoit escrit (les sentiments contraires à ceux quelle avoit à présent, et de ce
même quelle leur avoit tesmoigné par des lettres rafîection
quelle ayoit se avec ledit de Saint-Estierme, si elle n'avoit
pu escrire autrement parce qu'estant captive et soubs son authorité, elle ne poùvoit expliquer son ressentiment dans la vérité, et elle estoit obligée de feindre pour éviter de plus grand déplaisir, et qu'il pouvoit tout oser sur elle estant en sa pos* session.
Ce desaveu fut baillé par escrit à la supérieure du couvent et signé de la dite damoiselle. D fut envolé à la Reine mère, laquelle touchée de son infortune envoya de nouvelles lettres pour estre traduitte de ce couvent dans celui de Sainte-Glaire, à Reims. Autant que ce changement etoit agréable à cette damoiselle et à messieurs ses parents, qui l'avoient ainsi demandé à la Reine, autant apporta-t-il du trouble et du déplaisir dans l'esprit dudit sieur de Saint-Estienne qui se voioit hors d'espérance de pouvoir jamais rentrer dans la possession de ce qu'il avoit perdu, et qui se voyoit joué par les artifices d'une fille. Il pensa plus sérieusement à la perte de sa conquête. II chercha les moiens de la recouvrer, et pour en venir à bout, il eut recours à Fauthorité et au bras armé de M. le duc d'Anguien. Ce prince qui estoit dans les ardeurs de son âge, et qui avoit esté témoin de l'affection de ladite damoiselle envers ledit sieur de Saint-Estienne lorsqu'il la conduisit avec eux pour lui faire la révérence, ne délibéra pas beaucoup à se rendre de sa partie. Il envoia M. de Champlatreux, intendant en Champagne, à Reims, pour retirer ladite damoiselle du couvent de Sainte-Claire et l'amener en celui deMouzon pour Fouïr par sa bouche. Et pour ne se point attirer d'affaire auprès de la Reme, ilsceut bien en avoir l'agrément par des lettres. Elle fiit tirée de Reims et le sieur deChamplatreux la conduisant à Mouzon, il fut rencontré par le sieur d'Espenan, lieutenant-général de l'armée dudit seigneur duc d'Anguien. Il l'entretint sur sa disgrâce, lui parla des belles qualités dudit sieur de Saint-Estienne, de l'estime que M. le duc
avoit pour lui et pour elle, et enfin pensant tirer quelque aveu de son affection, il n'y trouva que de la haine let de l'aversion. Il le rapporta à M. le duc qui, non content de ce qui lui en avoit été dit, voulut Touïr par sa bouche. Il croioit que sa présence et son crédit feroient changer de sentiment à cette damoiselle. Mai^ bien loin de se démentir de ce qu'elle avoit dit audit sieur d'Espenan, elle augmenta encore en parlant audit seigneur duc, et d'ua esprit intrépide et d'une résolution qui passoit le commun des hommes, elle esclatta en haine et en collere contre ledit sieur d'e Saint-Estienne, et alant fait connestre audit seigneur duc, quece qu'elle avoit tesmoigné d'affection avoit esté une feinte» et pour se mettre à couvert d'un plus grand desplaisir, il la renvola à Reims pour estre remise dans le couvent entre les mains de ses parents. M. de Champlatreux qui estoittout entier dans les intérêts dudit sieur de Saint-Estienne, plustôt que de suivre ponctuellement les ordres dudit seigneur duc d'Anguien, et la ramener à Reims, la fit demeurer quelques jours dans un couvent à Mouzon, afBn pendant ce temps la lasser et l'obliger à donner les mains à un mariage duquel elle avoit horreur. Elle écoute ledit sieur de Cbamplatreux qui ne luiparloit que dudit sieur de Saint-Estienne, mais estant fortifiée et de sa résolution et des bons sentiments que Mlle de Legène, qui l'avoit accompagnée et qui estoit partie avec elle de Reims, elle ne donna jamais aucune espérance de mariage en faveur dudit sieur de Saint-Estienne, tellement que ne pouvant rien gagner, il la mit en pleine liberté, et la rendit à Reims, avec l'escorte auparavant que le dit sieur de Saint-Estienne en fût averti, et rentra dans le couvent des Cordelières.
Auparavant que sortir du couvent et d'obéir aux ordres dudit seigneur duc, elle fit des protestations par devant des notaires, que ce qu'elle pourroit à l'avenir faire en faveur dudit sieur de Saint-Estienne, qu'elle le feroit par contrainte et par Taulhorité dudit seigneur duc, affin que s'il eut arrivé que
le dit seigneur duc eut exigé quelque chose d*eUe , elle eut pu rédamer contre, estant en liberté.
Lorsque ledit sieur de Champlatretix vint à Reims pour tirer ladite demoiselle du couvent de Sainte-Claire, et l'amener, par Tordre dudit seigneur duc d'Anguien, dans celui de Mouzon, il avoit ses gardes et arriva à Reiras fort tard, et probablement avec dessein pour ne point estre obligé de saluer M. le gouverneur auparavant qu'il eut pu disposer les choses comme il les vouloit pour les faire réussir.
Mais M. le gouverneur qui estoit averti de son arrivée, et qui n'aggréoit pas le dessein ni le sujet qui le faisoit venir à Reims, lui qui estoit dans les intérêts de cette famille, voulut faire une action par laquelle il put marquer son authorité et tesmoigner combien il avoit à coeur de la protéger. Il prit occasion de la garde, on la faisoit partout fort exacte, parce que de tous les côtés la ville avoit des trouppes. Il mande le capitaine qui commandoit cette nuit sur les ramparts et dans la ville , et lui ordonne de poser un corps de garde devant les Cordelières et d'empescher par la force que personne n'y entrast pour en tirer ladite demoiselle de Cuile,
Le capitaine ne délibéra point pour suivre exactement lesdits ordres, croiant qu'il fut de concert avec M. le lieutenant de la ville. Il l'exécuta, et aiant posé les meilleures de ses forces au devant dudit couvent^ il vint au logis dudit sieur lieutenant et lui dit qu'il avoit mis un corps de garde au devant du couvent des Cordelières, et que si quelqu'un se présentoit pour y entrer et en enlever ladite damoiselle de Cuile, qu il avoit commandé de faire main basse. Ce discours surprit autant M. le lieutenant que M. de Champlatreux, qui estoit là présent. Il se plaignit de ce procédé et dit à M. le lieutenant qu'il sauroit bien en informer M. le duc d'Anguien, et adjousta qu'il croioit estre a^sez connu, tant par Tordre qu'il portoit que par sa qualité d'intendant, pour ne poinct donner d'ombrage à la ville de son arrivée.
moins encore aller contre la volonté dudit seigneur duc, que Ton devoit reconnoître gouverneur de la province, outre les lettres de cachet qu'il avoit de la Reyne-mère qui authorisoit ce qu'il avoii à faire ; sur quoi la ville devoit faire. considération. II dit cela d'un ton fier et fort haut, et j'estois présent au colloque. Si M. l'intendant ne fut pas satisfait du discours de M.^ Coquelet, qui estoit le capitaine en garde de ceste nuict, M. le lieutenant ne le fut pas davantage^ n'ayant point encore appris l'entreprise dudit sieur gouverneur. 11 essala pourtant d'appaiser ledit sieur intendant, et ce qui lui donna plus d'exercice et plus de peine, est qu'il vouloit sortir de la ville et le pressoit d'en faire ouvrir les portes,. tant il montroit d'impatience d'in< former ledit seigneur duc de ce qui s'étoit passé au sujet de son arrivée, et ne vouloit point entendre aucune raison dudit sieur lieutenant. Néanmoins, comme il y avoit quelque liaison entre ledit sieur intendant et lui, par rapport à M. Mole, premier président au mortier, son père, auprès duquel ledit sieur lieutenant avoit grand accès et de grandes habitudes, il ne lui put denier de Fouir. Il le pria de croire que la ville ni lui n'a voit aucune part à cette action, et qu'elle avoit été entreprise par M. le gouverneur pour braver les ordres de M. le duc, entreprendre sur la ville, lui faire des affaires auprès de lui^ et faire voir son authorité. Il appela à tesmoin de cette vérité la propre connois* sance dudit sieur intendant avec lequel il avoit tousjonrs esté depuis qu'il estoit arrivé à Reims, et lui dit qu'il n'y avoit pas la condescendance qu'il devoit avoir aux ordres de la Reine et dudit^ sieur duc pour ne point tomber dans une pareille confu« sien, il ne se contenta pas de l'en excuser; mais après avoir fait connottre audit sieur lieutenant que ledit sieur duc sçauroit bien se faire faire raison au regard dudit sieur gouverneur, il entreprit l'action du capitaine^ et la poussant, lui dit ou qu'il l'avoit fait comme une personne publique ou comme une personne particulière; qu'en la première qualité il devoit une
exactitude aux ordres de la ville et non à ceux du gouverneur, ou il y avoit de Tintelligence entre eux, dont il venoit à blasmer; et en l'autre qualité, il doit repondre de son procédé et en demanda justice contre hii.
Ce fut là où M. le lieutenant fut fort étonné, et à quoi il ne pouvoit donner de bonnes raisons ; ainsi il fut obligé de V accuser avec lui ; mais comme il appartenoit à des personnes considé* râbles, tout ce qu'il put faire fut d'obtenir dudit sieur inten« dant d'oublier l'action, ce qu'il obtint, et non pas sans peine. Le lendemain, ledit sieur Coquelet fut mandé à l'hostd de ville, en la présence dudit sieur de Ciiamplatreux. Là il fut épilogue d'une belle manière, et ce qui fut le plus fascbeux pour lui, c'est que ce nom de Coquelet-Cbamplatreux lui a toujours demeuré depuis, pour marque éternelle de son indiscrétion. Ensuite de cela, le sieur intendant estant persuadé de la vérité de l'affaire, il le batisa contre M. le gouverneur, à la décbarge de la ville^ et sortit sans lui avoir fait la révérence.
La demoiselle de Cuille estant de retour à Reims , on sursit les poursuites à la recommandation de M. le duc d'Anguien; pendant ce temps on poursuivit des lettres d'abolition au Parlement , et enfin elles furent obtenues et entérinées, £a tout ce négoce on plaignoit feu M, Augier, parce que c'étoit un homme de probité et d'honneur» et qui fut assez malheureux de voir, auparavant que mourir, oeite disgrâce.
Cette pauvre damoiseUe ne pat éviter un second enlèvement : mais comme il se fit i Chalons, je n'en suivis pas le détail. U est pourtant de ma connoissance que si elle est demeurée avec le dernier qui l'avoit enlevée, c'estoit parce qu'elle en avoit des enfans et qu'elle ne pouvoit pas poursuivre la punition du rapt qu'eUe n'eut enlevé les enfans illégitimes. Elle avoit beaucoup d'esprit et beaucoup de biens et bonne naissance. Ce n'est pas que M. de Saint-Esticnne ne fut aussy puissant en biens et en tamillc qu elle ; mais un discours que la femme de M. Augier
dit avec indiscrétion, que ses escus le paicroient de la detle que luy devoit M, de Saint-Estienne, fut cause que la retraite qu'il en a voit fait ne succéda pas (1).