‹ Le cabinet noir; lettres avec commentairesChapitre 7 sur 10 · ILS EN ONT RI ENSEMBLE AU CAFÉ · texte numérisé non relu

ILS EN ONT RI ENSEMBLE AU CAFÉ

« Charles !

f Après ce qui vient de se passer, j'éprouve le besoin de vous écrire. Hélas ! ce n'est plus le temps des culbutes sur la plage, le cadran de nos cœurs marque une heure plus grave. Vous l'avez compris, Charles ! Un auteur dont je ne sais plus le nom l'a dit : on ne badine pas avec famour I Vous avez badiné avec le mien. Je n'ai plus de piano : pourquoi, ou plutôt pour qui ? Il y a trois sortes d'intérieurs : l'intérieur coquet, l'intérieur sérieux, l'intérieur artiste. Vous n'aimez pas le laqué blanc ! Vous avez la responsabilité des changements : mon intérieur était coquet. Nous avons commencé par des plaisanteries d'ombrelle sur la plage : aujourd'hui vous me dites que j'ai pesé sur votre destinée et que vous devriez être aux Chargeurs-Réunis. Croyez-vous que cène soit rien d'avoir changé mon mobilier parce vous n'aimez pas le laqué blanc ? d'avoir vendu mon

piano parce que je ne peux pas résister au besoin de tapoter. Vous me dites : « Tu m'as brouillé avec ma mère pour la vie. » Charles ! vous oubliez que je suis restée sept mois sans faire entrer un œuf dans la salle à manger sous prétexte que la vue d'un œuf vous donne des vomissements.

J'ai l'esprit de sacrifice, Charles. Je suis blonde ; vous le savez, ma blondeur ne doit rien aux artifices du coiffeur : toutes les blondes ont l'esprit de sacrifice. Un ami à moi le disait — un de ceux que vous avez chassés par vos sarcasmes. C'était un homme charmant qui récitait agréablement les monologues. 11 disait aussi que les cheveux qui ondulent naturellement sont un signe de patience. Ainsi, vous voyez comme il est intelligent. Vous avez chassé ma femme de chambre ou c'est tout comme. Cette fille vous déplaisait. J'avais un tapis de table en velours de Gênes : il est au grenier dans ma maison du Tréport, parce que vous l'avez brûlé avec votre cigare. Pensez-vous qu'une femme qui se pique d'élégance puisse conserver un tapis de table brûlé ? Elle ne le peut pas. Charles I

Je VOUS rends justice : vous avez cherché dans tout Paris une étoffe pareille à celle de mon tapis de table. Mais l'avez-vous trouvée? non, Charles, vous ne l'avez pas trouvée. Dès lors à quoi bon ? Aujourd'hui vous venez me dire : « J'ai manqué pour vos beaux yeux un mariage de quatre cent treize mille francs ! » Charles, au lieu de me remercier pour la noblesse de mes sentiments, vous me faites des reproches.

Non ! je n'ai pas voulu qu'un homme que j'ai aimé, que j'aime encore devînt vil à mes yeux de femme. D'où venait cet argent ? il venait de gains indignes de la réputation d'un homme à peu près.... La pureté de mon amour vous a préservé d'une infamie. Mais croyez-vous que je ne connaisse pas votre mépris pour les femmes ? Croyez-vous que je n'en souffrais pas dans mon amour-propre ? Croyez-vous que je ne souffrais pas quand vous arriviez en retard de plusieurs minutes, sans égard pour une femme libre et aimante et qui s'était donnée, fîère de tromper celui qu'elle n'aimait plus pour celui à qui elle le sacrifiait. Vous avez quelquefois du tact,

Charles, Dieu merci, vous ne m'avez jamais reproché de vous avoir fait briser une amitié utile. Mais écoutez-moi, Charles, je n'ai pas besoin de tact. Je suis femme et la femme est un être de passion irréfléchie. Aristide que j'ai quitté pour vous était un homme d'avenir et vous n'avez jamais réussi à entrer aux Chargeurs-Réunis, malgré votre diplôme de docteur en droit. Je ne vous fais pas de reproches mais ne parlez pas de sacrifices à une martyre de l'amour. Ne vous permettez pas de vous plaindre alors que je n'ai même plus mon pauvre piano pour chanter d'un cœur brisé. Rachetez un piano, me direz-vous ! les pianos sont hors de prix et qui me rendra les doigts du couvent pour en parcourir le clavier. Dès lors à quoi bon ? c'est comme pour les plantes d'appartem^^nt. Qu'est-ce que je n'aurais pas donné pour conserver mon araucaria? Mon araucaria vous déplaisait. C'est au point que j'avais envie de vous mettre, comme on dit le marché au poing : lui et moi ou rien ! mais je vous aimais et je suis une femme de tact. Je n'aime pas le ridicule. J'avoue que je

VOUS ai aimé jusqu'à sacrifier mes goûts artistiques. Les goûts artistiques pourtant, Charles, font la noblesse d'une vie de femme etcestcequinous sépare de la bête. Ah ! non, ce n'est plus le temps des culbutes, ce n'est plus, ce n'est plus le temps des jeux d'ombrelle. Vous m'avez tyrannisée et c'est maintenant queje m'en aperçois, tant il est vrai que l'Amour est aveugle.

« Vous m'écrivez : « Vous m'avez chassé de votre vie après avoir brisé la mienne! » J'aime beaucoup votre manière d'écrire et je conserverai toutes vos lettres malgré l'imprudence, car personne n'a rien à y voir. Mais quand vous ai-je chassé de ma vie ? Est-ce que ce n'est pas vous qui êtes parti parce que Aristide est revenu. Vous dites qu'Aristide est de nouveau mon amant. Quelles preuves avez-vous ? et quand même vous auriez des preuves qu'est-ce que ça prouverait ? Aristide est revenu parce qu'il n'habite plus Montfortsur-Meu étant brouillé avec la famille de sa femme. Aristide est mon grand ami et si — ce que je ne veux pas supposer — si Aristide était ce qu'on appelle « un amant »

je VOUS demande si c'est une raison pour me reprocher d'avoir brisé votre vie ? Suisje femme à briser la vie d'un homme ? où avez-vous pris que je fusse une femme sans cœur ? quand m'avez-vous vu faire souffrir qui que ce 8oit ? ne m'avez-vous pas vu faire Taumône ? mon Dieu, demandez seulement à mes domestiques comme ils sont traités chez moi. Est-ce que j'ai fermé les yeux quand je me suis aperçue que Maria Vaillant me volait ? est-ce que je n'ai pas marié Yvonne avec le cocher de Mme Protaize? est-ce que je fais une rente à ma mère ou non ? n'ai-je pas établi mon frère Edouard ? N'ai-je pas donné deux cents francs aux sinistrés du paquebot VElan.

Alors ? qu'avez-vous à me reprocher du côté cœur. Croyez-vous après cela que je sois femme à briser la vie d'un homme ? Ah ! non ! ce n'est plus le temps des culbutes et des jeux d'ombrelle! nous sommes devant la vie comme deux malheureux qui se sont pris par amour. Et maintenant ! jugez-moi ! Non, Charles, ma maison ne vous est pas fermée, ne le croyez point. Vous me ferez toujours plaisir en venant

me voir. Croyez que ce qui reste d'amour dans mon cœur me fera oublier la cruauté de votre dernière lettre et celle de votre attitude.

« Celle qui est toujours votre amie, « Anna Bourdin. »

Il faut reconnaître que l'intérieur d'Anna Bourdin était coquet, mais jusqu'à quel point doit-on admettre avec la maîtresse de Charles que celui-ci soit pour quelque chose dans le chambardement auquel il est fait allusion plus haut ? Non, Anna Bourdin, soyez franche ! n'est-ce pas vous qui avez été frappée de ce que Mme Protaize vous avait dit : « Le laqué blanc ne se fait plus ! » De même pour le piano ! pourquoi rendre Charles responsable de ce dégoût du piano ? Charles aime la musique, mais avouez que la vôtre n'était pas supportable. Il n'est guère agréable d'entendre ânonner une chanson de Mayol avec un ou deux doigts. Or jamais Charles n'a proféré une

plainte au sujet de vos amusements musicaux, c'est vous, permettez-moi de vous le dire, c'est vous qui avez été un soir attristée par le talent de Mme Protaize laquelle joue vraiment assez allègrement les valses, les tangos et mêmes des fragments de Manon.

Vous avez vendu votre piano par rage ou bouderie, n'ayant ni le courage de travailler pour l'Art musical, ni celui d'envisager froidement la supériorité évidente de votre amie Mme Protaize dans ses exercices. Quant à la question des amis chassés par ce pauvre Charles, laissezmoi rire. Vous étiez à cette époque très amoureuse de Charles, je le sais ; vos amis essayaient de vous détacher de lui pour des raisons que je n'ai pas à approfondir ici : vous avez préféré l'amour à l'amitié, ce qui est très naturel, et pour établir l'autorité amoureuse, vous avez établi la solitude à deux. Je n'insiste pas sur la femme de chambre qui connaissait trop bien un passé que vous vouliez oublier. Je n'insiste pas davantage sur le tapis en velours de Gênes, les torts sont ici du côté

LE CABINBT NOIR O^

de Charles, il a brûlé le tapis en velours de Gênes et qui plus est, il a menti en vous faisant croire à des démarches faites dans le but de le remplacer : il n'en a pas fait une seule. Quant à l'araucaria, vous y teniez surtout parce que c'était un cadeau d'Aristide et c'était pour la même raison que Charles n'y tenait pas. Ne parlez donc pas de vos goûts artistiques au sujet de l'araucaria je vous assure que les goûts artistiques que je ne vous ai jamais déniés n'ont rien à voir avec ce cadeau d'Aristide. Je ne dénie pas non plus vos qualités de cœur, mais est-ce à moi de vous faire observer que briser la vie d'un homme par amour et faire la charité ou ne pas la faire cela ne vient pas des mêmes compartiments du cerveau ou du cœur ? Vous le savez aussi bien que moi; vous n'êtes pas innocente à ce point, ne serait-ce pas plutôt ici un peu de... comment dirais-je... de mauvaise foi.

Charles vous reproche d'avoir brisé sa vie... nous allons examiner cette proposition tout à l'heure... que répondriezvous bien ? c'est difficile. Allez-vous nier

que vous avez brisé sa vie ? si vouf étiez plus méchante que vous n'êtes, vous seriez flattée d'avoir eu la puissance de briser une vie (il y a beaucoup de femmes de cette force-là) mais vous n'êtes pas mé° chante. Si vous étiez aussi bonne que vous prétendez l'être, vous trouveriez dans votre cœur des mots consolateurs très doux. Mais vous êtes avant tout indifférente et Dieu sait ce qu'est l'indifférence d'une femme qui n'aime plus. Et dans votre indifférence vous n'éprouvez que le besoin de démontrer votre vertu. Passons à Charles ! Charles n'avoue pas, Charles n'a jamais voulu avouer qu'il est sujet au mal de mer ! Quand on lui a proposé aux Chargeurs-Réunis une place qui nécessitait des voyages dans les cinq parties du monde. Charles qui aime le drame est venu pleurer dans les bras d'Anna Bourdin en jurant qu'il ne se séparerait jamais d'elle. Anna Bourdin a caressé sa tête chauve toute émue. Voilà que Charles reproche à Anna d'avoir pesé sur sa destinée : Charles est injuste. Charles dit à Anna : c Tu m'as brouillé

atec ma mère pour la rie !» Il y a du vrai dans cette assertion mais très indirectement. La mère de Charles fit des observations un soir à son fils parce qu'il sortait tous les soirs après le dîner. Charles répondit qu'il n'était plus un enfant. La mère de Charles voulut emmener Charles chez les Talabardon, gens qui ont des amis députés. Charles dont Anna espérait la venue, refusa d'accompagner sa mère. Sa mère lui dit en pleurant:

« Avoue-le, Charles, tu as une liaison ! — Et quand même ce serait ! tu sais bien que je ne peux mé marier puisque nous n'avons que juste de quoi vivre à deux. PenseS'tu que je vais vivre en moine ? » Sur ce la mère de Charles se trouva mal ou presque, Charles prit la porte et vint habiter chez Anna Bourdin en attendant de « trouver quelque chose ». On voit par ce qui précède qu*Anna Bourdin n'est pour ainsi dire pas responsable de la brouille du plus brave homme des fils avec la plus affectionnée des mères.

Parlons du mariage de quatre cent treize mille francs ! Ce mariage n'a pas plus

existé en projet qu'autrement. La mère de Charles le jour où elle apprit que Mlle Talabardon avait quatre cent treize mille francs provenant de sa grand'mère qui était aussi sa marraine, se mit dans la tête que son fils valait bien une pareille fortune par son intelligence et sa distinction native et acquise. Elle émit cette pensée devant Charles plusieurs fois, et Charles prit Tair de l'écolier puni. Un jour il déclara à sa mère qu'il ne se marierait pas parce qu'il ne voulait pas devoir sa fortune à sa femme. Charles vint raconter à Anna Bourdin qu'on voulait le marier à quatre cent treize mille francs et qu'il refusait parce qu'il n'aimait qu'elle. Ajoutons pour être véridique qu'Anna Bourdin répondit : « Accepte toujours mon chéri, tu ne serais pas le premier mari qui jurerais fidélité devant le maire avec une arrière-pensée amoureuse. » Voilà que Charles écrit à Anna : « J'ai manqué pour vos beaux yeux un mariage de quatre cent treize mille francs I » Voilà qu'Anna lui répond : « D'où venait cet argent ? de gains indignes, etc., »

jetant Topprobre et le discrédit sur l'honorable famille desTalabardon.

Finissons-en. Qu'est-ce qu'Aristide ?

Qui était Aristide ? Quelles sont les relations d'Aristide avec Charles ? Aristide est propriétaire à Montfort-sur-Meu et membre de la famille Talabardon. C'est par lui que Charles a connu Anna Bourdin : « J'ai une petite femme, mon vieux, si tu voyais ça... une femme du monde, du vrai monde et pas une petite mijaurée. Non ! une femme intelligente, pianiste. » Pendant un temps Charles fut un tiers distrayant devant un couple qui s'ennuyait. Un jour il y eut des silences, Aristide comprit qu'il était devenu une gêne et comme il était obligé de partir pour Montfort-sur-Meu,il s'éclipsa en galant homme. Lorsqu'il revint de Montfort-sur-Meu il tomba chez Anna et dans ses bras. Charles qui n'est pas un imbécile devina ou comprit ; comme il avait à ce moment selon son expression un petit roman ailleurs ^ il fut indulgent pour celui d'Anna jusqu'au jour où l'héroïne de son « petit roman ailleurs » devint jalouse ; il se

para de dignité, parla amèrement d* Aristide. Ces messieurs sont toujours de très bons amis, Dieu merci. Charles a même lu à Aristide la lettre reproduite ici. Ils en ont ri ensemble au café. Les femmes qui se conduisent mal se font mépriser par les hommes qui les ont le plus flattées. Il est vrai que les femmes se moquent bien des hommes, il n'y a que le diable qui trouve son compte dans ces mœurs.

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