I. — La Vocation d'un homme
En 17'?4, TAvont fut prêché, à la cour, par un nommé Ilulet.
Le choix 3e ce prédicateur avait paru étrange; homme de tout point inconnu, n'appartenant à aucun ordre dont le crédit eût pu lui procurer l'honneur de parler devant LL. MM., cï'tait un simple petit vicaire de Tune des plus pauvres paroisses de Paris, Saint-Landri, en la Cité.
La bonne fortune qui lui arrivait, n'avait pourtant rien que de fort explicable. Un jour, par on ne sait
quel hasard, madame la princesse de Lamballe avait été entendre les vêpres à Saint-Landri, et, à la suite de l'office, elle avait assisté à un sermon de l'abbé Hulet. Le talent déployé en cette occasion par le jeune prédicateur avait d'autant plus frappé la princesse, qu'elle devait moins s'attendre à le rencontrer en pareil lieu. Aussi, à son retour à Versailles, en avait-elle parlé à la reine dans les termes de l'admiration la plus exaltée.
Sur la parole d'une personne à laquelle, pour toute chose, elle accordait une entière confiance, Marie- Antoinette fut curieuse d'entendre ce Bourdaloue si peu à sa place, et, quelques jours plus tard, lui était déférée la prodigieuse distinction dont il vient d'être parlé. Toutefois, ce qu'à une autre époque les jésuites eussent obtenu sous jambe pour le moindre sujet de leur ordre, la reine, aidée de la surintendante de sa maison, avait eu quelque peine a le rendre faisable pour son protégé.
Le vieux iMaurepas, celui qui, plus jeune, avait fait sur madame de Pompadour une sale et plate épigramme qu'il paya d'une disgrâce prolongée pendant tout le règne de Louis XV, se trouva, au commencement du règne suivant, le ministre tout puissant. Sans son approbation et privilège, Louis XVI ne se serait pas permis de vouloir quelque chose, et quand il fut <luestion du prédicateur de l'Avent, en présence même (les cliaudes protectrices qui poussaient labbé à ce poste, l'oracle fut consulté.
— Hum! fit alors M. de Maurcpas, pour obtenir l'honneur de prêcher en Qour, je ne dis pas précisément qu'il faille être de noblesse...
— C'est aussi ce qu'il me semble, interrompit vive-
ment madame de Lamballe; Massillon était fils d'un notaire.
— Oui, mais au moins sa famille était de passable, bourgeoibio, tandis que le père de Tabbé Hulet...
— Eh bien! le père de l'abbé Hulet? demanda Marie- Antoinette avec impatience.
— Je ne puis dire qu'au roi lobstacle que j'entrevois au désir de la reine; il s'agit d'un secret d'É'.at.
Et s'approchant de 1 oreille de celui qu'il aurait bien pu appeler son royal élève, M. de Maurepas lui dit quelques mots à voix basse.
— Quoi! cette vilenie dure encore! s'écria le roi, avec un vif accent de probité.
— Mais sans doute, repartit le vieux ministre, et il faut bien que cela dure; autrement, qui voudrait se charger de gouverner?
— Je ne trouve rien d'impoli et de discourtois comme un secret dÉtat, dit cependant la reine; il semble autoriser devant les femmes, quel que soit leur rang, des chuchotements et des à parte les plus désobligeants du monde.
— Au fait, reprit le roi avec sa faiblesse ordinaire pour sa belle compagne, je puis bien dire à ma femme...
Et, cette fois, sans consulter le vieux ministre, qui ne parut pas trop approuver cette indiscrétion, il dit confidentiellement a l'oreille de Marie-Antoinette le secret de l'indignité de labbé lïulec.
L'argument, quel qu'il fût, sembla faire impression sur la reine, qui se montra disposée à sacrifier le pauvre vicaire, en disant d un air de regret :
— Mais alors, qui choisirons-nous?
Laissée seule en dehors du secret d'Élat, et blessée
d'ailleurs de la désertion générale qui se faisait au préjudice de son protégé, madame de Lamballe eut un mouvement de vivacité, et à la question posée par la reine, elle répondit :
— Mais Leurs Majestés ont le jeune abbé de Périgord. Il est, celui-là, je pense, d'assez bonne maison.
M. de Talleyrand, celui qui fut depuis évéque d'Autun et l'un des diplomates éminents des temps modernes, avait alors vingt ans. 11 venait de finir ses études ecclésiastiques, et s'était mis en évidence par quelques aventures très-médiocrement édifiantes. C'était de lui que voulait parler madame de Lamballe, et il est en effet regrettable que l'avis ironiquement ouvert par elle, n'ait pas alors été suivi. A cette vie si pleine d'étranges fluctuations, il manque peut-être ce qui n'a pas manqué à celle du cardinal de Retz, la bizarre cir constance d'avoir prêché un Avent *.
— En pareil cas, la naissance n'est pas tout, repartit cependant le roi, qui ne s'était point aperçu que la princesse eût parlé en se moquant.
— Elle est si peu tout, qu't lie n'est rien, reprit madame de Lamballe avec animation; m'est avis, autant qu une femme peut se connaître k ces choses, que, pour le prêtre, il n'y a pas de filiation; dans sa qualité de ministre du Très-Haut, viennent s'absorber tous ses antécédents de famille, et il me paraîtra toujours étrange, quand Dieu trouve un homme d'assez bon lieu pour son service, qu'un souverain de la terre, fût-ce même le roi de France, croie devoir le rechercher sur le fait de sa naissance.
' « Je commençai me» sermon» de l'.Vdvent dans Saint- Jean en-Grt've, le jour de la Toussaint. »
{M ''moires du cardinal df Retz, ie partie.)
M. de Maurepas, qui riait de tout (on a ainsi résumé sa politique et son caractère), accueillit gaiement cette sortie de la princesse; mais Louis XVI, qui avait un grand fonds, de ce que, plus tard, on appela libéralisme, fut très-vivement frappé du trait de vérité qui venait de lui être jeté, et, après quelques paroles encore échangées, la belle et forte argumentation de madame de Lamballe emporta la décision.
L'abbé Hulet, en dépit de ce que pouvait être son père, parut donc dans la chaire qui avait vu Bossuet, Fléchier, Bourdaloue et Massillon, et quoiqu'il ne s'élevât pas tout a fait a la hauteur de ces illustres devanciers, son sermon du premier dimanche do TAvent fut accueilli avec une faveur marquée. En même temps un bruit se répandit, qui auprès des femmes de la cour lui devint aussitôt d'une grande recommandation. On disait que son entrée dans les ordres avait été déterminée par un désespoir amoureux, et il s'en fallait de peu de chose que Ion ne vît en lui un autre abbé de Rancé. Il y avait a la fois du faux et du vrai dans cette histoire : en fait, voici réellement la manière dont les choses s'étaient passées :
Malgré l'onction attendrissante de sa parole, l'abbé Hulet n'était rien moins qu'une âme aimante; sa vocation religieuse, comme celle du célèbre réformateur auquel on avait voulu le comparer, était compliquée d'un grand fonds d'ambition et d'un ardent désir dune haute fortune temporelle. Lamour, si Ion veut, avait été le point de départ, mais il n'avait pas été le motif déterminant du sacrifice qui lui ralliait tant de douces sympathies.
Comme il y a mille manières d'aimer sans cette dis-
position par excellence qu on appelle la tendresse de cœur, comme on aime avec ses sens, avec sa tête, avec son amour-propre, avec son intérêt, son désœuvrement, et même avec l'habitude, à dix-neuf ans et avant qu'il ne fût question pour lui d'entrer dans les ordres, le jeune abbé, à sa façon et autant qu'il en était capable, s'était attaché a la fille d'un gentilhomme nommé Boisbrunet,
Fils d'un petit bourgeois simplement aisé, et qui tenait, au département des affaires étrangères, un obscur emploi de commis, Hulet n'était point posé pour aspirer a la main de cette riche héritière, que sa fortune et la supériorité de sa naissance semblaient rendre inabordable pour lui.
Toutefois, à la suite d'un important service que Hulet père avait eu l'occasion de rendre au marquis de Boisbrunet, celui-ci s'était trouvé reconnaissant, et delà, entre les deux familles, une grande intimité. Les jeunes gens, dès leur enfance, avaient donc eu journellement l'occasion de se voir, et sitôt qu'ils s'étaient trouvés en âge de sentir leur cœur, l'amour, qui ne se soucie guère des distinctions et distances sociales, avait commencé de se glisser entre eux.
Leur mutuel attachement n'était pas restélongtemps un secret pour le marquis; maiS; contre l'usage immémorial, ce sentiment avait trouvé grâce devant lui.
A la suite d'une amitié de quinze ans, heureux d'avoir une occasion de reconnaître les bons offices de Hulet père, M. de Boisbrunet était venu de. lui-même lui proposer une mésalliance, et avait parlé d'un mariage entre leurs enfants.
Mais suivant le môme renversement de toutes les
règles établies, Thumble employé s était vivement récrié à celte ouverture, disant que son fils n'était pas d'une naissance à pouvoir accepter llionneur qui s'offrait à lui; et quoique le marquis lui eût fait observer que ce nétait point au roturier à s'embarrasser de pareils scrupules, si le gentilhomme trouvait bonne son alliance, Hulet père n'en avait pas moins maintenu son refus, et cela, dans les termes d'une abnégation singulière et qui évidemment n'avait rien de joué.
Ne pouvant avoir raison dune résistance si opiniâtre, M. de Boisbrunet avait fini par remettre la négociation entre les mains de celui dont il pensait à faire son gendre, et le jeune homme avait pensé que le succès n'en serait ni difficile ni lointain. Après avoir donné aux scrupules de son extrême délicatesse tel cours que de raison, son père, 'a ce quil lui semblait, devait les faire céder devant les chaudes instances de l'amitié et devant la considération du bonheur de son fils.
Toutefois il se trouva dans ces prévisions bien du mécompte : non-seulement le jeune Hulet n'obtint pas de l'inflexible auteur de ses jours le consentement qu'il espérait, mais il se vit très-rudement semonce pour avoir osé porter ses prétentions en si haut lieu, et en fin de cause, il se heurta contre une détermination persévérante et inflexible dont il dut bien s'apercevoir qu'il ne lui serait pas donné de triompher.
Emporté alors au delà des bornes où doit toujours se maintenir le respect filial, l'imprudent jeune homme osa bien insinuer qu'un puritanisme égoïste ou une fâcheuse ardeur de se singulariser pouvaient seuls expliquer une résolution qui allait bouleverser toute l'économie de son avenir, et il ajouta qu'il se croyait en
122 LE CABIiNET iNOIR.
droit de ne pas tenir compte d'un caprice si bizarre et d'une SI criante tyrannie,
— Mon fils, lui répondit celui qu'il venait d'interpeller avec si peu de respect, vous avez dix-neuf ans; l'année prochaine je devais vous confier un secret de famille, en suite duquel, vous-même l'auriez reconnu, ce mariage dont vous m'entretenez est impossible. Quant a présent, il ne m'est pas permis de mieux m'expliquer; mais, sachez-le bien, il y a pour vous devoir d'honneur et de délicatesse à ne pas pousser plus avant dans la pensée de cette union.
On n'a guère besoin de dire la terrible curiosité soulevée par cette demi-confidence, et les questions sans nombre par lesquelles elle fut accueillie. En somme, tout ce que put savoir le désolé jeune homme, c'est que dès longtemps ceux de son nom et de sa race avaient à compter avec un cruel engagement, dans lequel devait être reconnu quelque chose de la fatalité des anciens.
— Cette fatalité qui pèse sur moi, ajouta Hulet père, pèsera sur vous à votre tour et sur vos enfants, comme elle a pesé sur d'autres avant nous; et, voyez-vous, le seul moyen peut-être que vous ayez de la conjurer, c'est justement une détermination toute contraire à la pensée qui vous occupe aujourd'hui.
Pressé déparier plus clairement :
— Oui, continua le désespérant vieillard, vous songez à vous marier, et moi, la vocation que je vous voudrais, ce serait celle d'épouscT un cloître. Pour échapper a ce cercle d(^ fer qui nous étreint de père en fils, tout bien considéré, il n'y a pour vous que la \ie religieuse.
— Mais, mon père, s'écria \v jeune homme avec
épouvante, vous n'êtes pas le bourreau, cependant?
— Peut-être, répondit Huletpère, et, craignant d en avoir trop dit, il rompit brusquement lentretien,
Hulet père avait raison : moralement parlant, il pouvait s'appeler un bourreau. L'humble emploi qu'il tenait au département des affaires étrangères déguisait de plus redoutables fonctions. Habile sténographe *, il dirigeait secrètement le bureau du chiffre, et, de plus, avait la mission de pratiquer sans qu'il y parût, l'ouverture de toutes les correspondances diplomatiques sur lesquelles une déloyale habileté parvenait à mettre la main. 11 était en outre le président d'une ténébreuse corporation d'employés qui, sous le nom de bureau secret, de cabinet noir et plus poliment de bureau du roi, soumettaient pareillement à une occulte effraction les lettres do l'mtérieur qui leur étaient recommandées par la direction générale des postes, Depuis plus d'un siècle, ainsi qu'il sera ultérieurement expliqué, le haut contrôle de cette inquisition d'État était héréditaire dans la famille des Hulet ou elle passait de mâle en mâle et par ordre de primogénilure comme la couronne dans une dynastie.
Par son procédé de s'opposer à un mariage qui, honorable et avantageux pour son fils, aurait transporté dans une autre famille leur flétrissure originelle, Hulet vient, assurément, de se montrer sous un jour estimable et avantageux. Et, de fait, c'était un fort honnête homme, pour lequel les secrets dont il devenait maître, étaient toujours inviolables et sacrés. Souvent même quand, sans manquer a la discrétion et cm mys-
• La <»té<jaaojjia[)hie esl l'art d'écrire en ehilTres i)Our le lecrel de» corrcs!)ondanoes.
124 LE CABLMT >01R.
tère que lui imposaient ses fonctions, il entrevoyait le moyen, par certaines révélations qui lui parvenaient, (le prévenir ou de réparer quelque mal, il se portait, a cette officieuse charité, du zèle le plus empressé; témoin le marquis de Boisbrunet, auquel, sans que celui-ci se le fût expliqué, il avait rendu un bon office de cetifc espèce; d'où plus tard entre eux cette liaison, que l'union des deux familles avait été sur le point de couronner.
A'euf depuis longtemps et ayant reporté sur son fils unique toutes ses affections, Iluletpère n'avait pas attendu la complication qui venait de se dessiner, pour prendre en un grand souci l'avenir de cel enfant.
Son plus vif désir aurait été de le soustraire à un métier qu il tenait pour infâme et dont il aimait d'ailleurs à se persuader que ce jeune homme n'avait à aucun égard la vocation. Mais a considérer la charte intérieure du bureau secret, on conviendra que laffranchissement rêvé par le malheureux père était à peu près impossible à réaliser.
L'usage était que, dans le cabinet noir, autant que possible, tous les em[)lois, comme celui de directeur, restassent héréditaires. L'âge de vingt ans venu (la discrétion ne pouvant pas être beaucoup espérée avant cette maturité), les sujets que l'on destinait aux délicates fonctions de cette police d'État, après examen et étude préalables de leurs aptitudes, étaient mis dans la confidence du sacré mystère, et aussitôt on les installait en qualité iX interprète-élève^ aux appointements de G,000 livres. Si, chose infiniment rare, (juehiue scrupule ou quelque; résistance venait à so manifester après coup chez le néophyte auquel on
s'était ouvert, pour préserver ie secret de Imstitution mis ainsi en péril, le réfractaire, enlevé au moyen d'une lettre de cachet, était enfoui dans une prison d'État, et il n'y avait plus pour lui de chance ni d avenir ni de liberté.
Quant aux enfants d'employés qui, par leur défaut de vocation, ou par la tournure de leurs idées et de leur caractère, étaient considérés comme impropres ou dangereux a l'affiliation, ils n'échappaient pas pour cela à la fatalité de leur naissance. La politique attentive et prudente qui se chargeait de pourvoir à la durée et a la sécurité de l'œuvre, tout en leur laissant ignorer leur origine, ne renonçait pas pour cela à s'occuper d'eux et à leur imprimer une direction. Ayant soin de les tenir constamment dans sa dépendance, cette politique marâtre les empêchait de se pousser loin dans aucune carrière et, en outre, par des mariages qu'elle leur ménageait, elle s'étudiait à leur conserver, avec la ténébreuse agence, des liens indirects et multipliés, qui les auraient engagés à en garder le secret, quand même ils seraient parvenus à le pénétrer. Somme toute, une terrible habileté faisait de ces malheureux, en quelque sorte, des affiliés passifs, toujours sous la main et à l'index des associés en titre et de la police; et même à l'étranger, étroitement surveillés, ils ne cessaient pas d'être exposés dans leur liberté et quelquefois même dans leur vie, pour peu que la plus légère indiscrétion parût seulemont à craindre d'eux.
Hulet père était donc dans le vrai; à une destinée si sévèrement tracée, il n'y avait en effet d'autre issue que le cloître. Par la rupture qui s'opérait au profit du religieux de tous ses liens de famille; par le sacre
126 LE CABl.NFT NOIR.
caractère que lui imprimaient ses vœux, aussi bien que par la protection de l'ordre dont il devenait membre, il pouvait espérer échapper aux étreintes de la tutelle qui devait le poursuivre dans sa vie mondaine. Mais, à l'endroit même de cette triste ressource de la haire et du froc, le consciencieux directeur du bureau secret avait été frappé d'un autre danger.
Si son fils faisait paraître peu de dispositions à devenir un décacheteur de lettres, il n'en montrait pas de beaucoup plus prononcéesk devenir un saint. Or, en le poussant vers l'état ecclésiastique, n était-il pas à cramdre que l'on ne fît de lui un de ces moines scandaleux qui, à toutes les époques, ont été une plaie et une honte pour la religion.
Cependant, lorsque vint à se présenter l'occurrence du mariage avec mademoiselle de Boisbrunet, a voir la passion avec laquelle le jeune imprudent avait embrassé 1 espérance de ce splendide établissement, il fut raisonnable de supposer qu'à aucun prix il ne consentirait à accepter 1 héritage du métier paternel. Dès lors, Ilulet père n'hésita plus , et en vue de conjurer l'effrayant avenir auquel, réfractaire du bureau du roi, son enfant bien-aimé eût été réservé, il se décida à lui insinuer la nécessité d'embrasser la vie monastique, tout insuffisante que pût lui paraître sa vocation.
Ce ne fut pas, comme on s'en doute, sans lutte et sans résistance que le martyr accepta son calice. En entendant parler d'une flétrissante destinée qui barrait sa vie, il demandait, au moins, h connaître la nature de cet obstacle; or, nous savons que, dans son intérêt même, ce secret ne pouvait lui ôlro confié.
De son côté, c'était vainement (ju'il s'étudiait à le
LE CABINtT NOIR. Vil
deviner. Il voyait son père jouissant dune honnête aisance, entouré de lestime générale et vivant de la vie la plus droite; or, le déshonneur, sous cette heureuse surface, comment se le figurer? Quant a rexistence même du cabinet noir, impossible qu'il s'en avisât. Sous le règne de Louis XV, le fait de la surveillance des lettres sétait assez scandaleusement tbruilé; mais néanmoins, a cette époque, jamais lincognito des agents n avait été trahi. On pensait d'ailleurs généralement que, depuis la fin du règne précédent, la violation du secret des correspondances avait cessé de se pratiquer, et, nous l'avons vu il n'y a quun moment, roi honnête homme, le candide eL vertueux Louis XVI était l'un des premiers à croire a cet amendement.
Mais ce fut précisément par le côté ténébreux de son opprobre et de sa plaie de famille, que le paria fut le plus vivement frappé. Ne sachant avec quel fantôme engager la lutte; avisé seulement que même avec des prodiges de talent et de persévérance, il ne parviendrait pas à écarter l'obstacle devant lequel venait de s'évanouir son brillant rêve de mariage; en présence de cette destinée inconnue, incalculable, il fut saisi d'une sorte de furieux désespoir, capable de lui conseiller les résolutions les plus extrêmes. Dans cette disposition d'esprit, une voie s'offrait à lui, par laquelle se montrait encore, pour son existence, du champ et de l'espace; il finit donc par ne plus résister aux suggestions paternelles et se tourna du côté de Dieu. Toutefois, soit qu'il s'épouvantât de la solitude et des austérités du cloître, soit plutôt que ses instincts ambitieux ne lui fissent entrevoir sous le froc (jue peu de ciiances de se pousser aux dignités de l'Église, il refusa de s'engager dans la vie monastique.
et, malgré le doute où semblait être son père que les rangs du clergé séculier lui dussent être un asile assez sûr, jamais il ne voulut admettre au delà du simple vœu de prêtrise la nécessité de son sacrifice. Maintenant, ayez donc foi aux bruits publics, et comme elles étaient bien renseignées, les belles dames de cour Cjuand, prêtant à la figure de Tabbé Hulet une auréole d'ineffable tendresse, elles faisaient a lamour tout rhonneur de son douloureux parti pris!
E.a vocation d'une femme.
Trois semaines environ après la première ouverture que lui avait faite son père, un matin, le jeune Hulet se dirigeait vers le séminaire de Saint-Magloire, où il allait prendre séjour pour plusieurs années. C'était la qu'il avait décidé de faire ses études ecclésiastiques, un Oratorien, fort habile homme, et ancien ami de sa famille y professant les humanités.
La jour précédent, comme une sorte de mourant, le douloureux jeune homme avait mis ordre atonies ses affaires dans le siècle. Après un déjeuner mélancolique, qu'il avait fait avec quelques amis dont il se séparait, il leur avait partagé les hvres mondains de sa bibliothèque, ainsi que ce ([u'il pouvait avoir de précieux. Quehiues jours avant, dans une lettre où déjà se mar(iuailquel(iue chose dece style mystique et confiten Dieu, qui est 'a l'usage de la vie dévote, il avait adressé «'1 mademoiselle delioisbrunctun solennel adieu.
il suivait à pied et assez pensif, la rue du faubourg
Saint-Jacques, et déjà il était parvenu à la hauteur de Saiut-Jocques-du-Iîaut-Pas, quand, sous le portail de cette église, il aperçut une fort jeune femme qui, laissant deviner sous une cape de taffetas noir une 6gure pleine délégance, avait îairde guetter quelqu'un.
Sitôt que, de son côté, elle eut jeté les yeux sur Hulet, celte belle inconnue quitta la place où elle était arrêtée, et, venant droit au séminariste étonné.
— C'est bien à monsieur Henri Hulet, lui dit-elle, que j'ai l'honneur de parler?
Sur la réponse affirmative de celui qui était ainsi interpellé :
— Il y a ici près, continua la jeune femme, quelqu'un de votre connaissance qui désirerait vous entretenir. Vous plairait-il de me suivre? Vous n'aurez pas regretjepense,au dérangement que je vous aurai causé.
Hulet n'était pas tellement engagé dans les voies cléricales, qu'il dût beaucoup s'épouvanter de la rencontre; d'ailleurs, dans la voix aussi bien que dans tout le reste de sa personne, l'inconnue avait une apparence de parfaite distinction sous laquelle une aventurière était difficile a supposer.
— Je suis à vos ordres, madame, répondit donc le Bossu et en herbe.
Alors, le précédant de quelques pas, la jeune femme entra dans l'église, la traversa rapidement, et alla sortir par une porte qui donnait sur une rue peu fréquentée. Arrivée auprès d'une chaise de poste qui, attelée de deux chevaux et postillon en selle, stationnait dans cet endroit :
— Là! dans cette voiture, dit h Henri Hulet sa conductrice, et l'on peut se figurer l'étonnemcnt du jeune homme quand, s'approchant de la portière, dan- nn'>
femme qni avança vivement son visage, il reconnut Victoire deBoisbrunet.
— Vous ici! mademoiselle, s écria le séminariste d'un ton où se marquait plus de surprise que de joie.
— Ali! ne me grondez pas, repartit la jeune fille une larme dans les yeux, sans le profond amour que j'ai pour vous et qu'avaient autorisé mes parents...
— Vos parents! interrompit Hulet après m'avoir accueilli, ils m'avaient fait signifier de ne plus paraître dans leur maison, et quant à mon père, il n'a jamais varié dans ses refus; ainsi, tout est bien fini.
— Mais si j'étais décidée a vous attendre tout le temps qu'il faudrait?
— L'auriez-vous pu? Bientôt votre famille devait penser pour vous a un autre parti, et l'obsession autour de vous aurait été d'autant plus active, qu'on vous eût crue plus occupée de moi : Mon père, d'ailleurs, est encore jeune, il a soixante ans 'a peine! ainsi voyez a quel temps nos projets de mariage étaient reportés!
— Rien n'est plus vrai, dit alors l'amie de Victoire en intervenant, et c'est pour cela justement qu'il fallait prendre un parti.
— Un parti? répéta Hulet d'un air stupéfait, mais je ne comprends pas.
— Autant que je puis croire pourtant, répondit la confidente, la chose s'explique d'elle-même: des chevaux de poste, une voiture de voyage, vous voyez bien, monsieur, que vous nous enlevez toutes les deux.
— Victoire! fit le séminariste d'un tonde reproche, avez-vous \,u pensera une pareille démarche?
— Mais Henri si je n'y consentais, il fallait donc no plus vous voir jamais?
— Ou reste, monsieur, reprit vivement l'interlocu-
LE CABINET NOIR. loi
irice des deux amants, si votre raison, qui me fait bien l'effet d'être un peu au-dessus de votre âge, vous laissait découvrir quelque irrégularité dans notre procédé, veuillez, je vous enprie, ne chapitrer que moi. Depuis la réception de votre lettre d'adieux, la seule chose qu'ait su faire Victoire, a été de gémir et de se lamenter. Pour la décider à avoir un peu de résolution et de courage, vous n in^isginez pas la peine que je me suis donnée.
— 3Iais, mademoiselle, pour disposer aussi légèrement de la volonté d'une personne que j"ai toujours connue réservée et prudente, qui donc ètes-vous''^
— Vous ne me connaissez pas, c'est juste; moi, au contraire, je vous connais a merveille; Victoire, qui ne cessait de me parler de vous dans ses lettres, vous avait dépeint a moi dune manière si frappante, que, tout à l'heure, sans vous avoir jamais vu, je me suis dit : Cela doit être lui.
— Alors, c'est à mademoiselle Adélaïde de la Salle que j'ai l'honneur de parler?
— Pour vous servir, et j en suis très capable, rérondit la jeune fille en faisant à Hulet une grande ré"vérence; car j'ose dire qu'on me ramenant a Paris il y a quelques jours, votre étoile, infortunés amants, vous servait d'étrange façon.
Certamement, reprit cérémonieusement le séminariste,j"apprécie,mademoiseIle,votredêvoûment et votre zèle; d'autant mieux que dans la hasardeuse entreprise dont vous avez pris la direction, vous n'êtes pas vousmême sans courir quelque risque de vous compromettre gravement.
— Pour ce qui est de moi, monsieur, je puis être fort tranquille; je n'ai a rendre compte de mes démar-
ches qu'a un tuteur très-goutteux et très-occupé de ses rhumatismes, et que j'ai mis sur le pied de trouver bon tout ce que je fais. Mais je ne crois pas, en ce qui regarde Victoire, l'engager comme vous dites, en de si grands périls. Le difficile, celait de l'extraire de la maison paternelle et de l'amener ici. De ce pas, nous nous rendons a Bruxelles chez une tante à moi, où nous sommes assurés de trouver un asile. La, vous vous épouserez, et, après tout, je ne vois pas ce que le rigorisme le plus sévère pourrait trouver à redire dans un enlèvement qui s'exécute à trois.
Sans discuter la valeur de ce beau plan :
— Victoire, reprit Hulet avec gravité, vous ne savez pas tout : l'opposition de nos parens n'est pas à notre mariage le seul obstacle. Un secret de famille élève entre nous une barrière infranchissable, et, à aucun prix, il fautbien vous le dire, je nesaurais profiter de votre dévoûment.
— Parbleu! monsieur, s'écria avec désappointement mademoiselle de la Salle, vous deviez donc parler plus tôt : je n'aurais pas mis en gage, hier, chez un Lombard, les diamants qui me viennent de ma pauvre mère, et dont j'avais fait argent pour les frais de notre équipée.
— Mais, ce secret, demanda Victoire, vous me le direz du moins?
— Moi-même, repartit Hulet, j'en ignore la nature; mais il sufiit (ju'au dire de mon pèro, il me place vis-à-vis de vous dans une position d'indignité...
— Ehl si ce n'est que cela, que m'importe? interrompit avec animalion mademoiselle de Boisbrunet; vous êtes digne de moi si jo vous aime, ot dussé-je, avor v<in.s, inc résigner à rexisl(Mi('e la plus obsrun-
LE CABINLT ?iOII\. io3
et la plus combattue, croyez-vous quo j'hésite un momenl?
Mais justement, la vie obscure et combattue ne souriait pas à messire Hulet qui, au contraire, avait rêvé dans la possession de sa jolie fiancée les joies d'une existence splendide et dorée. Pour se jeter dans toutes les chances possibles de l'aventure qui s'otïrait a lui, il ne se sentait pas au cœur cet amour ardent, invincible que les femmes, d'ailleurs, savent bien mieux éprouver que nous. Son parti maintenant était décidément et raisonnablement pris, et, pour le détourner de sa voie, il aurait fallu quelque chose de plus attrayant que 1 avenir dun mariage pauvre, persécuté, et pouvant lui faire encourir les embarras de toute sorte que manque rarement de ménager au ravisseur, fenlèvemenl d'une riche héritière. Il refusa donc de nouveau et péremptoirement de se prêter à ce qu'il appelait une folie, et, payant d'un sermon la pauvre enfant qui se tordait les mains de désespoir et sanglotait a fendre l'âme, il lui parla de l'éternité dans laquelle un peu plus tôt, un peu plus tard, ils étaient sûrs de se rejoindre; ce qui, pour une fille de seize ans, il faut en convenir, ne devait pas laisser de paraître un terme bien prochain et bien consolant.
Avec le caractère résolu que l'on a d'abord entrevu chez mademopselle de la Salle, on doit se figurer le mépris dans lequel elle prit ce garçon, qui s'occupait a prêcher et a faire le prudent, au lieu de sautera pieds joints et les yeux fermés dans la ressource desespérée qui s'ouvrait devunl lui.
Écartant fièrement le prédicateur de la portière, elle prit place dans la voiture, et^ d'un mouvement passionné, serra Victoire dans ses bras, en lui disant de ne
point tant se cbaj^riner, et qu au moins il lui restait un(3 amie. En même temps elle se retourna vers Hulet, qui restait là assez empêché, et, s adressant à lui le plus dédaigneusement du monde :
— Adieu, monsieur l'abbé, lui dit elle, bien du plaisir au séminaire!
Ce qui eût pu passer pour une plaisante boutade , dans une moins douloureuse situation.
Voyant que l'autre demoiselle qu'il avait amenée, venait de reprendre sa place dans la ctiaise, le postillon jugea que Ion allait partir, et comme il ne professait pas une grande considération pour deux jeunes filles qui paraissaient disposées à courir la poste sans un cavalier pour les accompagner :
— Maintenant, mes jolies bourgeoises, demanda-til, où faut-il vous conduire?
Mademoiselle de la Salle hésitait et ne savait trop que répondre, mais d'une voix forte et d'un ton résolu:
— Rue de la Yille-rÉvêque, répondit Victoire de lîoisbrunet, au couvent des Bénédictines.