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CHAPITRE XII

SUITE DE LA CORRESPONDANCE DU DOCTEUR WARDEN

Napoléon et le suicide. — A la générosité de l'Angleterre ! — Colère et bonté. — Une vision de Sainte-Hélène. — Le passade de la Li°;ne. — Vive Louis XVIII !

On a répandu dans beaucoup de journaux anglais que Bonaparte qui, sur le champ de bataille, avait vu la mort en face sous toutes ses formes, et dont le courage ne pouvait pas être mis en doute, ne voudrait pas finir lâchement, qu'il se tuerait plutôt que de se laisser conduire ignominieusement à Sainte-Hélène comme un banni et un prisonnier. On lui en parla un jour; il répondit avec grand sang-froid :

— Non, non, je ne suis pas assez Romain pour me. tuer moi-même.

Il disait cela à l'occasion de M. Whitbread et de sa fin malheureuse. Napoléon connaissait les circonstances de sa mort, et son caractère politique. Il parla de lui comme d'un bon et loyal Anglais, et attribua

l'événement à l'influence du climat "d'Angleterre. Il finit par dire :

— Selon moi le suicide est le plus révoltant de tous les crimes. Ma raison ne m'offre rien qui le justifie. Il tient à cette espèce de faiblesse qu'on appelle poltronnerie. Gomment un homme peut-il prétendre avoir du courage quand il n'en a pas contre la fortune? Le véritable héroïsme consiste à se mettre au-dessus des malheurs de la vie; de quelque nature qu'ils soient, on doit les défier et les combattre.

Il faut que je vous fasse part d'une conversation assez piquante que j'ai eue avec le comte de Las Cases sur ce qui a déterminé Bonaparte à se livrer à la discrétion et à la générosité du gouvernement anglais- Il fît précéder son récit de ce préambule :

— Vous ne trouverez guère dans l'histoire ancienne d'événement aussi extraordinaire que celui de notre départ de France, en y joignant les détails. On les lira un jour, et vous pourrez les comparer avec ce que je vais avoir l'honneur de vous dire, qui est l'exacte vérité.

« En quittant Paris, le projet de l'Empereur était d'aller se fixer dans l'Amérique septentrionale, et de s'établir sur quelqu'un de ses grands fleuves. Un grand nombre de Français de son parti seraient venus l'y rejoindre, et comme il voulait borner là sa carrière et son ambition, il avait résolu de se retirer du monde, et, sous son figuier, de juger de loin en philosophe les tempêtes politiques qui agiteraient l'Europe.

«Je lui observai que les habitants des États-Unis ne croiraient peut-être pas à sa prétendue conversion philosophique, et ne verraient pas sans inquiétude cette colonie de philosophes.

« — Las Cases, me répondit-il, la carrière de l'ambition est finie pour Napoléon!

« A notre arrivée à Rochefort, la difficulté d'aborder à la terre promise nous parut plus grande que nous ne l'avions cru. Après beaucoup d'informations et de projets, nous ne pûmes nous arrêter à rien de praticable. Enfin on se procura deux chasse-marées, deux bâtiments à un seul mât, et nous comptions entreprendre ainsi le voyage à travers le vaste Océan Atlantique. Seize matelots s'engagèrent à nous conduire, et nous croyions pouvoir nous échapper de nuit. Nous nous réunîmes dans une chambre pour nous concerter. Je ne vous peindrai pas l'inquiétude répandue sur toutes les figures composant ce petit conseil. L'Empereur seul semblait impassible, demandait à chacun son avis. La majorité voulait qu'il retournât à son armée, parce que, dans le Midi, il paraissait encore possible de se défendre. L'Empereur s'y refusa absolument, déclarant qu'il ne voudrait jamais être la cause d'une guerre civile en France!... 11 nous dit et nous a souvent répété depuis, que sa carrière politique était finie, qu'il ne désirait plus que le repos dans un asile tel que l'Amérique lui en offrait la perspective. Il me demanda, comme à un homme du métier, si je croyais qu'on pût entreprendre avec sûreté un pareil voyage sur d'aussi petits

bâtiments. Je lui répondis : « Oui et non ; au reste je ne connais pas ce genre de vaisseau-Là: il y a longtemps que j'ai quitté la marine; mais les jeunes matelots qui se sont offerts à nous conduire sont plus en état que moi de vous répondre du succès; ils y risquent leur vie, et on peut s'en rapporter à eux. » Cependant Bonaparte laissa là le projet, qui offrait des chances si équivoques; et nous ne vîmes d'autre parti que de nous jeter dans les bras de l'Angleterre. A minuit, au milieu des inquiétudes du conseil, Napoléon dit à l'un de nous de servir de secrétaire, et

écrivit une lettre au Prince Régent

Personne de nous ne doutait que nous ne reçussions au moins le même accueil qu'on avait fait à Lucien Bonaparte. »

A l'occasion de la manière dont se fait le service divin à bord des vaisseaux de Sa Majesté Britannique, Bonaparte parla religion. Il parut faire profession d'une grande tolérance ; il expliqua sa profession de foi au culte mahométan en Egypte, laquelle n'avait été qu'une pure démonstration politique pour arriver au but qu'il se proposait; il insista avec assez de force sur cette explication pour détruire l'odieuse impression qu'elle avait inspirée contre lui en Angleterre, quand on apprit qu'il s'était fait musulman ; mais cela n'excuse ni n'explique rien *.

1. Pendant les négociations du Concordat, Sémonville passait ses soirées chez Mme de Brignole (mère de Mme de Dalberg et de MmeMareschalchi). Mmc de Brignole était nièce du cardinal Consalvi. Elle était du dernier bien avec Sémonville. Un soir elle

Les gens de la suite de Bonaparte ne laissaient échapper aucune occasion de faire valoir à nos yeux sa personne et ses principes. On convenait de la violence de son caractère ; mais pour nous donner une idée de la manière aimable dont il revenait souvent, pour ne pas dire toujours, sur ses emportements, Las Cases nous rapporta les deux anecdotes suivantes, dont il avait été témoin oculaire.

« — J'étais à Saint-Gloud, dit-il, lorsque le capitaine M... vint faire sa cour à l'Empereur à son retour d'Angleterre. Il avait été pris sur la Didon, par la frégate anglaise le Phœnix, capitaine Baker; je l'introduisis, et l'Empereur lui dit très haut, et très durement :

« — Comment, Monsieur, vous amenez votre pavillon devant un ennemi inférieur en force ! que pouvez-vous répondre pour justifier votre conduite?

« — Sire, je ne puis vous dire qu'une chose, c'est que mon équipage n'a pas voulu se battre plus longtemps.

« — Monsieur, quand un officier ne sait plus se faire obéir, il ne mérite plus de commander.

«Allez-vous-en »

« Et six mois après, information prise de la conduite

lui dit que son oncle était dans la plus grande joie, parce que les négociateurs français ne lui avaient pas parlé de deux points sur lesquels ses instructions l'autorisaient à céder s'il était nécessaire.

Sémonville court charitablement aux Tuileries, et communique la découverte au Premier Consul. Celui-ci se promène en long et en large, puis revient à lui et lui dit :

— Votre Consalvi est une bête, rien qu'une béte. Il aurait cédé sur le divorce et le mariage des prêtres. Mais je n'en veux pas. Ce qu'il me faut, c'est le pape et les catholiques. Les catholiques ne voudraient pas d'un Concordat à ce prix ; et le pape ne serait plus le pape.

du capitaine M..., l'Empereur l'envoya commander une escadre à Venise.

Autre anecdote. L'Empereur avait un secrétaire intime rempli de talent, mais doué d'un tel sang-froid qu'on l'eût cru insensible à tout1. Le contraste de ce tempérament avec l'impétuosité du maître offrait un effet assez piquant. Bonaparte n'écrivait presque jamais; son habitude était de dicter, et avec la rapidité de la pensée. Quand il lui venait une idée au milieu de la nuit, il faisait appeler son secrétaire. Il arriva une fois à celui-ci d'oublier un mot qui lui était dicté, et sur cet accident involontaire, Bonaparte le mit à la porte de sa chambre avec les expressions les plus désagréables. Le lendemain l'Empereur le fit appeler. Le secrétaire entra avec une figure aussi calme et aussi impassible qu'à son ordinaire. L'Empereur lui demanda avec une sorte d'intérêt s'il avait bien dormi la nuit précédente? Le secrétaire répondit qu'il avait dormi comme à son ordinaire : « Alors vous avez été plus heureux que moi, lui dit l'Empereur... Prenez votre plume. » Et il lui dicta l'ordonnance d'une pension considérable qu'il lui accordait2.»

On cherchait aussi à détruire en nous la prévention

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