XIII. LES CANISARDS. DRACONNADE
(Affaire du 29 avril 1703.)
On sait que ce nom de Camisards fut donné aux calvinistes révoltés des Ce ven nés qui! séduits par les prédications de Jurieu, par les artifices et les promesses du prince d'Orange, soulevèrent les huguenots des Cévennes et formèrent, à la fin du xvne siècle, après la révocation de l'édit de Nantes, une ligue armée qui inquiéta longtemps la cour. On a écrit l'histoire de ces fanatiques et des excès qui amenèrent contre eux les cruelles représailles sous lesquelles ils succombèrent. Nous aurons à publier un curieux catalogue de toutes les pièces concernant l'histoire de ces troubles, dans lesquels il y eut bien des égarés et surtout bien des victimes. En attendant, voici un récit qui donnera une idée de l'état des esprits et des choses au pays de Cévennes dans les premières années du xviii» siècle. La scène se passe aux environs d'Alais (département du Gard). On voit figurer dans ce récit le nom de Cavalier, paysan des Cévennes que son zèle de sectaire, sa bravoure et son intrépidité rendirent célèbre parmi les camisards qui se le donnèrent pour chef. Cavalier ne fut point tué dans cette rencontre, comme le dit l'auteur de cette relation. Le maréchal de Villars, après les cruelles répressions de Montrevel, jaloux d'employer des moyens plus doux contre les révoltés, lui proposa une amnistie, et négocia avec le héros des camisards. La paix une fols signée, Cavalier passa en Angleterre, où il se distingua dans plusieurs rencontres. Il mourut seulement en 1740, gouverneur de l'ilc de Jersey. Jean Cavalier, dans les relations de la vie, éloit d'un caractère doux et plein d'enjouement; les passions religieuses n'a voient que surexcité ce caractère naturellement bon et serviable.
L'zès, le 4 may 1703.
Sur les avis que H. de Plancque, brigadier des armées du
Roy et lieutenant colonel du régiment de Rouergue avoiteu que
les fanatiques dévoient faire aile au Mas-Rougç, ou à Vcrtnillcs,
où ils ariverent vers les dix heures du soir, il demanda à M. fe
i> année. — Doc. s
maréchal de Monterevel sept cents hommes d'infanterie et deux cens cinquante dragons : il prit une partie de l'infanterie et donna l'autre à M. de Tarnault nostre colonel, avec ordre de se porter auprès de Vermilles, ou nous arivasmes vers les onze heures du soir, et d'y charger les bandits, s'ils nous découvraient aux approches, ou de l'y attendre, si nous n'en estions pas aperceûs, aflin de pouvoir faire une double attaque. Les dragons furent envoiez du costé de Vezcnobre, où ces scélérats dévoient naturellement retomber : M. de Plancque passa avec son détachement au dessous de Bagarre et les rencontra à un quart de lieue de ce village : il les chargea avec beaucoup de rigueur, ce qui obligea une grande partie de ces malheureux à se jetter dans une métairie appelée la Tour de Billot. Apres en avoir tué un assez grand nombre, il entoura la maison et la bloqua, nous suivîmes toujours du costé d'où nous entendions tirer et d'où mesme nous appercevions le feu. Tous ces officiers, à l'exemple de M* de Tarnault, ayans mis pied à terre, n'épargnèrent pas ceux des fuyards qui vinrent tomber vers nous, nous fîmes sur eux à différentes fois trois décharges fort à propos, nous en tuasmes au moins cinquante de cette manière : — les autres se sauvèrent dans le bois. Nous joignîmes enfin M. Plancque et après avoir bien entouré la maiterie, nous attendimes le jour. Pendant la nuit ces bandits firent sur nous un feu continuel et chantèrent jusques à la pointe du jour; quand il fut assés grand, au signal de trois coups de fusil qui furent tirés suivant l'ordre de M. de Plancque, nous nous approchasmes pour commencer l'attaque de la Tour de Uillot, qui fut attaquée par trois endroits : la grande porte et les deux autres passages que nous nous fîmes en démolissant une muraille assez forte avec nos mains , nos bayonnettes et des hallebardes, quelques unes desquelles nous avions pris aux camisards qui repoussoient 1e mieux qu'ils pouvoient ceux qui vouloient monter à la brèche. Cette manœuvre dura près d'une heure, pendant laquelle on faisoit un
feu continuel de part et d'autre. Les passages à demy ouverts, M. de Tarnault sauta dans la cour de cette maison, suivy des grenadiers de son régiment* et de quelque infanterie, pendant que M. de Plancque fit la mesme chose par la porte et l'autre ouverture ; ces fanatiques disputèrent longtemps le terrain pied à pied, et après avoir fait toute la résistance possible dans la cour, se retranchèrent dans cinq chambres et dans la tour, où ils préférèrent de perdre la vie plustost que de se rendre, aussy y périrent-ils au nombre de trois à quatre cents qu'ils estoient dans cette maison et tour ; il y a douze de nos officiers de blessez, dont un mourut le soir à Alais, nommé la Blancque, capitaine lieutenant de la colonelle de Rouergue ; nous n'avons eu que le chevalier de Curnal, lieutenant de nos grenadiers, de blessé, et en tout de soldats de Rouergue, de Tarnault et de royal Comtois que dix-huit blessez, et sept de tuez sur la place. Celte troupe de fanatiques estoit celle du nommé Cavalier qu'on croit y avoir esté tué, ce qui 'ne se peut asseurer. Parmy les morts on en trouva un qui avoit le hausse-col et dans sa poche onç tasse de vermeil et quelques louis d'or; ils avolent aussy deux tambours. Cette affaire arriva du 29 au 30. M. de Montrevel croyant que nous ayions besoin de secours, nous envoya le reste des troupes qui estoient à Alais, mais tout estoit flny lorsqu'elles y arrivèrent; il y vint ensuitte luy mesme avec M. de Baville, l'intendant, pour voir le champ de bataille ; il nous en fit compliment à tons : on peut dire qu'il n'y a pas un officier qui n'y bit son devoir. (Cab. hist.)
t',X LE CABINET HISTORIQUE.