CHAPITRE XI
SUITE DE LA CORRESPONDANCE DU DOCTEUR WARDEN
Napoléon à table. — Ses questions. — Talleyrand. — La fortune des maréchaux. — Le comte Bertrand et le retour de l'île d'Elbe. — Les anecdotes du général Gourgaud.
Je reprends mon occupation, que je ne puis suivre qu'à bâtons rompus.
Le premier jour de son arrivée, notre passager montra un grand appétit. Je remarquai qu'il aimait beaucoup qu'on lui donnât du bordeaux à son repas. Il passa la soirée sur le tillac, où la musique du 53e se réunit pour son amusement.
11 lui demanda de jouer le God save the King et le Rule Brltannia. Dans les intervalles, il causait et avait l'air de plaisanter avec les officiers qui savaient le français. J'ai observé que dans toutes ces occasions il alfectait de garder toujours la même attitude, soit calcul, soit par l'habitude qu'il avait aux Tuileries de donner ainsi ses audiences à ses maréchaux ou à ses
officiers : il n'ôtait jamais ses mains de sa veste que pour les porter à sa tabatière, et une circonstance qui tenait à la dignité qu'il s'était fait une règle de garder, c'est qu'il n'offrait jamais de tabac à la personne qui causait avec lui.
Le lendemain il déjeuna à onze heures, il mangea de la viande, but du bordeaux et prit du café. A dîner, il choisit de préférence des côtelettes de mouton; je vis qu'il les mangeait sans se servir de couteau ni de fourchette.
Il passa la plus grande partie de la troisième journée sur le tillac et me parut avoir singulièrement soigné sa tenue. Il ne recevait des officiers du vaisseau que les marques ordinaires de déférence qu'on rendrait à un simple particulier, et je crois qu'il n'en attendait et n'en désirait pas d'autres. Il se contentait des hommages que lui rendaient les gens de sa suite, qui ne paraissaient jamais devant lui que le chapeau à la main, et à une distance si respectueuse, qu'on pouvait croire que c'était absolument la même qu'au palais de Saint-Gloud.
Le soir il jouait aux cartes, — c'était un Whist, — et il perdait toujours...
Dans son bagage il y avait deux lits de camp qui l'avaient presque constamment suivi dans ses campagnes. L'un, dont la destination primitive était très probablement différente, était à bord l'un des meubles essentiels de sa chambre; l'autre était juste aussi long qu'il fallait pour qu'un général pût y prendre quelques heures de repos au milieu du tumulte de la guerre. Il
servait à Mme Bertrand, devenue une héroïne de mer. Il m'est arrivé quelquefois de m'y asseoir, mais jamais sans penser à ces sanglants combats de Wagram, d'Austerlitz1, de Friedland, etc.
Cependant le vent s'éleva, et il commença à y avoir un roulis considérable. Bonaparte se montra sur le pont vers trois ou quatre heures du matin, et s'amusa à faire des questions à l'officier de quart ; il lui demanda combien le bâtiment ferait de lieues à l'heure ; quelle espèce de figure était sculptée sur l'avant du Northumberland\ mille questions enfin qui prouvaient qu'il aimait à tout savoir; mais je ne pouvais m'empêcher de sourire, quand je voyais le même homme qui récemment se tenait si fièrement, qui foulait d'un pied si superbe les peuples et les empires conquis, chancelant à chaque pas sur le pont de notre
1. Le plan de la bataille d'Austerlitz fut conçu par Napoléon au château de Pont-de-Briques, à quelques kilomètres de Boulogne-sur-Mer, qu'il habita à plusieurs reprises. L'Empereur avait choisi pour sa chambre à coucher la plus petite pièce du château. On avait oublié dans une armoire un de ses « petits chapeaux » le comte de Clocheville vient tout dernièrement d'en faire hommage au musée de Boulogne. Il y a dans le parc de ce château une allée sombre longeant la grande route, où Napoléon se promenait tous les matins. C'est au retour de ces promenades qu'il dictait les plans de la merveilleuse campagne qui aboutit à la victoire d'Austerlitz.
On trouve également au musée de Boulogne-sur-Mer un des deux seuls exemplaires connus de la médaille qui devait être frappée à Londres après la descente en Angleterre. Elle porte d'un côté une tête laurée, et de l'autre un Hercule étouffant un Antée entre ses bras, avec ces mots : « Descente en Angleterre. » Exergue : « frappée a londres en 1804. » On sait que cette fois l'ennemi traditionnel ne fut pas attaqué, et l'on détruisis ce symbole de victoire devenu inutile.
vaisseau, et s'appuyant sur le bras de tous ceux qui se trouvaient à portée pour ne pas tomber, car il était loin de savoir garder son équilibre.
Entre autres sujets dignes d'attention, je me souviens de la réponse que lui fit M. Smith, qui avait l'habitude de se promener bras dessus bras dessous avec son frère, le garde-marine, et paraissait beaucoup plus âgé que les autres : Bonaparte lui demanda combien de temps il avait été au service.
— Neuf ans, dit-il.
— Sans doute anciennement?
— Mais, Monsieur, répondit M. Smith, c'est que j'ai perdu bien du temps dans les prisons de France. J'étais prisonnier à Verdun lors de votre campagne de Russie.
Bonaparte haussa les épaules avec un sourire très significatif et rompit la conversation.
Je dois vous dire une fois pour toutes, si je ne vous l'ai pas encore dit, qu'il ne perdait pas une occasion de faire une question. 11 s'avisa un jour de demander à notre aumônier, qui est orthodoxe, s'il n'était pas puritain. Je n'ai pas besoin de vous dire si la réponse de l'ecclésiastique fut négative. Mais vous pouvez juger du scandale que causa une pareille question à un homme revêtu des ordres, et inébranlable dans ses principes religieux.
Il désira aussi savoir ce qu'étaient en Ecosse les Johnsoniens, qu'il croyait une secte nombreuse dans cette partie de l'Angleterre. Sa conversation consistait en questions, qui n'étaient jamais assez complètement
satisfaites pour qu'il ne pût les renouveler sur le même sujet. Impossible avec lui de répondre à une question par une autre. Il était accoutumé sur le trône à cette manière de conversation qui consiste à interrompre. Il n'y avait donc pas moyen de deviner le motif de la question sur les Johnsoniens. Je suis persuadé que, dans le temps de ses projets de descente sur différents points de notre île, il avait pensé que le docteur Johnson, à la faveur de ses ouvrages, avait peutêtre fondé une secte qui aurait pu être favorable à ses desseins d'envahissement.
Si j'en trouve l'occasion, et que l'ex-Empereur s'humanise assez avec moi, je tâcherai de pénétrer le motif qui le faisait parler des Johnsoniens.
Le nom de Talleyrand vint un jour dans la conversation de nos passagers français, et il n'y eut qu'une voix sur son grand talent1. Je demandai à quelle époque Napoléon lui avait retiré sa confiance, et l'avait éloigné de son Conseil. On me répondit : « Lors de la guerre d'Espagne. » J'observai qu'on nous avait dit en Angleterre que c'était parce qu'il s'était opposé trop ouvertement à cette hasardeuse entreprise. Tout le monde me contredit, et m'assura positivement que le prince de Bénévent avait approuvé la guerre d'Espagne, appuyant son opinion invariable, qu'il procla-
1. Bonaparte, étant Premier Consul, écrivait au citoyen Talleyrand qu'il voyait deux ou trois fois par jour : « Venez me voir, nous causerons, vous savez tout ce que je ne sais pas, comme je sais tout ce que vous ne savez pas. » M. de Talleyrand lui disait après Marengo — quand il commençait à montrer qu'il ne pouyait s'arrêter : « Vous aimez mieux être comète que planète. »
mait hautement dans le Conseil, sur le motif que la vie de l'Empereur ne pouvait être en sûreté, tant qu'un Bourbon régnerait en Europe.
Je poussai un peu plus loin Mme Bertrand sur le sujet de Talleyrand, et elle m'assura positivement que Talleyrand était en relation secrète avec Bonaparte pendant l'interrègne, et qu'il devait aller le rejoindre dans un mois. Il devait partir devienne sous prétexte d'aller prendre les eaux à Aix-la-Chapelle.
— Pouvez-vous croire, Madame, lui dis-je, que quand M. de Talleyrand en aurait eu le dessein, il aurait eu le pouvoir de disposer la cour de Vienne à favoriser Bonaparte?
— Lui, mener le cabinet de Yienne! s'écria-t-elle ; oh ! oui, oui : il a assez d'esprit pour mener tous les cabinets d'Europe. S'il avait seulement rejoint l'Empereur, nous serions encore à Paris, et la France n'aurait pas changé de maître.
A bord du Northumberland, je n'ai entendu personne faire l'éloge de ses vertus, mais bien de ses talents en politique.
Je demandai au comte Bertrand quel était celui de tous les généraux français qui avait acquis le plus de richesses. Il me dit que c'était M asséna.
— Mais tous ont fait, ajouta-t-il, des fortunes immenses. Macdonald, le duc de Tarente, est celui qui a le moins gagné *.
i. C'est du maréchal Macdonald que le comte de G-oltz écrivait de Paris au prince de Hardenberg, le 4 juin 1816 :
«... Le maréchal Macdonald est maintenant d'une grande assiduité à la cour, et se fait remarquer en portant uniquement la
A mon grand étonnement il fit un éloge pompeux de Davoust, prince d'Eckmiïhl. Je me récriai d'après ce que nous avions entendu dire dans notre pays des atrocités sans exemple commises à Hambourg. Il m'assura au contraire que Davoust était un général plein de dévouement, d'activité, et d'une obéissance passive ; qu'il ne manquait pas d'humanité, mais que ses instructions étaient de la plus grande rigueur, et qu'il ne les avait pas outrepassées ; qu'il était incapable d'une action basse, qu'il n'avait pas pris un sou, qu'au contraire il était à sa connaissance à lui, comte Bertrand, qu'on avait offert au général Davoust une somme considérable pour permettre la sortie de Hambourg à quelques bâtiments, pendant la nuit, et qu'il avait refusé avec tout le mépris d'un officier fidèle et d'un honnête homme.
Le comte de Las Cases tomba sur les maréchaux et ne les ménagea pas. Il me dit que Masséna avait été maître d'armes; mais qu'avant la campagne de Portugal, on le mettait en France au niveau de Bonaparte, et peut-être au-dessus comme général. Il ajouta que
fleur de lis à côté du crachat de la Légion d'honneur. Il m'a parlé avec une espèce d'enthousiasme de la visite que Mme la duchesse d'Angoulème a faite à l'Institution des demoiselles de Saint- Denis, et de l'excellent esprit, qui y règne depuis qu'il en est le chef, en sa qualité de chancelier de la Légion d'honneur.
« Le maréchal Macdonald courtisan est une véritable singularité pour l'histoire de ce temps. »
Le comte de Goltz écrivait également le 1er juillet : «... Le maréchal Suchet a été bien reçu par le R,oi ; il a renouvelé à Sa Majesté ses protestations de dévouement et de fidélité; mais on s'est bien gardé à la Cour de lui donner déjà quelques marques particulières. »
depuis cette époque il était devenu absolument insignifiant, et très avare, quoique n'ayant qu'un fils et une fille pour héritiers de son immense fortune. Il me conta au sujet de Masséna l'anecdote suivante :
Lors du passage du Danube en 1809, on attribua le salut de l'armée française au grand talent et au courage imperturbable de Masséna.
La vérité est qu'une crue subite et considérable coupala communication de la rive droite àla rive gauche du fleuve, qu'une moitié de l'armée avait déjà passé. Le reste n'avait pas de munitions. Masséna se maintint dans le village d'Essling, et repoussa quinze fois les Autrichiens. Il favorisa ainsi la retraite des Français, qui étaient menacés d'une perte totale.
Les louanges de toute l'armée devinrent autant de censures de la conduite de Bonaparte. Il essaya d'y obvier en conférant à Masséna le titre de prince d'Essling, en lui attribuant aussi tout le succès de cette glorieuse campagne.
— Soult, ajouta M. de Las Cases, est un excellent officier. Ney est on ne peut plus brave; mais Suchet a beaucoup plus de moyens, de discernement et d'esprit.qu'aucun des autres maréchaux1. Joseph et lui ont épousé les deux sœurs.
Il me parla ensuite de l'amiral Gantheaume, et me
1. Le général Lagrange étant à Vienne au moment où la paix de Presbourg fut annoncée, trouva dans le salon de service Savary, duc de Rovigo,se promenant en humeur furieuse. « Mais qu'est-ce que cela te fait donc? lui dit Lagrange (alors aide de camp de Berthier) tu seras toujours maréchal — Eh bien! oui, mais je ne serai que cela! »
emanda ce que les journaux anglais disent de ce marin. Je lui répondis qu'on n'en avait pas une grande opinion hors de la rade, qu'on le croyait bon pour les retraites.
— Oui, me dit-il, on le croit bon pour croiser et pour fuir. Il aima d'abord le Roi, ensuite Napoléon, ensuite le Roi. Il est, au fond, ce que vous appelez le vicaire de B...
Je l'aidai à compléter son idée :
— Vous voulez dire le vicaire de Bray.
— C'est cela, c'est cela,... le vicaire de Bray.
— Il est vieux, me dit le comte ; mais il est indiscret comme un jeune homme.
Dans l'après-dîner, notre principal passager se promena sur le pont plus longtemps qu'à l'ordinaire.
Il faisait mille questions pour savoir si on avançait, si onarriveraitbientot.il souffrait apparemment d'être ainsi renfermé, lui qui était accoutumé à faire de l'exercice. 11 était plutôt maigre avant d'être Premier Consul, autrement ses campagnes d'Egypte auraient suffi pour le faire maigrir; mais, quoique ses fatigues de corps et d'esprit eussent dû altérer un autre tempérament que le sien, sa santé y gagna et il prit beaucoup d'embonpoint pendant les dix années qui suivirent.
Une singulière circonstance, c'est que le comte de Montholon, que je vous ai dit être un des aides de camp de l'Empereur, est fils d'un officier général que Bonaparte servit également comme aide de camp, pendant la Révolution; toute la famille, sauf son père et lui, ont toujours été royalistes et sont de grands
propriétaires. Mais le général est mort, et son fils a sacrifié fortune et famille pour suivre, avec sa femme et son fils, le sort du seul souverain qu'il ait connu. Il y met sa gloire, son honneur et sa conscience...
Je vous ai déjà dit qu'on avait le soin de ne pas donner à nospassagersconnaissancedes publications faites depuis notre départ. Le comte Bertrand eut occasion de me demander si je les avais lues? Je lui dis qu'entre autres on avait parlé d'un voyage secret qu'il aurait faità Paris avant le départ de Bonaparte de l'île d'Elbe. 11 me parut très choqué, et me dit :
— J'ai su que les journaux anglais m'ont accusé d'être venu à Paris déguisé, quelques mois avant le débarquement à Cannes. Je déclare que je n'ai jamais mis le pied à Paris à cette époque. J'aurais été en Italie, si je l'avais voulu; mais je n'ai quitté l'île d'Elbe qu'avec l'Empereur. On dit avec aussi peu de fondement que j'ai prêté serment de fidélité au roi de France. Gela n'est pas vrai; je n'ai jamais vu un seul prince de la maison de Bourbon.
Je vais vous raconter le retour de Bonaparte en France, comme on me l'a rapporté ici. C'est le duc de Bassano qui en a été l'agent principal; des personnes vfrres allaient de France à l'île d'Elbe, et c'est ainsi ^ue l'Empereur apprit qu'on croyait le congrès décidé à l'envoyer à Sainte-Hélène, où il va aujourd'hui; les inquiétudes étaient vagues et ne portaient pas sur des données positives. Il n'avait pas de plan arrêté : au départ de sa petite flottille, il reçut une dépêche dans laquelle on le prévenait vivement de différer d'un
SOUVENIRS El ANECDOTES. 183
mois l'expédition. Le conseil arriva trop tard, et il dit :
— Le sort en est jeté J .
Le général Gourgaud nous conta une foule de détails sur la campagne de Russie et sur celle de la Péninsule, dont il avait été témoin.
Je ne choisis que deux ou trois particularités. Il nous parla du froid excessif du climat de Russie avec un étonnement qui nous surprit nous-mêmes. Yous pouvez vous figurer quel contraste c'était pour un Français accoutumé aune température belle et douce, qui de France avait passé en Espagne, de se trouver subitement transporté dans une partie du globe où les larmes se glacent sur les joues, où les soldats saisis par le froid, en voulant se mouvoir pour savoir s'ils existaient, tombaient et mouraient à l'instant.
Il nous raconta l'anecdote suivante du siège de Saragosse.
Les Français avaient miné un couvent, où un corps d'Espagnols cherchait à se maintenir. Les assiégeants ne voulaient pas détruire l'édifice, mais forcer les assiégés à se rendre par crainte de l'assaut. L'explo-
4. Le surlendemain de son arrivée (22 mars), il dit au généra Haso : « Me voici reveuu ; ce n'était pas le plus difficile, il s'agit de me maintenir. Je répète à tout le monde que nous aurons la paix, ce n'est pas vrai. Il faut faire face à l'étranger; mais comment? Les Bourbons m'ont gâté la bourgeoisie; depuis Cannes jusqu'ici un million de paysans se sont pressés sur mon passage. Si je voulais leur laisser pendre les nobles et les prêtres et se partager leurs dépouilles, ces gens-là se feraient hacher pour moi. mais il ne me convient pas d'éire le chef d'une Jacquerie. Je n'ai donc que -"a fiiele armée sur ^quelle je puisse compter. Tâchons d*en tirer t>at le parti posîuie. A nos cartes, général, et travaillons... »
sion fut plus forte qu'on ne l'avait cru, et la plupart des Espagnols sautèrent avec le couvent.
Seize d'entre eux parvinrent à se sauver de la manière la plus extraordinaire : ils montèrent dans le clocher avec des armes et des munitions, et, malgré les efforts des Français, se défendirent trois jours avec toute l'intrépidité imaginable. Mais ce n'est pas tout : au grand étonnement des assiégeants, ils parvinrent à s'échapper. Les catholiques pieux attribuèrent ce miracle à l'intervention du saint protecteur de ce couvent. Le moyen d'évasion n'avait pourtant rien de surnaturel : à l'aide de ficelles qu'ils jetèrent dans une maison voisine, les soldats se procurèrent une corde assez longue pour descendre et se sauver.
Bonaparte un soir prit à partie le capitaine Beatiy, officier des gardes de la marine, qui parle fort bien français : il le questionna sur les règlements, sur la discipline de son corps. Personne ne pouvait mieux le satisfaire que cet excellent officier : le capitaine Beatty avait servi en Orient avec Sydney Smith et avait été au siège de Saint-Jean-d'Acre, événement qui n'était pas de ceux dont Bonaparte pouvait se rappeler avec plaisir. Quand il apprit cette circonstance, il lui parla avec beaucoup de gaieté, et lui dit en lui prenant l'oreille :
— Ah! monsieur le coquin, vous avez été à Saint- Jean-d'Acre !
Il s'informa alors de ce qu'était devenu sir Sydney Smith. Quand il apprit que ce brave chevalier était sur le continent, occupé à soumettre au congrès de
Vienne sa proposition d'aller détruire les Barbaresques, Bonaparte s'écria vivement :
— Il n'y a que trop longtemps, à la honte de l'Europe, que les Puissances souffrent l'existence de ces misérables.
Ceci confirme ce qu'on a dit de la proposition d'Andréossi, faite de la part de Napoléon à notre gouvernement dans le court intervalle de paix qui suivit le traité d'Amiens.
L'activité de Bonaparte est généralement connue. On sait que cet homme qui, pendant longtemps, tint tant de monde éveillé, s'accordait à peine quelques moments de repos l. Rien ne put donc me surprendre davantage que de voir le même personnage devenu à bord du Northumberland le plus déterminé dormeur. La plus grande partie du jour il restait couché sur un sofa. Il quittait la table à jouer de bonne heure le soir, ne se levait pas avant onze heures le matin, souvent déjeunait dans son lit ; mais c'est qu'il n'avait plus alors rien à faire, et qu'une historiette l'amusait.
1. Il se réveillait très souvent la nuit, demandait un de ses secrétaires, et travaillait jusqu'à ce que le sommeil revint. On devait avoir constamment à la cuisine, de jour et de nuit, soit aux Tuileries ou en campagne, trois poulets à la broche à différents degrés de cuisson. Il fallait qu'il y en eût toujours un de prêt à être servi sur la demande de l'Empereur.