‹ Le cabinet noirChapitre 4 sur 8 · La fille Nniij;Itintc · texte numérisé non relu

La fille Nniij;Itintc

Déjà depuis plus dune année li» marquis de Lupiano cl sa fille éi aient établis à Paris, lorsqu'une après- midi,

dans le courant du mois de janvier 1820, nous le trouvons traversant cet obscur passage kitéral qui, prenant a là rue Saint-Marc, n'avait alors d'autre issue que la grande galerie des Panoramas.

Il était à ce moment accompagné d'un homme, remarquable par sa belle prestance et par un air de résolution énergique que toute sa personne semblait respirer.

Le nom de cet homme aussi bien que le ton fortement basané de son visage, accusait une origine méridionale, mais c'était la tout !e renseignement qui jusque-là avait pu être obtenu à son sujet. Le comte de Montalvi était l'un de ces étrangers à douteux antécédents, qui mènent a Pans la vie la plus élégante, sans que l'on se rende jamais bien compte ni de ia fortune qu'ils dépensent, ni du titre et des décorations qu'ils portent, ni du pays dont ils sont venus.

Avec sa frêle nature et sa chélive apparence, pendu au bras de son imposant compagnon qu'il entretenait d'un air de vive animation, le marquis de Lupiano formait, à vrai dire, un assez grotesque contraste.

Toutefois, à l'air de déférence et d'approbation avec lequel il était é^^outé par le comte, on pouvait soupçonner celui-ci de reconnaître- dans son grêle interlocuteur une haute supériorité morale; un grand neveu, officier de carabiniccs, n'est pas plus obséquieusement attentif à toutes les paroles d'un petit oncle vieux et riche, dont il attend la succession.

Dans le passage isolé où se poursuivait la conversation des deux promeneurs, était situé en ce tempslii le magasin d'une célèbre marchande à la toilette, nommée madame Constantin.

On sait le cumul ordinaire do cette espèce do com-

hU LE CABI>'ET >0IU.

merce. Ayant dans les filles entretenues, soit qu'elle leur vende ou qu elle leur achète, le plus clair de sa clientèle, la revendeuse est toujours un peu obligée d'entrer dans les affaires de ces Madeleines qu'elle aide fréquemment de ses conseils, quelquefois même de ses démarches. Aussi bien la marchande à la toilette en généra], a quelque peu connu l'amour et y sait compatir. Elle serait donc déjà à ces menues complaisances, de la bonté de son cœur et de son inclination, quand elle n'y serait pas avant tout de son intérêt.

— Par ma foi! une belle créature! dit tout à coup le marquis, en voyant sortir de chez madame Constantin une femme, en effet, très-remarquablement belle qui s'était croisée avec lui.

-~ Quelque chose de légèrement hasardé dans la tournur , fit remarquer le comte.

— Justement ce qu'il nous faudrait, repartit Lupiano, puisque décidément nous ne pouvons compter sur le concours de notre belle amie.

— Au fait, reprit Montalvi, la Providence est grande, et qui sait? peut-être au moment oij nous y pensions, le moins; elle nous envoie l'ange conducteur qui nous faisait défaut.

Ainsi parlant, il avait quitté le bras du marquis et allait se jeter sur les traces de la charmante apparition, qui déjà était presque hors de vue.

— Mais non. mais non, fit le marquis en reteniint son impétueux ami, vous n'allez pas, comme un étudiant ou un clerc de notaire, vous mettre sur les talons d'une fommo; cette marchande, ajoula-t-il en montrant In bonti(pic de madame Coni=>tantin, nous (lira cerlaincnunt lout ce (juc nous voulons savoir.

Et. un instant après, suivi de Montais i, il pénétrait chez la revendeuse.

— Madame, nous voudrions voir des dentelles, dit le marquis en entrant, et de 1 air d'un acheteur trèscurieux.

— Angleterre? Maline5?Aiençon'? demanda la marchande, autant pour savoir ce que Ton voulait d'elle, que pour faire valoir la richesse de son assortiment.

— Tout ce qui vous plaira, repartit Lupiano; mais que ce soit du beau, pourtant.

— 3Ions:eur, voila un article magnifique; et, de plus, très-avantageux, dit la revendeuse, en commençant à dérouler plusieurs aunes de point de Bruxelles déposées autour d'un carton.

Rien n est impossible chez une marchande à la toilett( , et, par les jeux du hasard, tout peut s'y rencontrer, depuis la robe ayant servi à la première communiondunejeunefille,jusqu"à des pistoletsde combat. On ne s'étonnera donc pas de voir le marquis interrompre brusquement l'article point de Bruxelles, pour s'enquérir de ce que pouvaient valoir un arc et des flèches de sauvage, qu'il avait tout à coup avisés dans un coin.

— Ça, monsieur? c'est indien, repartit la marchande d'un petit ton capable, qui voulait dire qu'entre la demande et la réponse, l'objet qui avait fixé d'une manière si peu attendue 1 attention de l'acheteur venait au moinsde doubler de prix.

— Non, répondit Lupiano, qui avait beaucoup voyagé et était connaisseur, cela n est point indien, c'est hoitenlot et du cap de Bonne-Espérance; mais il ne .s'agit pas de la provenance et je vous demande ce que vous en voulez.

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La marchande fixa un prix exorbilant, que le marquis, sans marchander, paya en or; en même temps il dit qu on lui mît de côté son acquisition, et quil la ferait prendre par un de ses gens; puis, le droit de sa curiosité ainsi acquitté :

— Vous aviez la, dit-il, tout a l'heure une femme bien remarquable; est-ce que vous la connaissez?

-— Une femme bien remraquahle? répéta la revendeuse, sans avoir Tair de savoir ce qu'on voulait lui dire; ce qui est inévitablement le début de ces sortes de conversations.

— Oui, une grande et jolie personne qui vient de sortir de chez vous; une de vos clientes apparemment.

— Ah! oui, fit madame Constantin retrouvant sa mémoire; une brune, en cachemice vert. Monsieur a bien raison; cest une des femmes, suivant mon idée, les plus séduisantes de Paris, et certainement, on peut bien le dire, elle n'est pas à sa place, la pauvre enfant!

— Ou'appelez-vous pas à sa place? demanda Montai vi.

— C'est-à-dire une femme qui n'a pas de bonheur; monsieur sait, il y en a comme ça.

— Mais, reprit le marquis, en quoi consislece pas de bonheur? C'est déjà quelque chose que d'être belle; (tàParis, une jolie femme n'est jamais mallieùreuse <iu<.' (juand elle le veut bien.

— Dame! si monsieur croit que perdre sansqu'ii y ait de votre faute un riche prolecteur, et se voir aumoiiient dôtre saisie dans ses nKubles soit pour vous réjouir heaucoup!

— Vn prolcctcur perdu, un autre se retrouve, reiiinnjua .Morjfalvi.

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— Hum! pour Georgina, répliqua la revendeuse, ce n'est pas déjà si facile. 11 y a des mots qui tuen' , voyezvous!

— Comment, des mots qui tuent? Vous aimez à parler en rébus, ma chère madame Constantin.

— Oui, monsieur, les hommes sont comme ça, et bien souvent il ne faut qu'un mauvais soubrjquet pour vous dénaturer dans leur esprit.

— Ah ça! continua le marquis, pour s'attirer ainsi do vilains sobriquets c'est donc une personne légère, inconséquente, que cette demoiselle Georgina?

— En quoi monsieur fait bien erreur! Georgina est une fille tranquille, douce comme un agneau, n'aimant que son chez elle, incapable de tromper et d'avoir des mots avec personne; mais c'est une destinée quelle a comme ça : voila tout.

— Qui est de perdre tous ses protecteurs? demanda Rlontalvi .

— Oui, monsieur, de se les voir enlevés tous, l'un après l'autre, mais pas de la manière que l'on pourrait entendre et pas l'histoire de la quitter. Son genre a elle, est de les \o\r dilapidés par la mort, et toujours par des morts affreuses; ainsi, par exemple, elle vous en aura un, aujourd'hui, qui sera tué dans un duel; demain, un autre, en se promenant avec elle au bois de Boulogne, fera une chute de cheval et lui restera sur la place; la semaine d'après, c'est un milord anglais qui, sans rime ni raison, vient se suécider dans son boudoir, et lui perd un tapis perse d'au moins cinquante louis. Il y en a aussi qui finissent par la politique dans des conspirations.

— Diable! mais c'est en oilA une singulière étoile, remarqua Montalvi.

— Et par suite de tous ces désastres, quel est donc, demanda le marquis, ce surnom si fâcheux qu'on lui aurait donné?

— Ils se sont mis, quelques jeunes gens, répondit mystérieusement la revendeuse, à l'appeler la fille sanglante; monsieur sait, de ce fameux roman où il y a la nonne. Le mota fyit fortune et je ne vous en impose pas; je connais aujourd'hui des hommes très-sensés, des magistrats, des pairs de France, des banquiers, enfin des gens avec des connaissances et des capacités qui par scrupule pour leur vie, ne voudraient pas seulement saluer Gcorgina dans la rue.

— Eli! eh! la fille sanglante, dit le marquis en regardant Monlalvi.

— Oui, cerlainement, fît celui-ci de son côté en ayant l'air de se rangera une idée; puis, s'adressant à la marchande :

— Ah çà! mais dites-nous donc un peu, ajouta-l-il gaiement, le domicile de cette beauté si meurtrière, car c'est, en vérilé, à ne point passer dans sa rue.

Madame Constantin eut l'air de prendre la question pour une plaisanterie et au lieu d'y répondre :

— Et bien! dit-elle càiinenjent au marquis, monsieur ne s'arrange pas de mon point de Bruxelles?

— Si fait, si fait, dit vivement Lupiano, c'est vous, ma chère dame, qui ne me dites pas le prix.

Le marquis ayant encore une fois payé très-cher et sans marchander :

— Pardon, messieurs, dit la revendeuse, j'oubliais une commission pressée.

\'Ai même temps, s(; plaçant à l'entrée de son arrièrebout i(iue :

— Ernest ine! cria-i-elle a sa fiHe de magasin, voilh

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un cachemire qu'il faut tout de suite porter cliez mademoiselle Georgina, toujours rue Roquépine, 31; elle ne sera déménagée qu après-demain.

Mis ainsi chastement et ingénieusement au fait de ce qu'il voulait savoir :

— Madame, à Thonneur de vous voir, diUe marquis en se dirigeant vers la porte, accompagné de Montai vi.

— Monsieur ne veut pas que je fasse porter chez lui ces articles?

— Non, c'est inutile; comme je vous ai dit, on viendra les chercher.

Et les deux amis sortirent du magasin.

Deux jours plus tard un domestique se présenta chez madame Constantin, venant reclamer les achats du marquis. La marchande fat toute charmante pour cet envoyé, et tâcha de son mieux a le faire causer; mais elle ne pouvait tomber plus mal. 11 ne savait dire, en français que bonjour, madame. Du reste parlant portugais, il ne put communiquer avec son interlocutrice qu'au [uoyen d'un papier dont il était muni et sur lequel on avait écrit : Remettre au pointeur l'arc, les flèches et la dentelle achetés par M. Hernandez,

Le domestique, en se retirant, laissa le papier aux mains de madame Constantin, Celle-ci ne manqua pas de l'examiner avec une extrême attention, et constata que c'était le verso d'une enveloppe de lettre. Sur le recto, on lisait : Monsieur, monsieur de Hernandez, négociant, hôtel de Cambridge, rue de Rivoli, Paris ^ et la lettre avait été timbrée comme venantdu Brésil.

Aussitôt les deux étrangers sortis, lofiBcieùse marchande s'était empressée do faire savoir par un

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mot a mademoiselle Georgina la curiosité et les questions dont elle avait été Fobjet. Mais chose assez singulière, durant les deux jours qui venaient de s'écouler, linsouciante beauté n'avait pas donné signe d'existence, et, au lieu de venir aux informations, comme il eût été bien naturel, elle avait laissé madame Constantin, qu'elle savait cependant un salpêtre pour la curiosité^ dans l'ignorance la plus complète des suites qu'avaient pu avoir les excellents renseignements qui avaient été donnés sur elle. A la fin, n'y pouvant plus tenir, la revendeuse prit le parti de se rendre rue lloquépino, au logement dont nous l'avons vue, avec une si parfaite convenance, donner l'indirecte indication. Mais la, premier désappointement. La veille de cette visite, mademoiselle Georgina, tous ses créanciers payés, et sa femme de chambre, fille de confiance à laquelle elle tenait beaucoup, brusquement congédiée, avait fait connaître qu'elle partait pour l'Italie. Chargé de remettre à madame Constantin le montant d'une petite note, le concierge restait sans aucune indication, relativement à lépoque où le retour de sa belle locataire dont il avait, d'ailleurs, mission de vendre les meubles, pouvait être al tendu.

Exaspérée, en voyant ainsi la lumière lui échapper, la marchande a la toilette prit aussitôt le parti d'une (lémarclie hardie, et se présentant résolument àriiôlel de Cami)ridge, elle demanda ti parlera M. dellernandez, n'étant pas embarrassée, une fois qu'elle serait [)arvenue jus(|u'à lui, de trouver un prétexte quelconque à la visite (lu'elle hasardait.

Introduite sans grande dilhcullé, madame Constantin était résiMvéeà un nouvel et plus grave niéc(imi>fe. M (\r llernandcz était un Lrignntosque Drésilien. au

teint bistré et a la chevelure exubérante et crépue, dans lequel ne pouvait être surpris le moindre trait de ressemblance avec les deux étrangers qui s'étaient servis de son nom.

Inutile d'ajouter que lare, les flèches et le point de Bruxelles étaient pour lui un complet non sens. A la fin même, sennuyant de l'insistance et des questions multipliées de la visiteuse, le négociant eut souvenir qu'à I époque où se passa celte scène, les gens arrivant du Brésil étaient honorés par la police d'une très-particulière attention. 11 insinua donc à la vertueuse dame qu'il était assez disposé à la considérer comme ayant auprès de lui quelque mission de la part de cette vigilance occulte, et il dénoua brusquement la rencontre en conduisant d'une manière infiniment peu polie sa respectable interlocutrice, qui, à son grand désespoir, dut arrêter en cet endroit le cours de ses investigations.

Les époux Lelouard.

A une époque très-rapprochée de celle où avait eu lieu le départ si peu expliqué de mademoiselle Gcorgina, ii n'éîait bruit, dans la ville de Bordeaux, que des charmes d*une Parisienne tout récemment descendue au Grand Hôtel de Ginenne dans la compagnie de monsieur son mari.

Pour produire tant de sensation, il fallait supposer dans cette femme, qui, d'ailleurs, avait dépassé l'Age flo la j)remière jeunesse, des grâces en effet bien mira-

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culeuses, car on sait que les Bordelaises se piquent aussi de beauté, et les Bordelais, avec cette vanterio toute méridionale qui a fait la fortune politique de beaucoup d'entre eux, persuaderaient volontiers aux étrangers, que, dans leur ville, les Vénus de Médicis et les Dianes chasseresses se rencontrent couramment par les rues.

Du reste, ce qui contribuait encore à mettre en un |)lus grand relief les splendides attraits de la belle Parisienne, c'était peut-être le contraste d un mari déjà sur le retour, et qui ne rachetait par aucune espèce d'avantages extérieurs, la cruelle disproportion d'âge qui d abord, se remarquait entre eux.

Cette dissonance marquée avait même commencé par jeter sur les pas de l'aimable étrangère une troupe fort empressée d adorateurs auxquels la désagréable désinvolture du mari n'avait pas été un petit encouragement; mais il faut se hâter d'ajouter, qu'en moins dune semaine, ce grand concours et cette foule com- (■acte et haletante sétaient considérablement éclair • cis.

Rendu, à ce qu'il paraît, fortjaloux par la conscience de sa laideur et de sa grande maturité, l'époux auqurl ces deux circonstances aggravantes ne paraissaient rien ôter de la musculeuse valeur de son bras, avait commencé par tuer en duel un des prétendants de sa Pénélope. Un soir, un autre adorant avait été trouvé poignardé au détour d'une rue, sans aucune preuve, il est vrai, d'une participation directe ou indirecte du farouche Othello, mais sans qu'aussi, à cette tragi(iuo aventure, se rencontrât d autre explication possible que l'indiscrètiî ardeur des démarches et des soupirs auxquels la victime s était hvrre.

Ces deux meurtres, on le comprend, avaient suffi pour dessiner autour de la belle étrangère un imposant cordon sanitaire; aussi bien, le mari franchi, restait la difficulté de se faire écouter de la dame. Or, celle-ci se montrant plutôt dédaigneuse et indifférente qu empressée à recevoir des hommages, on se contentait de 1 admirer à distance et en dehors de la balustrade; le culte dont elle restait l'objet était une sorte de réalisation de la fameuse caricature populaire : Regardez, mais n'y touchez pas.

Quoique venus en chaise de poste et occupant, dans Ihôtel le plus élégant de la ville, le principal appartement, ces glorieux époux n'étaient accompagnés d aucun domestique, ce quilaissait d'autant moins de chance a la satisfaction de la curiosité dont ils étaient l'objet. Rarement on les voyait au spectacle et dans les promenades, et presque toute leur distraction paraissait être, pour la femme, de changer de toilette plusieurs fois le jour, et pour le mari, de suivre le mouvement du port, soit en se promenant sur le quai, soit en observant, du haut de son balcon, le départ et l'arrivée des navires.

Quanta la manière dont vivaient entre eux les deux conjoints, autant qu'on la pouvait connaître, elle était singulière. Jamais ce mari, si terrible gardien de son honneur,nadressait a sa femme une parole gracieuse ou tendre, et il la traitait avec une froideur non épuivoque , sinon avec un certain dédain. De suii coté, cette beauté si fière et si peu encourageante uc semblait guère excepter son gracieux époux de la glaciale indifférence dont elle avait bien Tair d honorer le si'xc masculin tout entier. Du reste, fort en argent et ayant chez un des banquiers de la ville un crédit con-

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sidérable, ne mangeant pas à la table commune de rhôt(4, ne recevant jamais personne et évitant avec un soin marqué toute liaison et toute accointance,plus ce singulier couple excitait la curiosité, moins il paraissait disposé a la contenter. La seule chose précise que l'on fût parvenu à connaître de ces impénétrables étrangers, c'est quils venaient de Paris et s'appelaient les épouK Lelouard, révélation due à leur passe-port, que d'ailleurs, sans difficulté aucune, ils avaient remis au maître de l'hôtel, le jour même de leur arrivée.

Peu à peu découragée par cette maigreur de renseignements, l'attention publique commençait à se retirer de ces deux objets irritants, qui n'offraient aucune surface aux plus persévérantes investigations, quand par une concurrence tout à coup survenue, se fit, à leur profit, comme un dégrèvement de la fatigante inquisition à laquelle, jusqu'à ce moment, ils avaient été en proie.

Un jour le bruit se répandit à la Bourse, qu'avec une forte cargaison de produits indigènes, un agent officiel de Radama-Manjaka, roi de Madagascar, était débarqué dans la matinée.

De toute manière, cette nouvelle avait de l'intérêt : d'abord, dans une cargaison à écouler, belle matière à spéculation, mouvement de baisse ou de hausse possible sur certaines denrées, quantum de bénéfices à prévoir, coup de commerce à réaliser; en un mot, une affaire qui se présentait.

Venait ensuite dans cet événement ce que les publicistes auraient appelé un horizon politique; car pour les gens un peu au courant du commerce d'outremer, le roi Radama-Manjaka se trouvait être un personnage de quelque importance, et l'arrivée d'un agent

par lui accrédité, ne devait pas être tenu pour un fait ' indifférent.

Depuis 1665, la France, avec des fortunes diverses, n"a pas cessé de tenter des établissements dans l'île africaine de Madagascar, etl'a, comme partout ailleurs, elle a rencontré lâpre concurrence de l'Angleterre, Or, le roi Radama, d'abord simplechef de la tribu des Hovas , avait fini par soumettre Tile tout entière à sa domination, et, après la conquête, monarque civilisateur, voulant importer dans sou royaume les arts et les lumières de l'Europe, c'était surtout vers les Anglais qu'avaient parut vouloir l'entraîner ses velléités de relation extérieure. Mais si, maintenant, il adressait en France un agent diplomatique, un changement de front s'était donc fait dans sa politique, et nos établissements, jusque-la souffreteux et précaires, allaient donc prendre un nouvel essor, et offrir à l'exportation de nouveaux et importants débouchés. Il est facile de comprendre que, venant à circuler en Bourse, cest-àdire dans un lieu où, sans qu'il y paraisse, fermentent de grandes ardeurs d'imagination, ces conjectures eussent aussitôt produit une sensation très-grande, et il nen fallait pas tant vraiment, pour faire un personnage considérable du nouveau débarqué.

Bientôt, d'autres renseignements survinrent et ils rentraient tous dans la donnée encourageante qui d'abord avait été entrevue.

Se proposant, sans doute, de donner k sa mission tout l'éclat et tout le retentissement possibles, l'envoyé du roi des Hovas se présentait avec une suite et un train magniOques et il amenait avec lui sa vadi-bé ou femme légitime, beauté malegache du plus beau marron foncé et alliée de très-près au roi Radama, puis-

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qu'elle était cousine germaine de la reine, alors et encore aujourd'hui régnante, Ranavalo-Manjaka.

Quanta M. le plénipotentiaire, au ton très-fortement cuivré de sa carnation et au magnifique tatouage remarqué sur sa poitrine par un tailleur que, dès son arrivée, il avait fait appeler pour rhabiller a la française, tout faisait 5upposer chez luiForigine américaine. Cependant ses gens le donnaient pour un Européen venu on ne savait doù à la côte de Madagascar. Là, par ses taK'nts administratifs et militaires, aussi bien que par la manière distinguée dont il se comportait dans les fréquentes orgies auxquelles le roi civilisateur ne se montrait que trop enclin, il s'était rapidement poussé auprès de Radama, et celui-ci, après en avoir fait son favori, puis lun de ses minisires, avait fini par en faire son parent et maintenant son envoyé.

Quelques jours se passèrent, durant lesquels le diplomate mah'gache se montra aussi prodigue de sa présence qu'avaient été avares de la leur les époux qu'il avait détrônés dans la curiosité publique; puis survint un autre revirement et commencèrent à circuler de nouveaux bruits, dans lesquels les anciens et le nouvel objet de l'attention générale, se trouvaient inespérément réunis et confondus.

A en croire ces étranges rumeurs, comme si pour trouver dans Bordeaux un homme qu'il jugeût digne de frayer avec lui, le terrible M. Leiouard avait eu besoin qu'un envoyé du roi Kadama vhit exprès k y débarquer, aussitôt I Excellence foncée, installée dans rhôtel où logeait le farouche Parisien, celui-ci avait montré des disposilions non éiiuivocjues h s'humaniser, liicnlôt, par la conmiodité du porte a porte, avait commencé de se lier entre eux quelque habiludc, puis

l'on en était venu à manger ensemble, et, pour ainsi parler, les deux ménages, noir et blanc, n'en auraient bientôt plus formé qu'un.

Détail encore plus remarquable : quoique l'envoyé du roiRadama, sans doute un peu fatigué du régime des attraits de couleurs, neùt pu voir sans une vive émotion le contraste des resplendissantes beautés de la blanche madame Lelouard, le mari, d ordinaire si peu endurant, ne paraissait prendre aucun ombrage de la vive expression donnée à cette admiration, et quoique celle-ci se laissât entraîner a des emportements, de jour en jour moins mesurés, elle continuait de rencontrer un mari patient, longanime et ne se livrant à aucune démonstration qui eût pour but de la tempérer.

De son côté, encouragé apparemment par cette espèce de carte blanche conjugale, madame Lelouard était loin de se montrer désobligeante et sans entrailles pour les impétueuses manifestations du soupirant africain; sa douce aménité, a en croire les médisants, aurait même fini par prendre un caractère tellement expressif, que la cousine de la reine Ranavalo s'en serait pour sa part aperçue. Éclatant alors, dans sa brûlante énergie, la jalousie malegache aurait fait une furieuse explosion, et il aurait tenu à peu de chose, i^joutait-on, que le tanguin, poison fort en honneur a 31adagascar, où il est emp'oyé pour les épreuves judiciaires, ne vînt jouer un rôle dans celle rivaUié. Dans tous les cas, une situation si tendue, un dénoûment tel quel, devenait inévitable, et voici comment tout finit :

Une belle nuit, la charmante madame Lelouard monta furlivoment dans la cliaise de poste par laquelle

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dleavait étéamenée. Seulement, en suite d'une distraction un peu forte, au lieu d'avoir conjugalement à ses côtés M. Lelouard, il se trouva que, pour compagnon de voyage, la belle fugitive avait pris M. l'envoyé du roi des Hovas.

A ce coup de foudre, réveillant, mais un peu tard, sa vigilance maritale, le malheureux époux s'était précipité sur les traces des infidèles, qui, selon tous les renseignements recueillis, paraissaient avoir pris la route de Paris. Quant à l'illustre et infortunée cousine de la reine Ranavalo, nouvelle Ariane, elle dut provisoirement continuer de résider à Bordeaux, son ignorance de la langue et des mœurs du pays où elle était abandonnée, ne lui permettent guère que le désespoir sur place, sauf à prendre plus tard une éclatante revanche, si jamais elle parvenait à remettre la main sur son volage et perfide époux.

¥. — La caisse mystérieuse.

Quinze jours environ après l'arrivée à Bordeaux do l'envoyé du roi Radama, le 13 février 1820, date mémorable, puisque ce jour-là l'infortuné duc de Berry périssait assassiné, se passait à Paris une aventure aussi peu connue qu'extraordinaire et par laquelle la [)olice do réj)0(|u(' fut mis(> en assez grand émoi.

Il est même assez singulier (ju'en ce temps cet événement n'ait pas eu un retentissement plus considérable, puis(juo tout d'abord il eut une forl(^ ai)paren('n d'être une sorte d'appendice au crime de Louvel. Pro-

bablement, au reste, la petite émotion fut tuée par \^ grande, et au milieu du l'immense préoccupation causée par un attentat qui mettait en question l'avenir d'une dynasties, on s'explique que le bizarre imbroglio dont nous allons entretenir nos lecteurs ait dû se glisser presque inaperçu.

A rheure où le malheureux prince tombait sous les coupsde son assassin, laProvidence ayant voulu que, par un douloureux contraste, ce fatal événement se passât la nuit du dimanche gras, il va sans dire que beaucoup de réunions dansantes avaient lieu dans Paris.

Entreautres,chezlenotaireB...se donnait ce soir-là un grand bal, et les lettres d'invitation portaient par postscriptum l'intimation expresse et impérative de n'avoir pas à se présenter autrement que costumé.

Parmiles conviés à cette fête devait figurer un jeune homme nommé Maisonueuve, lequel était reçu dans la maison du notaire sur le pied d'une assez grande familiarité.

Fils lui-même d'un notaire de province et destiné par son père à la magistrature, ce garçon avait été envové à Paris pour y faire de fortes études de jurisprudence et, comme ancien ami de sa famille, M. B... avait bien voulu accepter la charge de le surveiller.

Avec peu d'esprit, une figure joyeuse, rougeaude et vulgaire, une carrure herculéenne, un tempérament de fer et le plus bel aplomb de sot qu'il soit possible de se figurer, le futur magistrat était dans toutes les conditions voulues pour mettre en défaut le contrôle vigilant de toute une chambre de notaires, et c'était particulièrement au Prado, à la Grande-Chaumière et autres honorables endroits oij, pour nous servir de

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son expression, il obtenait les plus grands succès de femmes, qu'il poursuivait habituellement le cours de ces fortes études, qui, un jour, promettaient k la France un autre d'Aguesseau.

Le carnaval de 4 820 était le premier que Maisonneuve passait à Paris; il dut donc devenir pour Tétudiant une époque glissante et orageuse, et sa journée du 13 février particulièrement, n'avait été qu'un long et ardent sacrifice à la saintereligion du dimanche gras.

Dès le matin, pourvu d un costume à^ sauvage, massue d'osier en main, bonnet de cacique en tête et quelque chose comme une peau de léopard, jetée sur un maillot couleur de chair qui dessinait ses formes athlétiques et musculeuses, il était allé prendre, au saut du lit, une jeune bergère du quartier latin, qui d aucune manière ne devait être confondue avec la chaste et bucolique patronne de la ville de Paris. Un arlequin et un turc de ses aEnis dont il avait aux trois quarts enfoncé la porte sous prétexte de les réveiller, avaient ensuite reçu sa visite et celle de sa frétillante compagne; puis le sextuor complété par l'adjonction d'un pierrot et d'une poissarde, après un ample et préalable déjeun(T. on sétait piltoresquement groupé dans une calèche de remise dont on avait à frais communs praticjué la location.

La journée passée b parcourir processionnellement les boulevards, nos gens avaient diné au Cadran bleu, et, la nuit venue, après s'être munis de torches, ils jivaient comnioncé une tournée dans tous les lieux un peu notoires où le carnaval était fêté. iMaisonneuvo so |)roposant d(^ quitter ses amis vers les onze heures, afin (le ser( ndro au bal du notaire qui habitait le fauboug

LE CABINET NOIR. Cl

Saint-Germain,lajoyeusebandes était un instant montrée au Salon de Mars, rue du Bac, et, en dernier lieu, elle setait rabattue sur un Wauxhall de bas étage qui se tenait alors quai Voltaire, dans l'église abandonnée dune ancienne communauté religieuse, d"où, par une alliance de mots assez bizarre, le non de bal des Thèatins avant été donné a ce mauvais lieu.

Cependant, la fête que Maisonneuve nhonorait pas encore de sa présence, semblait se passer assez bien de lui. Déjà même, elle était arrivée à son plus haut degré d'animation, lorsque lattention du notaire fut tout à coup attirée par le bruit d'une vive discussion ou pour mieux dire par le bruit d'une rixe dont son antichambre é?ait devenue le théâtre. Accouru pour connaître la cause de ce scandale, M. B... avait constaté qu'il était produit par une manière de commissionnaire, portant sur des crochets une caisse d'un volume et d'un poids assez considérables. Dans ce grotesque équipage, qu'il appelait son costume, ce singulier convive, nonobstant une vive opposition de la part des domestiques, avait la {)rétention de pénétrer dans la salle de bal et de présenter ses hommages a la maîtresse de la maison.

A un masque que portait le tapageur, M, B... s'avisa qu'il devait être question de quelque plaisanterie de carnaval, et sans trouver cette imagination de très-bon goût, il s'y prêta d'un peu meilleure grâce que n'avaient fait ses gens. Après quelque pourparler , le mystère finit par s'expliquer, et, sous le burlesque attirail, objet detoutle débat, finit par être démêlé Maisonneuve. Dans le premier moment, la manière tout à fait naturelle dont il jouait son rôle de portefaix aviné l'avait rendu méconnaissable pour tous.

A cette époque, la mode n'était pas encore b ces déguisements hideux et débraillés qui depuis, ont fait une fortune si étrange; le notaire fut donc très-médiocrement édifié de la tenue plus que négligée de son convive, et. Cette fois, usant largement du droit de censure qui lui avait été délégué par le père du jeune homme, il lui fit une verte semonce touchant le mauvais choix et l'inconvenance de l'habit sous lequel il se présentait. Toutefois, a la suite d assez longues explications, il fut décidé que, malgré son costume de débardeur^ d'au moins dix années en avance, l'aventureux garçon, à ses risques et périls, aurait accès dans les salons; mais sur le chapitre des crochets et delà caisse, M. B... fut inexorable, et ils durent, avec les pelisses et manteaux, être laissés dans l'antichambre, malgré l'insistance et les protestations de Maisonneuve s'écriant avec désespoir, qu'on lui faisait manquer son entrée.

Cependant, léquipée de l'étudiant avait fait du bruit dans le bal, et à l'intérieur de cette caisse gigantesque qu'il avait pris la [)eine de voiturer, et sur laquelle le puritanisme du notaire avait jeté l'interdit, généralement, quelque joyeuse surprise était soupçonnée et attendue. De toutes parts, le prétendu commissionnaire était donc pressé de questions, mais il faisait le mystérieux, donnait à entendre qu'un drame, une histoire tout entière, comme dans feu le cheval de Troie, étaient recelés dans les flancs de sa caisse, et k quelques femme> dont la curiosité le persécutait avccuneardeur particulière, il avait fini par répondre « que ce mystère n'était pas de ceux qui pouvaient convenablement ôtro (lit b dos oreilles d'anges. »

Sur ces entrefaites, arriva le moment du souper.

Les dames passèrent dans la salle à manger où, suivant l'usage des grandes réunions, seules elles prirent place k table. Les hommes restés entre eux en attendant leur tour, le moment sembla favorable pour obtenir de l'étudiant la confidence de ce secret qui, par le désœuvrement où Ton était alors, sollicitait encore plus vivement la curiosité.

Enfin Maisonneuve parut prêt a se rendre. Toutefois avant d'entamer son récit, il s'inquiéta de savoir si M. B... n'était pas a portée de l'entendre, Its détails dans lesquels il allait être forcé d'entrer, n'étant pas, sans doute; de nature a beaucoup édifier ce grave certificateur de ses bonnes vie et mœurs.

Une fois bien constaté que, tout entier au soin de faire les honneurs de son ambigu, le notaire ne pouvait en aucune manière venir faire ombrage 'a la narration, Maisonneuve n'avait plus de raison de se refuser a l'empressement général, et placé au centre d'un grand cercle formé par son auditoire, il commença à peu près comme il suit.

TI. — Récit de iflaisonneave.

t Jaloux de connaître par haut et bas, la physionomie morale et philosophique du carnaval parisien, il y a deux heures environ, je pénc trai avec une société damis, mâle et femelle, dans une espèce do bouge dansant et fumé, vulgairement nommé le bal des Théatins,

n Là je ne trouvai, c.^la va sans dire, aucun de ces

vénérablesecclésicistiques; mais j'y trouvai une foule de Pierrots el de Polichinelles, par lesquels, j'ose affirmer, que pour la circonstance, ils étaient remplacés très-avantageusement.

» Mes amis et moi, avions fort convenablement dîné; cependant les dames, comme c'est assez Thabitude dans notre quartier lalin, ayant témoigné qu'il ne leur serait pas désagréable de prendre quelque chose, nous nous complétâmes par un bol de vin chaud, si bien que je finis par me trouver légèrement ému et exalté.

» Dans cette situation d'esprit, j'ai volontiers le goût de me livrer à quelques exercices dans le genre de ceux des Alcides, et, sans présomption, je puis dire qu'à ces tours de force, je ne suis vraiment pas absolument emprunté. En conséquence, j'otïris de parier qu'à bras tendu, j'enlèverais une banquette de l'établissement, ladite banquette ornée et garnie de toute une honnête famille de provinciaux, aux figures les plus hétéroclites, qui s'y était installée pour regarder danser.

» L'ami auquel j'offrais cette gageure eut l'air de hausser les épaules, ce qui m'induisit à méconnaître jusqu'à un certain point les règles de la motlestie, en nie vantant de plusieurs tours de vigueur non moins extraordinaires qu'il m'était arrivé d'accomplir dans ma province, A quoi mon ami de me répondre assez grossièrement : Que je suis ivre, et que j'aille me coucher.

» La chose allait mal so passer, car cette calomnie m'était publiquement insinuée en présence d'un nombreux auditoire (jiii, juscpie-là, avait paru prendre (juclque intérêt ii mes narrations; mais tout :> coup,

LE CABIXET NOIR. 65

heureuse diversion a ma colère, en face de moi, j'aperçois un charmant domino noir dont les yeux, sous le masque, dardent des éclairs, tandis que, d'une petite main dégantée et blanche conmie 1 albâtre, il me fait un signe tout à fait insidieux et dans lequel un double sens peut facilement être démêlé.

» D'une part, on avait Tair de dire : Viens à moi, mon chéri; de l'autre, marquant un affreux dédain pour la ménagerie avec laquelle je me trouvais attablé, on me signifiait Tordre impérieux de lui dérober la charmante intelligence qui commençaita s établirentre le délicieux domiuo et moi.

» Comprenant au^sitôt de quoi il retourne, je me lève sous un prétexte adroit, et manœuvrant avec autant de bonheur qu9 d'habileté, j'ai bientôt fait de rejoindre mon inconnue qui me précédait de quelques pas dans la foule où je ne la perdais pas de vue.

» Naturellement, je m'attendais à une conversation vive et animée, ainsi que d'ordinaire on la pratique sous le masque; pas du fout : au bras que j'ai passé sous le mien, je sens qu'un tremblement comme de peur agite le sein de ma divine odalisque; puis, comme je lui demande si ce serait quelle aurait l'intention de se trouver mal :

— Comment se fait-il, monsieur, me dit-elle ( pardon si je cite textuellement ses parole?], qu'un homme doué, comme vous, de tous les avantages extérieurs qui laissent supposer la bonne éducation et l'élégance, vous paraissiez vous complaire dans l'ignoble compagnie à laquelle je vous ai arraché?

— Tiens, mais, petite mère, mes amis sont de trèsl.tons enfants, et si c'est pour me faire de la morale que tu as désiré me parler...

— La morale, je neTaime ni ne la pratique, mais le vice, le désordre, l'orgie même et elle prononçait ce mot d'un accent de tigresse,je les veux parés d'un vernis de savoir-vivre et de bonne compagnie. Vous êtes beau, continua cette sirène dont toujours à regret je reproduis les paroles, vous êtes noble de tournure et de manières; vous avez enfin tout ce qu il faut pour ressembler aux plus délicieux roués de la Régence, et je vous trouve ici, accolé à des filles de rien et à des courtauds de boutique, jetant vos perles dans la fange, quand la vie., déjà, est si courte pour les plaisirs plus raffinés qui ne demandent qu'à naître sous vos pas!

» La phrase de cette démone de femme, comme un Champagne pétillant, me portait à la tête; cependant assez maître de moi pour lui rétorquer l'argument :

— Ah ça mais! beau masque, lui dis-je, toi-même, que fais-tu en ces lieux, où, par la séduction de ton langage et rineffable déshabillé de tes manières, tu me parais, à ton tour, furieusement déplacée?

— Moi? j'y étais venue pour voir jusqu'où la dépravation de certains appétits pouvait faire descendre une âme de boue. Je suis outrée, confondue de l'ignoble rivalité qui vient de m'apparaître, et maintenant, je veux me venger.

— Et cette vengeance, belle chérie?

— Il n'y en a pas deux : celle des femmes, la bonne.

— Mais un complice y est nécessaire : as-tu songé à cela?

— Pourcjuoi t'ai-jc distingué? pourquoi t'ai-je fait signe de venir à moi? En ce moment uiôme, pourquoi serres-tu convulsivement mon bras?

» Et vous noierez, messieurs, que c'était elle qui

serrait celui de votre serviteur, dt^ la façon la plus forcenée .

» — Impossible, dis-je alors, que tu ne sois pas ravissante, une passionnée comme toi!

» — Oui, Ion me trouve passable; mais sortons, j'étouffe ici.

» Nous sortons, et, arrivés sur le perron de Texéglise, je veux faire avancer une manière de berlingot dans lequel pendant toute la journée nous nous étions trimballés, mes amis et moi.

» — Inutile, me dit ma charmante, à deux pasdici, au coin de la rue des St-Pères, j'ai ma voiture et mes gens...

» —Plus que ça de monnaie! pensa i-je alors, des gens et une voiture!

» En deux sauts, nous sommes a l'endroit indiqué : équipage superbe, cocher à tricorne et à grosse pelisse, domestique nègre pour ouvrir la portière; une fois montés : Où va madame? A Thôtel. Et nous roulons.»

A supposer que l'histoire de cette bonne fortune se fit avec la mémoire de Maisonneuve et non pas avec son imagination, quelques-unes de nos lectrices auront peut-être déjà remarqué qu'elle ne pouvait pas tomber à un homme plus léger et plus indiscret. Il faut croire aussi que telle fut l'impression de l'un des auditeurs qui, depuis quelques instants seulement, était entré dans le salon.

— C'est inconcevable, dit à très-haute voix ce mécontent, qu'on ait un pareil aplomb pour débiter de sottes histoires!

Puis comme, aussitôl, d'un air courroucé, il s était mis en devoir de gagner la porte.

— Tiens! qu'est-ce qu'il a donc ce monsieur? dit Maisonneuve, à la suite de cette apostrophe, et en conduisant de l'œil Tnlerrupteur jusqu'à ce qu'il fût hors du salon. 11 n'attacha pas cependant à cet incident autrement d'importance. Et reprenant aussitôt son récit :

— « Nous allâmes, continua-t-il, pendant quelque temps et tout le temps que voulut le cocher, car je m'inquiétais assez peu de ce qui se passait au dehors, occupé que j'étais à vouloir lever le masque de mon adorée et autres menues impertinences dont je dois h la vérité de dire que Ton se défendait.

» Tout à coup, la voiture s'arrête et ce qui ne se pratique pas très-ordinairement, au même moment les deux portières de s'ouvrir avec fracas.

»— Quel affreux contre-tempsls'écrie alors ledomino en s'élançant par la portière de gauche.

» ]\roi, je ne m'élance pas par la portière de droite, mais je regarde, et, avec un élonnemcnt que l'on peut croire, je me trouve dans un lieu noir comme un four, car on a pris la précaution déteindre jusqu'aux lanternes de la voilure. En fait d'autres renseignements, j'aspire une odeur de fumier et de basse-cour qui peut me faire supposer un intérieur de ferme ou autre localité infecte et champêtre; puis, pour surcroît d'agrément, j'entends détacher de sa chaîne un chien de garde! (ju'on a l'air de me présenter sous le gracieux nom de tape-à-Cœil et je puis facilement me figurer le volume et la taille de ce folAtre personnage, a (luel- (jues énormes coups de voix (pi'il dorjne au milieu de

la nuit et du silence pour célébrer le premier moment de sa liberté.

» Sur ce, tenant toujours la portière ouverte :

«—Monsieur ne descend pas? me demande le nègre fort respectueusement.

» —Non! saprelotte! jene descends pas; qu'est-ce que tout cela veut dire, et où ma-t-on conduit?

— Monsieur ne peut cependant pas coucher dans

cette voiture.

), Je te disque rien ne me fera descendre. Je suis ici dans un coupe-gorge, mais je soutiendrai un çiége, -il le faut.

I) — Enlevez! s écrie alors le damné noir, et aussitôt, comme par enchantement, l'impériaie de la voiture se partage en deux et me laisse à ciel découvert. Au même moment, je me sens saisi par derrière sous les aisselles; par devant, un nœud coulant m'enlace les jambes et, malgré de vigoureux efforts que je fais des bras, pour me dégager, je suis rapidement transporté dans une pièce par bas où l'on m enferme, en me priant, toujoursavecla plus extrême politesse, de vouloir bien prendre la peine d'attendre un moment.

» Un romancier n'aurait pas été embarrassé de faire une description de celte chambre. Pout tout mobilier elle avait exactement les quatre murs et n'était éclui rée que par une veilleuse brûlant dans un verre égueu'.é et placée par terre, dans un coin.

» Si j'avais etfectivement été pris de vin comme mon impenint^nt ami l'avait prétendu, il y avait, ma foi! bien l'a de quoi me dégriser, et je dois dire que, dans le premier moment, mes réflexions ne furent pas précisément couleur de rose. Mauflissant la duplicité des femmes et ma sotte croyance aux bonnes fortu-

LK rvDi>r.T >U1R. 1. ^

70 I E CABINKT .NOIR.

nés, j'entrevoyais les dénoûments les plus sinistres, et trouvais que. joyeusement commencé, le carnaval tournait pour moi bien désastreusement. Mais, sur ce mot de carnaval, apparaît à mon esprit une plus consolante idée. A Paris, finis-je par me dire, on est jovial; nous sommes dans les jours gras; mon aventure a commencé au bal, est-ce que tout simplement je no serais pas l'objet d'une farce?... Je ne me trompais pas. Un instant plus tard, j'entends un s't s't, puis, par-dessous la porte, je vois s'agiter un papier que je ramasse; il contenait, rapidement écrit au crayon :

Ici, Maisonneuve, comme pièce justificative, tira de sa poche un carré de papier plié en quatre, et il lut ce qui suit :

» Cher monsieur, je suis au désespoir de ce aui nous arrive; c'est une misérable plaisanterie que Ton veut vous faire, et, loin de pouvoir m'y opposer, je vais être obligée d'y prendre un rôle, car, autrement, il me faudrait faire savoir que vous n êtes pas la personne à laquelle l'on croit avoir affaire et que je suis rentrée avec un inconnu. Je vous supplie même, dans 1 intérêt de ma sûreté, de ne quitter à aucun prix votre masque et de modifier le volume de votre voix, le mieux qu'il vous sera possible. Si vous tenez un peu à me revoir, afin d'éloigner tout soupçon, faites bien exactement (out ce qui vous sera demande et qui sera plus ridicule que difficilo à exécuter. Ne prenez aucun souci de l'étrange lieu où vous êles; pour plus de secret je vou.s avais conduit par les communs, du côlé des écuries, et, tout a Theure, ce sera bien autre chose, puisque ces dôtestablts i)lai&anls vont vous faire des-

LE CABINET NOIP.. 71

cendre dansla cave. Du reste voici mon nom et l'adresse de la maison où vous êtes en ce moment. Encore un coup, prêtez-vous et n'ayez aucune crainte. Demain, d'aussi bonne heure que vous le voudrez, présentezvous chez moi. Je vous attends avec impatience ne fût-ce que offrir avec de plus amples explications toutes mes excuses et tous mes regrets. »

Cette lecture faite, Maisonneuve replia le papier, ut d'un air capable il ajouta :

— Suivait un magnifique nom espagnol et l'adresse dune rue dans le faubourg Saint-Honoré. Sur ce nom et sur cette adresse, je demande à ne pas mexpliquer plus catégoriquement.

a A la lueur de la veilleuse, continua-f-il en reprenant sou récit, j'achevais de lire cette consolante épître, lorsque les préparatifs de la farce, apparemment terminés, pour commencer la comédie, je vois entrer deux particuliers masqués et bizarrement velus d'une casaque noire et rouge, dans It^ genre de celles que portent les bourreaux de la Porte-Saint- Martin et de l'Ambigu.

» L'un de ces farouches personnages chez lequel je suis frappé d'une appétisSLinte rondeur de formes, tient a la main un mouchoir blanc disposé pour servir de baniJeau, l'autre, une espèce de nœud coulant destiné sans doute a m'épouvanler, dans le cas où j'aurais témoigné vouloir faire résistance, et c'est toujours avec la plus grande affabilité et les plus grands égards que ces deux espèces de geôliers m'engagent "a vouloir bien sortir avec eux.

» Pendant fiue préalablement je subis la formalité de fnelai.-^.-rr bander U's yrux par-dessus mon masque :

c'est moi, soyez tranquille, me dit a voix basse le charmant maître des hautes œuvres,et en même temps il trouve le moyen de me serrer tendrement la main.

» Nous faisons ensuite une vingtaine de pas hors de ma prison, puis on me dit de prendre garde, et que nous allons descendre : c était bien Tordre du programme, Tescalier de la cave annoncée.

» Pour me faire croire sans doute que je pénétrais jusqu'aux entrailles de la terre, nos gens ne s y prirent pas trop maladroitement. Nous descendîmes d'abord un certain nombre de marches, que je n aurais pas manqué de compter, si je me fusse cru engagé dans une sérieuse aventure, puis ils nie firent aller do plain-pied, puis redescendre, puis remonter encore, si bien qiie je commençais à me lasser de cet exercice; mais enfin nous arrivons au niveau du sol, on abaisse mon bandeau, et, tout prévenu que j'étais de la , tournure purement facétieuse que devait prendre la rencontre, je dois Tavouer, la lugubre disposition du local où i étais introduit ne laissa pas de métonner un peu.

» Tigurei-vous une longue galerie très-imparfaitement éclairée par une lueur rougeûtre et sépulcrale. Du côté par lequel je suis entré, elle est fermée par une inmiense tenture rouge descendant de la voûte nu sol. A droite et à gauche, lemur est tapissé par des toiles peintes, apparemment, mais qui représentent, avec un efl'rayant relief, de longues rangées de léles des mort et d'ossements humains. De l'autre bout, borné seulement par la profondeur des ténèbres, ce terrible local a un air d'infini; mais, vers lo lieu où cesse do se projeter la lumièn;, les yeux s'arrûtent sur une façon de trône surniunlanl une (Sliade, et couronné d'un

dais. De chaque côté de l'estrade, règne une rangée do sièges. J'en compte douze; dix seulement, plus le trône, sont occupés par des espèces de fantômes qui portent masques rouges, gants rouges, robes à capuchons rouges; cette eflfrayante couleur est également celle de tout le mobilier et paraît, décidément, être la nuance favorite de l'établissement.

» ]Mes deux conducteurs, qui ne me perdent pas de vue, après mavoir amené à portée de 1 estrade, adressent au président un grand salut silencieux, puis se placent a mes côtés, quelques pas en arrière.

» Prenant alors caverneusement la parole :

» — Monsieur médit le haut fonctionnaire, j'aime à croire que, suivant mes ordres, on vous a trailéavec les plus grands égards; toutefois, je vous dois d abord des excuses ralativement a l'espèce de violence dont on a dû user pour vous amener jusqu'ici.

— Comment donc! président, répondis-je, faire enlever les gens par une jolie femme, c'est, au contraire, trèi-Hatteur et très-£;alant.

» — Rien ne me plaît davantage, repartit mon grave interlocuteur, que votre liberté d'esprit dans une situation où beaucoup dautres s'inquiéteraient peut-être d'un apparenlpéril.Votre gaieté prouve que nous avons affaire à un homme de cœur et que nous ne pouvions mieux choisir, pour l'important mandat dont nous désirons vous charger; cependant, nous avons ici à nous occuper d'intérêts sérieux, et peut-être comme moi, trouverez-vous convenable de les traiter sérieusement.

» Cette façon de mercuriale me rappela les recomm;mdationsde la belle Espagnole, qui m'avait vivement sollicité de jouer au naturel mon rôle de dupe; en n^.èmc

temps, songeant à /ÏM^er ma voix, Toujours pour êlro dans la teneur des instructions quelle m'avait fait passer :

» — Jesuisen vos mains, monsieur, répondis-je, parlez, que voulez-vous de moi?

» — Comme vous pouvez voir, au mystère dont nous nous entourons, me fut-il répondu, nous sommes une association secrète et de plus, une association politique. C'est assez dire que, sous un gouvernement ennemi de toutes les libertés, nous ne nous réunissons qu'au milieu des plus grands périls. Depuis longtemps traqués par la police, nous sommes, à l'heure qu'il est, vendus et livrés par un traître. Cette nuit même, sur ses indications, le lieu de nos séances, où Ton se croit assuré de nous surprendre, doit être entouré par la force armée, et nous nous assemblons ici pour la dernière fois.

» — Dommage, ma foi! ne pus-je m'empêclier de répondre, en sortant un peu de l'esprit de mon rôle, lo local csl spacieux, commode, bieu aéré et décoré surtout avec un goût...

» — L'espace ne nous manquera pas, répondit le président avec un redoublement de solennité, et pour nous faire un asile, il nous reste l'univers entier, sur lequel s'étendent les innombrables rameaux do notre association, iMais aujourd hui, momenlanément forcés de nous disperser, nous partons, préoccupés d'un grave inlérêt, a savoir le salut de nos archiv(>s. Aucun de ceux ici [)résents ne peut se charger do pourvoir à leur dé()lacemenl; car, dans un moment, chacun des membres de; cctie réunion sera en route pour un point (hllérint et éloigné du globe.

— J'cnlcnds, me hûtai-je de dire en interrompant,

I E CABINET XOIR. 75

il S agirait, comme qui dirait, d un coup de main à vous donner pour vous aider à déménager ces papiers?

» — Vous l'avez dit, et croyez que notre reconnaissance. . .

» — La reconnaissance'... j'en serai flatté; mais, d'un autre côté, messieurs les gendarmes et monsieur le procureur du roi!

» — Le péril, précisément, constitue le service, car s'il ne s'agissait que de se charger dun fardeau ordinaire, le premier portefaix de la rue pourrait nous rendre ce bon oËBce, et nous n'aurions pas besoin de l'homme délite sur lequel nous avons jeté les yeux.

» — Enchanté de la préférence; cependant j'aurai l'honneur de vous faire observer...

» — Président, s'écria alors vivement un des assesseurs, en se levant cet homme hésite et nous perdons avec lui un temps précieux. Je demande qu'on avise autrement, après toutefois qu'on se sera défait de ce lâche, venu seulement pour nous dérober notre st^ret.

0 — Calmez- vous, frère, repartit le président, entre 1:) prudence qui se rend compte d'un danger et la lâcheté qui le décline, il est pourtant quelque diti'érenco et j'aurai d'autant plus de confiance dans la résolution dejiotre mandataire, qu il en aura mieux réfléchi et calculé la portée.

» — Voilà parler au moins, m'écriai-je. Monsieur voudrait que j'eusse mon parti pris et arrêté avant mêmeqii on ne m'ait expliqué quelle est au juste la démarche que l'honorable société attend de moi.

» — Vous voyez cet objet, me dit le président, en me faisant remarquer dans un roin une caisse de forte dimension sur laquelle le mol fragile était écrit il

7i3 LE CABINET ^OIR.

satiété en caractères gros et lisibles. Là, sont renfermés tous les papiers de notre chancellerie.

» — J'aurais plutôt parié pour de la porcelaine de Sèvres, tant il est indiqué de remuer avec précaution.

» — Cette caisse, continua Thomme rouge, il vous faut la prendre sur vos épaules, que vous avez, Dieu merci! larges et puissantes. Ainsi chargé, à la faveur des ténèbres, vous vous rendez, sans encombre selon toute apparence, tuq Notre-Dame dès-Victoires^ au bureau de la diligence qui part cette nuit même a quatre heures, pour Bordeaux. Prenant le premier nom d'expéditeur venu, vous direz qu'on l'enregistre à ladresse qu elle porte écrite sur son couvercle. Cela fait, vous aurez accompli votre œuvre, et, dans quelques jours, la société, sans espérer pouvoir dignement récompenser un si important service, vous fera néanmoins parvenir un témoignage de sa haute satisfaction.

» — Mais président, pris-je alors sur moi de faire observer, transporter ce volumineux objet, sur mon épaule, à cru!

— Tout est prévu, me répond d'un air d'impatience M. le dignitaire, qui vraiment jouait son rôle avec un naturel parfait. 11 y a la des crochets, un costume com[)let de commissionnaire y compris la médaille, pour le cas où vous viendriez a être accosté par quelque patrouille ou ronde de jKjlice. Vous n'avez |>a3 une; objection à faire, si ce n'est peut-être que le cœur vous man(|ue au moment de l'exécution.

» 11 élait chainiant ce cher président, avec son pas iV objections à faire; c'csl-à-dire qu'il y en avait un monceau a lui adresser, pour peu que l'on eût voulu

creuser son aimable proposition. Par exemple, on lui aurait dit quilfallait supposer dans son déménagement quelque chose de beaucoup plus périlleux quil ne voulait le laisser croire, puisquen fait, personne de l'aimable société n'avait denthousiasme pour s'en charger. On aurait pu encore, en prenant la commission pour ce quelle était, c'est-à-dire pour une farce, aviser messieurs les mystificateurs, que leur coup n'était pas très-adroitement monté, rien n "étant moins vraisemblable que leur confiance accordée pour un emploi si croustilleux à un premier venu ramassé dans la rue. Mais mon rôle n était pas de discuter. Je savais en moi-même lemotdslénigme; la plaisanterie consistait à me faire promener pendant un temps plus ou moins long dans Paris, avec ce ridicule paquet sur le dos, et assurément, quand je regardais qu'au prix de cette complaisance, je me ménageais les bontés de la charmante Espagnole qui, vraiment, m'intriguait beaucoup, je ne vois pas trop comment l'on pourrait n-ie prouver que je faisais un mauvais marché.

» Feignant donc d'être vivement blessé par ce doute que les dernières paroles du président semblaient élever sur mon courage, en un tour de main, avec laide do mes deux conducteurs, j'ai revêtu le costume de l'emploi. Vint ensuite une seconde édition de la formalité du bandeau qui me vaut de ma belle conquête un nouvel et plus énergique serrement de ma u, et. derechef, une vive recommandation, donnée avoix basse (l'être exact et ponctuel a exécuter mon mandat. Tout cela fait, deux des associés nous précédent, chargés de la caisse, et nous voila remontant l'escalier.

» De retour dans la cour au fumier, on me fait prendre place dans une voilure; mais il ne s'agit plus, ccllu

fois, du magnifique équipage, et une bâche dont, sans faire semblant de rien, ma main tâle sournoisement la toile, me donne a connaître que c'est dans une charrette, comme un criminel, que va s'opérer ma sortie.

» Ayant pourcompagnon de voyage le m.onsieur rouge et noir qui m'avait servi d'introducteur, nouscheminonspendant quelques temps de ce pas lent et mesuré dont marchent les voitures de charge. A la fin mon conducteur m'engage à mettre pied à terre; faisant de même, il m'aide a passer les bretelles des crochets, sur lesquels il installe la caisse; puis, s'éiançant dans la charrette, a laquelle aussitôt j'entends prendre un train rapide, il me crie : Bonne chance! et m'autorise à dénouer mon bandeau.

» Le mouchoir abaissé, je m'oriente pourmereconnMtre, et la première chose qui s'off're a mes yeux, c est, s'il vous plaît, le dôme des Invalides. Les satanés farceurs, quand j'étais censé avoir affaire près de la Bourse, m'avaient fait conduire et abandonner au bord de la Seine, proche lesplanade des Invalides, entre le pont de la Concorde et le pot d'Iéna. » . . . .

Un rire général ayant un moment interrompu l'orateur, ilallait sans doute expliquer Tenchaînem ont d'idées ou de circonstances par lesquelles il avait été conduit Rapporter la fameuse caisse chez le notaire au lieu d'en pratiquer, suivant la pressante intimation de linconnue, le dépôt au bureau des messageries.

Mais avant que Maisonneuve eût eu le tcnips d'entrer dans ces éclaircissements, les dames avaient achevé de souper, et déjà on les voyait rentrer en f<Hile dans les salons. Le moment venu de leur succéder, l'étudiant nétait pas liomme a se laisser distancer par pc r-

?onne. Faussant donc compagnie à son auditoire et a sa conclusion, il courut dans la salle à manger, s'emparer d'une des premières places devenues vacantes, car, au travail de sa narration, aussi bien qu'à celui de porter sacaisse, on comprendra sans peine qu'il eût gagné ce qu il appelait un féroce appétit.

flLe contenu de la caisse.

Plusieurs fois déjli, la maîtresse de la maison état venue solliciter les convives de hâter leur réfection, attendu que, faute de danseurs, le bal ne pouvait être repris. La table se dégarnissait peu à peu, et quelques gastronomes plus acharnés continuaient seuls à chercher fortune au milieu des reliefs du banquet; quoique ayant commencé des premiers, au nombre de ces ouvriers de la dernière heure," figurait Maisonneuve, et, à la fraîcheur de sensualité dont il se montrait encore pourvu, cet infini que Bonaparte croyait sentir dans sa tête et dans son étoile, il semblait, lui, lavoir dans son estomac.

Pour la seconde fois, une charlotte russe dont il ne se lassait pas de louer la fraîche et onctueuse savtur avait part à ses empressements, quand, venant tout k coup a lui avec un visage soucieuxel sévère, le notaire lui frappe surlépaule et lui dit d'un ton sec et bref:

— Maisonneuve, venez, j'ai à vous parler.

En pleine jouissance gastronomique, et le tour de la bouche festonné de crème. 3laisonneuve s'était retourné avec toute l'apparence d'un empressement très-

médiocre k (enir compte de cette intimation; mais, par un mouvement qui ne pouvait laisser en doute son extrême préoccupation, le notaire, prenant des mains de son convive la cuiller dont il restait armé, la pose froidement sur la table; et cette fois, d'un accent impérieux et tout à fait définitif :

— Je vous dis de me suivre, reprend-il, j'ai acauser avez vous.

Voyant que décidément il s'agit de quelque chose de sérieux, Maisonneuve, tout en se levant, a encore la présence d'esprit dévider un verre devin de Champagne qu'il ne veut pas, dit~il, abandonner sans asile; puis enfin, il accompagne M. B... dans son cabinet, la seule pièce ([ui ait échappé à l'envahissant désordre de la fête, La il trouve un étranger qui, à son entrée, lui rend son salut dun air grave et mystérieux.

Abordant la question sans autre préambule, M. B... dit a l'étudiant :

— Cette bizarre histoire que vous avez tout a 1 heure racontée dans le salon, où elle se répète de bouche en bouche, c^ue faut-il en penser?

— Elle est vraie depointen point, répond Maisonneuve, je suis incapable de rien inventer.

— Je sais cela, reprend le notaire en jouont sur le mot dune façon peu obligeante. Mais je vous demande si, 'a n'en point douter, vous croyez avoir élo lobjet d'une simple mystification?

— I\l;us certainement c'était une farce, et une farce, pour tout dire, assez bêtement préparée; si j'(>n ai été la dupe, c'est quo, cela me convenait.

— Kh bien! moi je vous dirai (ju'au contraire, à mon avis et à celui de monsieur, ici présent, avec voire tête de linott(î et vos détestables rré(pK'nlations,

VOUS VOUS êtes compromis dans une affaires trèssérieuse et très-grave; et rien même ne me prouve que je ne doive pas, pour mon compte, en redouter le contre-coup.

— Allons donc, dit Maisonneuve en haussant les épaules et du ton de la plus parfaite incrédulité.

— Savez-vous ce qui se passe, monsieur le plaisant? demande alors le notaire avec un redoublement de sérieux et de vérité, monseigneur !e duc de B. rry vient d'être assassiné.

— Bàhl repartit 1 étudiant, qui vous a fait ce conte?

— Monsieur que vous voyez apporte la nouvelle de cette affreux événement, et il a toute raison de croire ses informations malheureusement trop exactes, puisque tout à l'heure, en sortant d'une maison où il a passé la soirée, il a rencontré, a un très-court intervalle, monseigneur le duc d'Angoulême et monseigneur le comte d'Artois se rendant en toute hâte sur le théâtre du crime, qui a été commis a lOpéra.

— Mais dit-on que le prince soit mort sur le coup? demanda Maisonneuve en commençant à mettre un peu plus de sérieux dans ses reparties.

— Jusqu'ici, repartit le notaire, on ne parle que d'une blessure extrêmement dangereuse; mais cette circonstance, qui, pour les bons serviteurs de la monarchie,est une Consolation et une espérance, est peutêtre pour vous, en particulier, un malheur et un danger de plus.

— Ah ça! mais vous me feriez tourner en bourrique, s'écria Maisonneuve exaspéré; que peut avoir de Commun avec mon histoire le fâcheux événement dont vous me parlez?

82 LE CAIilMLT NOIR.

— Voilh, mons-ieur, dit l'étranger en prenant un peu sentencieusement la parole, où pourrait se trouver entre les faits que nous rapprochons, une très-fâcheuse connexité. Vous -admettez bien que ît'. crime politique qui vient d'être commis peut, avec beaucoup de vraisemblance, être attribué au comité directeur ainsi qu'aux sociétés secrètes, dont l'existence, pour tout homme un peu bien pensant, ne fait plus de douto aujourd'hui.

— J admets cela, si vous le voulez, repartit Maisonneuve, mais après?

— Eh bien! ce soir, quoi que vous ayez pu vous figurer, il demeure pour nous évident que vous avez été entraîné dans le sein d'une association occulte et sérieuse qui, nécessairement, devait être réunie et en permanence dans la prévision et l'attente de la catastrophe préparée par ses soins.

— Tout ça c'est des raisonnements, repartit dédaigneusement l'étudiant, ça n'est pas des faits.

— Raisonnements, tant qu'il vous plaira, reprit l'étranger avec quelque sécheresse, mais, pour continuer de raisonner, j'ajouterai que le malluureux prince n'ayant pas immédiatement succombé, la société, à la suite d'un coup en partie manqué, a ncccssairement dû songer 'a (juelques mesures conservatoires. Or, vous en conviendrez, monsieur, ce déplacement de ses archives pour lequel vous auriez été mis si singulièrement en réquisition, rentrerait tout à fait dans cet ordre d idées.

— h'ncore une fois, répondit Maisonneuve, je suis moralement et physiquement siir de n'avoir prèle les mains qu'à une mystification; maintenant si l'on veut faire Ta-di'ssns d( s commentaires à perte de vue...

— 3Iais, misérable entêté, sécria le notaire en prenant le bras de lincréduie, et en le lui serrant avec une sorte de crispation nerveuse, votre aventure est si peu une plaisanterie, que la description parvous donnée du lieu où vous avez été reçu est tout à fait concordante avec ce qui a pu être connu des mystères de certaines associations. Ainsi, dans les pratiques de l'Écossime, branche parasite et plus que suspecte de la Franc-Maçonnerie, la loge du suprême conseil ou trente-troisième et dernier degré de Tordre, est justement tapissée de pourpre et d'emblèmes funéraires (*), comme la prétendue caverne où vous avez été conduit.

— Enfin, dit Maisonneuve. ne sachant plus que répondre a ce dernier argument îc'est cette caisse restée dans l'antichambre qui vous tourmente? Eh bien! parbleul ouvrez-la et voyez son contenu.

— Certes, oui. elle sera ouverte, répondit vivement M. B...; mais comme je n'ai point envie d'aggraver encore les soupçons de complicitéque sa présence dans ma maison n'appelle que trop naturellement, c'est en présence de l'autorité, et afin qu il soit fait à chacun selon ses œuvres, que sera pratiquée son ouverture. Le commissaire de police vient d'être averti; il sera ici dans un moment, et vous aurez à vous expliquer avec lui; je vous en préviens.

— Bien! bien! ûtlétudiant en se frottant les mains, nous allons rire, et le vénérable magistrat aura aussi son compte; décidément, c'est très-amusant, à Paris, le dimanche gras.

(•) Voir l'ffistoire pittoreique de la Franc- }[açonnerie i>ar M. Claret.

— Dites-moi, fit l'étranger en s adressant a M. B... cet objet suspect, il n'est guère possible de l'inventorier dansTanticbambre; ne trouveriez-vous pas à propos de le faire transporter ici?

— Je m'en donnerai bien de garde, s écria le notaire avec une comique épouvante, oii cet écervelé a apporté le paquet je le laisse. M. le commissaire de police avisera.

A ce moment, un domestique ouvrit la porte du cabinet où se tenait ce grave délibéré. Croyant voir entrer le magistrat qu'il avait fait requérir, M. B... s'avança vivement a sa rencontre, en se disposant à l'entourer de tous les égards et de toutes les prévenances que Ton ne manque jamais d'avoir pour la justice quand on n'est pas sans appréhension de se trouver avec elle en quelque démêlé.

Mais le domestique n'annonçait pas encore M. le commissaire, et l'on peut se représenter la stupéfaction du notaire, quand cet homme qui survenait, se mit a lui dire d'un air effaré : Ali ça! Monsieur, il faut décidément qu'on prenne notre maison pour une maison de roulage; voilà encore quatre caisses et quatre commissionnaires qui viennent d'arriver!

A cette parole, 1 étranger et M. B... se regardèrent comme pour se consulter sur ce qui devait être conclu de ce nouvel, et curieux incident, où, décidément, le carnaval semblait avoir plus de part que la i)olitique. Ce mjLiet échange de pensées n'amenant pour le notaire aucune exi)lication lucide, il se rabattit du côté de Maisonneuve, qui paraissait beaucoup s'amuser de la situiition, et lui demanda avec hauteur ce que cela signifiait.

— Probablement, repartit l'étudiant, les diverses

sociétés secrètes de Paris vous auront choisi pour leur notaire, et en conséquence de lassassinat du prince, elles vous envoient leurs archives à garder.

Cette repartie, qui n'était vraiment pas trop mal trouvée, eu égard surtout à la portée ordinaire de l'esprit de I\Iaisonneuve, acheva de mettre hors de lui le notaire, et, suivi des autres acteurs de la scène, il sortit furieux pour mettre ordre à cette espèce de conjuration que les layetiers et emballeurs de Paris semblaient diriger contre sa maison.

Au moment où M. B... arriva dans l'antichambre, les gaillards qu'il se proposait de rudement semoncer, s'étaient, quoi qu'on eût pu leur dire, déjà déchargés de leur fardeau, et maintenant, déposées a côté de la caisse apportée par Maisonneuve, quatre sœurs de dimension à peu près pareille, donnaient 'a la pièce où elles formaient émeute, un faux air d'entrepôt et de cour des messageries.

Vivement interrogés sur la provenance et la destination de cet immense matériel, les commissionnaires, formant un horrible chœur de charabias, répondirent qu'un monsieur bien couvert était venu les réveiller dans le garni où ils logeaient. Il les avait généreusement payés d'avance, attendu l'heure singulière où il réclamait leurs services, les avait ensuite conduits dans un roulage, du côté du jardin des plantes, et les avait chargés de porter en toute hâte ces quatre caisses a leur adresse, laquelle était bien, comme on pouvait le voir écrit sur les couvercles, celle de M. B... notaire, rue de l'Université, faubourg Saint-Germain, auquel un M. Brilannicus de Bordeaux les expédiait.

Si, avant ce burlesque incident, Maisonneuve se fût donné la peine de lire la suscription do la caisse par lui

apportée, et surtout si, tête plus pensante, il avait été capable de ce rapprochement dans le moment, il eût été frappé dune circonstance assez remarquable, à savoir : qu'il était chargé, lui, d'expédier à M. Britannicus, à Bordeaux, tandis que maintenant, c'était M. Britannicus, deBordeaux, qui expédiait d M. B..., notaire k Paris.

Mais au milieu de l'indignation du notaire, des explications auvergnates des commissionnaires, sous le feu croisé de trente questions faites par les convives, que le bruit avait fini par attirer hors des salons, et qui, tous à la fois, demandaient à être renseignés, le moyen que l'esprit même le plus observateur pût se conserver assez présent pour enregistrer une remïirque do cette ténuité?

Finissant par se ranger à lavis de Maisonneuve qui déclarait le fait du quadruple envoi, une suite et continuation incontestable de sa propre aventure, M. B... pour couper court a la ridicule situation où il se voyait placé, ordonna impérieusement aux portefaix de reprendre ce qu'ils avaient apporté et de vider incontinent les lieux.

Tout en se défendant d'abord d'obéir, les Auvergnats, qu'à un certain air narquois et goguenard on pouvait supposer mieux au fait qu'ils ne le prétendaient, opérèrent pourtant, en définitive, assez lestement leur retraite, et ils avaient quitté la place depuis plus d'un demi-quart d heure, lorsque le commissaire arriva.

Informé de la manière dont la caisse suspecte avait été confiée à -Maisonneuve, le magistmt ne tomba nullement d'accord avec l'étudiant, relativement au caractère purement facétieux que celui-ci continuait d'attribuer a son aventure. Le lait du souterrain et des

LE CABINKT .NOIR. 87

hommes rouges rappela aussitôt au fonctionnaire celte audacieuse série de crimes que nous avons précédemment rapportés, car, en sa qualité d'officier de police judiciaire, il avait été appelé à procéder dansquelquesunes de ces affaires, et tout le détail lui en avait été connu. En particulier, l'invasion des portefaix lui parut très-digne d'attention et très-significative, et ilre- 4iroclia vivement a M. B... de n'avoir pas soigneusement gardé ces gens jusqu'à sa venue, ne doutant pas qu'il ne fût arrivé a iirer d'eux de concluants et précieux renseignements.

Cependant, restait la cinquième caisse à inventorier.

Transportée dans le cabinet de M. B... elle fut longuement retournée, et en quelque sorte flairée par le mairistrat, qui, sans expliquer tout haut sa pensée, avait l'aird'y odorer quelque contenu suspect. Mais au moment où, ayant déjà demandé quelques instruments pour en pratiquer louverture, il se disposait à satisfaire sa curiosité et celle de toute l'assistance, il fut saisi d'un scrupule; sa compétence, si les preuves d'un crime étaient recelées sous ces planches mystérieuses, allait-elle à en opérer lui-même la constatation et ne devait- il pas se contenter de séquestrer la caisse et de rendre compte au parquet de 3Ï. le procureur du roi?

Heureusement, cette difficulté put être levée sur le moment môme. Le notaire se rappela, qu'au nombre de ses invités, se trouvaient plusieurs magistrats et, entre autres deuxsubstituts qui avaient incontestablement qualité pour instrumenter. Allant aussitôt mettra en réquisition le premier qui lui tomba sous la main, iM. B... l'arracha presque de vive force, à une chaud?

partie d'écarlé, et l'amenant, affublé d'un costume de sénateur romain que le jeune magistrat avait choisi pour la circonstance, il le somma dfi faire acte de ses lonctions.

Durant tout ce délai, la sinistre nouvelle de l'assassinat du prince avait peu à peu pénétré dans le bal. où elle avait interrompu les danses'; mais aucun des convives ne quittait la place; l'arrivée du commissaire avait fait événement; chacun voulait savoir le mot de Ténigmc qui allait se découvrir dans le cabinet du notaire, et, généralement, la révélation des plus effrayants mystères était soupçonnée et attendue.

Enfin tout fut (onnu, et nous avons quelque honte à en convenir, un immense triomphe avait été ménagé à Maisonneuve. Dans cette caisse, objet de tant de suppositions, de commentaires et de démarches, on trouva, en définitive, quelque chose de prodigieusement ridicule; cinq ou six pavés soigneusement enveloppés dans du foin, de vieux chiffons et du papier coupé.

¥111. — Rapports de haute et basse police.

Le lendemain, d'assez bonne heure, M. le directeur de la police du royaume recevait trois rapports circonstanciés sur la bizarre et inexplicable aventure qu*avait fini par couronner un si [>itoyable dénoûnu'nt.

Le premier do ces rapports élail celui du commissaire de police.

LE Cabinet >'oir. 89

A cela près d'une insinuation donnant a entendre qu'a la caisse vraiment sérieuse et intéressante aurait été adroitement substitué le non sens contre lequel il était venu se heurter, le magistrat ne racontait aucun fait nouveau, et qui ne soit déjà à la connaissance du lecteur. Inutile donc de reproduire son récit.

Le second document émanait dun bas agent par lequel le commissaire de poiicesétait fait accompagner quand il s'était rendu chez M. B... De par une loi de progression qui fait croître et grandir le zèle en raison de l'Iiumilité des fonctions, employé à Tespionnage à 900 fr. par an, cet homme, dans son ardeur de porter la lumière au milieu des ténèbres de cette affaire, avait cru pouvoir suppléer, par la force de son imagination, à l'absence de renseignements plus positifs. En conséquence, et suivant une habitude assez familière à ses pareils, donnant pour avérées de simples suppositions, il écrivait :

«Paris, M février 1820.

» Trois heures du matin, n Monsieur le directeur général (^j,

» La France gémissante et en deuil par le coup fatal qui vient de frapper l'auguste dynastie des petits-fils de Saint-Louis, nécessite que tous les bons Français et serviteurs zélés du roi et de son auguste famille fassent effort pour découvrir les auteurs de l'infâme attentat qui attriste généralement tous les cœurs. C'est pourquoi je ne dois pas cacher la certitude que je puis fournir de visu, relativement a plusieurs coffres de bois très-suspects, transportés pendant la nuit du 13 au

(") On n'a pas cru devoir conseryer l'orthojra^jhe de ce ra|»,i')rt, i£ui le rendait presque inintelligible.

H février 1820, chez le sieur B... notaire royal à la résidence de Paris (Seine), y demeurant, rue de FUniversité, faubourg Saint Germain, el dont il reste prouvé que les sociétés secrètes ont fait le coup, et n'ayant pu soulever les faubourgs Saint-Marceau et Antoine, comme ils le croyaient, ont fait déménager en crainte leurs archives et transporter chez le notaire B... où ne les trouvant pas encore en sûreté, les ont fait reprendre par des commissionnaires déguisés et mis à la place des pavés, d où il paraît résulter que lesdites archives contiennent les noms, prénoms et domiciles de tous les affiliés de l'épouvantable société des Bougets, dont le but est l'assassinat de tous les souverains et têtes couronnées et n'aiment que le rouge qui est la couleur du sang. D'autant qu'il est })rouvé que ladite société se tenait en permanence clans un souterrain situé du côté des Champs-Elysées et attendait que l'assassin eût opéré, étant très-sûrement l'un de ses membres et se nomme Louvel, comme M. le directeur t;énéral Ta sans doute appris. Par quoi, si Ton trouve mes renseignements exacts et circonstanciés, comme je me flatte de le croire, j'oserai, monsieur le directeur'général, solliciter un avancement duquel j'ai droit par mes services et par plusieurs de ma brigade, moins anciens qui en ont obtenu, el ai signé,

» ISIDORE uRAiLi. ET, agent.»

Le troisième rapport adressé à la direction générale de la police; était, par le fond comme par la forme, un travail infinimimt supérieur à la sotte et ignoble dénonciation que l'on vient de lire. Il était dû a la plume élé'MFile et exercée de l'un de ces observateurs li

LE CABINET NOIB. 91

gants blancs, qui profitent de leur admission dans les salons pour tenir la police au courant de tout ce qui s'y passe. Indépendamment d'un certain nombre de renseignements plus précis sur la mystérieuse intrigue dont nous avons a suivre le développement, ce rapport nous a paru présenter un reflet assez vrai et assez curieux des mœurs de l'époque. En conséquence, nous le reproduirons in extenso, malgré la prolixité un peu bavarde et médisante qui avait présidé à sa rédaction. Daté de Paris, 14 février au matin, il contenait ce qui suit :

« Monsieur le directeur général,

» Je ne vous entretiendrai que sommairement des résultats de ma présence dans deux ou trois réunions où j'eus l'occasion de me trouver pendant la funeste soirée d hier.

» Chez le banquier L... il y avait bal, et, suivant les habitudes bien connues de cette maison, dans tous les groupes se faisait une politique pleine d animation et d'acrimonie contre l'ordre de choses qui nous régit. Un jeune homme, qu'on m'a dit l'un desrédacteursdu Constitutionnel, où il est chargé des articles Beaux- Arts, se faisait surtout remarquer par une verve intarissable d'impertinences et de sarcasmes. Je crois ce jeune homme très-dangereux, et il est certainement h surveiller. On m'a ditsonnom.que jenel'ai pas malheureusement assez présent pour le consigner ici, ma grande étude étant de ne transmettre à l'administration que des ' renseignements parfaitement pertinents et exacts. Mais je puis dire, dès à présent, gue c'est un iiomme d une taille au-dessous de la moyenne, portant lunettes, et remarquable, d'ailleurs, par le petit

volume de sa vcix et par un accent provençal trèsprononcé.

» En sortant de ce club, j'allai passer un quart d'heure au faubourg Saint-Germain, chez m.adame la duchesse de N... La, cela va sans dire, on ne dansait pas, mais nonobstant leshabitudes dévotes de l'endroit, on sacrifiait pourtant à la divinité du jour au moyen de quelques-uns de ces contes un peu gras, pour lesquels il m'a toujours paru fort singulier que l'aristocratie ait un goût si prononcé. Le vieux commandeur de S... dont chacun connaît la mémoire et l'esprit rablaisicn, était là de son immense répertoire;madame de M... de son thé et de ses gâteaux, et, chose assez particulière, les deux filles de la maison, quoique saintement élevées au Sacré-Cœur, prenaient très-gaillardement leur part de cette conversation hasardée, et elles riaient comme les autres aux bons endroits, absolument comme s'il eût été décent et convenable quelles eussent compris.

» Le peu de politiqueà glaner dans ce salon se faisait dans l'embrasure d'une fenêtre, entre M. V... deC... appartenant au parti doctrinaire, et l'amphitryon, M. le duc de N... dont vous connaissez l'état constant de blancheur immaculée. Notre premier nunistre, M. le comte de Cazes, était, je n'ai pas besoin de vous le dire, fort rudement traité par le familier du pavillon Rlarsan, qui lui reprochait tout simplement d'être un jacobin et de perdre la monarchie.

» M. V... deC... défendait le ministre avec beaucoup d'esprit; mais il faut avouer que l'affreux événement de cette nuit a donné, après coup, bien du poids à une remarque de AL le duc de N... Conuuent! s'écriait-ii, voulez-vous qu'un trône et une société se conservent

quand un homme de l'ancienne noblesse, un Saint- Simon [*), ose bien écrire dans un pamphlet intitulé : l'Organisateur, que la mort du frère du roi et celle des ducs d'Angouléme et deBerry seraient moins à regretter que celle du dernier des industriels, attendu qu'on pouvait toujours trouver des gens pour faire le métier de frère et de neveu du roi, tandis qu'il faut des études et une aptitude pour faire un manufacturier.)) Acela, M. Y... de C... répondait que l'auteur et la brochure avaient été poursuivis. Oui, mais ils ont été acquittés par le jury, répondait le duc de N... Delà, tirade contre le jury. Je n'attendis pas la fin de cette catilinaire, une sorte d'instinct m'attirait au bal costumé qui se donnait dans le voisinage, chez le notaire B...

» Très-probablement, monsieur le directeur général, quelque rapport vous aura été adressé relativement à un fort bizarre accident par lequel cette fête a été signalée. Probablement aussi, ce singulier imbro • glio vous aura été présentécomme une facétie du carnaval, où, en définitive, ies investigations de la justice n'ont abouti qu'à une mystification. Néanmoins, en présence de renseignements à moi tout personnels et que j'ai l'honneur de vous transmettre ici, peut-être, trouverez-vous qu'un caractère beaucoup plus grave doit être reconnu dans une affaire sur laquelle je n'hésite pas à appeler votre plus pressante et votre.plus sérieuse attention.

» La perquisition faite par les magislralsvcnait d'être achevée, et pendant que la foule des convives du notaire, avant de se séparer, se livrait aux conimen-

" Le fondateur delareli/îion Saint-Simonienne.

taires que vous pouvez supposer, je m'étais hâté de sortir, afin de vous rédiger par écrit le résultat de mes diverses observations durant la soirée qui venait de s'écouler, lorsque, passant devant un fiacre arrêté aux abords de la maison, j'entends distinctement une voix de femme qui disait avec animation au cocher :

» — Oui! M. Maisonneuve, priez le concierge de lui faire savoir qu'il y a en bas une dame qui le demande, et qu'on le prie de descendre aussitôt.

» En entendant ce nom de Maisonneuve, qui était celui de Tétudiant, auquel, par une belle inconnue, avait été remis le soin de la fameuse caisse., mon attention est aussitôt éveillée; puis, au même moment, reconnaissant que la femme qui réclame la présence de ce jeune homme, se présente masquée et vêtue d'un domino, mon premier mouvement est de provoquer son arrestation, afin que, par elle, puisse enfin être révélé le mot de la sotte plaisanterie ou celui de la noire intrigue, qui, depuis plusieurs heures, plane sur la maison du notaire B...

» Toutefois, s'il s'agissait d'une simple gaieté, forcer une personne que le récit de l'étudiant laissait supposer très-bien placée dans le monde, à se laisser surprendre dans une position si fausse, n'était-ce pas faire les choses d'une main un peu lourde? Un moyen moins âpre, mais également sûr, s offrant aussitôt à mon esprit, je m'avance vers la mystérieuse dame, et, d'un air parfaitement simple et naturel : Vous voulez par- 1er il M. de iMaisonneuve, m'empressai-je de lui dire, je le crois encore Ui-liaut, et si vous daignez n)e permettre d'être votre ambassadeur, j'irai le prévenir qu'on le désire ici.

» Tour peu que le beau mas(iue eût manpié d'em-

barras, j'appelais aussitôt a mon aide et le forçais de mettre pied à terre, quoi qu'il pût arriver. Mais ou neut aucune objection à me confier la mission pour laquelle je m'offrais, et, au contraire, on me combla d'excuses et de reraercîmcnts. Je rencontrai justement le jeune ^îaisonneuve surl'escalier, et lui fis part de la bonne fortune qui lui arrivais L'écervelé de me rendre mille grâces et de courir; moi de m'élancer dans mon cabriolet et d'être aussitôt sur la piste, car, après un très-court colloque, le héros de toute cette aventure avait pris place a côté de la dame, et c.ussitôt le sapin s'était mis en mouvement

» Nous traversâmes ainsi de conserve îa rue du Bac et le Pont-Rovcil, et il me paraissait impossible que, dans un très-bref délai, je ne fusse p?s en possession de l'adresse du charmant domino. Où, en etiVt, auraient pu se rendre nos amoureux? A Ihf-ure qu'il était, et par suite de la sinistre nouvelle déjà répandue, tous les lieux et bals publics avaient fern:é leurs portes. D'autre part, il n'était pas probable qu'une femme, pour si peu qu'elle se respectât, voulut aller passer la nuit chez un jeune homme qu'on m'avait dit un étudiant du quartier latin, quartier auquel d'i.illeurs nous tournions le dos. Tout me faisait donc supposer qu'on se rendait chez la dame. Mais, parvenue aux environs du Palais-Royal, tout à coup la voiture s'arrête, puis retourne sur ses pas, et enfin vient terminer son étape rue d'Argenteuil, devant une maison de mauvaise apparence. Là, le cocher est payé et renvoyé, d'où la conclusion évidente que l'on passe la nuit dans cet endroit.

» Ayant moi-même congédié mon cabriolet, je me mis à considérer ce gîte, dont ras[)ectme donnait beau-

9i LE CABINET NOIR.

coupa penser; mais un souvenir qui, dans le moment, me revint, me rendit subitement explicable la détermination qu'avait prise le couple mystérieux de s abriter en ce logis.

» Sans être positivement un méchant lieu, la maison devant laquelle je me tenais en observation était d'une moralité fort suspecte. Occupée, pour la plus grande pariio, par des artisans affranchis de Tincommode surveillance d'un portier, au deuxième étage, autant que je pus me rappeler, elle possédait pour locataire une certaine dame, veuve d'un colonel, et ayant eu les malheurs obligés. Dans la douloureuse situation de fortune où elle était réduite, madame de Saint-Brice avait eu Tidée de louer et de meubler un assez grand local, dont elle ne s'était réservé, pour son usage, qu'une très-minime portion. Le reste du logement, composé de plusieurs chambres, qui avaient l'heureuse disposition de ne passe commandei-, formait une espèce de champ d'asile, où,iitoute heure de jour et de nuit, moyennant une rétribution honnête, \esamours, pour peu qu'ils se présentassent avec quelque recommandation, ou seulement avec une tournure tant soitpeu élégante, étaient sûrs de trouver un abri,

» A l'étage hospitalier, une lumière ne larda pas à éclairer deux fenêtres où ne se remarquait précédemment aucune clarté. Je ne devais donc plus garder do doute sur la bonne inspiration de mes souvenirs. Dès lors, je n'hésite plus : trouvant, sans beaucoup do peine, le secret de la porte extérieure, je franchis l'escalier et me décide à frapper chez la com[)laisanto vouvc, mais en y mettant cependant toute la discrétion possible, afin de no pas (^tfaroucherh^s tourtereaux dans leur nid.

» Alasuitede quelques pourparlers au travers de la porte, madame de Saint-Brice se décide à mintroduire; je commence par lui mettre un louis dans la main "et lui demande avec solennité un entrelien particulier. Lne fois assis dans la chambre de la matrone, je lui explique qu'une dame vient d'entrer chez elle avec un jeune homme, et que jai de fortes raisons de croire que cette malheureuse est ma femme. J'ajoute que mon mtention n est pas de faire un esclandre dans une maison respectable, mais pour simplement m"assurer du mauvais cas que je soupçonne, je désirerais qu'il me fut permis d'occuper le chambre mitoyenne a celle où le couple adultère est en ce moment installé, la finesse extraordinaire démon oreille devant me fournir à travers la cloison, tout les renseignements que iV pourrai désirer.

» A ma demande, si nettement formulée, srande indi£;nation de la vertueuse hôtesse Sa maison n'est pas du tout ce que j ai l'air de croire. La madame qui peut en effet se trouver dans le moment chez elle, serait une de ses amies, personne parfaitement libre,' dont ni mari ni amant ne sauraient avoir le droit de surveiller les démarches; enfin, refus péremptoire de me procurer les moyens de rien surveiller.

Je change alors de batteries, et dépouillant mon rôle d'époux infortuné, je confie mystérieusement à mon incorruptible veuve que ses deux protégés sont véhémentement soupçonnés d'une participation plus ou moins prochaine dans le grand crime politique qui vient d'être commis; mais au lieu de déférer à cette espèce de réquisition, la fine mouche profite de la douloureuse nouvelle que je viens de lui apprendre, pour so jotor dans l'exploilalion de douleur la plus

98 LE CABINET iNOIR.

immodérée. Il fallait finir cependant, et mon ultimatum est ainsi posé : si l'on continue de me refuser le concours officieux et dévoué que je suis en droit d'attendre,dès le lendemain, la réfractaire peut s'attendre (4ue sa bienfaisante industrie sera révélée à M. le préfet de police, et il y aura lieu d'examiner jusquà quel point son hôtel garni clandestin e^t compatible avec la rigueur des règlements.

» Prise de cette façon, madame de Saint-Brice ne pouvait plus avoir l'ombre d'une hésitation, et aussitôt elle m'introduit et m'installe a petit bruit, dans une chambre parfaitement bien disposée pour devenir un observatoire. Demeuré seul, par quelques trous pratiqués à la cloison au moyen d'une vrille qu habituellement je porte sur moi, j'augmente considérablement mes chances d une bonne information, et dés lors il ne me reste plus qu'a prêter l'oreille et a regarder.

» Entre le jeune homme et le domino, qui jusque-là n'avait pas quitté son masque, les choses, il faut se hâter de le dire, se passaient on ne peut plus convenablement. Assis aux deux côtés de la cheminée, nos j^ens causaient sagement de leurs affaires, et, pour expli(juer qu'il eût porté la caisse chez le notaire, au heu d'all-r, suivant ses instructions, la consigner au bureau des diligences, le jeune Maisonneuve était en train de répondre que : dupe volontaire d'une mystification, il ne s'était pas cru obli),'é de suivre de point en point tes intentions des fondateurs en trimbalant d'une seule haleine un fardeau qui ne laissait pas d être assez incommode à porter.

» .) ai trouvé, continua-t-il, qu il serait très-drôle d'arriver ainsi équipé cliez M. R.. et, par le fait, mon

LE CABINET NOIB. 19

idée a eu du succès, puisqu'elle a tout révolutionné chez le digne tabellion.

» — Mais enfin, reprenait le domino, de toute manière j'avais insisté auprès de vous, pour vous décider à remplir aveuglément le mandat dont on vous chargeait.

» — D accord; mais persuadé qu'il n'avait rien de sérieux, et ayant d'ailleurs largement le temps, jusqu'à l'heure du départ pour Bordeaux, je n'avais vu aucun inconvénient à me permettre cette petite station.

)) —Voilà ce que c'est, dit alors la dame, que de faire de l'esprit et de vouloir interpréter des choses : il s'agissait, au contraire, du secret le plus délicat...

» — Mais alors, pourquoi me faire croire à une farce de carnaval?

» — Parce que tout d'abord j'avais pris pour vous de l'intérêt, parce que je craignais de votre part une résistance qui eût pu vous jeter en quelque péril, et que je pensais avoir meilleur marché de votre docilité en vous parlant d'une insignifiante plaisanterie h laquelle vous étiez convié de vous prêter pour l'amour de moi.

» — De telle sorte, demanda Maisonneuve, que j avais dé'^idément, sur le dos, les archives d'une société politique?

» — Eh! non; vous transportiez de précieux objets de contrebande, et des dentelles de la valeur de quelques cent mille francs ont failli, par votre imprudence, être saisies et confisquées.

» — Des dentelles! allons donc, peser ce poids-là!

» — Elles avaient, pour mieux dérouter les soupçons, été emballées avec des pavés, comme il s'en est trouvé dans les caisses envoyées après votre équipée,

chez le notaire, en vue d'opérer l'adroite confusion qui a tout réparé.

— » Mais, dites donc, petite mère, objecta alors TéLudiant, en m'attirant ainsi dans un guet-apens, estce que vous pensiez jouer un rôle bien aimable et bien distingué?

» — Ce que j'ai fait, j'étais forcée de le faire; ct>ef d une société de contrebandiers qui, pour déjouer les formes les plus bizarres et les plus diverses, mon mari avait eu l'idée d'aller pêcher une dupe dans un bal public. Vous-même, en vous posant comme un Hercule, vous étiez désigné à son choix. C'est lui qui, par ses menaces, car il me rend la femme la plus malheureuse du monde, m'a obligée à vous aborder et à vous circonvenir; c'est lui qui, déguisé en nègre, vous a ouvert la portière et ensuite est monté derrière le landau.

» — Ah ça, mais! remarqua Maisonncuve, pour avoir do pareils équipages à sa disposition, elle roule donc sur l'or et sur l'argent, votre société de contrebandiers?

— Mon mari, pour sa part, relire au moins 80,000 francs par an de cette périlleuse mdustrie. Aussi est-il admirablement bien posé dans le monde, où il jouit de toute sorte d'estime et de considération. Il a failli l'an dernier être nommé membre de la chambre des députés, et, avec sa prodigieuse capacité, je ne doute pas qu'il ne devînt bientôt ministre des finances, car personne, comme lui, ne s'entend aux (luestions do douanes et do crédit public.

» — Ce (jui n'empêche pas, reprit le jeune homme, que ce ne soit un très-désagréable époux.

a — Oui, souvent il me mallraile, parce qu'autiini

qu'il mV?t possible, je résiste à me faire complice do ses criminelles pratiques, ou parce que je tâche à lui persuader de réaliser la fortune qu'il a faite et de renoncer a son dangereux métier.

» — Alors je conçois cette idée que vous m'avez dite au bal de vouloir vous venger.

» — Ah! parlons de choses plus sérieuses, dit le domino en détournant la question; si j'ai tout risqué pour vous revoir, c'était pour vous aviser des périls qui vous environnent et non pour écoufer vos folies.

» — Bah! le péril! repartit en véritable étudiant, le jeune Maisonneuve, quand il se présentera, on le verra venir. Maintenant nous sommes seuls, en sûreté; vous détestez votre mari, j'ai le bonheur de ne pas vous déplaire, cueillons la rose de la vie!

» Et, ainsi parlant, il essayait de cétacher le masque de l'aimable domino.

» — Dans tous les ras, repartit la dame en se défendant (et vous conviendrez, monsieur le directeur général, que le dans tous tes cas était un assez joli mot), dans tous les cas, je ne vous laisserai pas voir mon visage, étant tous les Jours, dans le monde, exposée à vous rencontrer, et puis, croyez-moi, monsieur, ne perdez pas de temps pour vous soustraire à la vengeance de ces terribles associés. Avisés paruno personne dont vous avez sans doute remarqué la sortie pendant que vouscontiez si imprudemment nos affaires dans le salon de .M. B... ils ont juré de tirer de vous une vengeance éclatante, et si vous saviez la puissanco de ces gens-là!

» — Allons donc, des contrebandiers hommes du monde ne doivent pas être après tout si méchant?.

» — Ah monsieurl vous n'imaginez pas ce dont il? IF r »p.iNr,T >0!n. t. i. 7

sont capables, et c'est tout simplement votre vie qui est maintenant en question.

» — Raison de plus pour Imonder de voluptés, provisoirement.

»Et l'étudiant marqua quelque dessein de se montrer entreprenant.

Se défendant, mais sans colère :

a — Au fait, reprit la belle inconnue, jusquà nouvel ordre, cette maison est peut-être pour vous le meilleur lieu de refuge. Ainsi, je vais vous y laisser, et dans quelques heures je vous ferai parvenir toutes les indications nécessaires a votre sûreté; mais la première mesure, voyez-vous? la plus indispensable, sera de quitter Paris, et sans marchander.

» — C'est possible que demam je quitte Paris, si vous me l'ordonnez; mais vous, certainement, ma toute belle, vous ne me quitterez pas dans ce moment.

» — Mon Dieu! répondit le domino, en minaudant, que vous êtes donc peu raisonnable! je ne suis pas libre, vous le savez bien, je serai déjà si embarrassée d'excuser mon absence auprès de mon mari et vous voulez me retenir indéfiniment!

» — Non, pas indéfiniment; mais, que diable, aussi soyez un peu bonne si vous voulez qu'on vous laisse aller.

» — Vous en parlez bien à votre aise, vous qui tout à l'heure étiez attablé devant un bel ambigu; mais, s'il faut tout vous dire, je tombe d'inanition; le tracas de cette caisse à faire enlever, et ensuite le souci de pourvoir à votre sûreté, ne m'ont pas laissé le loisir do rien |)rendre depuis co matin.

» — Eli! parbleu! soupons!... s'écrie Maisonnouvc ]S!oi-mêmo, grAco à cet iinbérilc do M. R..., je n'ai

que très-imparfaitement opéré. Seulement, voilà la question; notre digne hôtesse aura-t-elle quelque chose a nous donner?

» — C'est plus que probable, repartit la dame.

» — Eh bien! je vais... dit en se levant Tétudiant.

» — Non, laisse-moi faire, reprit le domino, je sais où sont les bonnes cachettes de la vieille sorcière; à vous, elle vous offrirait quelques rogatons.

.) — Ah! vilaine, fit Maisonneuve; ne marchandant pas a prendre tous ses avantages, vous savez si bien tous les êtres de cette sainte maison, et faites avec moi la tigresse!

» Faute de pouvoir répondre à cette victorieuse remarque, le charmant domino laissa effleurer par un baiser la barbe de son masque et sortit en riant.

» Un instant après, laimable pourvoyeuse rentrait, apportant les résultats de sa picorée.

» — Nous ne sommes pas très-heureux, dit-elle, je n'aitrouvé que du jambon, duvin de Bordeaux et cette bouteille de Madère entamée.

» — Tiens, le madère, repartit Maisonneuve, entamé ou non, ce n est pas déjà une si mauvaise rencontre.

» Et, le couvert rapidem.ent disposé sur une table, on se mit à banqueter.

» L'étudiant, comptant sur les entraînements du vin le plus capiteux, ne voulait pas même que l'on touchât au vin de Bordeaux; mais sa commensale insista pour n'en point boire d'autre et, encore, elle le mêlait de beaucoup d'eau.

» Maisonneuve, au contraire, fit exclusivement fêle .lu madère, et au bout d'un quart d heure, son exaltation était arrivée au diapazon le plus élevé.

10/i LE CARIXET NOIR,

Dans cette situation d'esprit, devenu audacieux jusquà limpertinence, Tétudiant veut à tout prix voir le visage de 1 aimable domino, et le prenant à Timproviste, par un brusque mouvement il parvient a détacher son masque. Mais alors, monsieur le directeur général, jugez de son épouvante! la prétendue beauté dont il vient de mettre à nu le visage, n'est autre que cette célèbre fille à la tète de mort dont il est question à Paris depuis plusieurs mois et que sans doute vous savez rencontrée dans le salons avec son original de père, le vieux marquis de Lupiano.

» Profitant de la surprise et de l'épouvante où Maisonneuve se trouve naturellement jeté par son hideux aspect :

" — Vous êtes un infâme! s'écrie l'horrible fille; mais vous me le payerez; et, en même temps, s'élançant hors de la pièce, elle donne a la serrure un double tour.

» Presque au même moment, pareille cérémonie est faite à la porte de ma chambre où j'ai laissé révéler la présence û un habitant, en négligeant maladroitement de retirer la clé. Cette double précaution prise, l'astucieuse créature sort tranquillement de l'appartement, et, au bout de quelques secondes, elle est en sûreté hors do la maison.

» Ainsi encagé, l'étudiant commença par faire un tapage terrible. Mais son insistance fut de courte durée, la matrone, soit connivence avec la femme qui venait de sortir, soit que le bruit ne pût parvenir à la réveiller, ne parut rien entendre, et laissa, sans bouger, jeter le premier feu d(! Maisonneuve. Bientôt celui-ci romniença de bâiller, se délira les bras, et eut l'air enfin de lutter contrr un pressant besoin de dormir;

puis il alla se jeter sur un lit placé dans un coin de la chambre, qui ne tarda pas a retentir de ses harmonieux ronflements.

» Aie voir si rapidement envahi par le sommeil, ma première idée fut qu'il avait été servi de quelque narcotique, bien qu'aussi, tout pût s'expliquer par le vin capiteux dont il avait abusé.

» De mon côté, j'étais aussi fort empêché. Ma réclusion ne m'était rien, moins qu'agréable; mais faire du scandale pour obtenir ma délivrance, c'était peut-être attirer l'attention de létuditint, et, par suite, lui donner à connaître que je m'étais attaché a ses pas.

» Après un mortel quart d'heure d'attente, cette ridicule situation se couronna d'un triste dénoûment.

«Aux bienheureux ronflements du dormeur j'entends d'abord succéder des gémissements sourds et des paroles inarticulées; ensuite, je le vois s'agiter et se tordre sur son lit, et enfin maj-quer tout le symptôme d'une grave indisposition.

» A ce coup, frappé d'une épouvantable idée, je ne crois plus devoir rien ménager, et par le tintamare que je fais à ma porte, je finis par attirer mon hôtesse, qui me rend à la liberté.

» Entrant aussitôt dans la chambre dujeune homme, je le trouve pâle, défait, avec la face hippocratique,et commençant déjà d'être en proie a des vonussements.

» J'ordonne alors à la matrone, qui, par l'expression vraie de son épouvante, semble se dérobera tout soupçon de complicité, de faire avaler de l'eau chaude au malade; et, prenant l'adresse du médecin le plus voisin, je cours le réveiller et l'amène avec moi.

» Quand nous arrivâmes, le poison paraissait avoir

pris son cours du côté des entrailles, où il exerçait des désordres effrayants.

» Après avoir fait une prescription, le médecin dégusta le vin suspect qui restait en petite quantité dans la bouteille et il lui trouva une saveur désagréable; la masse de l'ingrédient avec lequel il avait été drogué, s était sans doute précipitée au fond, où maintenant il révélait sa présence avec plus dénergie.

» Mes soins à ce moment n'étaient plus nécessaires auprès du malade,et j'avais un souci plus pressant, celui d'avertir la justice, et surtout, monsieur le directeur général, celui de vous rendre compte. Toutefois, avant de quitter la place, je voulus avoir l'opinion du docteur et lui demandai ce qui lui semblait du cas présent. En pareille circonstance, me répondit-il on n est jamais bien sûr; il faut, avant tout, pratiquer l'analyse des liquides, mais il y a ici malheureusement les plus fortes apparences, et mon avis,jusqu à plus ample informé, est que le malheureux jeune Iiomme paraît avoir été em|)oisonné. »

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