L'INTÉRIEUR
5e DIVISION Bureau particulier
N° 3389 Monseigneur,
J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence qu'un nommé Joseph Antinori, natif de Naples, m'a été signalé par M. le consul général de Sa Majesté le Roi deSardaigne à Lyon, comme un homme suspect.
J'ai découvert cet individu; je fais observer sa conduite et
ses démarches avec l'activité et les circonspections convenables : au premier jour, Monseigneur, je m'empresserai de vous adresser un rapport détaillé à son sujet. Je suis avec un profond respect, Monseigneur, De votre Excellence* le très humble et très obéissant serviteur.
Le Lieutenant de Police, PERMON.
Nouvelle lettre le jour suivant.
A M. le Consul général de Sa Majesté le Roi de S ar daigne
à Lyon.
Lyon, le 22 janvier 1820.
Monsieur,
J'ai reçu, avec la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 18 de ce mois, la copie ci-jointe d'une notice ministérielle donnée par ordre de Sa Majesté le Roi de Bavière, concernant un nommé Joseph Antinori né à ÎNaples.
Cet individu est arrivé le 12 de ce mois à Lyon : il venait de Genève; il est descendu à l'hôtel du Nord; il était porteur d'un passeport délivré à Rome le 25 août 1819 par Son Éminence le cardinal Consalvi avec destination pour Turin.
J'ai retenu ce passeport, que je vais adresser à Son Excellence Je ministre secrétaire d'État au département de l'Intérieur. Le passeport de tout étranger entrant en France doit être déposé à la frontière, et leait étranger reçoit en échange une passe provisoire.
Depuis son arrivée à Lyon, Antinori n'a pas pris le titre de duc de Brindisi. Il vit d'une manière retirée : on ne lui
connaît pas de relations particulières. Il ne fréquente que son hôtel, la table d'hôte, deux cafés et un libraire établi dans le quartier qu'il habite. Son apparition à Lyon n'a aucun motif déterminé : la cause apparente est d'être venu en cette ville, pour y goûter les plaisirs du Carnaval. Ce prétexte me paraît spécieux.
Au surplus, il sera possible, au moyen d'une surveillance à la fois active et circonspecte, de parvenir à découvrir le but d'un pareil voyage.
J'ai l'honneur, etc. etc.
Le Lieutenant de Police.
PERMON
Antinori, prévenu qu'il est surveillé, qu'on le suit, se rend chez M. de Permon. Celui-ci le reçoit, cause avec lui et lui demande un rapport, qu'il adresse à Paris.
Rapport Antinori*.
Attaché à Murât par mes principes, par mes emplois, et par ses bienfaits qui réparaient ma fortune détruite par les nouveaux systèmes, je me fis un devoir de correspondre à la confiance intime dont il m'honorait, en remplissant avec énergie, et je puis dire à son entière satisfaction, les différentes commissions politiques et délicates dont il voulut bien me charger, dont une des plus difficiles fut la suivante :
Murât, averti par ses agens secrets que la Reine Caroline de Sicile avait entamé et presque conclu une négociation avec Napoléon par le moyen de l'archiduchesse Marie- Louise son épouse, — par laquelle il consentait à. lui rendre le royaume de Naples, à condition de chasser les Anglais de
1. Le lecteur n'oubliera pas que le sieur Antinori était Italien.
Sicile, et d'y recevoir garnison française, en se réservant de placer Murât sur un autre trône, — et peu content de ce projet qui ne lui convenait pas, en fit donner avis au gouvernement anglais par le moyen de lord Benlink, et par cela en le faisant échouer fut la cause de l'exil et des malheurs de la Reine Caroline. Mais il n'eut de repos qu'il ne se fût emparé de la correspondance entre la même et Napoléon; ayant réussi avec beaucoup de peine à m'en emparer et à la mettre dans ses mains, il la fit remettre au Congrès de Vienne au moment que la Reine Caroline intriguait contre lui. Ce fut un coup de foudre pour elle, qui apprit dans le même temps par l'indiscrétion bien connue de Murât, que c'était à moi qu'il en était redevable, et elle inspira sa vengeance au Prince Léopold son fils, qui était auprès d'elle.
Après la catastrophe de Murât, la perte de mes emplois et les services que je lui avais rendus ne me permettant pas une existence bien agréable dans ma patrie, je pris le parti d'en sortir pour offrir mes services à quelque puissance Européenne, le manque de fortune ne me permettant pas de vivre indépendant. Je crus que l'étendue de mes rapports et de mon influence en Italie pouvait être d'une très grande utilité à l'Autriche. Ce fut donc au Prince de Metternich, que je m'adressai, qui accueillit très bien mes offres; mais malheureusement pour moi, l'Empereur son maître, à l'occasion du mariage du Prince Léopold de Naples avec sa fille, lui demanda des renseignements sur mon compte; qui, donnés par le Prince dans un esprit de vengeance et de prévention, furent cause que, malgré la bonne volonté du Prince de Metternich et la protection du général Rubna, je fus éconduit, et souffris des persécutions injustes et indignes de la grandeur et de la gloire d'un si grand souverain.
Rebuté par l'Autriche, j'offris mes services par le moyen de M. le Comte Capo d'Istria à la Russie, et ils furent agréés : j'ai donc agi dans ses vues et dans ses intérêts, et je me
7B LE CABIiNET NOIR.
ilatle avec raison qu'on est très content de moi et de mes opérations.
La volonté ferme et décidée de l'Empereur de Russie, malgré tout ce que ses ennemis pourront dire, est que l'Europe jouisse d'une paix inaltérable; mais il est convaincu que, pour obtenir ce but-là, il est nécessaire qu'aucune innovation ne se fasse, et que les grandes Puissances surtout ne puissent opprimer les petites, ni empiéter sur leur organisation ou sur leurs droits. Partant de ce principe qui est incontestable, l'Empereur Alexandre ne peut voir avec indifférence les menées de l'Angleterre et de l'Autriche, qui lui sont parfaitement connues; et si sa modération l'empêche d'éclater, et de prendre un ton analogue à sa puissance, mais contraire à ses principes pacifiques et modérés, elle ne l'empêche pas pourtant de prendre des mesures pour conserver La paix de l'Europe, autant que possible, et pour s'opposer avec succès à l'ambition de toute puissance qui voudra s'écarter des principes adoptés.
C'est pourquoi j'ai décidé la cour de Rome à s'opposer au projet de Confédération italique proposé par l'Autriche, qui tendait à mettre l'Italie entière en son pouvoir; et que j'ai réussi à lui donner le courage nécessaire pour rejeter même le traité de navigation sur le Pô, dont l'Autriche voulait se rendre la maîtresse abolue. C'est pourquoi j'ai agi avec le plus grand succès avec le cabinet de Turin, pour opposer une barrière insurmontable aux projets de l'Autriche sur l'Italie malgré l'influence de la Reine.
C'est pourquoi j'ai voulu connaître à fond la position et la politique de la cour de Bavière, dont je connais parfaitement le système et tous les ressorts les plus secrets pour en tirer tout le parti qu'on voudra quand l'occasion l'exigera : sans compter l'étendue incalculable de mes rapports en Italie, qui non seulement m'a mis dans le cas de connaître et la mission du duc de Saint-Aignan à Milan, et les projets communiqués par Son Altesse Royale le duc d'Angoulême au Roi de Sardaigne ; et les intelligences du duc de Ressex, et les
motifs du voyage de M. Hamilton à Rome ; et les intrigues de lord Bentink; mais encore les trois partis ou sectes des Carbonari, des Adelphes, et des Consistoriaux, qui partagent l'Italie; leur esprit, leur but, leurs rapports et leurs moyens; avec tout ce qui peut donner la connaissance la plus précise et la plus précieuse sur sa position politique et surtout ce qui la regarde à l'intérieur et à l'extérieur; mais l'importance de mes négociations et le secret des lettres violé a donné l'alarme à l'Autriche, qui, connaissant mon activité et mes moyens, a découvert, quoique en partie seulement, d'où venaient les échecs qu'elle a éprouvés et les obstacles insurmontables qu'elle voit s'élever à ses projets; et mesurant du présent tout ce qu'elle a à craindre pour l'avenir, a mis en œuvre ses grands moyens pour contrecarrer mes démarches.
En conséquence, ayant su que de Munich où je m'étais rendu, j'allais passer à Pétersbourg ; elle n'a pas fait de difficulté de demander avec les plus vives instances au gouvernement Bavarois non seulement de me faire sortir de ses États, sous prétexte que mon passeport n'était pas en règle, mais encore de ne me point donner de passeport pour l'intérieur de l'Allemagne, et spécialement pour la Russie, pour m'obliger de revenir sur mes pas et perdre ainsi mon temps peut-être bien précieux pour elle ; je suis poussé à croire d'après les craintes que je lui inspire, qu'elle fera son possible pour me perdre dans l'esprit de l'Empereur Alexandre, et je ne puis prévoir quel sera le résultat de ses démarches et de ses offices.
C'est dans cette position que, arrivé à Genève, je n'ai pas balancé à écrire avec ma franchise ordinaire au prince de Metternich et au général Rubna, pour leur demander d'une manière énergique l'explication d'une conduite que je trouve étrange et inconvenante ; et je leur ai indiqué Lyon, séjour plus agréable que Genève, pour m'adresser les réponses que j'attends d'un moment à l'autre. Mais peu de jours après mon arrivée ici, une de mes connaissances m'a confié que
j'étais surveillé : je n'ai pas hésité donc à me présenter avec confiance à une des premières autorités du gouvernement, M. de Permon, pour éclaircir des doutes d'autant plus désagréables que ni mes commissions ni mes opérations n'ont aucun rapport avec la France, et que je ne connais ni ne vois âme vivante à Lyon, où je viens pour la première fois.
J'ai cru donc convenable de lui faire un rapport confidentiel et exact de la position où je me trouve, pour le prier de le soumettre à Son Excellence le premier ministre Msr le comte Decazes, et attendre ses ordres s'il veut m'en honorer : et je suis prêt à entrer dans toutes les explications qu'on exigera sur ce que je viens de confier, et sur bien d'autres rapports politiques de la plus grande importance, qui sont à ma portée et à ma connaissance, vu les relations que je conserve dans différentes parties du Globe.
J'espère dans le même temps et je compte que le secret me sera religieusement gardé, et que ma confiance et ma franchise ne seront pas compromises.
Joseph ANTINORI.
Lyon, le 23 janvier 1820.
Les entretiens continuent à Lyon entre Antinori et le lieutenant de police, qui a reçu des instructions confidentielles de la capitale.
Antinori se rend à Lausanne, il s'engage à écrire à M. de Permon, et lui adresse en effet la lettre suivante en date du 31 mars 1820.
Lausanne, le 31 mars 1820.
Monsieur de Permon.
Je vous avais promis de vous écrire, Monsieur, et je tiens ma parole ; mais comme je ne me soucie pas de m'attirer l'inimitié d'un homme qui va paraître sur la scène plus puis-
sant que jamais, ainsi vous me permettrez, jusqu'au moment où je pourrai être positivement sur de la discrétion et du secret indispensable queles affaires exigent, de vous parler avec circonspection et prudence.
Vous êtes, croyez-moi, sur le bord d'un précipice qni menace de vous engloutir : l'insurrection de l'Espagne qui ne s'arrêtera pas en si beau chemin, et celle qui va éclater dans deux mois, et pas plus tard, dans une autre partie de l'Europe, vous mettra entre deux foyers, dont on tirera le feu qui servira à vous embraser; c'est à cette époque et pas avant, que vous serez joliment travaillés et que vous verrez l'accomplissement de mes paroles : Mina a parlé; et si vous saviez tout ce qu'il a dit, si je pouvais vous communiquer une correspondance surprise, vous frémiriez d'horreur, vous verriez votre ruine inévitable : mais je vous le répète, l'inimitié d'un homme qui va devenir plus puissant que jamais, et qui, je ne sais par quelle magie, a fasciné les yeux les plus clairs-voyants, ne m'accommode pas du tout et n'entre pas dans mes vues : et il faudrait que je fusse sûr d'une discrétion à toute épreuve, pour entrer dans des détails de la plus grande importance.
Je me flatte, Monsieur, que vous approuverez une réserve indispensable dans ma position, et que vous agréerez les sentiments de la plus haute estime etc.
ANTINORL
Antinori écrit une seconde lettre à la date du 4 avri I; elle reste comme la première sans réponse, M. de Permon se conformant aux instructions du directeur général de l'Administration départementale et de la police. Mais il en avise son chef à la date du 13 mai, et lui fait parvenir en môme temps la dernière lettro reçue du sieur Antinori.
DIRECTION GÉNÉRALE Lyon, Je 13 mai 1820.
de l'administration