Le baron de Méneval
2. Il était dans la logique du caractère violent de Napoléon de répugner à la paix en tout temps. M. Siméon a raconté qu'au moment de la signature du traité d'Amiens, M. de Talleyrand, entrant chez le Premier Consul, le trouva couché sur une carte, et tout hors de lui d'irritation.
Il crut que la négociation était rompue.
— Mais non! dit Napoléon. Notre f. . . paix est signée. . . Mais que vais-je devenir?
que Napoléon n'était rien moins que poli envers les dames, qualité sans laquelle les Français prétendent qu'il ne peut rien exister de généreux, de noble et de vraiment grand. Parmi les preuves qu'on nous donna de son penchant à la tendresse, on nous vantait son sincère attachement pour Marie-Louise.
... Quand nous approchâmesde l'île de Madère, l'état de l'atmosphère nous permit de découvrir cette île en totalité. On apercevait ensuite une autre île dont les rochers sont presque à pic, et qui a quelque ressemblance avec Sainte-Hélène. Je le dis à M. de Las Cases qui fit part de ma remarque à Napoléon. Il quitta le dîner plus tôt que de coutume, et rejoignit quelquesuns de nous qui étaient à regarder sur la poupe.
La ressemblance de ce qu'il voyait avec ce qu'il était destiné à voir, ne lui fit proférer aucune parole ; mais il eut un sourire de dépit, haussa les épaules, et ce fut tout. Je lui présentai l'ouvrage de Jonhson/>e l'influence des tropiques sur la constitution des Européens. Il ne fait pas de grands éloges de Sainte-Hélène; mais il avoue qu'il y est resté trois jours, et toujours à l'ancre : il n'a donc pu, en si peu de temps, ni rien voir, ni rien décrire.
Je vous ai dit que Bonaparte était accessible à l'amour. Je vais laisser parler Mmc Bertrand pour vous prouver qu'il est capable d'amitié.
Elle nous raconta de la manière la plus touchante la dernière entrevue de Bonaparte avec Duroc, duc de Frioul. Cet officier, qui possédait la confiance de son
maître, fut frappé une nuit par un boulet de canon pendant qu'il était occupé à reconnaître la position d'un campement; ses intestins tombèrent, et ce fut lui-même qui les ramassa et les remit en place. Dans cet état désespéré, on le porta dans une chaumière voisine, et il vécut encore vingt-quatre heures. La gangrène se mit à sa blessure, qui exhalait une odeur repoussante. Il y avait quelque temps qu'il était dans cet état lorsque Bonaparte vint le voir et le consoler. Duroc mourant lui exprima sa reconnaissance, lui renouvela ses protestations de dévouement et de fidélité, et finit en lui recommandant sa femme et sa fille, le conjurant de s'en aller parce que l'odeur de sa blessure devait être insupportable.
Elle nous parla avec enthousiasme de la douleur de Bonaparte; pour nous en donner une preuve, elle nous dit que la nuit suivante, pendant qu'on le croyait endormi, il avait été s'asseoir sur la pierre qui couvrait la fosse de son ami, et qu'il y était resté toute la nuit
Je ne vous parlerai de la cérémonie du passage de la Ligne que pour vous dire que tous les Français s'y sont soumis de la meilleure grâce du monde. Le Neptune et V Amphitrite du jour ont eu lieu d'être satisfaits. Ils étaient dans une chaloupe pleine d'eau, leur trône était un... Neptune avait pour sceptre un grand pinceau. Ils étaient entourés de tritons au nombre de quarante ou soixante, les plus grands et les plus forts matelots de l'équipage. Ceux-ci étaient nus jusqu'à
la ceinture, et barbouillés de toutes couleurs ; chacun d'eux portait un seau d'eau de mer pour arroser plus ou moins les sujets du dieu marin; on peut juger jusqu'à quel point va la licence dans une pareille fête, puisque M. Rosf, le capitaine du vaisseau, fut baptisé comme les autres, à sa très grande satisfaction. Bertrand, Montholon, Gourgaud et Las Cases, avec tous leurs domestiques, se présentèrent devant le souverain du jour, et reçurent l'ablution avec tout le plaisir qu'elle est censée devoir faire. Les deux premiers étaient précédés par leurs enfants, qui présentèrent chacun, en levant leurs petits bras, un double Napoléon en offrande à la divinité des mers.
Un mousse chanta la chanson The tighl little Island, dont quelques passages ne sont pas très flatteurs pour les ennemis de la Grande-Bretagne ; mais elle ne produisit aucun mauvais effet. Les dames regardèrent ce spectacle d'un endroit élevé, et parurent en être aussi amuséesqu'étonnées. Neptune se montra un peu mortifié de ce que Napoléon n'avait pas paru, quoiqu'il eût reconnu sa suzeraineté en lui envoyant son tribut.
Je vous ai peut-être dit qu'à bord nos amusements n'étaient pas très variés, et qu'ainsi nous nous divertissions des plus petites choses; comme vous êtes par excellence le père des enfants, je vais vous dire une petite plaisanterie qui vous fera sourire. Nous avons essayé de surprendre la naïveté des petits Bertrand, et nous avons cherché par toutes sortes de séductions à leur faire crier Vive le Roi, et Vive Louis XVII I! Les deux aînés, Loyal et Trin, n'ont jamais manqué de ré-
pondre Vive l'Empereur! Le plus jeune, tenté par la vue irrésistible des bonbons, fut amené à dire Vive Louis XVIII; mais nous n'avons jamais pu lui faire dire Vive le Roi. Son frère et sa sœur lui reprochaient ce cri, car l'un et l'autre restaient inébranlables. On dit que ce joli petit enfant ressemble beaucoup au jeune Napoléon. Nous l'avons appelé John Bull, nom dont il se trouve content, et quand on lui demande comment il s'appelle, il répond sur-le-champ John Bull.
Vous me connaissez depuis longtemps, vous m'avez entendu souvent former des projets pour l'avenir ; mais ce que je n'aurais jamais prévu, — ni vous non plus, — c'est que je serais maître d'anglais, et le maître d'anglais du ci-devant maréchal du palais des Tuileries. J'aurais des raisons d'être fier de mon emploi. Il est plein d'amabilité, de franchise et d'instruction. Il se fait très bien entendre en anglais, quoiqu'il conserve l'accent français. Nous avons déjà lu avec un grand succès le Vicaire de Wakefield, nous en sommes à Roderih Baudoin, le manuel des marins.
Vous direz que je n'oublie rien d'intéressant de ce qui a rapport à notre fameux passager. Je me souviens que le comte Bertrand, à l'occasion de la campagne d'Allemagne de 1807, me dit que Bonaparte n'employa presque jamais d'espions. En parlant des talents su périeurs de Napoléon, devant lequel il me dit qu'il se prosternait1 : « La première marque de confiance
1. Les sentiments du comte Bertrand étaient tout naturels. Il aimait l'Empereur d'une profonde affection, et chacun de ses actes lui semblait un trait de génie. Il n'en était pas de même d'un
que me donna l'Empereur, me dit-il, ce fut pour une mission particulière, et je ne péchai pas par le zèle; mais je pensais que la chose était inexécutable, et je me permis de le lui dire :
« — Cela vous paraît ainsi, mais comment comptezvous vous y prendre?
« Je lui expliquai le moyen que je comptais employer :
« — Vous n'arriverez pas comme cela ; voilà mon plana moi : essayez-le, et vous verrez que vous réussirez.
« Il m'expliqua ses idées, je les adoptai de suite, et je réussis! »
grand nombre de ses soldats, qui, tout en l'aimant et en se dévouant sans réserve, jugeaient plus sévèrement sa conduite aventureuse et son esprit de conquête. En voici un témoignage.
Le général Roussel était, à la fin de 1812, à l'armée de Suchet, chef de bataillon dans un régiment d'infanterie (114e) commandé par le colonel Arbaud. On annonce l'entrée de Napoléon à Moscou. « Cet homme est fou, dit Ai'baud, il n'en reviendra pas. » — Le lendemain, ordre du jour pour faire part de la grande nouvelle aux troupes. Cet ordre devait leur être lu rassemblées sous les armes. Arbaud se conforme à la disposition, fait mettre le régiment en carré, lit l'ordre, puis s'écrie :« Mes enfants, vous l'entendez, votre Empereur est fou... Il vient de s'enfoncer dans les glaces de la Russie... Il n'en sortira pas, prenez des crêpes, c'est un jour de deuil, c'est le jour le plus funeste pour la France. » L'étonnement est grand, le maréchal est aussitôt informé d'un incident si étrange; il est alarmé autant qu'irrité. Arbaud est mis aux arrêts forcés. — Deux jours après il s'agissait de se battre devant Alicante ; Roussel et les autres chefs de bataillons vont au maréchal et demandentque pour le combat le colonel reprenne le commandement de son régiment, promettant qu'il y trouvera l'occasion de faire oublier sa faute, etc. Suchet consent — on marche — le régiment doit attaquer. Arbaud se met à la tète d'une compagnie de grenadiers et se précipite comme un homme qui cherche la mort. Il tombe percé de 7 balles.
Le général Roussel était colonel du premier régiment qui ait débarqué en Afrique.
J'ai observé que cet homme extraordinaire aime à jouer petit jeu, et ne se fâche pas quand il perd. Aux échecs, jeu savant, et non pas jeu de hasard, qui a quelques rapports avec la guerre, il n'apporte pas précisément autant d'indifférence; aussi je soupçonne Montholon, quand il joue avec lui, de s'arranger pour perdre. J'ai lu quelque part qu'un sultan, jouant aux échecs avec un de ses officiers, fut si furieux d'avoir été fait mat, qu'il tira son sabre, et coupa la tête au vainqueur. Je ne serais pas étonné que M. l'aide de camp eût lu cette histoire-là.
Ce fut le 14 octobre 1815, au coucher du soleil, que nous aperçûmes Sainte-Hélène. Le soleil du lendemain éclaira le premier jour d'où devait partir la date de l'exil de Napoléon. Cette seconde partie de son histoire fera l'objet de mes lettres suivantes.