IR.VDCI1 DE L ANGLAIS
Extrait d'une lettre sans signature au comte Arcourt (sous couvert de Robert William, esquive) .
Paris, 20 mars 1820.
C'est en vain qu'on a cherché à établir que cet acte diabolique (l'assassinat du duc de Berry) est l'effet d'une conspiration. Je ne puis le comparer qu'à l'assassinat de M. Perceval. On doit convenir cependant que le poignard de l'assassina été aiguisé, et que sa main a été fortifiée, par la lecture constante d'écrits irréligieux et infâmes. La grande circulation de ces écrits est tout ce dont on peut accuser Decazes dans cette horrible tragédie. Assurément il les encouragea et les permit comme pour les opposer à quelques ouvrages royalistes puissants dans lesquels son administration fut fortement attaquée. Ce parti lui causait tant de craintes et excitait tant sa haine, qu'une branche principale de la police n'avait d'autre objet que de surveiller les royalistes et de protéger sa propre personne. Cette branche est abolie ; quelques-uns des membres radicaux de la dernière administration ont déjà été remplacés. Je veux parler de ces individus qui ont le rang de vos sous-secrétaires d'Etat et qui avaient beaucoup de poids aux yeux de Decazes. 11 n'y aura point d'autres changements avant que les lois que l'on discute aient reçu la sanction royale.
En considérant la chose sous un point de vue général, je ne puis m'em pêcher de penser que l'assassinat du duc de Berry a fortifié la cause de la royauté.
Decazes est allé dans ses terres, près de Bordeaux, et nous craignons son retour à Paris. Loin d'avoir perdu les faveurs de son maître royal, il paraît en être sincèrement
regretté : son portrait a été placé dernièrement dans le cabinet du Roi. Gomme sa démission a été de son propre acte, nous craignons que son retour ne soit en son pouvoir. C'est en vain que Monsieur et la duchesse d'Angoulême demandèrent à genoux, ou plutôt implorèrent la destitution du favori; rien ne peut ébranler l'amitié et la confiance du Roi.
Police secrète. Rapport du sieur Guyon.
29 mars 1820.
Madame la duchesse d'Angoulême a eu une explication très vive avec Sa Majesté relativement à M. Decazes, au rappel duquel elle s'oppose fortement, et à un tel point que Sa Majesté s'est emportée et a défendu à ses gardes de laisser pénétrer qui que ce soit auprès d'Elle sans son ordre, en ajoutant avec son ton sévère :
« Gardes, m'entendez-vous'l »
Monseigneur le comte d'Artois a dit au Roi qu'il quitterait la France si M. Dezazes était rappelé; cette menace a produit peu d'effet, et Sa Majesté n'y a fait aucune attention.
Le duc de Fitz-James, qui paraît être l'ennemi déclaré de M. Decazes, a dit qu'il le tuerait s'il revenait à Paris, et qu'il le forcerait à se battre.
Rapport du général Walterstorff à M. de Rosenkrantz.
Paris, ce 7 juillet 1820.
....M. le duc Decazes partira décidément demain, la plupart de ses effets sont emballés; il a eu, hier, une conférence de près de quatre heures avec le ministre des Affaires
étrangères. Quelques-uns de ses amis, particulièrement parmi les Pairs, auraient voulu qu'avant son départ il montât à la tribune, et exposât qu'ayant l'honneur d'appartenir à un corps si distingué, et une accusation aussi absurde qu'atroce ayant été portée contre lui dans la Chambre des députés, sans qu'il ait les moyens de forcer son accusateur à donner de la suite à son accusation, il croyait de son devoir de déclarer publiquement que M. Clausel de Coussergues est un calomniateur. Mais on assure que le Roi lui aurait écrit une lettre dans laquelle Sa Majesté dit : « Que « comme son roi il lui ordonne, et comme son ami il le prie * de ne donner aucune suite à cette affaire, et d'empêc lier « ses amis d'y donner suite. »
Rapport du comte de Goltz au roi de Prusse. — N° 37.
8 juillet 1820.
Le duc Decazes, qui a continué de se rendre tous les soirs chez le roi, doit enfin partir pour Londres demain soir ou après-demain matin. II me paraît fort à regretter que S. M. T. Ch. n'ait pas senti qu'elle se plaçait dans la plus fausse position aux yeux du public, et qu'elle nuisait à ses propres intérêts, en donnant à présent à l'ex-président du Conseil des marques aussi distinguées, et 'peut-être aussi peu méritées, d'une bienveillance toute particulière.
Dépêche du comte de Munster au comte de Grote, à Paris.
Londres, le 11 juillet 1820.
....Depuis son acceptation trop précipitée du duc Decazes comme ambassadeur de France, notre souverain a déjà
64 LE CABIiNET >'OIR.
désiré plus d'une fois de trouver un prétexte pour refuser ce ministre suspect. L'intrigue dernièrement découverte, et qui avait pour but de fonder pour les Bonapartes un royaume dans l'Amérique du Sud, était un motif bien suffisant, puisque l'on voulait certainement anéantir l'influence et le commerce anglais dans cette partie du Nouveau Monde; mais on a malheureusement négligé de se servir de cette occasion.
...M. Clausel de Goussergues a dit qu'il s'engageait à prouver la vérité de son accusation, que dans l'intervalle de la session de 1820 à 1821, il publiera les faits sur lesquels elle se fonde, que son ouvrage sera imprimé dans l'intervalle des deux sessions; qu'un exemplaire en sera distribué à chacun des membres; qu'il en avait déjà des épreuves, et il les a montrées.
Rapport du comte de Goltz au roi de Prusse. — N° 38.
Paris, 15 juillet 1820.
{Chiffres)
Votre Majesté aura sans doute appris, par sa mission à Londres, quel tripotage politique le ministère français, sous la présidence du duc Decazes, s'est permis ici, avec des députés non accrédités de Buenos-Ayres, pour placer le fils de l'Infante Marie-Louise, duchesse de Lucques, comme souverain de Buenos-Ayres, sous la condition d'une liberté de commerce presque exclusive entre la France et l'Amérique du Sud. Sir Charles Stuart n'en a eu lui-même, à sa grande surprise, connaissance que depuis une huitaine de jours par son Cabinet.
Une pareille conduite delà part d'une cour médiatrice, et
au milieu des négociations qui ne devaient avoir que les
intérêts et la réconciliation de l'Espagne et du Portugal
pour but, est certainement aussi rare que blâmable, et il
est à supposer qu'elle vaudra au duc Decazes, à Londres, un accueil bien moins agréable qu'il ne s'en était flatté.
M. de Joinvi'Ue au comte de Munster à Londres.
Paris, 1er septembre 1820.
M. de Coussergues vient de dévoiler que M. Decazes
est un des instruments les plus dangereux de la secte incendiaire, attendu qu'il jouit de la confiance du Roi de France. Cependant M. Decazes n'est qu'un homme comme un autre, pour les rois, les ministres et les ambassadeurs. Il est à Londres avec ses espions et ses trésors, aussi bien que le serait un honnête homme, fidèle sujet de son maître. En France la police, qui lui est dévouée, parce que c'était celle de Buonaparte, est conduite pendant son absence par sa créature Angles. On sait que c'est cette police qui a escamoté les papiers qu'on a trouves chez Louvel, sous le prétexte qu'ils étaient insignifiants ; on sait qu'elle est informée de tout, et que cependant la justice n'a jamais pu découvrir un fil pour parvenir aux chefs directeurs de tous les crimes politiques qui ont été commis dernièrement.
21 septembre 1820
La suspension du procès de la reine vous donne
un peu le temps de respirer ; mais cela va se renouveler de plus belle. Au reste, je crois que le gouvernement est en meilleure position depuis que la reine, par ses réponses aux adresses, a laissé apercevoir son intention de révolutionner. Tout ce qui a quatre sous à conserver doit se réunir à l'autorité contre cette mégère. Je ne serais pas étonné que ses amis les radicaux ne l'enfournent au point de se rendre coupables de rébellion et dignes de l'échafaud.
Trois femmes, députées des dames de la Halle de Bor-
deaux, ont apporté un berceau pour le futur enfant de la duchesse de Berry. Elles ont été chez le roi, l'ont embrassé, et dans l'effusion de leur tendresse, elles lui ont dit : « Vous êtes entouré de coquins, il faut les chasser » ; mais le roi a fait la grimace à ces mots.
Lettre de M. Vabbê Ledanols au comte Geoi'ges Adam Starhemberg, à Vienne.
Londres, le 27 septembre 1820.
Nous avons pour ambassadeur ici le fameux Decazes;
personne ne le voit. Il a pris une maison de campagne à Harron The Hill, d'où il vient rarement à Portland-Place. Jusqu'à présent personne, excepté Lord Castlereagh, ne l'a invité...
Lettre de M. de La Tour du Pin à sir Charles Flint,
à Londres.
Paris, 2 octobre 1820.
Mon cher sir Charles,
Ce n'est pas pour vous apprendre la grande et excellente nouvelle de la naissance du duc de Bordeaux que je prends la plume (vous la savez d'ailleurs), mais je dois m'en réjouir avec vous. Nous avons pleuré ensemble la mort cruelle du Père qui vous aimait; chantons, célébrons à l'envi l'heureuse entrée du fils dans ce monde. C'est vendredi, jour de Saint-Michel, Patron de la France, à trois heures un quart du matin, que la duchesse de Berry est accouchée presque sans douleur. A cinq heures, je venais de m'éveiller, et j'eus le plaisir de compter les 24 coups de canon qui nous annonçaient un prince. Le cœur me battait aux 12 premiers : l'intervalle du douzième au suivant me
parut long, et les battemens étaient redoublés. Enfin le treizième tant désiré se fit entendre, et me jeta dans un calme parfait qui me permit de compter jusqu'au dernier. Vous sentez mieux, mon bon ami, et beaucoup mieux que je ne pourrais vous l'exprimer, ma part de bonheur dans ce grand événement. Tous les détails vous en sont connus, et vous avez admiré comme moi la présence d'esprit de la Princesse qui n'a voulu être entièrement délivrée qu'en présence des Maréchaux et autres grands officiers de la Couronne, et même des gardes nationaux de service. Mais peut-être vos papiers ont-ils passé sous silence l'expression énergique d'un grenadier national, qui, après avoir examiné de près le nouveau-né, s'est écrié en termes techniques : « Ho ! pour celui-là il ne lui manque rien. — Tais-toi donc, « lui dit son voisin. — Ma foi,répliqua-t-il,le mot est lâché; u et puis, c'est que cela est très vrai, regarde plutôt. »
Mon fils sort de chez moi, et me prie de vous présenter ses respectueux compliments. Il vient de m'annoncer une nombreuse promotion de Blue Mbbons. Quatre prélats et trente et un chevaliers.
Entre autres :
Le duc de Laval Montmorency.
Le duc de Luxembourg.
Le duc de la Châtre.
Le duc d'Aumont.
Le duc de Maillé.
Le maréchal de Dioménil.
Le marquis de Latour-Maubourg.
Le maréchal Macdonald.
Le comte de Blacas.
Le comte François d'Escars, et puis :
M. Laine !
Le baron Pasquier! ! !
M. de Serre ! ! ! ! !
Le maréchal Suchet !!!!!!!
Enfin le duc Decazes ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !
Je vous laisse sur laboime bouche, qui ne vous empêchera pas de savourer délicieusement un des faisans les plus gras que nous avons tirés aujourd'hui pour la première fois de l'année.
Adieu, mon cher sir Charles, mettez-moi aux pieds de vos adorables, etc.
Rapport du comte de Goltz au roi de Prusse. — N° 52.
Paris, 7 octobre 1820,
Le Moniteur du 1er de ce mois a publié l'ordonnance par laquelle le Roi a distribué trente-cinq ordres du Saint-Esprit. Il aurait été à désirer, à mon avis, que plusieurs personnes qui l'ont reçu ne figurassent point sur la liste, et que Sa Majesté ait fait attendre certaines autres, au moins quelques années encore, avant de le leur conférer. Le maréchal Suchet avait d'abord été un peu choqué de ce que Mme la duchesse de Berry l'avait fait appeler de préférence, lorsqu'elle fut accouchée; mais le cordon bleu et les choses flatteuses qu'on lui a dites, à la suite de l'admiration qu'il avait hautement manifestée pour le grand caractère que cette princesse a montré, l'ont, à ce qu'il paraît, parfaitement satisfait pour le moment.
On peut facilement s'imaginer que Monseigneur le duc d'Orléans ne partage pas la satisfaction de la Cour, mais il est digne de remarque, quoique ce soit assez commun dans ce pays, qu'il n'y a eu avant-hier, jour de réception chez le prince, que des étrangers et pas un seul Français. Il a reçu à sa maison de campagne de Neuilly, où l'on trouve d'ailleurs très souvent des hommes marquants du côté gauche des deux Chambres.
Lettre de Mme ... au comte de Munster, son frère, à Vienne.
Bordeaux, 1820.
Nous avons à Paris, dans les deux Chambres, des
orateurs bien éloquents. Enfin, ils ont foudroyé l'ex-ministre de l'Intérieur. Que de crimes on lui impute! Toujours chéri et protégé par le Roi, on craint qu'il n'ait pas quitté pour toujours le timon des affaires.
Puisse M. de Chateaubriand avoir raison, disant de lui : « Il a glissé dans le sang, et ne se relèvera plus.
Le nouveau duc, après avoir gouverné despotiquement la France, s'est retiré dans son château; il vante les plaisirs de la vie des champs, et affecte une simplicité extrême. Il me rappelle ce qu'on racontait d'un Gascon qui, en tombant de cheval, s'écria : « Aussi bien voulais-je descendre! »
Le château du duc est tout près d'ici.