‹ Le Cabinet historiqueChapitre 18 sur 162 · A MONSIEUR DE HUM1ERES · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE HUM1ERES

Mon cousin, pour ce que Paul de Rege, présent porteur, est fort bon balladin, et, à ce que j'en ay pu congnoistre, honneste et bien conditionné, j'ay advisé de le donner à mon filz le Daulphin pour luy monstrer à baller, et pareillement à ma iille la Royne d'Escossc, et aux jeunes gentilshommes et demoiselles estans à leur service, et de mes aultres enfants ; à cesle cause, vous le présenterez à mondit filz et le ferez loger et manger avec ses aultres officiers, donnant ordre qu'il soit souvent employé, affln qu'il ne perde temps. Sur ce faisant fin, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ayt en sa garde.

Escript à Fontainebleau le x# jour de janvier 1549.

Henry.

Et plus bas :

Clausse.

(LeUm et mémoires du règne de Benry H : Egert. 2 et &)

XII. — LES DIABLES DE LOUDUN. — EXECUTION D'URBAIN ORAHDIBR. LETTRE DE LATREAUMONT.

« Dans la ville de Loudun s'étoit établi, en 1626, un couvent de religieuses Ursulines. Peu de temps après la mort de leur premier directeur, boume de bien et de grande piété, le bruit se répandit, au ■oit de sept. 1632, que le diable étoil entré daus le couvent, que plusieurs religieuses avoient donné des signes d'une violente possession: on raeontoil des apparitions nocturnes, des attouchements invisibles, des agitations intérieures et des mouvements convulsifs fri veaoient troubler dans leur sommeil ces saintes filles séparées éâ monde. Comme la crédulité aux œuvres du démon y fait toujours taUTvenir l'Influence d'un homme en commerce avec l'esprit

malin, il fallut bientôt chercher l'auteur de ce trouble. La ?oii des religieuses désigna Urbain Grandier, curé d'une paroisse de la Tille. C'était un prêtre de mine agréable el d'un esprit assez brillant, bon prédicateur, écrivain élégant, mais à qui l'on reprochoil du faste en sa personne, de la hauteur, l'humeur querelleuse et des mœurs fort déréglées... Les premiers interrogatoires des possédées avoient seulement indiqué, comme cause du maléfice, un prêtre : les suivants nommèrent Urbain Grandier... Vers la fin de l'année 1633, une mission tout à fait étrangère à cette affaire amena daus le pays un conseiller d'état, intendant de justice, nommé Laubardemont. Il éloit chargé seulement de faire démolir, suivant les édils du roi, le vieux château de Loudun. Ses relations avec les principaux magistra's lui firent connoitre le scandale tout frais qui avoit occupé la ville. Us récits qu'on lui en faisoit n'éloient pas sans passion : son esprit naturellement violent s'en échauflb. 11 écrivit à la Cour (nov. 1633) pour qu'on lui donnât permission d'en faire un procès. On dit qu'il anima encore le cardinal de Richelieu contre Urbain Grandier, en lui désignant ce prêtre comme l'auteur d'un libelle publié en faveur de la reine-mère. Il est difficile de savoir la vérité sur ce point.... Tout ce qu'on put faire confesser à l'accusé, ce fut qu'il avoit péché contre la continence, mais il refusa de nommer les personnes qui avoient partagé celte faute avec lui. »

L'auteur de Y Histoire de France sous Louis Xllly â qui nous empruntons cet exposé, raconte avec détail quelques autres circonstances du procès et du supplice de l'infortuné Grandier: puis avec les habitudes de sa critique impartiale et judicieuse, il finit par ces réflexions que nous croyons utile de reproduire ici. — « La raison el l'humanité se révoltent au récit des extravagances et des barbaries qui remplirent celte longue et triste procédure-, l'incrédulité la plus moqueuse, l'imagination la plus curieuse d'atrocités auraient peine à en exagérer le ridicule on l'odieux. Mais il seroit bien plus difficile encore à un esprit impartial et sage de découvrir, au milieu de ces horreurs et de ces folies, ce qui étoil ouvrage de méchanceté, de calcul, de tromperie, de complot, et ce qui procédoil de croyance, de foi, d'une conviction dépravée mais réelle. On ne saurait dira avec vérité qu'il y ait eu ici rien de secret ni de précipité. Tout le monde put voir, tout le monde put écrire. Pendant près de deux ans ce fut un objet d'entretien, de discussion, d'expériences publiques. Des médecins en assez grand nombre attestèrent que les effets produits à leurs regards n'éloient pas explicables par les causes naturelles : cet avis fut contesté par d'autres. Grandier lui-même,

homme d'esprit assurément, incapable d'inerlic et de patience, eut tout le temps d'agir sur l'opinion pendant plus d'une année qu'il resta libre et dans l'exercice de son sacerdoce, en présence de celte terrible accusation. La conviction publique étoit acquise contre lui quand on lui donna des juges : ceux-ci furent unanimes pour le trouver coupable. Rien n'e*t plus aisé aujourd'hui que d'allribuer leur arrêt à la crainte d'un minisire tout puissant, au désir de contenter une de ses vengeances; mais iiou? avons vu ce qu'il faut penser de l'extrême intérêt que le cardinal de Richelieu pouvoil avoir en cette affaire. Il est plus raisonnable de supposer que celui-ci, as>ez indifférent en lui même sur la question de savoir si quelques reli gieuses d'une petite ville étoient ou n'éloient pas possédées du démon, fort peu soucieux de ce que deviendroit un curé de mauvaises mœurs qui scandalisoit sa province, importuné peut-être du bruit que causoit ce lointain désordre, voulut donner à la prévention populaire une sorte de satisfaction, qui, dans tous les temps et sous le règne de toutes les opinions, n'a manqué jamais de lui être agréable. »

LETTRE D UN HABITANT DE POITIERS, SUR L EXECUTION d'urbain GRANDIER.

Monsieur,

Grandier est mort et fut exécuté le vendredy 18e (Taoust; le mercredy précédent on luy donna advis de se résigner à Dieu et fut mené au palais, où estant rasé jusques aux sourcils des yeux, 3 se mit de soi-mesme à genoux pour entendre son arrest, regardant au crucifix; le greffier tout tremblant luy leut son arrost dont la teneur estoit que sans avoir esgard à la requestepar luy présentée le 15 de ce mois pour estre de nouveau visité, il estoit déclaré attaint et convaincu de magie et de maléfice par luy donné à plusieurs personnes religieuses et: biques pour réparation desquels crimes il estoit condamné à faire l'amande honorable, nue teste, nuds pieds et en chemise, ayant une torche au poing du poids de deux livres, devant les églises des Ursulines et dé Saint-Pierre, puis estre braslé vif, tous ses biens confis-

quez au Roy excepté 150 livres qui doibvent estre employei en une lame de cuivre où serait gravé cet arrest et affiché en l'église des Ursulines; et devant que souffrir mort, estre appliqué la question ordinaire et extraordinaire.

Il entendit le tout sans s'esmouvoir et dist peu après à ses juges qu'il supplioit le Roy en leurs personnes qui le représentoicnt, par les entrailles de Jésus-Christ, et en considération qu'il estoil chresticn et prestre, de ne le faire pas mourir d'un genre de mort qui le portast au désespoir. M. de Laubardemont luy dit lors qu'il confessast ses crimes et qu'on modérerait les supplices. Il répliqua qu'il cstoit grand pescheur ; qu'il avoit abusé de nombre de filles et de femmes, qu'il avoit composé le Traicté contre le célibat, qui s'estoit trouvé entre ses papiers pour jouir d'une demoiselle, soubs l'espérance de la pouvoir espouser ; mais qu'il estoit du tout innocent, d'inceste, de sa* crilége et magie : en quoy il a persisté, et en la question ordinaire et extraordinaire la plus violente qu'homme ait jamais soufferte, pendant laquelle ayant les yeux cslevés au ciel, il a proféré ces paroles : Torque, torque, modo in œternum par.... Après icelle, M. de Laubardemont luy dist qu'il se disposast à se confesser, et il répliqua qu'il n'aurait pas grande peine, l'ayant fait dès le mercredy, qu'il demanda la communion qui luy fut refusée; estant conduit au supplice» il a toujours prié Dieu et s'est recommandé aux prières de ses amis ; et au posteau a baisé le crucifix et embrassé le capucin qui l'avoit assisté, protestant de son innocence.— On glosa fort sur toutes ces circonstances, car l'une des obsédées que l'on exorcisoit, pendant qu'il hrusloit, imitoit ses postures, et disoit que lorsqu'il avoit baisé le capucin que le Diable s'estoit mis sur ses yeux pour le consoler, qu'il avoit baisé le bras de la croix et non le bault, parce qu'il avok en horreur le chef des hommes et des anges; que les signes de croix qu'il faisoit estoient au nom de trois démons; qu'il «voit eu trois mouvemens de se convertir et qu'il ne l'avoit point fait;

qu'il estoit damné, et qu'il fault faire mourir son frère, pour sçavoir la vérité de tout. —C'est ce qui se peut cscrire dune mort très-constante, et dans laquelle le pacient n'a rien ravallé de son humeur naturelle. Je n'y adjouste ny diminue rien, et vous asseure ce que j'escris estre très véritable, sur la foy d'un chanoine de nostre église, qui a esté présent à tout.

De Poitiers, ce 23 aoust 1634.

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