XIX. — ErfCORE LES POURCEAUX DE NORGES
En publiant dans notre dernier numéro la lettre de Tabbé Le Beuf, relative aux pourceaux de Noâgen, nous ne fions attendions poiiit k la voir relever eomma enlaeiiée d'bélérodoxie historique. La répu^ talion scienliflque du chanoine d'Auxerre nous sembloit à l'abri de toute imputation de ce genre, mais nous avions Irop préjugé. Voici M. Tarchiviste de la Côte-d Orqui prend en main les intérêts du bon saint Antoine et qnt revendique une ration de cochons beaicofi]^
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plus forte qa« ne la lai fialsoU l'abbé Le Beiif. En eeci noas n'^ UoQs qu'édilevr! L9 ebanoine d'Auxerre s'en tirera comme il pourra : nous I0 li?rons eii holocauste à son spirituel adversaire, dont toutefois \^ générosité eût pu se faire jour avec moins de parcimonie^ toute bourguignone qu'elle fdt.... parcere victisL,,
k M. LE DIRECTEUR DU CABINET HISTORIQUE, A PARIS.
Dijon, le 24 fërrier 18ô5.
Monsieur,
J'ai Tabbë Le Beuf en haute estime; permettez-moi cependant, à propos d'une de ses lettres, datée du 23 avril 1740, publiée dans votre dernier numéro, de lui faire de tardifs reproches ; la matière en vaut la peine : il s*agit de pourceaux^ sauf votre respect.
Le lieu de la scène n'est pas Nodges, comme porte la lettre du savant abbé, mais bien Norges-le-Pont , petit village fort connu dans nos contrées, et qui est à cheval depuis bientôt deux mille ans, près d'ici, sur la grande voie romaine de Lyon à Trêves.
Le savant abbé prétend que le duc de Bourgogne ne donnoit chaque année qu*un seul porc à Tégltse de Norges. Il déchire ainsi et d'un seul coup use charte authentique ; il suspecte la générosité ducale; il rit un peu de ce cadeau, et, ce qui pis est, il met un curé dans un cas pendable^ en laissant supposer qu*il aurait altéré la charte de donation pour en multiplier la valeur. Je plaide contre Tabbé dans l'importante pflaire des pourceau^ de Nôrges : vous voyez que je suis digne d'attention.
J'établis, en premier lieu, que l'offrande ducale consistoit en plusieurs animaux et non pas en un seul, et que chaque membre de la maison ùè nos duos étéit représenté, dans cette offrande
annuelle , par un individu de race porcine. Mais n'allez pas croire que, par maison ducale, il faille entendre celle qui est inventoriée dans rin-4® de Labarre, comprenant tous les officiers de Bourgogne, depuis les sénéchaux jusqu'au dernier tournebroche de la cuisine des ducs. Pour toute cette maison-là, il auroit fallu un troupeau de représentants; je conçois queTabbé Le Beuf en ait eu peur : on recule à moins. Il s'agit seulement de la famille ducale proprement dite, c'est-à-dire du duc, de la duchesse et de leurs enfants; seuls ils avoient droit à l'honneur de la représentation que vous savez. Renfermée dans ces limites, la générosité des grands-ducs de l'Occident n'a rien d'extraordinaire. Je soutiens donc le pluriel.
Or^ tous nos registres de recettes et dépenses, dont vous connaissez l'incomparable collection, forment le dossier de mon affaire. Vous y trouverez à chaque année, et dûment enregistrés, les représentants en question, gros et gras, avec leur valeur bien précisée. Ils entroient à Norges, riiu sacro^ mais en nombre plus ou moins grand, selon Fimporlance de la maison.
En 1392, par exemple, je vois qu'il y avoit neuf personnes à la table ducale, et consé^quemment, à Norges, neuf respectables pachydermes. Le texte dit positivement qu'il y en avoit tmg pour monseigneur, ung pour madame, ung pour le comte de Nevers, ung pour madame Marguerite, ung pour mademoiselle Catherine, ung pour mademoiselle Bonne, ung pour Antoine» ung pour Philippe : en tout neuf! Mon énumération est accom« pagnée d'une harmonie imitative qui vous aura aidé à compter.
Permettez-moi, monsieur, de terminer ici mes citations. J'ai ouvert mon dossier au hasard : ce texte a une énergie qui ne permet pas de réplique. A là place du singulier de l'abbé Le Beuf, j'ai substitué un troupeau tout entier.
L'abbé Le Beuf ne se trompe pas seulement sur le nombre des pièces susdites, il se trompe encore sur l'époque de la fondation» U 1^ flxe à l'année 1404. Or, nous venons de voir, par
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une citation authentique, qu'elle exisLoit déjà en 1392, et j*ai sous la main des passages encore plus anciens et qi|i ne sent pas moins positifs. Jean sans Peur ne fit que confirmer, en prenant la couronne, des dispositions que son père avoit faites. En efiet, Philippe le Hardi mourut en 1401, et vous savez qu*au début d'un règne, les communautés avoient soin de faire renouveler leurs titres, émanés de Tautorité du souverain décédé, pour être plus sûres de son successeur.
L'abbé Le Beuf ignoroit Torigine de cette libéralité : je vais la lui apprendre. Le chef de la dernière race des ducs de Bourgogne avoit grande dévotion à saint Antoine, ce qui n'ôtoit rien h son courage : vous savez comment il se battit à Poitiers, et s*il étoit digne d'être appelé Philippe le Hardi. Cette dévotion avoit pour principe le jour de sa naissance, qui étoit précisément celui de la fête de ce saint. Il Tinvoquoit pour lui et les siens. En 1598, son fils Antoine fut mordu au genou par un chien enragé. Le physicien Lecomte mena son client aux eaux d« mer; il le promena en différents lieux et le soumit à des traitements plus ou moins étranges sans résultats satisfaisants. Le duc Philippe vint en aide à son médecin en recommandant le malade à la bienveillance de saint Antoine, patron de $on fils, et à luimême son saint de prédilection. Il fit faire du pauvre patient une image d'après nature ; elle étoit en cire et pesoit 80 livres : c'éloit sans doute le poids du malade. 11 falloit que monseigneur saint Antoine vit bien de quoi il s'agissoit; il eût été possible que le bon vieux solitaire prit Jean pour Antoine, ou madame pour monsieur. Quoi qu'il en soit, reUfigie du jeune prince fut solennellement envoyée à Vienne, en Dauphiné, où se trouvoient des reliques du saint, qui laissa mourir son protégé.
Il est probable que Philippe le Hardi croyoit faire quelque chose de spirituel et de très agréable à saint Antoine en lui offrant chaque année, le jour de sa fête, un petit troupeau de ses inséparables compagnons. Quoi qu'il en soit, l'abbé Le Beuf
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n'a plus le droit de suspeeter le curé de Norges d'avoir substitué le pluriel au singulier, ni de rire du bizarre caprice des ducs; car, sans parler du texte de ISOS, il n'est nulle part question de curé ou de fabrique ^ qui eussent trouvé dans le cadeau à saint Antoine de quoi faire un repas homérique; il est dit que l'offrande étoit faite au maître de la maison hospitalière de Saint* Antoine de Norges. En effeti ily avoit là un hospice, fondé en 1200 ; il étoit destiné à recevoir lés pauvres et les voyageurs : vous avez tu que Norges se trouvoit alors sur une grande voie publique» celle qui alloU de Chàlon à Langres.
Ainsi, monsieur, les duos de Bourgogne faisoient annuellement à l'hospice de Nurges une aumône intelligente, considérablci dont la valeur, comparée à celle d'aujourd'hui, n'a jamais été moindre de 300 francs, et qui pouvoit s* élever à 900, comme en 1392« Les neuf porcs de 1393 furent payés chacun 2 livres 9 sous ; les mêmes individus valent aujourd'hui 80 à 100 francs : le total est facile à faire*
En 1237, rhospice^ et non le curé de Norges, fut réuni aux hospitaliers de Saint-Antoine de Sienne ; de là les offrandes de porcsi qui ont cessé depuis longtemps* Mais un usage qui s'est conservé jusque sur la lin du xvni' siècle dans cette commanderie vous intéressera pelit-ètre plus que les pourceaux de l'abbé Lb Beiif; Je vais vous en parler à l'oreille; que dis^je? à vois haute I Honny 89it qui inal y pense : il s'agit d'une jarretière.
En 1450, Pierre de Beaufremont« dont la galanterie eut plus d'une fois maille à partir avec la justice^ établit dans la maison de Norges la cotitume que voici* Tous les ans, le jour de l'Ascension, l'on présentoit au maître hospitalier la plus jolie fille du village. Ledit maîtroi curé prétendu de l'abbé Le Beuf, se meltoit à genoux devant la bergère; il lui ôtoit une jarretière^ qu'il remplaçoit par un cordon de soie : il offroit ensuite un bouquet à cette reine des champs. On la paroit de fleurs, on la couvroit de rubans; elle trônoit quelque temps près du com-
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mandeur, à côté d'une bourse, où ses nouveaux sujets yenoieni en foula dépeser Tlmpôt dû à sa couronne. Enfln la reine 96 levoit ; elle parcouroil en triotnplie toutes les rues du village, précédée des fifres, tambours, de chants, escortée de toute la jeunesse des environs. La fête se terminoit par des danses, et sans doute par un mariage^
Il y auroit là tout un roman à faire : j'aime mieui revenir à mon trotipeau. L'abbé Le Beuf s*est trompé sur son importance, sur l'origine de la coutume, sur sa valeur morale, sur la maison qui jouissoit de la libéralité ducale, sur le nom môme du village où la scène se passoit : il n^esl guère possible d'en* tasser plus d^erreurs dans une seule page.
Le savant rédacteur de la lettre que vous avez reproduite demande l'avis de ses lecteiu's; je vous envoie le mien, à vous. Monsieur, qui êtes le représentant du défunt< Quelque sévère qu*il soit, permettes-moi d^espèrer que vous l'accueillerez. Aut faibles il faut de l'indulgence : l'abbé Le Beuf est de ceux qui peuvent s*en passer.
Je suis^ monsieur^ votre totit dévoué serviteui*.
HoSSIOIfOLy
Conservateur des Arehires d« U âôttt*d'Or^ et de Tancienne province de Bourgogne.
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