‹ Le cabinet noirChapitre 49 sur 58 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SUITE DE LA CORRESPONDANCE DU DOCTEUR WARDEN

Pas de crimes inutiles ! — Les pestiférés de Jaffa. — El-harick.

— Déception de la comtesse Landon. — Médecins et malades.

— Mes adieux à Bonaparte.

Napoléon continua à me parler de la maison des Bourbons.

— Si j'avais voulu avoir un Bourbon, ou tous les Bourbons, en mon pouvoir, cela eût dépendu de moi. Vos jungleurs m'offraient de me livrer un Bourbon pour une somme donnée, — 40 000 francs, mais avec cette exception : ils ne s'engageaient pas à remplir la convention littéralement, seulement à le livrer mort ou vif; mais je tenais à en avoir un vivant. Les circonstances m'ôtèrent ensuite toute espèce de crainte de me voir ébranlé sur mon trône ou dépossédé. Je repris ma tranquillité, et laissai aux Bourbons la leur. Je n'ai jamais eu pour système de faire un crime inutile, comme on a pu le croire et le dire en Angleterre : à quoi m'aurait servi cet hor-

rible penchant? Quand j'ai fait arrêter sir Georges Lembeck et sir Dreck, qui correspondaient avec les conspirateurs de Paris, je ne les ai pas fait mettre à mort !...

Il cessa de parler, et comme je voulais satisfaire ma curiosité aussi loin qu'il serait disposé à me laisser aller, 'je continuai la conversation. Je lui dis que de toutes les grandes entreprises qui avaient signalé son étonnante carrière, celle qui avait le plus surpris en Angleterre, c'était son expédition de Russie exécutée avant que la guerre d'Espagne fût terminée, guerre qui paraissait lui offrir le but qu'il voulait atteindre.

Je m'arrêtai; il ne me fit aucune réponse. Ayant même l'air de ne m'avoir pas entendu, il me dit une chose qui n'avait pas rapport à ma question, mais qui se liait à ce qu'il venait de dire, qu'il ne faisait pas de crimes i)iutiles.

— Votre peuple m'a accusé d'avoir fait périr mes malades ou mes blessés à Jaffa; soyez sûr que si j'avais commis une action aussi terrible, j'aurais été en exécration dans mon armée, et ils auraient cessé de m'obéir. Il n'y a pas de circonstances de ma vie que j'aie eu plus à cœur de faire bien connaître que cellelà. Vous avez un officier, sir Robert Wilson, qui en a parlé avec prodigieusement de détails en racontant ma campagne d'Egypte.

Il appuya sur cette dernière phrase, ayant l'air d'y mettre de la gaieté et de l'ironie, et me demanda si j'avais lu l'ouvrage de sir Robert. Je lui répondis que oui.

— Il est possible, dit-il, qu'il ait écrit sur le témoignage de personnes aussi crédules que lui ; il ne parle point comme témoin oculaire : pourriez-vous me dire si sir Sydney Smith, dans les rapports officiels avec son gouvernement, a confirmé le témoignage de sir Robert Wilson?

— Je ne me le rappelle pas; mais je crois que non. Ma réponse parut le satisfaire, car il reprit :

— Je suis bien sûr que non ; Sydney Smith est un honnête homme et un homme impartial.

— Beaucoup d'Anglais, lui dis-je, croient que votre haine et votre jalousie contre Sydney Smith ont contribué à votre conduite à l'égard de cet officier.

Il sourit avec étonnement, peut-être de ce qu'on mettait sur la même ligne deux noms qui ne seraient pas également célèbres.

— C'est ridicule, dit-il, cela n'a pas le sens commun.

Et voici ce qu'il ajouta :

— Après la levée du siège de Saint-Jean-d'Acre, l'armée se retira sur Jaffa ; il y avait nécessité urgente ; il n'était pas possible de s'y maintenir même quelques jours contre les forces que Djézard-Pacha pouvait amener contre moi. J'avais beaucoup de malades et de blessés, et mon premier soin fut d'évacuer mon ambulance. Je fis prendre tout ce qu'il y avait de voitures à cet effet, et j'envoyai une partie des malades par mer à Damiette; les autres furent placés sur les voitures les plus commodes et accompagnèrent l'armée dans la traversée du désert. J'avais dans un hôpi-

tal sept hommes qui avaient la peste, à ce que me dit le médecin en chef, — je crois que c'était Desgenettes. Il me dit que la maladie avait fait de tels progrès, qu'ils ne pouvaient pas vivre plus de quarante-huit heures.

— Comment! il ny avait que sept pestiférés? m'écriai-je.

— Je sais qu'on vous a dit tout autre chose.

— Je vous assure, général, que sir Robert Wilson affirme qu'il y en avait 57 ou 77 malades ou blessés...

Il continua:

— Les Turcs étaient très nombreux ; leur cruauté avait passé en proverbe dans l'armée. Leur coutume était de mutiler, de faire éprouver toutes les barbaries aux chrétiens pris à la guerre en particulier, et tous mes soldats le savaient bien. Ce fut un motif d'humanité qui détermina ma conduite, et qui me porta à abréger les souffrances de ces malheureux. Je vous assure qu'ils n'étaient que sept. Leur état ne permettait pas de les transporter; je n'avais pas la ressource de les mettre sous la protection anglaise : je fis venir un officier de santé. Je lui dis que les mauvais traitements des Turcs allaient ajouter à toutes les souffrances que ces pauvres malades devaient à l'horrible fléau dont ils étaient victimes, que j'étais forcé d'abandonner la ville, et que je lui demandais conseil. Il hésita quelque temps, et me répondit que les malheureux objets de ma sollicitude paternelle ne pouvaient pas vivre plus de quarante-huit heures. — Le caractère de la véritable humanité, lui dis-je alors, est d'abréger les maux de ceux qui souffrent : il faut don-

ner de l'opium à ces sept hommes ; dans leur position j'en demanderais pour moi-même. Contre mon attente, il s'opposa à ma proposition, et elle n'eut pas de suite. En conséquence je retardai d'un jour le départ de l'armée. En quittant Jaffa, je laissai une forte arrièregarde, qui resta jusqu'au troisième jour; elle partit au bout de ces trois jours, et j'appris que les malades étaient morts.

— Ainsi, dis-je au général, on ne leur donna pas d'opium?

— Non, non, me répondit-il avec assurance. Le rapport dit simplement que les hommes étaient morts au moment où l'arrière-garde quitta Jaffa.

Je l'interrompis encore pour lui dire que sir Sydney Smith, en entrant à Jaffa, y avait trouvé un ou deux Français encore en vie.

— Cela se peut bien, » dit-il ; il ajouta qu'il avait dans ses papiers une lettre de sir Sydney Smith, où celui-ci parlait avec admiration et éloge du succès avec lequel il avait réussi à faire transporter les malades et les blessés français d'Acre à Jaffa, et de là à travers le désert. J'observai, à cette occasion, que nous avions, en Angleterre, un professeur à l'Université de Cambridge, homme très instruit, le docteur Clarke, qui a répandu un doute général sur cette partie de la relation de sir Robert Wilson.

— Le docteur Clarke, dis-je, a été en Turquie et à Jérusalem, par la route d'Alep et de Damas ; il a été aussi à Jaffa, où il a séjourné quelque temps; on dit que ce savant, dont l'autorité a du poids, contredit

sir Robert quant à l'accusation qu'il vous porte. Il se contente de dire qu'il n'a pas entendu parler d'un événement aussi affreux, et que, s'il était vrai, on lui en aurait dit quelque chose pendant son séjour. Bonaparte me dit :

— Vous a-t-il parlé d'El-barick?

— Je ne me le rappelle pas.

— Eh bien! reprit-il, je vais vous dire quelques particularités sur El-harick et la garnison de Jaffa: Vous avez vu, sans doute, que j'avais fait fusiller tous les Turcs qui étaient sous Jaffa?

— Oui, j'ai entendu parler de ce massacre en Angleterre.

— Le général Desaix était resté dans la Haute- Egypte, et Kléber près de Damiette. J'avais quitté le Caire, et traversé le désert Dambu1 pour faire ma jonction avec Kléber à El-harick. La ville fut attaquée et capitula. Parmi les prisonniers, il se trouva beaucoup d'habitants des montagnes du Thabor, et surtout de Nazareth. On les relâcha en les priant de retourner tranquillement chez eux près de leurs femmes et de leurs enfants, et en même temps on leur dit de faire savoir à leurs amis, les habitants de Naplouse, que jamais les Français ne les traiteraient en ennemis s'ils ne se joignaient pas contre eux au pacha. On se mit en marche sur Jaffa; on prit Gaza

1. C'est pendant cette marche que l'on apporta à Bonaparte une pierre gravée d'une beauté inappréciable, trouvée dans une des Pyramides. Il l'envoya à Joséphine, qui la fit monter en ceinture avec d'autres antiques et des perles.

qui est sur la route. Cette ville présente, à première vue, l'apparence d'une ville assez forte, et sa garnison était nombreuse. Elle fut sommée de se rendre. Le parlementaire que j'envoyai n'eut pas plus tôt passé le fossé de la place qu'on lui coupa la tête, qui fut mise sur un pieu et exposée ainsi à toutes les insultes, à la vue de l'armée française. A ce spectacle l'indignation des soldats n'eut plus de bornes. Devenus furieux, ils demandèrent à grands cris qu'on les menât à l'assaut. Je n'hésitai pas un moment à en donner Tordre ; l'attaque fut terrible, jamais je n'ai vu un carnage pareil; la place fut emportée, et il fallut tous mes efforts et toute mon autorité pour arrêter la fureur des soldats; la nuit mit seule fin à cette journée sanglante. Le lendemain matin, on vint me dire que 500 hommes, la plupart de ces habitants de Naplouse qui faisaient partie de la garnison d'Elharick, et à qui j'avais fait dire de retourner chez eux, s'étaient jetés dans Gaza, et étaient au nombre des prisonniers. On vérifia le fait; je donnai ordre que les 500 fussent fusillés à l'instant.

Dans le courant de la conversation, je vis qu'il tenait beaucoup à ce que je crusse ce qu'il me disait, et il me demandait à tout moment si je l'entendais bien.

11 revint à Wilson, me demanda ce que je savais de lui comme militaire, uu but de son ouvrage, — s'il lui avait rapporté beaucoup? — Je lui dis que j'en avais entendu parler avantageusement par les généraux sous les ordres desquels il avait servi ; que quant

à son ouvrage, il lui faisait en Angleterre également honneur et comme militaire et comme écrivain.

— Dites-moi, je vous prie, me dit-il, par quel motif ■cet officier a-t-il figuré dans l'évasion de Lavalette, l'ami déclaré de l'homme qu'il a si gratuitement calomnié?

Je lui répondis que je ne doutais pas que ces motifs n'eussent honoré son cœur, qu'il avait pu trouver quelque chose de hardi et de romanesque à jouer le rôle de libérateur, que je n'imaginais pas qu'aucun calcul y fût entré pour rien...

... Un hasard singulier, c'est que nous avons à bord du Northumberland un garde-marine, fils de sir Robert Wilson.

J'interrompis la conversation et m'approchai de la cheminée pour examiner un petit buste de marbre qui me parut très bien fait.

— C'est mon fils, me dit-il.

Sa ressemblance avec son père est si frappante qu'on le reconnaît au premier coup d'œil. D'un côté est une miniature fort bien faite du jeune Prince, et un très joli portrait de sa mère.

Bonaparte se plaignit d'une douleur à l'orteil du pied droit. Il m'expliqua ce qu'il souffrait, et me demanda si ce n'était pas la goutte. Je lui demandai si elle était commune dans sa famille. Il me dit qu'aucun de ses parents ne l'avait eue, excepté cependant le cardinal Fesch, son oncle, qui en avait beaucoup souffert. Il recommença à se plaindre de ce qu'il ne pouvait se promener qu'accompagné par un officier.

— Vous connaissez l'île Sainte-Hélène, me dit-il, et vous sentez bien qu'une seule sentinelle placée sur une de ces montagnes peut ne pas me perdre de vue depuis l'instant où je quitte mon habitation jusqu'à celui où j'y rentre. Si votre gouvernement trouve que ce n'est pas assez d'une sentinelle, il peut en mettre dix, vingt, une compagnie tout entière, mais qu'on m'ôte cet officier qui est toujours dans ma poche !

La comtesse Landon arriva à Sainte-Hélène, venant de l'Inde avec une flotte anglaise. Elle fut logée à Plantation-House, résidence du gouverneur, sir Hudson. On lui donna le lendemain un dîner de cérémonie, et avec les formes les plus polies, il envoya un billet d'invitation au général Bonaparte, par l'intermédiaire du général Bertrand. Il espérait que Bonaparte accepterait. C'était la première invitation qu'il recevait. Je ne sais pas si on lui fit remarquer que c'était une politesse qu'on faisait à la comtesse plutôt qu'à lui. Je vis bien qu'au Long-Wood l'invitation fut prise dans ce sens-là.

— Sire, dit le général Bertrand, quelle réponse plaît-il à Votre Majesté de faire?

— Dites que l'Empereur n'a pas de réponse à faire!...

Dans le courant de la conversation, je lui dis que les étrangers qui étaient dans la ville seraient tous enchantés de le voir s'il voulait bien aller dîner chez le gouverneur. Mon petit à-propos ne fut pas bien reçur et il me rendit témoin du seul mouvement de colère que j'aie vu échapper à l'ex-Empereur dans mes en-

tretiens avec lui. Il y en avait dans son ton, dans ses regards et dans ses gestes :

— J'irais dîner chez le gouverneur au milieu d'une haie de soldats! apparemment de peur que je ne m'échappe!...

Au bout de quelques minutes, il se remit et me dit tranquillement :

— Après tout on ne s'est pas attendu, je pense, que j'accepterais l'invitation. Il est trop tard... et je ne veux pas sortir du plan que l'on a tracé autour de moi, puisque je ne puis en sortir sans être accompagné d'un officier.

La comtesse Landon quitta Sainte-Hélène sans avoir vu Bonaparte, et il sut combien elle en avait été fâchée.

Si je puis hasarder mon opinion, — mais remarquez que c'est mon opinion à moi seul, — je crois qu'il en a été aussi fâché qu'elle.

Il me demanda quelques jours après si j'avais vu la comtesse. Je lui répondis que oui, qu'elle nous avait fait l'honneur de visiter le Northumberland, et qu'ainsi que tous ceux qui allaient voir notre vaisseau, elle s'était fait montrer la chambre que lui, Bonaparte, occupait.

Je pensai aussi que cela l'amuserait de savoir que les étrangers se faisaient un plaisir d'aller s'asseoir dans son fauteuil.

— Et la comtesse aussi, me dit-il, a fait cet honneur à mon fauteuil?

Je ne pus malheureusement pas lui en donner la certitude, ne m'étant pas trouvé dans la chambre en

même temps qu'elle. Il se réjouit beaucoup de cette fantaisie universelle de s'asseoir dans son fauteuil, et continua à me questionner.

— Aurait-il été, selon vous, humiliant pour la nation anglaise, que la comtesse Landon fût venue à Long-Wood? Y aurait-il eu rien d'inconvenant à ce que cette dame, accompagnée de Mme Bertrand, m'eût fait une visite dans le jardin? Beaucoup d'Anglaises retournant en Angleterre sont venues me voir. Si la comtesse Landon avait été fatiguée du voyage, ou indisposée le moins du monde, je me serais fait un plaisir de la reconduire.

Je me contentai de lui répondre :

— La comtesse Landon est du même pays que moi; si j'ai l'honneur de la voir et que je trouve l'occasion d'en être remarqué, je ne manquerai pas de l'informer de ce que vous me dites de poli pour elle.

Bonaparte me fit une fois une singulière question, moitié figue moitié raisin; il me dit :

— Combien avez-vous tué de malades depuis que vous exercez?

Je fus d'abord un peu étonné. Je lui répondis :

— Ma conscience ne me reproche d'en avoir ce qui s'appelle tué aucun.

Il se mit à rire et ajouta :

— Les médecins peuvent se tromper. Ils en font quelquefois trop, quelquefois pas assez. Quand vous avez traité un malade qui a mal tourné, ne dites-vous pas quelquefois : j'aurais dû saigner mon malade, — ou bien : je n'aurais pas dû le saigner, — ou bien : s'il

n'avait pas consulté le médecin, il serait encore en vie?

Je ne répondis pas, et il continua ses questions :

— Donnez-vous la préférence aux chirurgiens français sur les chirurgiens anglais ?

— Je la donne aux Anglais.

— Pourquoi ?

— Parce que l'on instruit mieux dans nos écoles,

— Quel est votre médecin le plus renommé à Londres? Combien le paye-t-on?... Corvisart soigne ma femme, l'Impératrice Marie-Louise, et lors de la naissance de mon fils je lui fis donner 3 000 napoléons. Je voulais que l'Impératrice fût soignée selon votre système à vous autres, mais il s'y opposa. Elle était au milieu de sa grossesse... Êtes-vous aussi occupé à terre qu'à bord des vaisseaux?

— Je donne mes soins aux malades que je connais.

— Vous payent-ils bien ?

— Je n'ai jamais accepté d'honoraires dans ce cas-là.

— Combien votre Roi vous donne-t-il?

— 220 livres sterling par an.

— Vous avez été toute votre vie sur mer, n'est-ce pas?

— Oui, près de vingt ans.

— Votre Roi vous fait une pension ensuite?

— Au bout de dix ans, le Roi donne un schelling; par jour à ceux qui se retirent; s'ils restent, le traitement n'augmente qu'au bout de trente ans de service^

— Je ne trouve pas que ce soit assez.

TERRE D'EXIL. 24t

— Je vous demande pardon, général... D'ailleurs, je ne puis pas me plaindre : je sais d'avance que je me suis engagé à ces conditions-là.

— La vie est-elle chère à Sainte-Hélène?

— Très chère, un étranger ne peut pas vivre à moins de trente schellings par jour.

— Comment faites-vous donc?

— D'abord je suis logé chez un de mes intimes amisT et j'ai la ressource des provisions du vaisseau.

« Mais est-il vrai, repris-je ramenant la conversation à son début, que vous ayez été très malade à votre retour d'Egypte?

— Oui, j'étais très maigre et sujet à une mauvaise toux. Je dois mon rétablissement au docteur Corvisart, qui me saigna deux fois à la poitrine...

— On m'a dit aussi que vous étiez sujet alors à des éruptions à la peau ?

— C'est votre ami Goldsmith qui a dit cela. Je vaisvous dire...

Je n'oublierai jamais la manière plaisante dont il m'a raconté cette anecdote :

— Au siège de Toulon, je commandais une petite batterie de deux pièces; un de vos bâtiments serre le rivage, et, avec sa bordée, il tue deux canonniers à mes côtés. Je saisis un écouvillon qui échappait de la main toute fumante du soldat qu'on venait de tuer. Ces hommes avaient la gale, et je me trouvai en possession de la gale la mieux conditionnée, qui se déclara au bout de quelques jours. J'allai prendre des bains, cela me réussit. Cinq jours après, la même

incommodité reparut avec plus de force que jamais : je présume que la gale avait passé dans le sang; j'en ai été guéri complètement, et je n'en ai jamais entendu parler depuis.

Le Newcastle et YOronte parurent le 19 juin en vue de Sainte-Hélène, je ne saurais vous exprimer quel fut mon bonheur. Je dirigeai mes pas vers Long-Wood, où j'arrivai à dix heures du matin. Napoléon, dès qu'il me sut près de lui, m'envoya dire qu'il voulait déjeuner avec moi dans le jardin.

— Vous venez nous dire adieu?

— Oui, général.

— Vous déjeunerez avec nous.

Il me montra un fauteuil qui m'attendait, et la conversation commença.

— Avez-vous reçu des nouvelles de vos amis ?

— Non, les vaisseaux n'entrent dans le port que ce soir.

— Connaissez-vous l'amiral?

— C'est l'amiral Malcolm.

— Êtes-vous bien aise de retourner en Angleterre ?

— Très aise.

— Cela ne m'étonne pas. Vous ne savez pas de nouvelles ?

— Le dernier bâtiment venu d'Angleterre a apporté quelques ouvrages nouveaux, — les Lettres de Paul, et le Bonaparte de Boyce.

— Ressemblent-ils à l'ouvrage de Héléna-Herris William?

— C'est très supérieur, et bien plus authentique.

— De quoi traite-t-il ?

— Des motifs qui vous ont fait quitter l'île d'Elbe et de tout ce que vous avez fait depuis votre débarquement à Cannes jusqu'à votre arrivée à bord du Bellérophon. D'ailleurs on vous représente comme sujet à de violents accès de colère, marchant dans votre chambre à grands pas, et donnant tous les jours les signes de l'inquiétude et du mécontentement. Il y a l'anecdote du général Salignac, quant il vint, de la part de la Chambre des députés, vous demander d'abdiquer. Il y a aussi des particularités curieuses sur la bataille de Waterloo. Vous sourirez quand vous verrez que personne n'a été oublié, jusqu'à Lacoste, un de vos guides; on le représente comme mourant de frayeur.

— Mourant de frayeur, pourquoi ?

— De la grêle de balles au milieu de laquelle il se trouvait; on dit que vous l'avez rassuré et consolé avec beaucoup de sang-froid, en lui disant qu'il était plus honorable de mourir d'une balle dans la poitrine, que dans son lit. Au reste, on le fait se plaindre d'avoir été bien mal récompensé des dangers et des fatigues de la journée, puisque vous ne lui avez donné qu'un seul napoléon.

— Ils auraient aussi bien fait de dire que je lui en ai donné 500.

— M.Boyce paraît avoir recueilli avec beaucoup de soin ce qui regarde les deux armées.

— Quel nombre donne-t-il à l'armée française?

— Il l'établit, d'après les rapports d'un officier, à 66 000 hommes.

— J'en avais 71 000. A combien fait-il monter l'armée anglaise ?

— En comptant la légion germanique, il dit qu'il y avait 30 000 Anglais, et 68 000 en y joignant les Belges, les Hanovriens et les Brunswickois.

— Combien donne-t-il de Prussiens à Bulow?

— Je crois, à peu près 50 000.

— Et combien étaient-ils le soir de l'affaire de Bruche r?

— Je ne sais pas bien, mais il dit que le duc de Wellington fut fort aise de voir arriver ses vieux amis, et que ce soir-là, il n'y eut que Bliïcher qui fut plus heureux que lui1.

Je n'ai pas eu d'entretien avec Napoléon, que je n'aie

1. Le jour de la bataille de Waterloo, un officier avait été envoyé de grand matin par le général Grouchy, fils du maréchal, pour requérir des vivres dans les villages voisins. Cet officier revint lui dire qu'il avait' trouvé des Prussiens qui l'avaient empêché d'avancer, M. de Grouchy conclut que c'étaient des troupes de Blùcher en marche pour rejoindre Wellington, et la chose lui parut tellement grave qu'il piqua des deux afin de se rendre auprès de l'Empereur. Il le trouva sur les dix heures avec Soult, auquel il conta son affaire.

Soult lui conseilla d'en informer lui-même l'Empereur. Celui-ci l'écouta, puis lui dit : « Quel est l'imbécile d'officier qui a pu vous faire un rapport semblable? Les Prussiens sont bien loin de là. » M. de Grouchy retourna à sa brigade, et faisant part à l'officier de la réflexion impériale, il lui déclara qu'il fallait aller faire des prisonniers. — L'officier partit avec quelques volontaires, et M. de Grouchy marcha pour le soutenir. Bientôt on prit deux fantassins et un hussard, M. de Grouchy s'empressa de les conduire au major-général.

L'Empereur les fit interroger, et c'est dsaprès leur déclaration qu'ils appartenaient aux brigades de Guttien et de Schmidt, que vraisemblablement l'Empereur donna ordre à Mouton de marcher pour couvrir sa droite. — Il était alors deux heures environ.

désiré savoir ce qu'il pensait de notre célèbre généralissime. Je crus le moment favorable, et je lui dis que les Anglais voudraient bien connaître son opinion sur les talents militaires du duc de Wellington.

— Ils attendent de vous un éloge dont Wellington ne peut manquer d'être flatté.

Il garda le silence. Je crus d'abord qu'il s'expliquerait un peu plus tard. Il s'est obstiné à se taire, c'est la seconde question que je lui ai faite qui soit restée sans réponse.

— Il y a aussi, repris-je, un autre ouvrage, que le nom célèbre de son auteur a fait remarquer : il est de l'abbé de Pradt.

Je fus confondu, quand j'entendis un rire et une exclamation générale.

— Ah! l'abbé de Pradt!

Il paraît que ce personnage était le plus humble des très humbles serviteurs de Napoléon. Il était dans les diplomates subalternes; mais il possédait les qualités qui font parvenir dans le temps où nous vivons.

— 11 avait de l'adresse et de l'enjouement, dit Napoléon ; je l'ai emmené avec moi en Espagne ; et comme j'avais à faire la guerre aux moines, l'abbé m'a valu à lui seul un bataillon contre les capuchons. Las Cases vous racontera cinquante anecdotes réjouissantes sur l'abbé. Pourriez-vous me dire ce qu'il est devenu?Moi, je n'en sais rien. Il a aussi donné sa petite relation de mon retour de Varsovie, après la campagne de Russie. The Review en Angleterre n'épargffe pas M. 'abbé, pour avoir dit que la conquête de la Russie était infail-

lible. «11 ne fallait en croire qu'un seul homme; et cet homme, quel est-il? dit la Revue : ce n'était rien moins que M. Y Abbé. »

Bonaparte ne riait pas souvent; mais cette historiette, le souvenir de l'abbé, peut-être tous les deux ensemble, le firent éclater de rire.

Ce fut la dernière fois que je vis Bonaparte. Quand je pris congé de lui, il se leva de son fauteuil, et me dit :

— Je vous souhaite un bon voyage et une bonne santé.

J'ai été traité avec beaucoup d'égards, de soins et d'attention par toute sa petite cour tant pendant mon séjour que dans cette visite d'adieu.

Napoléon Bonaparte mourut à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821 ', à 6 heures moins 11 minutesdu soir2.

1. Le jour même, — S mai — le comte de Grote écrivait au roi d'Angleterre, qui suivait attentivement le progrès de la maladie de son prisonnier :

Un ecclésiastique, qui a quitté Sainte-Hélène le 18 mars, a assuré

à une personne de ma connaissance que Bonaparte était à présent tout à fait usé, qu'il était attaqué du foie, et que d'après l'opinion de son médecin il n'avait pas plus de deux ans à vivre.

2. A propos des singuliers contrastes de l'esprit de Napoléon, M. de Sémonville contait à diner chez M. Pasquier, le samedi 13 novembre 1831, l'anecdote de la comète, que j'avais entendue de la propre bouche de Montholon peu après son retour de Sainte- Hélène. Alors on s'est étendu sur ses dispositions à la superstition et sur les impressions religieuses qui lui étaient restées de son éducation première — imagination méridionale.

M. de Sémonville nous a fait part de ce qui suit : Quelques jours avant la mort de Napoléon, Montholon étant au bain, Bertrand entre et lui dit: c A quel ridicule vous exposez l'Empereur! Quelle est cette momerie? Je viens de voir la chapelle tout arrangée, le prêtre à l'autel pour les prières des quarante heures?

— Ce n'eit pas moi qui l'ai ordonné.

On appelle Marchand, on l'interroge.

TERRE D'EXIL. 2i7

Marchand répond d'un air embarrassé « qu'il a pris sur lui », et ajoute un signe qui inclique le véritable auteur de l'ordre.

Pendant ce temps Montholon s'était habillé; il se rend chez l'Empereur, entre, Bertrand restant sur le seuil.

L'Empereur était dans son lit, les rideaux tirés. Montholon lui demande s'il entend que les prières soient contremandées, en lui faisant connaître les observations de Bertrand.

— Que veut donc cet imbécile de Bertrand? Qu'il me laisse tranquille! S'il ne croit pas, que lui importe que les autres croient? Si une mère priait pour son fils, irait-il la troubler? Et sait-il si ces prières que nous faisons ici ne seront pas une consolation pour ma mère? Et puis, qui "connaît les liens qui unissent cette terre avec la Divinité ?

Bertrand entendit, et se retira confus. Portalis avait retenu la même phrase : « Qui sait les liens qui unissent la terre et le ciel? » lors de la discussion relative au Concordat. On s'est reporté à cette époque, et il a été devisé sur les difficultés de rétablir la religion, et le service ainsi rendu à la société.

Tout l'entourage du Premier Consul était irréligieux, fanfaron d'irréligion. « Un esprit supérieur, ai-je dit alors, sait percer l'atmosphère qui l'environne. »

Sémonville a raconté qu'en revenant de Hollande le Premier Consul l'entretenait longuement de ses projets :

« J'ai fait relever, disait-il, les registres tenus secrètement par le clergé. J'ai reconnu qu'il y a eu autant de bénédictions que de mariages, autant de baptêmes que de naissances : donc la religion est toujours puissante. »

Page 1