‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 3)Chapitre 7 sur 18 · LOUIS XIII MÉRITA-T-IL D*ÊTRE APPELÉ (( LE CHASTE )) ? IO · texte numérisé non relu

LOUIS XIII MÉRITA-T-IL D*ÊTRE APPELÉ (( LE CHASTE )) ? IO

M,n0 la Duchesse de Rohan lui dit : Monsieur, baisezmoi! — Je baise point de femmes, je baise que des hiles, répond M. le Dauphin.

« Se prend, contre sa coutume et son naturel, ajoute le brave médecin, à baiser des petites hiles, sur toutes la jeune Vitry. (( J'enjueu , disoit-il, à la petite Vitry », et la tiroit à part. Le jour précédent, M. de Verneuil lui avoit dit : Mon maistre , baisons toutes les filles , il les faut baiser. Et il disoit à Madame : Ma sœur, amène moy la petite Vitry i... »

Comment, après avoir tenu de tels propos, l’enfant, devenu jeune homme, fut-il si subitement réservé? Etait-ce de l’impuissance ou delà frigidité 2 ? Ou est-

1 Cité dans Le Roi chez la Reine , p. 294.

2 La médecine appelle cet état particulier anaphrodisie , ou ab« sence de l’appétit vénérien. Des organes affaiblis, une abstinence prolongée, peuvent en être la cause ; mais on peut incriminer aussi l’onanisme, les excès, les goûts socratiques, etc.

Ce pouvait être encore de Y inhibition génitale , phénomène commun chez les neurasthéniques, et que la suggestion seule peut parvenir à dissiper. Le résultat, en tout cas, était le même que s’il se fut agi d’impuissance réelle ( impotentia coeandi , bien entendu). Et cet état eut des conséquences que l’histoire a enregistrées. On a écrit (Pierre Dufour, Mémoires carieux , etc.) que a l’objectif principal de la conspiration de Ghalais, dans laquelle Anne d’Autriche avait trempé indirectement, consistait dans le divorce et la déposition du roi, qui eût été déclaré impuissant, tandis que son frère, Gaston d’Orléans, aurait régné à sa place, en épousant la reine. Rien ne paraît plus vraisemblable que l’amour du duc d’Orléans pour sa belle sœur, et cet amour, que la reine avait l’air de partager, fut probablement la cause des révoltes et des prises d’armes de Monsieur, que la jalousie du roi surveillait sans cesse. Au reste, Gaston ne se dissimulait pas que la stérilité de la reine ne provenait que de la rigidité du roi, »

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ce plus particulièrement à la princesse dont l’espril politique avait dicté le choix, que serait imputable la responsabilité de cette continence insolite ?

Nous avons établi déjà, qu’au moins avant le mariage, le Dauphin ne voyait pas d’un trop mauvais œil la femme qu’on lui destinait. On l’avait, du reste, soigneusement entretenu dans l’idée de cette union et il n’y répugnait pas, bien au contraire, puisqu’il parlait de l’enlever, s’il était nécessaire, même de force. On se souvient de son mot ; « Eh ! il la faudra aller prendre! ». Devons-nous en tirer la conséquence qu’il s’était fait dans la personne du prince une « modification d’humeurs », ainsi qu’on disait jadis, telle qu’il soit arrivé à concevoir de l’aversion, non pas seulement pour les femmes, en général, mais pour celle qui, d’après tout ce qu’on aurait pu présumer, était le plus capable de faire parler ses sens? Ceci ne nous expliquerait pas, au surplus, son éloignement pour n’importe quelle femme.

On a essayé d’attribuer cet éloignement aux habitudes vicieuses, au jeu solitaire, auquel son médecin nous a dit qu’il se livrait, étant enfant. D’autres n’onlpas craint de porter contre Louis XIII l’accusation d’inversion sexuelle b On a soupçonné surtout ses favoris de Luyues et Cinq-Mars.

1 Jacoby, Etudes sur lu sélection , p. /|02.

« Jusqu’ici, écrivait le Dr Guardia en 1 8G5 (La Médecine à travers bs siècles ), aucun document n’autorise un soupçon fonde sur la na-

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Pour de Luynes, il paraît bien avéré que la faveur dont il jouit, il la dut surtout à son talent de fauconnier, à l’art qu’il déployait à dresser des pies-grièches, ou à sonner du cor « sans baver dedans ».

Les soupçons seraient peut-être plus fondés à l’égard de Cinq-Mars, que Louis XIII fit souvent coucher auprès de lui \ ce qui ne l’empêcha point de le laisser décapiter. Cependant, même à l’égard de Cinq-Mars, s’il y a des présomptions, il n’y a pas de certitude. Observons toutefois, avec le D1 Guardia, qui s’est efforcé, lui aussi, de débrouiller la psychologie de l’énigmatique Louis XIII, que Tallemant des Réaux a dit expressément, parlant des amours de ce roi, que c’étaient « d’étranges amours » ; et que ce piètre monarque était un piètre sire, quand il se trouvait en présence du sexe qui ne nous pardonne rien aussi aisément que l’offensive.

Si l’on a été jusqu’à émettre l’hypothèse de l’existence d’une aberration génésique chez Louis XIII, c’est que, généralement, les instincts contre nature étouffent ou excluent les instincts naturels ; et que

turc des relations qui formaient comme un lien indestructible entre le favori et le prince. Mois je ne serais pas étonné que l’histoire, qui est une enquête perpétuelle, nous fit quelques révélations d’un nouveau genre, et nous pourrions bien avoir un jour le vrai secret de cette faveur aussi extraordinaire par son origine que par sa durée ».

1 Cf. Uranisme et uniscxualilé , par Marc-André Raffalovitcii (i8gG), p. iqo.

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(( c’est l’aberration qui constitue le vice, plutôt que l’exercice excessif d’une fonction physiologique ou légitime ». Il en est, il est vrai, chez qui l’instinct vicieux coexiste avec l’instinct naturel.

Pour Louis XIII, force nous a été d’explorer le domaine de la pathologie, car son « cas » en relève à bien des points de vue.

Est-il normal, est-il physiologique, qu’il soit resté pendant quatre ans sans consommer son mariage ?

On a fait remarquer, très judicieusement selon nous, que l’idée d’un rapprochement pouvait bien paralyser le jeune prince i, surtout si les premières tentatives n’avaient pas été couronnées du succès qu’il

1 Le jour de son mariage, il était si peu confiant en ses moyens, que « M. de Grammont et quelques jeunes seigneurs lui faisoient des contes gras pour V assurer] il avoit de la honte et une haute crainte ». Nous avons souligné les mots qui importent, dans le texte d’Héroard (II, 186.)

Une fois « assuré », i] « prend sa robe et va à la chambre de la Reine à huit heures, où il fut mis au lit auprès de la Reine sa femme, en présence de la Reine sa mère ; à dix heures un quart, il revient après avoir dormi environ une heure et fait deux fois, à ce qu’il nous dit ; il y paroissoit, legl... rouge. » IIéroard, loc, cit.

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espérait ou du plaisir qu’il avait rêvé Peut-être ne fuyait-il le combat que parce qu’il ne se sentait pas assuré de la victoire. Selon le mot d’un homme d’esprit, ce mari ajournait indéfiniment le règlement de ses comptes, comme un débiteur insolvable.

En présence de cette froideur, à laquelle ils ne comprenaient goutte, les courtisans s’avisèrent d’un expédient qui témoignait d’une certaine ingéniosité. Mais ici le sujet étant de plus en plus délicat, nous passons la plume... au nonce du pape !

Voici comment s’exprimait le fin diplomate qu’était le r once Bentivoglio

Oa croyait très fort que cette fois, à Saint-Germain, le roi se déciderait à coucher avec la reine et à jouer jusqu’au bout son rôle d’époux ; mais il n’a soufflé mot à ce sujet, soit que la honte le retienne, ou que son énergie ne soit pas encore suffisante. Il en est qui lui conseillèrent de s’essayer préalablement avec une femme mariée ou ayant déjà quelque expérience, et de ne point faire ses premières preuves avec une vierge, mais son confesseur le détourne de commettre un tel péché, et jusqu’ici ce bon avis 1 ’emporte et remportera, on l’espère, jusqu’au moment attendu, lequel finalement ne

1 D’une dépêche du nonce Bentivoglio, postérieure à la consommation du mariage, nous extrayons ce passage confirmatif :

« En somme., le retard ne provenait que de la froideur du roi. Il craignait aussi de rencontrer dans cet acte des difficultés au-dessus de ses forces, frappé surtout comme il l’était du souvenir de son primo congresso à Bordeaux, qui non seulement était demeuré sans effet, mais même ne lui avait laissé qu’une impression désagréable. »

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pourra longtemps se faire attendre. Ces Espagnols, si ardents, se désespèrent, et disent que le roi n’est bon à rien. Son père aussi commença tard L

Le monsignor exagère, ou plutôt ce qu’il écrit n’est pas l’expression exacte de sa pensée. Louis XIII ne commença pas tard, puisque jamais, à vrai dire, il n’eut une réelle inclination pour une femme. Etait ce mauvaise volonté? Il assurait, au contraire, son confesseur, qui le chapitra longtemps là-dessus, de son brûlant désir de rendre ses ‘hommages à la reine ; mais il ne voulait pas, ajoutait-il aussitôt, commencer de trop bonne heure, afin de se ménager pour l’avenir 2.

Pendant ce temps, la jeune reine se désespérait. Elle soupirait sans cesse après le jour — ou la nuit — qui lui donnerait un époux « en chair et en os ». C’est le nonce lui-même qui nous en instruit et on peut le croire sur parole :

Eli est, écrit-il, toujours dans l’attente de cette bien-

1 Dépêche du 17 janvier 1618, publiée par Armand Baschet et traduite par le Dr Guardia ( op . cil , p. 325).

2 « Comme on lui reprochoit de ne pas aller voir la Reine (4 juin 1 G 1 7) , il répondit que cela l’échaufloit. » Héroard, II, 212.

« Le roi couchoit fort rarement avec elle, dit Tallemant des Réaux. On appeloit cela mettre le chevet , car la reine n’en mettoit point, pour l’ordinaire. Il dit, quand on lui vint annoncer que la reine étoit grosse : « Il faut donc que ce soit d’un tel (temps ». Pour une pauvre fois, il prenoit quelque rafraîchissement et on le saignoit souvent : cela ne servoit pas à sa santé. »

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heureuse nuit que le roi devra passer avec elle et qui ne finit point d’arriver

Elle devait arriver pourtant ; mais il fallut, pour décider le frigide souverain, un stimulant particulier, un aphrodisiaque de haut ragoût.

Le 20 janvier 1619, eut lieu la cérémonie du mariage du duc d’Elbœuf avec Mlle de Vendôme. La nuit arrivée, le roi se fit introduire dans la chambre nuptiale ; bien mieux, a il voulut être présent sur le propre lit des deux époux, afin de voir se consommer le mariage, acte qui fut réitéré plus d’une fois, au grand applaudissement et au goût particulier de Sa Ma- 1 esté... » On affirme que Mlle de Vendôme, — fille de Henri IV, ne l’oublions pas, — aurait même dit à cette occasion : « Sire, faites, vous aussi, la même chose avec la reine, et bien vous ferez 1 2. » Cinq jours après, se souvenant encore de la leçon que lui avait donnée sa sœur — de la main gauche, il s’exécuta, mais ce ne fut pas sans bien des façons. Son ami de Luynes dut intervenir pour vaincre ses dernières hésitations,

A onze heures, M. de Luynes entre dans la chambre du roi, et il l’engage à se lever pour se rendre chez la reine. Le roi battait froid. Le favori le persuade, il le prie, il le sup-

1 Dépêche du 19 décembre 1618, loc. cit.

2 Dépêche de l’ambassadeur de Venise, loc. cit%

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plie, le roi résiste, puis il cède, et Sa Majesté est ainsi conduite, presque portée, aux appartements de la Reine, d’où Luynes revient aussitôt, et où le roi reste. Ainsi fut introduit le roi chez la reine par M. de Luynes, premier connétable \

La consommation du mariage 2 eut lieu le 25 janvier (1619) ; mais la lune de miel ne devait pas long' temps se prolonger 3. Le roi allait vivre de longues années avec la reine, « comme s’il eût été séparé d’elle ».

La stérilité d’Anne d’Autriche ne cessa qu’en 1637 : on n’ignore plus dans quelles circonstances 4. Depuis quelques mois, la reine faisait dire des prières pour que le Ciel 6 la rendît mère. Elle envoyait des ex-vGio

Le Roi chez la Reine, par A. Basciiet.

2 Nous renvoyons, pour les détails, à l’excellent ouvrage dô M. Baschet ; nous ne trouvons rien à y ajouter sur ce point.

3 Le i8 mars de cette meme année, à io heures et demie du 6oir — Iléroard est toujours précis — « vêtu en robe, il va chez la Reine cum volupiate » (11, 282). Le 23 septembre 1620 (on voit que les visites du jeune roi au lit conjugal étaient assez espacées — et le vieux médecin ne néglige pas de nous aviser chaque fois que le fait se produit) — le roi couche de nouveau avec la reine, « de 10 h. 1/2 à 1 h. 3/4. — Le 7 décembre, couche pendant un heure. » iiéroard, t. IL

4 Cf. Lettre du Pire Caussion à Mlle de La Fayette ; V. Cousin, Mme de Haulefort ; Journal de Mathieu Marais ; Mémoires de Mmc de Moltemllc , etc., etc.

5 Dans le temps que la reine Anne d’Autriche était grosse de Louis XIV, après une stérilité de vingt années, le curé de Saint- Germain-l’Auxerrois, qui était un assez bon homme, annonça cette bonne nouvelle dans un de ses prônes. c< Si la reine, dit-il, nous

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