DIGRESSION
De J fiante ^ Pucelle à l* examen des qctes et vie de It^quelfe l'arçhevesque Begnault ne trouva point de fmi^ et vingt-einq ans après sa mort^ Jean Juvenal rendit sentence et j^L^tif^ation pour elle.
Jeanne, native d'un village près Vaulcouleurs nommé Domp Remy au diocèse de Toul, aux marcbes de France et Lorraine, de parents laboureurs, gens de bien et bons catboliques, et par eux bien instruîcte et nourrie en la foy et observation des commandemens de Dieu et de TEglise, comme il appert de la deposition et tesmoignage de ceux de son pais devant les officiers des juges que le pape Calixte III y avoit ordonnez^ fille d'esprit, d'beureuse mémoire et discrette en ses paroles. Et ores que toute sa vie elle eust fait mestier de garder les brebis^ comme aussy on lit de saincte Marguerite : aultre Jeanne estoit assez belle de face : bien proportionnée en tous ses membres : d'un visage doux et humain, fort civile et gentille en tout
86 LE CABINET DISTORIQUE.
ce qu*eUe faisoit, inspirée de Dieu, et envoyée pour délivrer la ville d*Orléans du siège des Anglois campez devant icelle , il y avoit ja bien six mois, et pour mener Charles septiesme sacrer à Reims. Elle s'acquilta heureusenfent de ceste commission , aagée seulement de dix-huict ans ou vingt, selon que fielforest recite et discourt amplement. Laquelle commission ne luy fut accordée, et ne se fia on à elle devant qu'estre bien examinée non-seulement par le Roi et son conseil^ mais aussy par plusieurs docteurs tant en théologie comme en droict canon et civil, dans la ville de Bourge, où elle fut envoyée au jugement, desquels elle respondit fort bien et sainctement.
Si, donna de merveilleuses enseignes de sa vocation et argument de se faire croire, et au Roy de se fier à elle. Car elle disoit et mainlenoit que sainctLoys et Charlemai|ne très-instamment supplicient Dieu et Tinterpelloyent pour la délivrance de la France, ce que firent jadis les anges saincts, peu auparavant la naissance de sainct Remy*
Item, disoit qtt*elle estoit assistée des anges spécialement de sainct Michel, de saincte Marguerite et de saincte Catherine, lesquels ne Fabandonnerent le reste de sa vie. Encore qu'estant prisonnière à Rouen, franchement elle confetssa que depuis le sacre du Roy elle cust fait plusieurs choses par inconsidération sans l'advertissement dlceulx, lesquels parloyentà elle par voix : constamment elle maintint tousiours que ce n'estoyent esprits malins, d*aultant qu*ils ne luy conseilloyent rien de mauvais, ne contre les sainctes ordonnances de TEglise.
Souvent elle se confessoit et si, ayant la commodité, jamais ne 8*exposoit aux hazards de guerre, que premièrement elle n*eust communié. Chose admirable ! elle maintint devant les juges et officiers qui la condamnèrent qu'elle ne marchoit en guerre en estât dé péché mortel, c'est-à-dire, à mon jugement continuant en iceluy et que n'estoyent sorties de sa bouche parolles ny propos exécrables ny deshonnestes : pour confirmation, de quoy.
elledisoit que si elle eust fait aotreoient, les saincls eussent cessez de luy assister.
A la rejylicque.
Pourqnoy donc si souvent elle aHoit à confesse? — Elle respondit que die ny homme du monde n'estoit sans avoir besoin de lar confession.
Oultre elle dit que jamais elle ne s'estoit présentée à la saincte communion avec ses armes endossées, comme luy reprochoient ses ennemis» l^uete interpretoyent en mal toutes ses actions et les ref^ro.^eiit à magie ou supperstitions, quasi à la façon que les infid^s, durant les persécutions des empereurs ro.mains, faisoient aux jeunes filles et dames d^honneur qui palièromeut et constal^m^Dt endurèrent le martyr et vilaines abominations d'ieeulx,.poup la loy et religion chrestienne, et pour Famour de Jesus-Cfarist, item h la façon des heréticques et forsenés de nostre temps.
Devant que venir à Reims, elle ne cessa d*importuner le Roy et ses lieutepants que toutes les femmes débauchées fussent chassées de l'armée : ce qui fut publié pour la seconde fois, sur peine d'estre dégradé des armes : disant et maintenant quelles n'apporteroyent que malheurs.
Elle couchoit seule : que s*il y avoit quelques femmes bon* nestes an lieu où elle estoit pourxeposer, c'estoit lorsque elle prenoit son repos^ toute vestue et souvent avec ses armes. » En considération desquelles actions et pour ses admirables faicts d*armes, Saint- Anflionin^- Italien^ et plusieurs autres historiens non de France, après Mons. Gerson et M" Henry de Gerçh«n ont jugez et cfeus; devant la sentence de la justification de Jeanne, qu'elle esloit innocent0 dés crimes et offences desquels les Angloîs et aultres Tont accusée. Papirius Massoinus dit qu'en son blanc esténdart il y livoit l'image de nostre Seigneur tenant une fleur de lis : Beileforest escrit qu'elle faisoyt porter son estes*
88 LE GÀBIHBT HISTOBIQUB.
dart fleudelizé et paré d'une anponcia^e et de quelques ange» aux entours. Quant à moy j'esiime estre crédible qu elle ait usé successivement de tous les deqx.
Preuve que Jehafine lapucelle n^estoyt point sorcière.
L'esprit malin ne poulse n'y excite à telle yie et actes comme estoyent ceulx d'icelle et ne conduict à fin et disposition de la mort telle comme a esté celle de Jehanne.
Or, en l'espace de plus de deux ans, le Roy ny les princes et capitainçs du Roy, ny le conseil d'icelny, n'ont rien veu ny trouiré de mauvais et condemnàble en la vie et conversation de Jehanne. Vingt-cinq ans après, MM. Jean Juvenal, archevesque de Reims, Guillaume evesque de Paris, et Richard evesque de Constance, juges ordinaires par le commandement dupapeCalixte troisiesme, furent commis pour recevoir et recognoistre le procès de la condamnation d'icelle. Ce qu'ils firent, non corrompus par l'argeilt ny transportez par faveur, ains avec tous les crremens de justice ; comme vous cognoistrez de la sentence d'iceulx , insérée aux annales de Belforest [ad an. 1455), qui monstre comme Jfehanne mourut vrayraent pénitente, voyre au jugement mesroe de celuy qui depuis la condamna mal, craignant par trop la furie et menace des Anglois.
Que elle ne se servit point de l'esprit malin en usant de suppersii"
tions^ comme estime N, Vignier.
Oultre que personne ne peult servir à deux qfi^istres contraires. Dieu ne poulsse personne ni incite, il ne favorise ny coopère à actes méchans détestables et contre ses commapdemens, et'si, ne leur donne sa bénédiction et bonne issue ; or heureux ont esté les actes et entreprises de Jehanne ; et ^u contraire malheureuse et pauvre a esté la fin de ceulx qui ont poursuivi sa mort (ainsy ^ con^me Belleforest rembnstre aux annalles) car
ils per^irerit en France toul ce qu'ils -avoy ent de droid et par usurpation. Poncques, elle ne les faisoient par ayde et mouvement de L'esprit malin ; mais au moyen des dons du Sainct-Esprit, qui uze quand il luy plaist du service des anges et des saincts, comme il appert par l'histoire ecclésiastique, ce que Vignier, et autres cbrestiens métis de nostre siècle, ne voulant recogooistre ne font difficulté de dire et maintenir^ voir par escrit, que ce n'est point mal faict de se servir du Diable et esprit malin pour le salut et conservation d'un Estât ni pour recouvrer son bien : quoi que cela sçit apertement contre le premier commandement de Dieu, ainsi que sçavent ceux mesmes qui entendent selon leurs portées le catéchisme catholicque.
Que Jehanne fhestoU point femme impudicque,
Si telle elle eust esté, les Anglois n'eussent faillys de tirer ou extorquer d'elle telle confession : mais ils n'estoyent ignorans que la Royne de Navarre [devant que bazarder la vie des princes capitaines de la noblesse de France], et sçavoyent que la femme du comte de Betford^ oncle et lieutenant gênerai dn Roy des Anglois, devant la faire mourir, Tavoyent fait visiter par matrones bien entendues en ce faict, et que toutes les deux fois elle ayoyt esté trouvée entière. Donc s'ensuyt que plus impudicques et effrontez sont ceulx qui passans, sur le pont-aux-asnes sans raisons ne jugement qui vaille, fondez sur un simple dti ilii, ont blasmez Jehanne qu'elle estoit garce et femme ipapudicqiie.
Que ce n estoit une femme attitrée comme dit Bellay et aultres
escrivent.
Et trouve aussy ridicule l'opinion de eeulx qui disent qu'elle estoit (émme attitrée, veu querdire ainsy c'est parler sans jugement et raison et se mocquer des plus braves capitaines de la France comme estoyent le cont^ de Dunoys et Potton, Vignole
OU Lahire, de Lore, Chailly, de Termes etaullres hardis et prudents capitaines de la France, qu'ils se soyent aidez d'ulie fille qui toute sa vie avoyl fait mestier de garder les brebis pour les conduire et enhardir en guerre! — Mais quelle apparence de vérité que le sieur de Baudricouil, mareschal de France, ny le comte de Dunoys ayent enun instant rendueJehannesyadroicte à manier les armes et chevaux, et à faire office non seulement de sage cappitaine, mais aussy de vaillant combattant qui çonduisoyt et alloyt )e premier aux assaulx et allarmes, rencontres et à tous exploicts de guerre, comme les historiens de ce temps confessent unanimement !
Que si quelque un objecte que M' Jean Nider, Allemand, inquisiteur de la foy, personnage en son temps de grande réputation et tel que Trilcmius le descrit, a esté d'opinion que Jehanne la-Pucelleestoit poulssée et conduite de TespritmaUn ; premièrement Je respons avec Georgius Colvenerius, que des lettres du roy d'Angleterre on ne peult prendre suffisante preuve , ne valable, d aultant que le tesmpignage de son ennemy n'est valide pour condamner sa partie. Laquelle réponse Çelforest déclarant dit que M* Jean Nider [lequel mourut sept ans devant que nostre archevesque Jean Juvenal avec l'evesque de Paris et de Constance rendissent sentence de la justification de la pucelle Jehanne], a escrît selon qu'on luy avoyt faict entendre, comme luy mesme dict rondement.
Or, l'histoire de France, porte que les princes de la chreslienté estant marris et desplaisans de la mort et defiaicte si cruelle de Jeanne dite Ip Pucclle, que le jeune Roy anglois^ po,ulssé par ceulxdeson conseil, escrivit et envoya aux dits princes, gens et lettres pour s'excuser du tort qu'il avoit faict au sainct siège, auquel Jeh^ne avoit appelé, et lorsque la chrestienté avoit bien afiaire contre le Turc de l'ayde et secours du Roy de France et d'Angleterre,...
Hais l'Université de Paris, qui lors estoit soubs l'obéissance
du Roy anglois, snyranl la relation qu'on lui en avoyl faictc, estima que Jehanne fust sorcière ou poulssée de Tesprit malin, et conséquemment fust d*avis que le Roy en fist justice. A qnoy je responds que si le Roy et ses lieutenans et officiers eussent faict et suivi le conseil de FUniversité de Paris, avec les Anglois il n'eust point esté blasmé de cruaulté et d'avoir perveily justice» selon que jugèrent cëulx que le pape CalixtellI ordonna pour reveoir le procès de la Pucelle ; auxquels il vault mieulx» et c'est bien le plus seur croire, qu'aux ennemis de Jehanne et de la France, ny aux académiciens et Pyrrhonniens, c'est-à-dire aux esprits de contradiclion denostre siècle, lesquels ne veulent croire ny recevoir que ce qu'il leur plaist s'ils ne sont pressez et forcez par bonnes et vives raisons.
Quant à ceulx qui ayment et respectent leurs prélats et la France, et ont soin de Thonneur de tous les deux, j'espère qu'ils prendront en bonne part cette digressiim, et qu'ils auront à contre-cœur que ce qui appartient à Dieu et se doit référer aux dons du St-Esprit, soyt référé au Diable; à sçavoir : la prudence, hardiesse et actes héroïques, c'est-à-dire admirables, de la pucelle Jehanne. Joint que peur bien entendre et à contentement la légitime sentence de la justification d'icelle, il est besoing d'avoir esgard à tel examen et aux responces qu'il y convient faire.
Pour vray, l'Université de Paris avoit donné conseil au Roy anglois de ne juger de Jehanne la Pucelle et de ses actes, mais/ suyvantles saincles constitutions des Pères: qu'elle fust envoyée à Paris pour dcuement et seurement faire son procès par les docteurs et autres grands personnages qui en grand nombre estoyent à Pai*is, comme appert de l'épistre dicelle au Roy anglois, ce qui ne fut faict {si plura, lege Belforest,)
Pour conclusion donc de ce propos , j'adjousteray que le roy Philippe de Valois ëe monstra plus sage et chrestien que les lieutenans, capitaines et officiers du bon jeune Roy anglois, après qu^il eust perdu la bataille de Crecy, où moururent vingt mil
92 LE GABITtET BlSf ORIQUE.
homme»» entre lesquels y fut itié le Roy de Boesiue avec deux comtes d* Allemagne qui estoyent avec luy, — item le comte de Flandres» les deux chefs des Genevois et grand nombre de la noblesse françoise: car il protesta franchement que une telle deffaictâ de son armée n*estoit advenue par léfl( forces de son ad* versaire, ains parla puissance et faveur de Dieu, par une armée toute petite. Masson, in Philip, Valestô.
Thevet fait mention en sa cosmographie que ladite Jehanne la Pucelle fut prinse par la trahison de quelques grands seigneurs qui luy portbyent envie, comme elle pourstlivoyt les Anglois ennemis de la France) jusques à Cômpiegne.
[Collection de Champ. ^ t. 29. Reims, t. 3.)
MANDEMENT d'hENRI VI, ROI d'aNGLBTEÏIRE , SE DISANT ROI DE FRANGE, AU TRESORIER DE NORMANDIE^ THOMAS BLOUNT.
Après l'infâme snppliôe de Jehanne d'Arc, Henri VI, bien que dépossédé de Reims et dé la sainte Ampoule, se crut un instant sûr de la France. —Le 7 décembre 1429, il se fait couronner à Paris, mais il n'en faut pas moins tous les jours être sur pied et se défendre contre le droit national. Les villes qui lui restent sont tour à tour enlevées. Nous Unirons notre série de dociimens sur cette époque, par une dernière pièce; ce sont les ordres que Henry donne pour la défense de Louviers.
Henry, par la grâce de Dieu, Roy de France et d'Angleterre» à nostre amé et féal Thomas Blount, chevalier trésorier et général gouverneur de nos finances^ en Normandie^ salut et dilection : Nous, par Fadvis et deslibération des gens de nostre grant conseil estant par devers nous, voulons et vous mandons que par nostre bien amé Jehan le Sac, Grenef ier de Vemon, soyt en toute diligence fait traire de la carrière deVernon jusques à deux cens pierres, pour faire pierres de canoà qui aient ehàcune vint-
GHAliPAGiCS. 95
six poulces (le hault, et les face esbochier et envoler trèft-hàsti« vement au siège de Lduviers, aUc(uel Heu nous les ferons parfaire et arrondir, en paiant les ourriers qui en ee seront era* ploîez : et par rapportant ces présentes et quittances desdils ou* yriers, tout ce que paie aura esté par ledit Jehan Sac à la cause dessus dicte, voulons estrè alloué eh ses comptes et rabattu de sa recepte par nos amés et feauk gens de nos comptes à Paris, ausquels nous mandoiis et commandons que ainsi le facent sans contredit. Donné en nostre ville de Rouen, lexxviii'jour d'aoust» l'an de grâce ifiit mi c, xxxi^ et de nostre i^ègne le neufviesme.
Par le Roy à la relation du grant conseil. Signé: Selmel.