CHAPITRE XIII
SUITE DE LA CORRESPONDANCE DU DOCTEUR WARDEN
Première nuit à Sainte-Hélène. — The Briars. — Le sentier des chèvres. — Un coin béni sur la terre d'exil. — Je dine chez Napoléon. — La ferme de Master Legg. — Une nymphe champêtre.
11 est plus aisé d'imaginer que de décrire la sensation que produisit à Sainte-Hélène l'arrivée dans la colonie d'un étranger de cette nature. Curiosité, étonnement, intérêt, tout se combina pour faire sortir les habitants de leur état de calme habituel, et pour les jeter dans un mouvement, une inquiétude très naturels.
Napoléon ne sortit de sa cabine qu'une heure après que le vaisseau eut jeté l'ancre. Il parut quand il n'y eut plus personne sur le pont, monta sur l'échelle de poupe, examina les batteries qui hérissaient le fort Saint-James. La ville de James-Town est bâtie au fond du port qu'elle défend, et c'est la seule qu'il y ait dans l'île. Tant qu'il resta à regarder, j'ob-
servai son maintien avec la plus grande attention ; il ne se trahit par aucune démonstration, et parut tout examiner avec la simple curiosité d'un homme qui voit un objet nouveau pour la première fois. Les dames marquèrent quelque chagrin à la vue de la cage montagneuse qui allait leur servir de demeure, mais en général elles montrèrent plus de tranquillité d'esprit qu'on ne s'y était attendu.
Le premier soin de l'amiral fut de loger pour le moment Napoléon et sa suite, en attendant qu'on eût trouvé un local convenable pour lui servir de demeure habituelle et définitive; ce fut dans la maison du lieutenant du gouverneur qu'on l'établit.
Le prisonnier débarqua donc le 17 seulement. Ce fut après le soleil couché, quand tous les habitants, que la curiosité avait retenus sur le rivage, se furent retirés dans leurs maisons, que Bonaparte, qui l'avait désiré ainsi, mit pied à terre et entra incognito dans la maison où il devait passer la première nuit qu'il coucherait à Sainte-Hélène.
Le lendemain matin de bonne heure, le général Bonaparte monta à cheval accompagé de sir George Gockburn; ils gravirent la montagne Long-Wood, destinée à être la simple et tranquille demeure où devait passer le reste de sa vie, celui qui avait possédé les plus somptueux palais des plus belles villes d'Europe !
A un mille de la ville, et à mi-côte dans la montagne, est une maison de campagne qui appartient à M. Balcambe, négociant très respectable; elle se nomme the Briars ou les Ronces.
L'habitation est placée sur une petite esplanade qui a l'air d'avoir été créée par magie sur un site aussi escarpé. Elle peut contenir deux acres de terrain. Il s'y trouve des sources qui par leur fraîcheur entretiennent la végétation d'une quantité d'arbres à fruits, et ce petit coin de terre privilégié semble suspendu entre deux montagnes à pic qui sont au-dessus, et les effrayants précipices qui sont au-dessous. Napoléon, en descendant du Long-Wood, eut la fantaisie de s'arrêter dans cette habitation; le maître de la maison lui offrit l'hospitalité d'une manière si aimable et si pressante, qu'il renonça au projet de redescendre, et se déroba ainsi aux regards des curieux qui attendaient son retour pour le voir.
Sur une élévation, à cinquante verges de la maison, est un bâtiment gothique composé d'un appartement au rez-de-chaussée, et de deux chambres au-dessus. Napoléon s'établit dans cette maison jusqu'à ce que Long-Wood fût arrangé pour le recevoir. Il n'y avait pas de choix pour la distribution des logements dans un local aussi exigu. Bonaparte occupait le bas. M. de Las Cases le haut avec son fils qui servait de page à Bonaparte, et un domestique.
Quelques jours après son établissement aux Ronces, je fus lui faire une visite. Je le trouvai couché sur un sofa, parce que la chaleur l'incommodait apparemment. Il me dit qu'il avait été se promener dans le jardin; mais qu'à midi, il était venu se mettre au frais dans son petit réduit. Il me parut de fort bonne humeur, me fit beaucoup de politesses, me demanda
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très gracieusement des nouvelles de tous les officiers du Northumberland. Au bout de quelques moments de conversation, il me dit :
— Je trouve qu'il y a beaucoup de forces dans votre lie ! ce qu'il y a dans le pays suffirait pour la défendre. Qu'est-ce qui a pu porter votre gouvernement à envoyer ici le 53e régiment? Il y avait bien assez de monde pour me garder... Mais c'est comme cela que l'Angleterre dépense son argent!
Je n'hésitai pas à lui répondre :
— Général, dès l'instant où mon gouvernement a décidé quel serait votre sort, il a dû prendre toutes les précautions nécessaires.
Je ne savais pas si ma réponse lui plairait; mais il me parut plutôt content de ma franchise que si je m'étais embarqué dans quelque compliment, dont Dieu sait comment je me serais tiré, moi qui n'ai pas l'habitude d'en faire.
Vers le commencement de novembre je retournai aux Ronces, sur une invitation que me fit M. Balcambe d'y venir dîner. Etant arrivé d'assez bonne heure, je m'amusai à examiner comment les terrains qui composaient ce petit domaine étaient cultivés. Je pris au hasard le chemin qui conduisait au jardin, et à une porte où on arrive par un sentier de chèvres, bordé des deux côtés d'une haie naturelle de poiriers sauvages, — à l'angle formé par deux sentiers, je rencontrai Napoléon qui grimpait au milieu des rochers, assez embarrassé de ses bottes d'uniforme.
Il arriva à moi avec un air de contentement et de
surprise, et me fit des reproches fort aimables sur le temps que j'avais passé sans venir le voir. Il y avait là une grosse et grande planche placée d'une pierre à une autre, comme pour servir de banc; après en avoir essuyé la poussière avec sa main, il s'assit et m'engagea à m'asseoir à côté de lui. M. de Las Cases vint nous rejoindre : comme il marchait encore plus mal que son maître, sur un terrain aussi montueux, il était resté en arrière et ne l'avait pu suivre que de loin.
De tous côtés, au-dessus de notre tête, nous voyions des rochers entassés à plus de mille pieds de hauteur, et sous nos yeux des précipices d'une égale profondeur. Je regardais ce tableau, qui a du beau dans son horreur, avec étonnement.
— Eh bien ! me dit Napoléon en souriant, que ditesvous de la vue dont je jouis ici? Vous pouvez remercier vos compatriotes de m'avoir traité d'une manière aussi aimable1 !
Je n'avais rien à répondre à cela, aussi pris-je en effet le parti de ne rien répondre.
lime parla ensuite de l'île, remarquant que tous les livres qu'il avait lus pendant la traversée et dans les-
1. «... Parmi les choses curieuses de l'époque présente, une lettre dont le duc de Richelieu m'a entretenu, me paraît mériter d'être citée. C'est celle que le ci-devant roi de Suède (Gustave IV, prédécesseur de Charles XIII auquel succéda Bernadotte), vient d'écrire au roi de France Louis XVIII pour l'engager à faire tout ce qui pourrait dépendre de lui, afin que Bonaparte soit traité avec moins de rigueur à l'ile de Sainte-Hélène. »
(Extrait d'une lettre du comte de Goltz au prince de Hardenberg. Paris, 28 mai 1817.)
quels il était question de Sainte-Hélène, en avaient fait un portrait un peu flatté, à moins que les autres parties de l'île, qu'il n'avait pas encore visitées, n'offrissent des sites plus agréables que ceux qu'il rencontrait à Long- Wood.
Sa conversation fut ce qu'elle était toujours, simple, gaie, familière, sans aucun souvenir de son ancienne grandeur, et toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, il ne manquait jamais de mêler quelque chose d'aimable à ses remarques. Je lui parlai de l'activité de notre amiral à presser les travaux de Long-Wood, et je lui dis que selon toute apparence l'habitation serait en état de le recevoir avant un mois.
— Oh ! me dit-il, je suis convaincu que votre amiral sait combien de temps il faut pour faire un vaisseau; mais je ne le crois pas architecte, et je pense qu'il se trompera dans son calcul.
Je l'assurai que sur terre et sur mer sir Georges Cockburn était homme à tout savoir, et de ceux qui réussissent à tout ce dont ils se chargent. J'ajoutai que les officiers étaient, sans relâche, occupés à faire transporter les matériaux par les hommes de l'équipage. Il me demanda alors des nouvelles de chacun d'eux, à mesure qu'il se rappelait leurs noms, et me dit :
— S'ils veulent bien venir me voir, je les recevrai comme je vous reçois, en plein champ, car mon appartement, qui me sert de salle à manger et de chambre à coucher, n'est pas précisément propre à tenir salon.
Ainsi les Ronces auront désormais une sorte de célébrité pour avoir servi de séjour à Napoléon, contre
toute attente. Ce sera une preuve de plus que les endroits les plus ignorés, quand le hasard le veut, peuvent devenir du jour au lendemain des lieux historiques.
Au delà d'une certaine enceinte où Bonaparte peut aller seul, il y a un cordon de sentinelles, qu'il ne peut dépasser sans être accompagné par un officier anglais.
Gomme cetassujettissementlui est pénible, il borne ses promenades aux environs de la maison.
Une indisposition survenue au général Gourgaud m'a fait faire un séjour plus long à Long-Wood, la maladie ayant pris dès le commencement un caractère sérieux; mon ami M. O'Méara, comme je crois vous l'avoir dit, était chirurgien de l'Empereur, et il désira que nous suivissions ensemble le malade1.
Ma première visite fut accompagnée de quelques particularités qui ne seront pas sans intérêt pour vous. Je sais que vous aimez les détails.
Sur les six heures du soir j'arrivai àHutegate, petite habitation qui est sur le chemin de Long-Wood, à un mille de la ville; c'est là que loge le comte Bertrand. Il a deux appartements en bas, et deux en haut. Tout respire la santé dans cet humble réduit, au milieu d'enfants charmants : j'emplirais un volume de tout ce que j'aurais à dire du bonheur de cet intérieur.
1. Ce passage laisse penser que le docteur O'Méara n'est pas l'auteur de cette correspondance, mais un autre médecin. M. O'.Méara a-t-il voulu garder Y incognito, en sa qualité de chirurgien attaché à l'Empereur? On m'a assuré qne cette correspondance était de John Stoke, médecin anglais. (Note du traducteur.)
Pendant mon séjour à Long-Wood, tous les moments que j'avais libres, je les employais à lire de l'anglais avec le maréchal; il me disait souvent :
— Vous êtes un mauvais maître, vous voulez toujours que je parle et vous ne parlez jamais.
Napoléon, pendant la traversée, quand il vouiaitme désigner, ne me donnait jamais d'autre nom que Y ami de Bertrand.
Mme Bertrand voulut que je laissasse mon cheval et que je vinsse avec elle dans sa voiture à Long-Wood, où son mari était allé d'avance. Le jour commençait à baisser. En arrivant près de la maison, nous vîmes son Empereur — elle l'appelait toujours ainsi — qui causait avec Bertrand de l'autre côté de la route :
— Il faut leur faire une surprise, me dit-elle, quand nous allons passer devant eux. Montrez-vous à la portière, ils s'imagineront que j'arrive avec quelque galant chevalier, et ils se croiront à Paris.
La voiture passa comme un éclair; je fus docile aux instructions, je donnai la main à la comtesse pour descendre, et elle me laissa, sur ma bonne foi, aller dévoiler moi-même que j'étais le noble étranger.
Quelques instants après, Napoléon m'envoya prier de sa part de rester à dîner; j'acceptai tout de suite comme bien vous pensez, et je fus très agréablement surpris, car depuis quelque temps il n'invitait guère que ceux qui l'avaient accompagné. Je ne pouvais me présenter qu'en bottes, puisque j'étais venu à cheval, et c'est ainsi que je lis mon entrée. Le général Montholon, en grand uniforme, me reçut dans l'anti-
chambre, et m'introduisit dans la pièce voisine où Bonaparte jouait aux échecs avec le comte Bertrand.
Il me reçut avec les compliments d'usage, avec beaucoup de politesse, et m'étant mis derrière sa chaise, comme pour voir le jeu, il continua sa partie. Un peu avant le dîner, le général de Montholon vint me dire à l'oreille qu'il m'avait placé entre l'Empereur et le grand maréchal. Quel honneur, mon ami!!! Mettez-vous à ma place, et figurez-vous la position de votre très humble et très modeste serviteur.
Je ne puis pas dire que je ressemblais à Sancho Pança dans l'île de Barataria, puisque tous les mets étaient à ma disposition. Mais un morceau de rostbeef, ou un gigot de mouton, m'aurait autant convenu que tous ces ragoûts et toutes ces fricassées auxquelles je ne suis pas accoutumé.
Napoléon à ma droite, le maréchal à ma gauche!! Il y avait en face un fauteuil vide, par étiquette apparemment : c'était censé celui de Marie-Louise. Chaque convive avait devant lui une bouteille de bordeaux et une carafe d'eau ; mais ce n'étaitpas pour boire pendant le dîner, car d'un service à l'autre, si vous ne vous dépêchiez pas, la bouteille et la carafe disparaissaient en même temps. 11 y avait le plus beau service de porcelaine que j'aie jamais vu; les plats et les assiettes étaient d'argent massif, avec des aigles partout. Le dessert fut servi en or ou en vermeil.
Le dîner dura une heure; mon hôte me fit tant de questions, et si rapidement, que j'ai été fortembarrassé de trouver le temps de boire, de manger et d'y ré-
pondre. Je vais vous donner une idée de cette conversation de table.
— Avez-vous été voir le général Gourgaud?
— Oui, général, je suis venu exprès à Long-Wood.
— Gomment l'avez-vous trouvé?
— Très mal.
— Quelle est sa maladie?
— La dysenterie.
— Où est le mal?
— Dans les intestins.
— Quelle eu est la cause?
— La chaleur du climat et une mauvaise disposition; si on l'avait saigné tout de suite, la maladie aurait été moins forte.
— Quel remède va-t-on lui faire?
— Le foie et l'estomac font mal leurs fonctions, il faut employer le mercure pour les rétablir.
— C'est un mauvais remède.
— J'ai l'expérience du contraire.
— Hippocrate s'en servait-il? je crois que non. Moi, j'aime les remèdes simples... ainsi allez donc vous promener avec votre mercure...
Napoléon se leva de table, et tout le monde passa dans l'autre chambre où il y avait un whist préparé. Il demeura ce soir-là une demi-heure de plus qu'à l'ordinaire, continuant toujours à faire des questions.
— Je crains que ce ne soit pour vous une pénitence de venir dîner avec nous, s'il vous met ainsi sur la sellette, me dit le maréchal; mais soyez sûr qu'il a été
content de vos réponses, et qu'il ne vous questionnera plus autant.
Quelques jours après, il arriva un bâtiment d'Angleterre, cela me donna l'idée d'aller à cheval à la ville; à mon retour, le soir, Napoléon me fit dire qu'il désirait que j'entrasse chez le général Gourgaud aussitôt mon arrivée, et je le trouvai qui m'y attendait. Sa première question fut relative à la santé du général ; mais tout de suite il changea de conversation.
— Vous avez été en ville? me dit-il. Il vient d'arriver un vaisseau d'Angleterre; il a dû apporter des lettres, des journaux?
— Oui, et j'ai jeté un coup d'œil sur le courrier.
— Le Moming-C hronicle n'y est pas ?
— Je n'en sais rien encore; les autres, que j'ai parcourus rapidement, sont le Times et un journal de province.
— Dites-moi quelque chose de ce dont vous vous souvenez.
— J'ai lu quelques articles où il est question de vous.
— Y a-t-il des nouvelles de France?
— Je n'ai fait que les voir un instant... Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est le procès et le jugement du maréchal Ney.
Napoléon fit un pas de plus pour se rapprocher de moi, mais sans changer de maintien.
— Quoi! le maréchal a été condamné à être fusillé? Je lui répondis que oui, qu'il avait fait des réclamations auprès des ministres étrangers.
— Il s'appuyait pour sa défense, ajoutai-je, sur l'article 1er de la convention de Paris. 11 a dit dans sa justification qu'il avait été trompé par vous, que la proclamation dont on l'accusait d'être l'auteur, et qui était un des crimes qu'on lui reprochait, était de la main du major général Bertrand; que vous l'avez trompé dans ce que vous lui avez dit de l'Autriche et de l'Angleterre.
Le comte Bertrand, qui était dans la chambre, répondit tout de suite « que le maréchal avait eu le droit de se défendre comme il le pouvait, qu'on ne devait pas le blâmer, quand même il aurait inventé des mensonges pour se tirer d'affaire » ; il ajouta que, « quant à la proclamation, c'était une allégation fausse et ridicule; que Ney était bien en état de la faire lui-même et n'avait besoin de personne ». Napoléon ne dit rien sur ce qui le regardait *.
Je lui dis, relativement au maréchal, que selon les journaux anglais on craignait un mouvement à Paris quand on a mis la sentence à exécution.
— Un mouvement! dit Bonaparte avec un air de dédain. Bah! Mettez les troupes sous les armes. Le duc de Wellington a-t-il quitté Paris?
— Je ne sais pas.
— Les armées anglaises et étrangères sont-elles toujours dans le voisinage delà capitale?
1. Lorsque le maréchal Ney se retira après avoir adressé à Louis XVIII les singulières paroles que l'on connaît, le roi dit seulement d'un air très sérieux et en regardant à terre : « Il veut le ramener en cage? Ce serait un singulier oiseau... »
— Je crois que les Anglais y sont encore; mais il paraît que les Russes et les Prussiens se sont retirés sur le Rhini.
— Mais, me dit-il, comment se fait-il que dans les journaux qu'on m'envoie je lise si rarement le Morning-Chronicle?
1. L'empereur Alexandre, obligé par le^ circonstances de se joindre aux Alliés, ne laissait pas échapper une occasion de témoigner la sympathie que lui inspiraient les Français.
Viennet avait été fait prisonnier le 10 octobre devant Leipzig. Le 19, au moment où l'empereur Alexandre et le roi de Prusse entraient dans la ville, ils rencontrèrent une colonne d'ofticiers français dont il faisait partie. — L'empereur Alexandre leur dit qu'ils seraient bien traités, qu'il prenait Dieu à témoin qu'il aurait été l'ami sincère de Napoléon, l'ami fidèle ; que celui-ci avait voulu détruire la Russie, que le lien était rompu, et que la paix était impossible avec un homme d'une telle ambition. Voyant amener Lauriston, il courut à lui en piquant son cheval, s'informa avec intérêt de son état. « Vous devez avoir besoin d'argent, je vais vous faire envoyer 10,000 roubles — est-ce assez? »
Les officiers prisonniers au nord de Leipzig furent ensuite présentés à Bernadotte. Celui-ci déplora leur sort, la fatalité de sa position, l'ambitionde Napoléon. « Mais pourquoi la France s'estelle confiée à un Corse? N'y avait-il pas des généraux illustrés par la victoire nés en France, nés dans la patrie d'Henri IV ? »
Dans la colonne des blessés, beaucoup l'étaient à la main. Deux mois auparavant, à Dresde, le nombre de ceux qui l'étaient à la main droite, évidemment mutilés volontaires, était considérable. Napoléon les fit réunir et camper séparément.
Il voulait faire un grand exemple et les décimer. On chercha à gagner du temps, à l'adoucir; on lui dit qu'il fallait distinguer les mutilés volontaires des blessés par l'ennemi, et pour cela faire intervenir les gens de l'art. Larrey, interpellé, répondit que dans certains cas les blessures ne pouvaient se distinguer des mutilations volontaires, et qu'ainsi dans le doute il ne pouvait condamner. Grande colère de Napoléon, il voulait faire juger Larrey, au moins le destituer et le renvoyer en France.
M. de Caulaincourt s'interpose, fait sentir quel serait l'effet; 1 Empereur comprend, se tait, et plus tard, craignant que Larrey ne parle, il le flatte en le traitant dans son testament du plus honnête homme qu'il ait connu.
C'est une question à laquelle je ne pouvais répondre. Je crus devoir lui apprendre qull paraissait, d'après les papiers, qu'un Parisien avait été condamné à payer une amende au sujet d'une caricature qui le concernait. Il me demanda ce que c'était, et je lui répétai les expressions du journal. D'un côté on voyait la figure de Louis XVIII, représenté au milieu de sa famille, et au bas on lisait : C'est bien. De l'autre côté, on voyait Napoléon au milieu de tous les siens, et au bas ces mots : C'est mieux. « Bah! dit-il, quelle sottise! »
Quand Bonaparte monte achevai, il va se promener de préférence dans une vallée couronnée de verdure et de pâturages; la route est étroite et l'endroit solitaire, et; dans un moment sentimental et poétique, il l'a surnommée la Vallée du silence.
Notre promeneur solitaire aperçut un jour en s'en retournant, à sa grande surprise, la demeure d'un fermier. Il se promit d'aller le visiter à la première occasion. Son arrivée surprit la famille, et toutes les femmes s'enfuirent. Master Legg, le maître de la maison, vint le recevoir à la porte. Bonaparte descendit de cheval suivi du comte de Las Cases, entra, s'assit familièrement, et commença ses questions :
— Avez-vous une femme?
— Oui, Monsieur l'Empereur.
— Avez-vous des enfants?
— J'en ai six.
— Possédez-vous beaucoup de terres
— Cent acres.
— Sont-ils tous en culture?
— Non, la moitié seulement.
— Cela vous rapporte-il beaucoup?
— Non, mais un peu plus qu'auparavant, depuis votre arrivée, Monsieur l'Empereur.
— Gomment cela?
— C'est que vous savez qu'on ne cultive pas de blé dans cette île, nous en achetons en donnant nos foui^ rages en échange; nous sommes obligés d'attendre l'arrivée des flottes, et on taxe nos denrées. Aujourd'hui, Monsieur le général, nous avons une prime pour chaque article que nous apportons à la ville.
— Où est votre femme?
— Elle est timide, et vous lui avez fait peur; elle s'est sauvée avec ses enfants.
— Envoyez-les chercher que je les voie. Avez-vous ici de bonne eau, je vous prie?
— Oui, Monsieur, j'ai de bonne eau, et du vin aussi bon qu'au Cap.
Les alarmes de la bonne femme avaient eu le temps de se calmer; son mari l'engagea à se montrer, et elle entra avec autant de respect que d'étonnement. Napoléon, Las Cases, le fermier et sa femme formaient une partie carrée autour d'une table où étaient quatre verres et une bouteille de vin; ils levèrent la séance quand elle fut bue.
Le brave homme et sa famille avaient fini par se trouver si rassurés par les manières honnêtes et simples de leur hôte, que les visites qu'il leur fit ne les embarrassaient plus du tout. Les petits enfants demandaient souvent à leur mère :
— Quand est-ce que nous reverrons Boncyl quand reviendra-t-il?
Il y avait un autre fermier nommé Robinson, qui cultivait comme son voisin Legg quelques acres de jardin ; son terrain était divisé en clos fermés par des murs de terre bordés d'aloès et de poiriers sauvages.
Souscette modeste demeure reposaient, comme dans l'autre, la bonhomie et la simplicité primitive qui caractérisent la vie champêtre, mais une fleur d'une beauté rare était l'ornement de cette habitation: c'était la fille de la maison, jeune personne de dix-sept ans. Soit que Bonaparte fût attiré par le spectacle de cette bonté et de cette simplicité patriarcale, ou par l'image du bonheur que cette famille lui offrait, ou par la vue des charmes naissants de cette nymphe champêtre, il est certain qu'il vint la voir si souvent, que les amis que cette honnête famille avait dans la ville se crurent obligés de les avertir de prendre garde à leur fille, et de la dérober au regard du grand homme quand il les honorait de sa visite. Il ne tarda pas à remarquer cette précaution, et il cessa d'aller chez Master Robinson.