Idem
marque surtout au sujet de la bataille de Marengo. Mais il ne s'en tint pas là, et voulut me convaincre entièrement des intentions qu'il avait toujours eues : ce fut dans ce but qu'à mon grand étonnement il me parla de la mort du duc d'Enghien. C'est un sujet que je n'aurais pas mis sur le tapis. Napoléon s'anima vivement, se leva plusieurs fois du sofa sur lequel il était couché. La chaleur avec laquelle il parla, l'attention avec laquelle je l'écoutai, me permettent d'assurer que je rapporte très fidèlement ce qu'il m'a dit.
— Dans cette mémorable circonstance de ma vie, me dit-il, j'avais paru comme le restaurateur du bon ordre et de la paix dans un royaume déchiré par les factions et inondé de sang. La nation française m'avait placé à sa tète. Je n'y étais arrivé ni comme votre Cromwel, ni comme votre Richard III. Ce n'était pas la môme chose. J'ai trouvé une couronne par terre, je l'ai ramassée dans la boue, et je l'ai mise sur ma tête. Mon existence était nécessaire au maintien de la tranquillité que je venais de rétablir et à laquelle j'avais veillé jusqu'à ce moment, en employant les moyens qui convenaient au caractère delà nation1. A
1 . Le marquis de Castellentini ayant été invité à dîner par l'empereurFrançois d'Autriche, celui-ci lui raconta lui-même le mot suivant:
Quelque temps après le sot mariage dont Napoléon était dans le plus grand contentement, les deux Empereurs causaient de la Révolution de 93.
— Elle arrivait de bien loin, dit Napoléon; toutefois il eût été facile d'en prévenir les grandes catastrophes, si la faiblesse n'avait pas été le fond du caractère de mon oncle.
— Je fus tout étourdi, ajouta l'empereur François, et bien autrement interdit, lorsque après un moment de réflexion je vis qu'il entendait parler de Louis XVI.
cette époque-là Real (je crois que c'était lui) venait me parler tous les jours de conspirations qu'on tramait; on se rassemblait clans des maisons qu'il indiquait en même temps ; on ne saisissait aucun fil, ils échappaient tous à la surveillance et à l'activité de la police. On soupçonnait le général Moreau, et l'on me pressait vivement de le faire arrêter. Mais je connaissais son caractère, il avait un nom si estimé, une réputation si bien établie dans le public, que je pensais qu'il n'avait rien à gagner et tout à perdre à conspirer contre moi. Il ne m'était donc pas possible de le soupçonner, et je me refusais à le faire arrêter, disant au ministre de la Police : Vous me nommez Pichegru, Georges et Moreau; donnez-moi la preuve que Pichegru est à Paris, et sur-le-champ je ferai arrêter Moreau. — Un hasard aussi bizarre que disparate me fit découvrir tout le complot.
a Une nuit que je ne pouvais pas fermer l'œil, je me jetai à bas de mon lit, et j'examinai la liste des hommes qu'on soupçonnait de conspirer. La fortune qui gouverne le monde m'offrit le nom d'un chirurgien arrivé récemment des prisons d'Angleterre : l'âge de cet homme, son genre d'éducation, sa vie antérieure, tout me porta à croire qu'un dévouement fanatique à la cause des Bourbons n'était pas le mobile qui le faisait conspirer contre moi, mais l'appât du gain. Je donnai ordre de l'arrêter. On instruisit son procès pour la frime, on le jugea coupable, on le condamna à mort, et on lui dit que dans six heures il serait exécuté. Cette comédie réussit comme je l'es-
pérais : la peur lui fît tout avouer. On sut alors que Pichegru avait un frère, un ancien moine qui demeurait à Paris. J'envoyai des gendarmes chez lui, me réservant de former toute espèce de soupçon si cet homme ne se trouvait pas être dans sa maison d'habitude. On trouva le vieux religieux: mais quand il vit qu'il était question de l'arrêter, sa frayeur m'apprit tout ce que je voulais savoir. « On ne me traite ainsi, dit-il, que parce que j'ai voulu cacher mon frère. » L'objet de la conspiration était de me détrôner, et on en voulait d'abord à ma vie. Le complot avait été formé à Londres, le comte d'Artois était à la tête. Il devait envoyer le duc de Berry dans l'Ouest, et dans l'Est le duc d'Enghien.
« Vos vaisseaux débarquaient en France tous les conjurés; Moreau paraissait être du complot1. Le
1. Moreau complotant n'aurait fait que suivre l'exemple donné par Bonaparte. Du reste lesconspirations étaient à Tordre du jour parmi les généraux de la République, et semblaient préoccuper certains d'entre eux autant que la conduite de leurs armées. Qui dévoilera jamais les mystères de la mort de Hoche, de Desaix, de Kléber et de Pichegru? Mounier tenait de M. de Sémonville que son gendre, le général Joubert, n'était républicain ni de goûts ni d'instincts. Il av^it du courage, de l'esprit et de la résolution, et était parti pour Novi, où il mourut en combattant Souvaroff, le plan d'un 18 brumaire tout arrêté. Voici quel était ce plan :
Le Directoire chassé, on convoquait tous les membres de l'Assemblée Constituante encore vivants, et on appelait à la couronne Madame, arin de faire une dynastie sans entrer dans une contrerévolution par le comte de Provence et le comte d'Artois.
Ce plan avait été concerté avec Azara, le seul étranger qui fût dans la confidence. Son exécution exigeait une victoire et un armistice.
Dans l'opinion de M. de Sémonville, tout réussissait sans la mort de Joubert.
moment était aussi pressant que le danger ; j'en sentis toute la grandeur, et je résolus de tourner la foudre contre les Bourbons, et que le bruit du tonnerre fût entendu jusque dans Londres.
«Mon ministère me pressait de faire enlever le duc, quoiqu'il résidât sur un territoire neutre. J'hésitais encore; le prince de Bénévent m'en présenta l'ordre deux fois, en employant tous les moyens de me persuader.
« Ce ne fut que lorsque je fus bien convaincu de sa nécessité que je me décidai à le signer. Il était fort aisé de faire entendre raison au grand-duc de Bade. En effet, devais-je souffrir que sur la lisière de mes États on pût préparer contre moi une trame que la justice aurait punie de mort un mille plus près...
EL il ajouta :
— Excusez-vous davantage les principes de votre gouvernement, quand il a cru pouvoir s'emparer de la flotte française sur le seul soupçon qu'elle pouvait nuire à la Grande-Bretagne ?... On me répétait continuellement que ma dynastie ne pourrait jamais s'établir tant que les Bourbons existeraient. Talleyrand ne variait pas sur cette opinion : il y était inébranlablement attaché. Mais je ne me rendis pas sur-le-champ, ni de moi-même. J'examinai cette question avec tout le soin, toute l'attention qu'elle méritait, et je me convainquis de la nécessité de ce coup d'Etat. Le duc d'Enghien était dans la conspiration, et quoiqu'il demeurât sur un territoire neutre, ma sûreté, la tranquillité publique, suffisaient pour
me justifier de cette soi-disant violation du droit des gens. Je donnai l'ordre de l'arrêter et de le juger; trouvé coupable, il fut condamné à être fusillé. Sa sentence fut exécutée sur-le-champ. J'aurais fait éprouver le même sort à Louis XVIII, si je l'avais pu. Je déclare que j'ai trouvé nécessaire de tourner le tonnerre contre mes ennemis.
«Dans votre pays on m'impute aussi la mort de Pichegru?
— Il est sûr, lui répondis-je, que c'est l'opinion générale en Angleterre qu'il a été étranglé en prison par vos ordres.
— Quelle sottise ! quelle stupide absurdité! repritil vivement. Je vous demanderai pourquoi j'aurais fait mourir en secret celui que les lois allaient condamner publiquement ! Pour Moreau la position était bien différente : s'il étaitmortdansla prison, onn'aurait pas eu de motif pour croire qu'il se fut tué lui-même: il était très aimé du peuple, très aimé de l'armée, je ne me serais jamais lavé de cette odieuse imputation, même quand j'aurais été innocent. Il était nécessaire, pour celui-là, que la justice de sa mort fût consacrée solennellement par un jugement et une exécution publique.
Il s'arrêta un moment, et je repris :
— Il y a peut-être des personnes, en Angleterre, disposées à croire à la nécessité du terrible coup d'État que vous avez frappé alors par politique ; mais vous ne trouveriez personne qui excusât la précipitation avec laquelle le jeune prince a été enlevé, jugé, condamné et mis à mort.
Il me répondit sur-le-champ :
— Je suis justifié à mes yeux, et je vous répète que j'aurais cru devoir en faire autant à Louis XVIII. Je déclare en même temps que je n'ai reçu aucun message ni aucune lettre de la part du duc d'Enghien après sa condamnation.
On dit cependant que Talleyrand avait entre les mains une lettre du Prince adressée à Napoléon, et des gens qui se croient bien instruits assurent qu'il a pris sur lui de ne la remettre qu'après l'exécution, quand elle ne pouvait plus servir en rien à celui qui l'avait écrite. J'ai vu une copie de cette lettre entre les mains du comte de Las Cases, qui me l'a montrée comme une des pièces justificatives devant servir à l'histoire qu'il entreprenait et qu'il écrivait sous la dictée de Napoléon même.
Dans cette lettre le prince demandait la vie; il établissait que la dynastie des Bourbons était finie, que c'était son opinion, et qu'il s'offrait de le prouver; quil regardait la France comme sa patrie, qu'il l'aimait comme simple particulier, comme Français ; que la couronne dans l ordre politique était très loin de lui, et qu'il lui était impossible d'y penser jamais ; qu'il n'en avait pas la pensée; qu'il se bornait à demander la vie pour la consacrer au bonheur de la Franee ; que comme Français il était prêt à prendre toute espèce de commandement dans l 'armée, à se conduire en bon et loyal soldat, à se soumettre aux lois du gouvernement, dans quelques mains quil fût, et à prêter son serment de fidélité; et que si on lui accordait la vie, il la consacrerait, avec tout le courage et la fidélité
qu'on lui reconnaissait, à défendre la France contre ses ennemis. Telle est la lettre telle qu'on me l'a montrée, celle qu'on accusait Talleyrand de n'avoir remise qu'après que la main qui l'avait écrite eut été privée de la vie '.
i . Il résulte évidemment des pièces qui ont été communiquées à M. Pasquier que Talleyrand connaissait et conseillait le projet relatif au duc d'Eng-hieu.