CHAPITRE XIV
SUITE DE LA CORRESPONDANCE DU DOCTEUR WARDEN
Le Mémorial de Sainte-Hélène. — Je cause avec l'Empereur. — La conspiration de Pichegru. — Une couroune dans la boue. — Le duc d'Eûghien.
Il y avait à peu près six semaines que je n'avais été à Long-Wood, et que je n'avais eu de rapport avec ses habitants, lorsque le hasard me fît rencontrer dans une maison M. de Las Cases. Après avoir causé avec moi de l'arrivée du nouveau gouverneur, il me dit que son maître avait souvent regretté de ne pas me voir, qu'il avait témoigné sa surprise de mon absence.
— Nous ne l'avons pas revu, disait-il, depuis la résurrection du général Gourgaud. Il faut que nous lui ayons fait quelque chose, ou que l'amiral le lui ait défendu?
Je répondis qu'il n'y avait rien de tout cela; mais que j'étais assujetti comme tout le monde à l'ordrp de l'amiral, et que je n'avais pas osé lui demander
une permission sans motif pour aller à Long-Wood.
— Mais je désire fort, me dit-il, vous consulter sur la santé de mon fils.
— Cette raison me suffit, lui dis-je ; je vais aller trouver l'amiral, il est à présent chez lui, et je ne doute point de son consentement. M. de Las Cases m'invita donc à déjeuner pour le lendemain sur les onze heures de la part de Napoléon. Il survint une pluie très forte qui me dérangea un peu; mais je saisis le moment, et je partis pour remplir ma promesse.
L'heure du déjeuner était passée quand j'arrivai à Long-Wood, et le retour du beau temps avait engagé Napoléon à aller dans le jardin faire sa promenade accoutumée. Je crois qu'il m'avait vu arriver, mais que les haies m'avaient empêché de le voir. Comme j'étais de deux heures en retard pour le déjeuner et que son habitude était de rester ensuite seul dans sa chambre, je ne m'attendais pas aie voir, et n'ayant rien de nouveau à lui dire, j'éprouvai une espèce de satisfaction à voir plutôt reculé que rapproché le moment où il m'accablerait encore de ses questions en feu roulant.
Je ne tardai pas à rencontrer le comte de Las Cases, qui me dit qu'en effet le grand homme était retiré chez lui pour le moment. Il me proposa de m'emmener chez lui et ajouta :
— Après que vous aurez vu mon fils, je vous montrerai quelques feuilles de notre histoire qui vous intéresseront, comme l'ouvrage entier intéressera l'univers, si nous avons la patience de l'achever.
J'ai dû vous dire que le comte de Las Cases m'avait
assuré que Bonaparte était sérieusement occupé à écrire l'histoire de sa vie.
Il m'avait dit aussi que ses campagnes d'Egypte1 et d'Italie, ainsi que l'époque qu'il appelle notre règne des cent jours 2; ou à peu près ainsi, étaient tout à fait achevés, et que l'histoire intermédiaire était également très avancée.
Je m'attendais donc à voir ma matinée remplie de la manière la plus piquante, et je me rejouissais intérieurement à la vue prochaine des manuscrits qu'on allait livrer à ma curiosité, lorsque mon attente fut trompée par un message de Napoléon qui me faisait prier de passer dans sa chambre; comme je me doutais que la visite qu'il attendait de moi ne serait pas oiseuse, je priai M. de Las Cases de m'accompagner, afin que la présence d'un tiers, et son intervention dans la conversation, m'aidassent à trouver le temps d'arranger mes réponses.
En entrant je vis Napoléon couché sur un sofa, appuyé sur le bras droit, son bras gauche tombant sur le dos du sofa. Un rideau de gaze adoucissait le jour, et il avaitdevant lui une table couverte de livres.
1. Il parait, — circonstance inédite du retour d'Egypte, — que le Directoire avait expédié à Bonaparte l'ordre de revenir; mais il se croisa avec cet ordre. A son arrivée Joseph le lui dit, et il se fit montrer l'original écrit par Fain.
Il a préféré laisser ignorer cette circonstance, afin de donnera son retour quelque chose de plus extraordinaire.
2. Pendant les Cent Jours, Lucien dit à Fouché : a Nous sommes perdus. Il faudrait faire tuer Napoléon pour sauver la France et sa famille. — Je le pense aussi. Mais c'est à vous de vous en occuper, » répliqua Fouché, qui racontait volontiers cette anecdote.
Je distinguai quelques volumes sur la Révolution française. La chaleur lui avait fait ôter son habit et sa veste ; dès qu'il m'aperçut il se leva, et me dit en anglais très vivement et très gaiement :
— Ah! Werdin, comment vous portez-vous? » Je le saluai, il me tendit son bras et me dit :
— J'ai eu de la fièvre.
L'état de son pouls, sa gaieté, ne me laissèrent pas douter qu'il ne voulût plaisanter, et je lui dis que tout ce que je souhaitais, c'est qu'il ne se portât jamais plus mal.
Il me donna un petit coup sur la joue, et me mena au milieu de la chambre, comme s'il eût voulu me parler en particulier. Je lui répétai que je le complimentais sur sa santé et sur les progrès qu'il me paraissait avoir faits dans la langue anglaise.
— Ma sanlé, me dit-il, je la dois au régime sobre dont j'ai l'habitude. Mon appétit me permettrait de manger à toutes les heures du jour; mais je suis réglé dans mes repas et je sors toujours detable ayant encore faim. Ensuite je ne bois jamais que du vin ordinaire. Quant à l'anglais, oui, j'y fais du progrès, je lis facilement les journaux, et j'avoue qu'ils ne m'amusent pas prodigieusement. Ils sont souvent inconséquents, ils passent les bornes. Les uns m'appellent tyran. les autres ?nonst?*e, d'autres me traitent de poltron, — je conviens que je ne m'attendais pas à cette injure-là; ils ne peuvent toujours pas m'accuser d'avoir évité les dangers sur les champs de bataille, d'avoir fui devant l'ennemi, d'avoir craint de regarder en face
les revers de la fortune. Ils ne peuvent pas dire que j'ai manqué de présence d'esprit dans les combats, ni dans les armistices à conclure entre deux armées en présence. Ils trouvent que je ne suis pas brave, peutêtre parce que je n'ai pas eu la folie de m'empoisonner, de me jeter dans la mer, ou de me brûler la cervelle
J'étais résolu à lui parler avec la plus grande franchise, et vous pouvez croire que je me suis tenu parole. Ma bonne foi eut son approbation, et à la suite de cette discussion, il me demanda, à ma grande surprise, si je me souvenais du capitaine Wright.
— Parfaitement, lui dis-je, et l'opinion générale en Angleterre est que vous l'avez fait mourir au Temple.
Il me répondit vivement :
— Pourquoi Taurais-jefait? C'était peut-être de tous les hommes celui que j'aurais désiré le plus qui vécût. Il était le témoin le plus irrécusable de l'existence de la conspiration dont les magistrats cherchaient la preuve en dedans et en dehors de Paris, puisque c'était lui qui avait jeté sur la côte de France les chefs de la conspiration.
Mes regards trahissaient l'intérêt que je prenais à son récit.
— Écoutez, reprit-il, et vous m'entendrez. Le brick anglais commandé par le capitaine Wright était destiné par votre gouvernement à débarquer des traîtres et des espions sur les côtes de l'Ouest. Il y en avait soixante-dix dans Paris, mais ils marchaient si secrètement et se tenaient si bien cachés, que quoique
Real, qui était à la tête de la police, m'eût donné ce renseignement, les noms et les maisons qui leur servaient d'asile ne pouvaient pas se découvrir. Je recevais tous les jours l'avertissement qu'on en voulait à ma vie, et sans y croire absolument, je me tenais sur mes gardes. Le brick avait été capturé auprès de Lorient, ainsi que le capitaine Wright qui le commandait; on l'avait amené à Vannes devant le préfet du département du Morbihan. C'était le général Julien qui m'avait suivi en Egypte, et qui reconnut au premier coup d'œil le capitaine Wright. La connaissance de cette particularité parvint de suite à Paris. Ordre fut donné d'interroger séparément tous les hommes de l'équipage, et de faire remettre les interrogatoires au ministre de la Police. Cet examen ne produisit rien d'abord ; enfin on tira quelques lumières d'un des hommes de l'équipage. Il déclara que le brick avait débarqué plusieurs Français, parmi lesquels il y en avait un qui était un bien brave homme, qu'on appelait Pichegru. Ce mot amena la découverte du complot qui aurait replongé une seconde fois la France dans toutes les horreurs d'une révolution, s'il avait réussi. Le capitaine Wright fut amené à Paris et mis au Temple. Il devait y rester jusqu'à ce qu'on eût réuni tous les documents nécessaires pour instruire contre les conspirateurs. Les lois de France condamnaient le capitaine à la peine de mort; mais c'était là l'objet le moins important. Le grand point était de s'assurer des chefs, et je regardais le capitaine anglais comme une preuve vivante qui ne pouvait manquer de les
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confondre. Je vous assure et vous affirme solennellement que le capitaine Wright est mort au Temple, qu'il s'est tué lui-même, comme l'a dit le Moniteur, et que la date de sa mort est même fort antérieure a celle qu'on lui donne dans le public.
Il m'assura qu'il en avait acquis les preuves positives. Il les chercha à l'occasion de la visite que Lord Chrington 1 lui fit à l'île d'Elbe, et il ajouta. . . « que cet homme respectable fut fort satisfait des explications qu'il lui donna sur cette affaire ».
Les détails dans lesquels l'ex-Empereur avait la honte d'entrer me mirent à mon aise, et je continuai à le pousser de questions ; je lui parlai avec inquiétude du temps que le capitaine Wright avait passé au Temple avant l'époque de sa mort. Pour me contenter à cet égard, Napoléon feuilleta beaucoup de pages du dernier ouvrage de Goldsmithz2 que lui avait envoyé sir Hudson Lowe; je ne me rappelle pas le titre, mais il ne vous a pas échappé, à vous qui avez présent à l'esprit tout ce qui a rapport au gouvernement français. C'était, à ce que je crois, des extraits du Moniteur pendant le gouvernement impérial. Bonaparte finit par m'assurer qu'il ne doutait nullement que les données qu'il avait à l'égard du capitaine Wright ne fussent certaines.
En feuilletant cet ouvrage, il me dit quil y avait des choses vraies à côté de beaucoup de négligences et d'erreurs, et si je m'en souviens bien, il me fit cette re-