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CHAPITRE XVI

La mort de Napoléon. — Talleyrand indifférent. — Sic transit gloria mundil — Le poison. — Les cendres de l'Empereur.

La nouvelle de la mort de Napoléon fut très diversement accueillie et appréciée, non seulement dans les différentes cours d'Europe, mais encore chez les particuliers. Le Cabinet noir nous fournit des extraits de lettres qui peignent sur le vif la situation morale de chaque milieu politique, et donnent la note bien exacte des impressions produites.

M. Strafford au comte de Carlisle à Lond?'es.

Paris, 9 juillet 1821.

Je crois vous faire plaisir, en vous donnant quelques détails sur la sensation qu'a produite ici la nouvelle de la mort de Buonaparte.

250 LE CABINET AOIR.

D'abord, la dépêche télégraphique annonçant cet événement arriva, et fut communiquée à un dîner, chez un des ministres — Pasquier je crois — ; le duc de Richelieu partit aussitôt chez le Roi qui venait d'arriver à Saint-Cloud. Voici maintenant ce que j'ai appris au sujet de cette affaire :

Lady Davy arriva, avec la nouvelle, à environ 9 heures. Lord Stafford alla en faire part à M. de Talleyrand, auquel elle ne pouvait être indifférente, si l'on considère combien il avait eu de rapports anciennement avec ce fameux personnage. Pozzo di Borgo, lui, qui fut longtemps un des plus grands ennemis de Buonaparte, vint ensuite assaillir Talleyrand, pour voir l'effet produit sur lui.

Talleyrand parut plus que surpris; puis il affecta de parler de Buonaparte comme s'il eût causé sur toute autre chose.

Mme de Coigny s'est écriée d'abandon que ceux à qui cet événement ferait le plus de plaisir, étaient ses vieux amis qui n'auraient plus à redouter un autre règne des Cent jours.

Pour Castel-Gicola ce fut le baume le plus cordial. « Supposons, a-t-il observé, les ministres anglais changés, et à leur place ceux qui s'étaient déclarés contre la détention de Buonaparte... qu'on s'imagine lord Grey et d'autres lui donnant plus de liberté; qu'il s'échappe en Amérique, et qu'il revienne ensuite pour mettre l'Europe à feu et à sang, et qu'on me dise si ce n'est là une grande nouvelle ! »

Enfin, malgré sa mort, je croisqu'ilena encore peur !

APRÈS LA MORT. 2oI

Plusieurs des anciens amis du Roi et quelques vieux émigrés ont paru très affectés d'un événement qui semble cependant devoir consolider la tranquillité, et plus on leur en parlait, plus ils soupiraient. Quand je comprendrai mieux cela je vous le manderai. Enfin la mort de Buonaparte — il est vrai de le dire — a produit une grande sensation qui, dans les circonstances actuelles, était curieuse et très intéressante à observer. Si, après tout cela, la nouvelle était fausse, cela produirait à coup sûr une sensation d'un nouveau genre, et pour le moins aussi curieuse à observer.

Talleyrand ne croit point que Buonaparte ait laissé de Mémoires. Il dit qu'il n'aurait pu les écrire. « Cependant, a-t-il ajouté, il aurait pu dicter quelque chose, mais c'est douteux. » Je voudrais que vous eussiez vu le jeu des diverses physionomies; rien de plus plaisant I Nous verrons l'effet que cela produira sur le public, et plus tard dans la société ici; au résumé, c'est un grand événement, et j'espère bien qu'il ne sera pas démenti, quoique déjà quelques personnes £n doutent.

M. de Souza à son fils à Londres.

Paris, 9 juillet 1821.

Gomme toi, mon cher fils, je n'ai point dû aimer Buonaparte, puisqu'il a été la cause de l'état où nous sommes maintenant, mais la mort doit éteindre tout

ressentiment, et la postérité le jugera sans aucun doute plus impartialement que nous/le désignera comme le plus grand homme des temps anciens et modernes; l'histoire le peindra supérieur à Cromwell, à Charlemagne, à Frédéric. La rapidité de ses conquêtes, son élévation à la tête d'un grand empire, son génie militaire, sa profonde connaissance des hommes, son habileté prodigieuse à les exploiter à son avantage, et cependant aussi à les faire servir au bien public, son Gode civil, et toutes les institutions qui furent créées sous son règne, l'influence qu'il exerça en Europe, son alliance avec la première Maison Souveraine, toutes ces choses seront la contemplation des siècles à venir. Il faudra tous les documents de l'histoire pour retracer à nos neveux qu'un simple lieutenant d'artillerie devint, par lui-même, le maître du monde, qu'il créa et renversa des trônes, que sa chute, plus rapide encore que son élévation, le pre'senta séparé de sa famille, expirant sur un rocher, et seulement dans les bras de deux amis. Il faut s'écrier : Sic transit gloria mundi ! ! !

Extrait d'une lettre de Mlh Elga à M. Goldsmith son père, à Londres.

Paris, 19 juillet 1821.

... Que pensez-vous delà mort de Bonaparte ïarckidespote, comme vous l'appelez? Cela ne fait pas un très grand effet à Paris, si ce n'est chez Laflitte et Cie,

où ils avaient une figure très longue quand maman y a été.

Je vous envoie une pièce de vers au sujet de la mort de Bonaparte; elle est du chevalier Lawrence, qui est venu nous voir. Croyez-moi, etc..

Élévation et chute de Bonaparte.

A la duchesse d'Aldenbourg, puis reine de Wurtemberg,

par le chevalier Lawrence

Réjouis-toi, Paulonna! reçois nos remerciments. — Réjouis-toi, Albion! car l'Europe maintenant est libre. — Maudit soit le jour où Joséphine mal inspirée — Produisit sur la scène l'ambitieux favori! — Ce fut le premier pas qui le conduisit au pouvoir suprême, — Et pourtant l'usurpateur dédaigne bientôt la main — Qui mit dans la sienne le sceptre. — Des milliers de mirmidons obéissent à sa voix, — Et la peste et la famine suivent le feu etl'épée. — Cet homme qui fut le premier à marcher à la victoire, — Fut aussi le premier à fuir honteusement. — Il fuit... et le soldat le maudit dans sa course — Au travers des villes en feu et des déserts de neige. — La vengeance est sur ses talons, et dans sa fuite — Précipitée, il effraie les vautours se repaissant — Des cadavres des morts. — La trompette sonne ! KutusofT s'avance — Et le brave Platoff agite sa lance ailée. — Alexandre, voilà le moment de satisfaire ta vengeance! — Réveille-toi, Frédéric, les Arméniens du Nord, — Les nations ne de-

mandent qu'à briser leurs fers, — Les ennemis deviennent amis et font cause commune. — Allemands ! Prêtez l'oreille aux divins accents — De la liberté, qui se font entendre sur l'Elbe, — Et qui retentissent jusque sur les bords du Rhin. — Les Gaules renoncent 3. leurs rêves de conquêtes ; — Le tyran tremble devant les dangers qui le menacent : — Tes fils, ô Rhin, ne rougiront plus : — Le double aigle flotte sur tes deux rives, — Coupable Paris, tremble pour tes crimes,

— Pour les atrocités commises dans les climats lointains. — Vois les fiers Gosaks armés du feu et de l'épée

— Agiter la torche pour venger Moscou. — Mais Alexandre retient leur juste courroux; — Le généreux conquérant est aussi le sauveur. — L'air retentit d'acclamations générales, — Et la France proclame son ancienne race de Rois ! — Mais où est l'Ange exterminateur, lui — Qui se disait l'Enfant du destin? — Où est le chef dont l'orgueil insupportable — Rechercha la belle main d'une épouse Impériale? — Il n'est plus ! Lui qui fut le premier à commettre — Le crime, et le dernier à mourir! — Nos malheurs viennent d'une femme (Joséphine), — Mais si une femme éleva le buste de l'usurpateur — Une autre plongea l'idole dans la poussière. — Réjouis-toi, Paulonna! l'Europe est libre! — Il lui dut son élévation, il te doit sa chute!

APRÈS LA MORT. 2o5

M. Fazakerley à W. Ord, esq. M. P. à Londres.

Paris, 12 juillet 1S21.

Qui aurait dit, il y a huit ans, qu'on eût trouvé Talleyrand dans une réunion à Paris avecPozzo di Borgo, et qu'à la nouvelle de la mort de Bonaparte, ils n'auraient manifesté ni étonnement, ni intérêt, que ïalleyrand se serait contenté de dire, pour toute remarque, que son père était mort à peu près au même âge ? Et n'est-il pas encore plus extraordinaire que cette nouvelle ait été publiée dans les rues sans qu'on ait vu à peine une personne mettre le nez à la fenêtre pour écouter ce qu'on criait? La nouvelle de la mort de l'empereur de Madagascar n'aurait pas été reçue avec plus d'indifférence. Voilà certainement de quoi occuper ceux qui aiment à se livrer à des méditations. Denon a été très affecté, et je suis fâché de voir qu'il existe parmi ses amis les Bonapartistes des espions qui tendraient à insinuer que le poison est pour quelque chose dans la mort de Bonaparte.

Cette idée semble être corroborée par des lettres de Sainte-Hélène qui disent qu'un ou deux domestiques sont malades. Les soupçons tombent sur des Italiens qui ont été envoyés il y a quelque temps de Rome. Mais on ne doit pas être surpris que Ton fasse courir de semblables bruits; et il esta désirer que Bertrand arrive pour les démentir.

Talleyrand disait l'autre jour que, depuis Charle-

magne, personne n'avait exercé plus d'influence sur la fortune et les opinions du monde; que c'était le plus grand homme qu'il eût jamais connu. Ses grandes fautes, à ce qu'il pense, furent les guerres avec l'Espagne et la Russie et sa querelle avec le Pape; quant aux autres qu'il commit, elles n'étaient pas irréparables ni nombreuses, étant données les circonstances dans lesquelles il se trouvait placé.

N'est-il pas étrange d'avoir vécu pendant que cet homme prodigieux a parcouru sa carrière, d'avoir vu des événements qui par leur nombre et leur importance auraient dû occuper plusieurs siècles, et pourtant de ne point se trouver très vieux?

Mais je sais que j'aborde une question délicate, et à l'égard de laquelle nous n'avons pas précisément la même opinion; aussi je m'abstiens de faire d'autres réflexions.

M. de Noguera à M. Collon, à Londres.

Paris, 16 juillet 1821.

... M. de Talleyrand disait avant-hier, chez lady Holland, que les Mémoires de l'Empereur ne seraient pas de lui, car il n'était pas en état de dicter une lettre; et cette belle phrase, il la répète surtout aux Tuileries. Quand il a été parti on a demandé à M. G..., qui était présent, pour quel motif M. de Talleyrand répétait une pareille folie. — Ah, répondit G... c'est que sa modestie veut détruire à l'avance tous les éloges

qu'on s'attend à trouver de lui dans ces Mémoires. En tout cas il faut être bien maladroit pour dire tant de mal d'un homme si grand, qui a été si malheureux et dont les cendres brûlent encore.

Madame de Souza à la comtesse de Flahault.

Paris, 19 juillet 1821.

Que pensez-vous de ces hommes rusés qui ont

enterré le cadavre du patriarche empoisonné à Sainte- Hélène?

Extrait d'une lettre adressée au comte de Munster à Londres, par sa sœur.

Bordeaux, le 21 juillet 1821.

La nouvelle que Buonaparte est mort n'a pasfait grande sensation ici ; il l'était moralement depuis longtemps. Les compagnons d'infortune seront bien aises de quitter les tristes rochers de Sainte-Hélène. On reproche à Bertrand que sa conduite n'a pas toujours été désintéressée, sans cela il mériterait des éloges pour n'avoir point abandonné son bienfaiteur dans sa mauvaise fortune. Je suis très curieux de lire les mémoires de Buonaparte. L'ouvrage posthume de Mme de Staël ne traite pas trop bien cet homme extraordinaire. Elle a eu beaucoup à se plaindre de lui : maintenant le bourreau et sa victime reposent dans la tombe...

2o8 LE CABINET NOIR

Extrait d'une lettre de lady Malmesbury

à la marquise de la Coste

(chez le marquis de Vérac, pair de France).

Londres, 28 juillet 1821.

... Vous me demandez, ma chère amie, des détails sur Buonaparte; je vois que vous ne les avez pas eus dans vos journaux. Il est mort tranquillement, et quoiqu'on pense qu'il a dû beaucoup souffrir, il n'a pas prononcé une seule plainte.

Dans les derniers temps de sa maladie il était persuadé qu'il avait le même mal dont son père est mort, — un cancer à l'estomac, — et effectivement cela a été prouvé, à l'ouverture de son corps.

Il a fait un testament, mais j'en ignore le contenu; s'il n'a pas fait un gros legs à Bertrand et à Montholon, il a été bien ingrat. J'espère que le Roi les rappellera pour récompenser un tel dévouement. De pareils caractères ne peuvent jamais être dangereux, et il en a rappelé bien d'autres! On a mis un grand soin à l'enterrer dans l'endroit où il avait demandé à l'être, avec toute sorte de précautions : à 14 pieds de profondeur, avec une forte maçonnerie au-dessous et au-dessus. Je ne comprends pas pourquoi cette mesure, car qui ira le déterrer à Sainte- Hélène, et à quoi bon?

Il a été inhumé avec tous les honneurs dus à un

général en chef, et accompagné du gouverneur et de tout ce qu'il y avait de distingué dans l'île.

On attend journellement tous ceux qui lui appartenaient; quelle joie pour Mmc Bertrand !

Nous devons être très contents d'être quittes de la dépense énorme qu'il nous causait, et qui s'élevait à près de dix millions de vos livres par an. Mais cela donnait lieu à beaucoup de places à donner par le ministère, et ils le regretteront de ce côté-là; mais comme épouvantail, je ne vois pas que nous aurions pu nous en servir, car il était très sûr que son inimitié envers nous devait être toujours le premier de ses sentiments.

Extrait d'une lettre sans signature, au duc de Gramiuont, sous le couvert du prince de Léon, à Londres.

Montgermont, 2-i juillet 1821.

Imaginez-vous l'impudence de Lafayette qui a

fait une proposition à la Chambre, disant « que Buonaparte ayant été empereur des Français, il ne pouvait être enterré convenablement à son rang qu'en France, et par conséquent il demandait qu'on le réclamât et qu'on lui rendît les honneurs dus à son rang, et qu'on portât son deuil». Je ne sais l'effet que cela a produit ; mais je m'étonne qu'on ne lui ait pas arraché la figure.

Rapport du comte de Grote au roi d'Angleterre.

Paris, le 26 juillet 1821.

SlREj

Parmi les pétitions déposées à la Chambre, il

s'en trouve une du général Lafayette, signée par plusieurs militaires et électeurs, qui sollicite l'intervention de la Chambre auprès du Gouvernement pour obtenir que le corps de Buonaparte soit réclamé et transporté en France.

Le départ prématuré et d'ailleurs inconvenant des députés, produit celte fois au moins quelque bien, en empêchant provisoirement qu'on ne s'occupe de cette pétition scandaleuse, que l'on pourra peut-être ensuite écarter complètement.

M. Schubart, ex-correspondant du Times, à M. Murray, au bureau du Times, à Londres.

Paris, 26 juillet 1821.

La première nouvelle de la mort de Buonaparte

fît ici une grande sensation et produisit même une espèce de fermentation ; mais les esprits commencent à se calmer. Beaucoup de personnes croient encore qu'il a été empoisonné, et je pense qu'on les dissuadera difficilement. Un grand nombre de plumes sont

APRÈS LA MORT. 2Gf

maintenant en mouvement pour écrire des Mémoires sur la vie de cet homme célèbre.

Rapport de police du 14 août 1821 .

...Toutes les personnes arrivées de Sainte-Hélène ont écrit à leurs parents qu'elles attendaient un passeport du gouvernement français pour rentrer en France, et qu'elles espéraient que leur demande n'éprouverait pas de refus.

M. Marchand dit à la fin d'une lettre : « J'ai lu dans les journaux anglais que Napoléon m'avait nommé comte, mais c'est un conte qu'on a voulu faire; car il n'a jamais été question de cela. »

Rapport de police du 29 septembre 1821.

...Le général Gourgaud va partir pour Munich, pour demander 500 000 francs au prince Eugène. Il fonde la légitimité de sa demande sur 4 800 000 francs que le prince Eugène doit avoir à la disposition de Napoléon. M. de Lavalette confirme sous le secret qu'effectivement le prince a reçu en dépôt cette somme. Il paraît qu'Eugène ne convient que des 800 000 francs qui ont été entièrement épuisés par des demandes successives de Sainte-Hélène.

Suivant toute apparence ceci va faire du bruit et du scandale, parmi la famille et les principaux commensaux de Napoléon.

D'autre part, on tient par un canal secret que M. Laffitte doit avoir encore deux millions appartenant à Bonaparte.

Le docteur Antomarchi a vu ici Flahaut, Gourgaud, Sebastiani, Lavalette etc. Il devait même dîner avanthier chez le général Sebastiani, mais il est parti le même jour pour Rome.

Au reste, ce qu il a dit à Sebastiani se rapporte parfaitement à ce qu'il a dit à la préfecture de Police lorsqu'il y a été questionné.

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