POTAGE
Despagne, blanchisseur du corps du Roi, était natif du Mesnil- Saint -Denis, non loin de Versailles. Il
avait épousé la fille de Vigneron, qui fournissait en linge fin et en dentelles la maison de Saint-Cyr. Il a laissé un petit-fils, mort il y a quelques années à Versailles, et ce dernier a lui-même laissé une veuve, aujourd'hui fort âgée, qui a bien voulu me dire en détail comment se faisait le service de la lingerie du Roi et de la maison royale.
Un des arguments, une des armes dont se servent tous ceux qui prétendent que Nauenclorff était un imposteur, — c'est que plusieurs faux Dauphins se sont révélés, et qu'il n'y a pas de raison de croire les prétentions de Nauendorff mieux fondées que les leurs.
Pour le gros public, pour la masse toujours bête, ceci peut être en effet un raisonnement capable de frapper l'imagination ; mais pour qui se donne la peine de réfléchir et ne forme pas son opinion d'après les on-dit, il est facile de se rendre compte que l'arme est à deux tranchants, tout aussi dangereuse pour ceux qui s'en servent que pour ceux qu'elle atteint.
il faut en effet qu'on ait prodigieusement craint en haut lieu que Louis XVII ne vînt un jour revendiquer ses droits à la couronne et traiter comme il convenait ceux qui avaient usurpé son trône, pour qu'on ait cherché à annihiler d'avance ses prétentions, en les ridiculisant, en lui suscitant des sosies.
Mais le monde se fait vieux, — notre civilisation tout au moins, — et avec la décrépitude l'expérience arrive. Nous savons aujourd'hui ce que sont les agents
provocateurs, le rôle qu'on leur fait jouer, et tout le parti que les gouvernements savent en tirer.
L'idée était bonne, le plan bien conçu; impossible de trouver un moyen plus efficace pour entacher de ridicule, d'imposture même, le vrai fils de Louis XVI. Il fallait qu'il fût mort, sinon de fait, du moins moralement,— on était à la jolie époque des morts civiles, — et comme il devenait alors facile de répondre à ses revendications lorsqu'elles viendraient à se produire :
— Ce que vous venez nous dire, ce que vous réclamez, un autre nous l'a dit et réclamé avant-hier. Il se prétend comme vous fils de Louis XVI; un autre encore a fait valoir les mêmes prétentions la semaine dernière... Entendez-vous au moins entre vous! Tout le monde ne peut pas être le fils du Roi.
Il était curieux de savoir ce que dirait de Louis XVII le journal du Directeur de la Police.
On a raconté samedi dernier chez M. Pasquier que, pendant que le roi Charles X était à Rambouillet, il avait envoyé M. de La Rochejacquelein s'informer auprès de Martin, que celui-ci avait répondu que le Roi n'avait qu'à se retirer au plus vite, attendu qu'il était reprouvé de Dieu pour avoir usurpé le trône de Louis XVII; que cette réponse avait accéléré le départ; et que là-dessus M. de La Rochejacquelein s'était rendu à Vienne afin d'y rechercher le Roi légitime, qu'il venait de trouver dans un couvent de Bohême. 11 y a trois mois que M. Sosthène de la Rochefoucauld me dit :
« Vous seriez bien étonné si vous voyiez reparaître Louis XVII!
— Je suis encore plus étonné que vous admettiez cette supposition, répondis-je.
Bastard m'a assuré ce matin qu'il avait la certitude que
H. de La Rochejacquelein était allé de Rambouillet parler à Martin. M. de Pradel, à qui j'ai demandé ce qu'il en était (il se trouvait à Rambouillet avec le Roi) m'a répondu qu'il croyait le voyage véritable, mais qu'il ignorait si c'était par ordre du Roi, qu'il pensait plutôt que c'était une fantaisie de M. de La Rochejacquelein lui-même, personnage de beaucoup d'exaltation et de peu de sens.
Charles X a donc attaché de l'importance aux avis de Martin, et il n'est pas douteux que M. de La Rochejacquelein n'ait agi d'après ses ordres.
Il est également hors de doute, d'après ce que le Directeur de la Police a consigné de sa propre main — fait capital — que M. Sosthène de La Rochefoucauld, le brillant ministre de Charles X, le père du duc de Bisaccia actuel, savait parfaitement que Louis XY1I était vivant.
Martin, le paysan de Gallardon qui a joué un rôle si bizarre, cet envoyé de la Providence, avocat illettré des droits de l'opprimé, qui devait entretenir Louis XVIII, conseiller Charles X, puis revenir modestement dans son village prendre le manche de sa charrue et toucher ses bœufs, — Martin était un honnête homme.
En effet, si cet étrange prophète n'avait pas été sincère, si lui aussi eût été un imposteur, qui pouvait mieux que le Roi le confondre et le démasquer? Loin de là, il vient parler au souverain avec ce langage familier des hommes de la campagne, et le Roi avoue qu'il lui révèle des choses que Dieu seul pouvait connaître.
Les quelques lignes citées plus haut au sujet de Martin m'ont semblé avoir une importance toute particulière. Elles sont le résultat d'une conversation qui a frappé l'esprit de leur auteur; j'ai voulu approfondir ce qu'était ce paysan admis aux honneurs de l'audience royale.
Martin se nommait Thomas-Ignace. Il était, comme je viens de le dire, natif de Gallardon, et il a été obsédé par des apparitions qui lui ordonnaient d'aller dire au Roi qu'il usurpait le trône de son neveu.
C'est ce qu'il fit en effet.
S'il avait été un fourbe, il eût naturellement tenté de faire tourner cette fourberie à son profit. L'a-t-il fait? Jamais.
Il n'a pas cherché un seul instant à se prévaloir des choses extraordinaires qu'il disait se passer en lui, ne les a pas divulguées, n'en a pas tiré avantage. Il refusait tous les dons qu'on lui offrait, dès qu'il leur soupçonnait quelque rapport avec les événements auxquels il avait été mêlé.
Il n'a jamais essayé de se faire des partisans. 11 est revenu dans son village aussi simple et aussi peu prétentieux qu'auparavant, ne parlant jamais de lui, ni même de ce qui lui était arrivé; en un mot, naturel, discret et désintéressé.
Le Journal de Finance dit à la date du 20 janvier 1817 que les médecins ont reconnu « qu'il est impossible de jouir d'une santé meilleure: et cet état s'est soutenu jusqu'à la fin (fin de son séjour à Paris) sans
présenter aucune altération. Cette dernière observation, faite par des maîtres de l'art, sur tout ce qui tient à l'état physique et moral dans la personne de Martin, nous porte à conclure qu'il ne reste aucun prétexte pour supposer que ce villageois ait pu être l'objet de l'illusion des sens ou de son imagination.))
D'ailleurs, le brave homme qui reprocha à Louis XVIII son usurpation, qui osa lui dire également qu'un jour à la chasse, dans la forêt de Saint-Hubert, dans une circonstance et à un endroit déterminés, il avait eu la pensée de tuer son frère Louis XVI et n'en avait été empêché que par une branche d'arbre, révélation qui avait provoqué les larmes du monarque, — ce brave homme n'était pas arrivé directement aux Tuileries; il avait dû, avant d'être reçu par le roi, subir l'examen de bien des gens, être encouragé par les uns, bafoué et rebuté par les autres.
C'est d'abord Laperruque, curé de Gallardon, un digne ecclésiastique de soixante ans, auquel il raconte ses visions. Le curé le fait examiner par le maire; celui-ci le conduit à Versailles chez l'éveque Msr Charrier de la Roche, ancien évêque constitutionnel, qui, à cause de son passé, croit nécessaire, avant d'aller plus loin, de scruter lui aussi le cas de Martin avec un soin tout spécial. Il en fait une affaire de police, prévient Decazes, et expédie le pauvre homme au comte de Breteuil, préfet d'Eure-et-Loir.
Le comte est un homme vertueux et doux, d'un tempérament très calme. C'est à son tour d'interroger Martin ; puis il charge M. André, lieutenant de gen-
darmerie à Chartres, de le conduire à Paris. Decazes, alors ministre de la Police, le reçoit; toutes les intimidations policières et gouvernementales sont mises en jeu, mais leur effet est nul devant la persistance avec laquelle Martin déclare que son devoir lui impose de parler au Roi, au Roi seul.
On lui demande ce qu'il a à dire. Il n'en sait rien, les paroles doivent lui venir en sa présence.
Le médecin adjoint à Gharenton étudie son état mental. Les docteurs Pinel et Royer-Collard en font autant; tous trois ne peuvent que déclarer que Martin est aussi sain d'esprit que de corps.
Alors le grand-aumônier de France, le vénérable cardinal de Périgord, veut le voir ; il le reçoit, et, plu s encore que tous ceux qui l'ont déjà vu, est tellement frappé de la nature de l'obsession à laquelle cet homme est en proie, qu'il lui fait ouvrir enfin, aux Tuileries, la porte du cabinet du roi de France.
On sait le reste, mais ce qu'il me semble intéressant d'ajouter, c'est que, peu avant que l'audience de Martin fût terminée, Louis XVIII lui demanda quelques conseils sur la façon dont il devait régner.
Voyez-vous ce paysan et ce roi causant ensemble comme deux camarades?
Martin fut très sobre. Il dit simplement au Roi de faire selon ses précédents avis, de se méfier de ceux qui l'entouraient, surtout d'un de ses ministres, qui, disait-il, serait dans la suite accusé d'un horrible forfait. Enfin, comme le Roi insistait toujours, il lui dit en le quittant :
— Ne vous faites jamais sacrer, vous mourriez pendant la cérémonie.
Louis XVIII en effet ne s'est jamais fait sacrer.
Au cours de mes recherches sur Martin, j'ai fait une découverte à laquelle j'étais loin de m'attendre.
J'ai trouvé son fils.
Le docteur Martin est un beau vieillard de soixantedix ans, dont la tête est entourée de cheveux argentés. Tout enfant, — il avait alors quatorze ans, — il a assisté à l'entretien de son père avec M. deLaRochejacquelein, lorsque ce dernier lui fut envoyé par le roi Charles X.
J'ai donc pu causer avec un des témoins auriculaires de l'entretien dont j'ai parlé plus haut. J'ai profité de la bonne fortune qui me mettait en rapports avec un homme dont le père a joué dans notre histoire un rôle si étrange et si peu connu, qui est lui-même revêtu d'un caractère de très haute honorabilité, pour lui demander si un document manuscrit que je possède émanait véritablement de lui. Il me l'a confirmé, m'en a déclaré et signé l'authenticité; je le donne textuellement. Le lecteur en appréciera l'importance.
A Monsieur le comte Gruau de la Barre.
Fils de Thomas Martin, de Gallardon, je viens, en cette qualité, vous apporter un témoignage de la plus haute importance, en faveur de l'auguste famille qui nous est si chère à tous, et pour laquelle vous avez consacré votre existence.
Je tiens ce précieux témoignage de la bouche même du
général LaRochejacquelein, dans une circonstance tout à fait imprévue. C'était à Orléans, le 18 février 1857; le général était chez son neveu, le Marquis de La Rochejacquelein, sénateur; il apprit par son protégé, le capitaine Blon, parent de Gathelineau, que j'étais à Orléans de passage.
Alors le général saisit cette occasion pour m'envoyer chercher par son domestique, m'invitant de passer le plus tôt possible chez lui. Je répondis verbalement à l'envoyé : « Dites au général que n'ayant que quelques heures à voir mes amis, je ne puis me rendre à ses désirs. »
Immédiatement après, le même domestique m'apporta un petit mot du général, me priant de lui donner un rendezvous, dans la soirée, n'importe l'heure, parce que, disait-il, il avait une affaire très importante à me communiquer. Je lui assignai huit heures du soir, chez M. Breton, beau-père du capitaine Blon, rue de Bourgogne.
Le général fut fidèle au rendez-vous. Il se plaignit en entrant que je n'avais d'égards ni pour son âge ni pour ses jambes. C'était là que je l'attendais, car j'avais depuis longtemps une dent contre lui, et l'occasion était favorable pour lui dire ma façon de penser; je lui dis, d'un ton sec : « Moi aussi, général, j'ai à me plaindre de vous, et je tiens aie faire constater ici devant tous. (Nous étions à table, où il y avait environ dix à douze personnes.) Vous avez été très injuste envers mon père; vous avez été faux dans vos paroles, vous avez tenu des propos injurieux et mensongers sur son compte. Mais patience, ces mensonges retomberont sur ceux qui les commettent. — Comment cela? Comment cela? me dit-il, moi jamais! » Je repris : « Général, vous avez dit dans les salons que vous fréquentiez à Paris et ailleurs, lorsqu'on vous questionnait sur votre démarche auprès de mon père, à Gallardon, que jamais vous n'aviez été chez Martin, ni de votre chef, ni envoyé de Charles X, alors que vous demandiez à mon père (c'était dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1830) de la part du Roi, ce qu'il fallaitfaire, dans les circonstances fâcheuses oùilse trouvait
à Rambouillet, et si ma mémoire est bien fidèle, vous étiez trois hommes. — Non, me dit-il, il n'y avait que mon aide de camp et moi. — Il me semble pourtant, lui dis-je, qu'il y avait trois chevaux et trois hommes. — Ah! oui, c'était mon brave domestique. — Et je me rappelle très bien, en parlant du Roi, mon père vous disait que son temps était fini, qu'il serait responsable devant Dieu du sang versé inutilement, s'il résistait. » Le général reprit : « Tout cela est vrai, bien vrai, mais il y avait des convenances à garder, mais... — Oui, oui, lui dis-je, vous vouliez vous ménager une porte d'entrée ou de sortie avec M. de Chambord. » J'étais encore sous cette fâcheuse impression de colère, lorsque le général me tira à part et me dit : « Avez-vous des nouvelles de Louis XVII? Savez-vous où il est? — Non, je n'en sais rien; mais je le saurais, que je ne le dirais pas; vous vous êtes rendu indigne d'une telle cause, et ce n'est pas à vous qu'il est réservé de la faire réussir. — Allons, allons, me dit-il, ne vous emportez pas ainsi; lorsque vous saurez l'importance de ma démarche, vous m'écouterez avec attention. » Le général continua :
« Madame la Dauphine me fit appeler à son lit de mort, et me dit, d'une voix presque éteinte : « Général, j'ai un fait grave, très grave à vous révéler; c'est le testament d'une mourante : mon frère n'est pas mort; s'est le cauchemar de toute ma vie promettez-moi de faire toutes démarches nécessaires pour le retrouver. Voyez le Saint Père, voyez les enfants de Martin, courez par terre et par mer pour trouver quelques vieux serviteurs ou leurs descendants, car la France ne sera heureuse et tranquille que lorsqu'il sera sur le trône de ses pères. Jurez-moi (ici des larmes abondantes) que vous ferez tout ce que je vous demande. Je vais mourir au moins tranquille, et il me semble que le poids que j'ai sur la poitrine est moins lourd. » Le général pleurait en me racontant cette scène si émouvante, mais il était trop tard... Cependant je dis au général : « Je suis heureux d'apprendre de vous cette suprême révélation; cela confirme
encore les paroles de mon père, qui avait dit, à plusieurs reprises, que la duchesse d'Angoulême serait la plus opiniâtre et la dernière aie reconnaître.
Agréez, Monsieur le comte, mes très humbles et respectueuses salutations.