XXXVII. — DOCUMENTS POUR SERVIR A L HISTOIRE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY
L'offre que, dans notre dernier numéro, nous avons fait d'accueillir tons les documents inédits ou peu connus relatifs à la sanglante tragédie de 1572 nous a déjà valu bon nombre de très-curienses communications. M.Gachard, l'éminen t archiviste du royaume de Belgique, nous a fait l'honneur de nous adresser sur ce sujet deux publications d'un haut et puissant intérêt et qui font faire un grand pas à la thèse que nous avons soutenue. Ces deux brochures sont trop utiles à la manifestation de la vérité pour que nous ne nous faisions pas un devoir de les faire prochainement connoitre, au moins par extraits, à nos lecteurs. M. Doublet de Boislhibault, de Chartres, s'est donné la peine de recueillir dans les archives de la préfecture d'Eure-et-Loir plusieurs pièces qu'il a bien voulu nous destiner, ce dont nous ne pouvons trop le remercier, pièces que l'on comptera désormais parmi les documents notables servant de preuves à l'histoire de ce temps. Nous les publions aujourd'hui en les frisant toutefois précéder d'une lettre de M. Naylics, ancien conseiller à la cour royale de Toulouse, qui, avec des appréciations générales, contient des renseignements précieux et qu'on lira volontiers.
M. Th" de Itaylies à Monsieur le directeur du Cabinet historique.
Paris, octobre 1856.
Monsieur,
Je vois avec plaisir le Cabinet historique se lancer dans le haut et contentieux domaine de l'histoire, dans le vrai étayé de pièces justificatives. Je ne serai pas le seul à éprouver ce sentiment et à vous dire» Monsieur, que c'est de votre part une belle et digne làcbe que vous entreprenez. Car, avouons-le à la honte de notre pays» l'ignorance et la mauvaise foi , l'indifférence et l'esprit de parti se sont souvent donné la main pour repousser le vrai , de
l'histoire , et pour n'en accueillir que le faux ou le roman. Il y a, je m'empresse de le reconnoitre avec vous, un retour aux boni principes, une réaction tout à fait favorable à la vérité. Mêlezvous à ce mouvement, Monsieur, et vous aurez l'adhésion nonseulement de tous les fidèles catholiques, mais aussi de tous ta honnêtes gens qui , dans la discussion des faits, veulent et recherchent avant tout la vérité historique.
J'ai souligné les mots fidèles catholiques, car, ainsi que vous l'avez dit, combien n'en avons-nous pas vu de ces catholiques de nom faire cause commune avec les protestants et n'avoir à h bouche que les mots de Saint-Barthélémy et de Révocation de Védit de Nantes, ignorant ou feignant d'ignorer que l'histoire de France, comme l'histoire d'Angleterre au xvi° siècle, est pleine des massacres exécutés par les protestants sur les catholiques, et que nos églises n'offroient plus que cendres et minss amoncelées par la huguenoterie. Et quant è la révocation de l'édit de Nantes, n'a-t-elle pas été provoquée parles violera* les plus inouïes des hérétiques du Midi ? Il ne s'agit pour s'ea convaincre que de lire la lettre que Bayle lui-même -écrivait à son frère au mois de décembre 1683, pins d'une année avant h révocation, par laquelle il blâme les habitants des Cévennes Je leur levée de boucliers, de leur prise d'armes et de leur révolte?
Comme vous l'avez dit, Monsieur, Charles IX ne Tut pobt l'instigateur de la Saint-Barthélémy, lui qui sauva Henri IV et le prince de Condé, son médecin Ambroise Paré et quelques autr» protestants que poursuivoit la haine du peuple ; lui , en M mot, qui mourut de douleur et de regret d'avoir tu tant de ItaU de sang couler sous son règne. Cette exécution qu'il se brisa surprendre, à laquelle même il donna, pour un moment, Tsatorilé de son nom, lui fut certainement imposée par VttgA public et le mouvement irrésistible des Parisiens. — C'est « qu'ont très-bien fait voir MM. Lazare frères, dans leqr Dvc6*naire administratif et historique de Paris, dont je mus
derai la permission d'extraire le passage suivant, qui vient si bien à l'appui de votre système, et qui mérite d'être reproduit dans vos colonnes :
Le 20 décembre 1571, Claude Marcel, ancien général des monnoies, pour lors Prévôt des marchands, rendant compte au Roi de la situation de la ville, s'exprime ainsi : « Après le couvre-feu on joue du couteau dans les rues de Paris. Bon nombre de cadavres ont été repeschez à Saint-Cloud ou trouvez sur la berge près de Chaillyot... Par le faict de huguenoterie, le commerce est quasy mort, l'industrie s'en va effarouchée de nos divisions, et traverse les monts pour s'acclimater en pays ita- Iyens : les catholiques veulent en finir ... Que votre majesté ad vise, sa couronne est entre l'enclume et le marteau, Paris seul peut • la sauver... »
a Malgré cet avertissement, le Roi par les conseils de Catherine de Médicis, traita plusieurs Fois encore avec les protestants. Cette condescendance que les Parisiens reprochèrent amèrement i Charles IX augmenta l'exaspération. Le vendredy, 22 août 1572, la ville, dit un écrivain contemporain, bouillonnait $ exaltation. Le meurtre et la sédition étoient dans Vair. Le prévôt des marchands, Jean le Charron, se transporte au Louvre et annonce en plein Conseil à Sa Majesté que les échevins, conseillers et quarteniers ont livré au duc de Guise les rôles de taxes sur lesquels les noms et demeures des sectaires sont inscrits, et que le peuple va se faire justice... Le magistrat ajoute qu'il vaut mieux que le Roi approuve l'opération et semble la diriger, que de rester immobile , vu le danger qui en résulterait.
Le 23 août, il y eût conseil au Louvre, cl les ministres, tous sans exception , reconuurent la nécessité de l'intervention du Roi. Le duc de Guise fut mandé et l'on arrêta les dispositions du drame qui devoit avoir lieu le lendemain. Comme Charles IX avoit à se faire pardonner sa tiédeur, il eut l'air d'organiser un
Îlot qu'il subissoit en réalité.
1 fut enjoinct et commandé au prévost des marchands de se ir des clefs de toutes les portes de la ville , et les faire soieusement fermer, à ce que nulle ne peust entrer ni sortir belle, et faire tirer tous les bateaulx du côté de ladicte ville, et ieeulx fermer de leurs chesnes et deffendre et empeseber que nul n'eust à y passer ; et faire mettre en armes tous les capi- "E~~~f lieutenants, enseignes et bourgeois des quartiers et
dizainiers d'icelle ville, capables de porter «mes, pour recevoir et exécuter les commandements de Sa Majesté, ■ et&, etc.
Ce que recommandent Charles IX étoit préparé.
A cinq heures du malin, la cloche Saint-Germain-d'Auxerrob donna le signal du massacre. Voici comment il avoit été organisé. Paris comptait alors seize quartiers, chacun d'eu Ait commandé par un quartinier qui avoit reçu un extrait dea rika • de taxes sur lequel étoient marqués tous les protestante habitat la circonscription. Chaque quartinier se dirigea vera la plnee la plus spacieuse de sa circonscription avec un eorpa de ttvÉMi considérable. De là, il envoya, sous le commandement d'ni «à* quantainier ou dixainier, des détachements bloquer tontes kl rues et poser les chaînes dans tout le quartier. Pendant que eslli force armée gardoit les issues, d'autres détachements cemaMO» dés chacun par un notable bourgeois pénétraient dans les nné* sons pour tuer les protestants qui figuraient sur la liste dss proscriptions. Le massacre fut dirigé avec tant d'ordre, atac un ensemble si parfaitement combiné, que cet arrangement auquel aucun accident ne fit défaut, prouve jusqu'à la denritr* évidence que cette terrible mesure fut étudiée et arrêtée par k bourgeoisie qui seule possédoit les éléments d'organisation et Uf moyens d'exécution nécessaires.
En effet, tous les calvinistes qui exerçoient une prohssieii dans Paris furent massacrés sans exception. Ceux qui édiij^' pèrent à la mort étoient des gentilshommes arrivés récettuMit dans cette ville, pour assister aux noces du roi de Navam. Ces derniers ne payant aucune contribution n'éioient pM portés sur les listes ; aussi beaucoup d'entre eux parvinrent I gagner le faubourg Saint-Germain et se sauvèrent dans k campagne. Tous les faits qui suivent confirment l'opinion ut nous venons d'émettre.
Au compte des recettes et dépenses {particulières de rbêMl de ville pour Tannée 1572, on ut ce qui suit :
« Aux fossoyeurs du cimetière des Saints-Innocents* < livres tournois à eux ordonnées par lettres de i neuvième septembre 1573, pour, avec leurs ce soyeurs, au nombre de huit, avoir entouré les corps" étoient es environ du couvent .du Nigeon, pour évi infections en ladite ville et es environ.
» Aux fossoyeurs du cimetière des Saints-Innocents, vinrt livres à eux ordonnées par le prévosl des marchands et é» vins, par leur mandement du treizième septembre 1M1* pm •
avoir enterré, depuis huit jours, onze cents corps morts es environs de Saint-Cloud, Auteuil et Chalhiau.
» A Nicolas Sugert, maistre passeur d'eau à Paris, par ordonnance du treizième septembre 1572, pour, par l'ordonnance de mesdits sieurs, avoir, loi douzième, rangé le bac du port de Choisy. les deux bateaux du port à l'Anglois, et fait serrer là, par la rivière, plusieurs autres bateaux pour empêcher ■ le passage d'icelle rivière.
• A Aubin Olivier, demeurant à Paris, quatre-vingts livres, savoir : pour quinze médailles d'argent , quarante-cinq livres ; pour avoir refait le sceau du cachet de ladite ville , cinq livres ; pour avoir fait les pilles pour le jeton d'argent et de laiton, trente livres, desquelles médailles qui ont este faictes pour mémoire de Saint-Barthelemy, en a esté distribuées à mesdits sien» les prévost des marchands, eschevins, procureurs, receveurs et greffiers d'icelle ville. »
Le même compte renferme encore d'autres articles concernant des gratifications données aux archers de la ville qui avaient pris part à cette sanglante tragédie.
De ces faits et de beaucoup d'autres qu'il seroit trop long de consigner ici, résulte pour nous cette conviction : Le massacre de la Saint-Barthélémy ne fut pas le moins du monde le crime de Chartes IX. Le roi, la reine-mère, le duc d'Anjou, demeurèrent complètement étrangers au complot, jusqu'au jour où ils . furent obligés de le subir.
La Saint-Barthélémy fut à Paris l'explosion de la haine des catholiques, c'est-à-dire de tout un peuple. Ce massacre, imposé par toute la population aux magistrats de la ville, fut ensuite médité, dirigé et payé par eux.
Ge récit, monsieur, plein de faits et de preuves, maintient assex bien la thèse que vous soutenez. — Ce n'est pas là, comme on Ta dit, du roman historique, mais de l'histoire faite avec des actes et sans préoccupation des préjugés de notre époque. Il aTaieÉbblé que vous ne vous refuseriez pas à l'admission de cet qui, quoique fait sur un livre imprimé, n'aura pas Fettrait de la nouveauté pour quelques-uns de vos
Agita, monsieur, l'assurance de mes sentiments d'estime et m» Tn1". de Naylies.
M. Doublet de Boisthibaut au même.
Chartres, le 22 octobre USA.
Monsieur,
Vous annoncez, dans voire neuvième livraison (p. 226) v vous proposer de réunir tous documents qui peuvent jeter du jour mr la Saint-Barlhélemy ! Voici quelques lettres appartenant aux arddra municipales de Chartres, lesquelles, vous en jugerez, ont de l'intérêt. De ces lettres, nous n'avons plus que les copies, mais je puis garantir qu'elles sont conformes aux lettres originales. En compulsant nos archives, j'ai pu recueillir un assez grand nombre de lettres de rois, de reines de France, etc. Je les ai classées, soustraites k tonte perte ultérieure, et j'en ai révélé, le premier, l'existence au monde gavant. Or, ces lettres avaient également été copiées sur les registres dans lesquels j'ai puisé celles que je vous communique. Si les mes ont été fidèlement transcrites, il en a dû être ainsi des autres. Ce registres témoignent d'ailleurs de Tordre et de la fidélité des Inscriptions.
Agréez, monsieur, mes compliments les pins dévoués,
Doublet de BoisnmvT.