‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 4)Chapitre 10 sur 34 · LA. STÉRILITÉ DE CATHERINE DE MÉDICIS · texte numérisé non relu

LA. STÉRILITÉ DE CATHERINE DE MÉDICIS

dit Michelet, « la femme est en instance de folie », la reine ne pourrait pas être fécondée. Le conseil aurait été suivi, et il en serait résulté... François III On ajoute que c'est de Fernel ',qui avait succédé à Louis de Bourges, dans la charge de premier médecin du roi, que Henri II avait pris avis dans la circonstance.

Bon nombre d'écrivains ont parlé de cette cure, devenue retentissante à cause de la qualité des personnages, comme d'un fait avéré et qui ne doit être soumis à contestation. Or, chose singulière, on ne la trouve signalée chez aucun des contemporains de cet événement, qui aurait pourtant dû faire quelque bruit.

* Femel n'a pas eu le mérite, si c'en est un, d'avoir trouvé qua les femmes étaient plus aptes à concevoir à ce moment-là ; Hippocrate, Aristote, Galien, Avicenne, Pierre de Abano, François de Piémont, etc., professaient la même opinion.

C'est dans son premier ouvrage, publié en i542 et dédié à Henri, alors Dauphin, que Fernel fit connaître son sentiment sur la question. Plus tard, après que Catherine fut devenue enceinte, il laissa subsister le passage, mais sans le faire suivre d'aucune réflexion, ce (ju'il n'eut pas man^é de faire, s'il eût donné à la reine le conseil (ffM IVm dit.

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Le premier biographe de Fernel S Plancy, dont le livre parut pour la première fois en 1607, n'y fait pas la moindre allusion. Il dit seulement que Fernel fut appelé à la Cour par un ordre presque royal, quasi edicto regio, pour une femme de qualité, nobilissimœ malien, pour qui Henri avait une très grande affection, Henrico cui illa charissima erat.

S'il s'était agi de la reine, ainsi que l'a judicieusement fait observer Goulin ', il se serait exprimé plus naturellement et aurait mis reginœ. De plus, il n'aurait pas employé les mots quasi royal. Ne s'agissait-il pas plutôt du dauphin Henri, le futur Henri H, qui manda Fernel pour soigner Diane de Poitiers, alors sa maîtresse en titre (1544), dans le même temps où François I" était du « dernier bien » avec la duchesse d'Etampes ?

Si, au contraire, les talents de Fernel avaient réussi à ramener la fécondité dans le ménage royal, nul doute que ce praticien eût consigné ce détail important, que n'aurait pas manqué de nous conserver son historien Plancy : n'oublions pas que ce dernier n'avait que29ans lorsque naquit François H, premier fruit du mariage

* Cf. Dictionnaire de Batle, article Fernel ; Piron, L'Evaireman de lai pesle, p, 36-87 » Scipion Dupleix, Histoire générale de France^ t. III, etc.

^ Mémoires liUéraires, critiques, philologiques, etc., pour servir à Thistoire ancienne et moderne de la médecine, année 1776, p. 3oo et luivantes.

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de Catherine et d'Henri et que, personnellement, il avait pu entendre parler des succès de son maître, qu'il n'avait aucune raison de taire.

Brantôme *, qui naquit vers 1327, n'avait que 17 ans, lorsque la dauphine donna un fils au dauphin ; c'est cependant un âge où l'on commence à ne plus être indifférent à ce qui se passe autour de soi, surtout quand on a le naturel curieux du sire de Bourdeilles. Plus tard, quand il fut gentilhomme de la chambre des rois Charles IX et Henri HI, et chambellan du duc d'Alençon, Brantôme fut à même de s'instruire sur bien des choses et ce point, si délicat soit-il, n'aurait pas échappé à ses indiscrètes investigations.

L'Estoile, qui commença à écrire son journal dès 1569 — et il pouvait tout se permettre, ce journal n'étant pas, dans son esprit, destiné à la publicité — ne dit mot de l'aventure dont Fernel aurait été le héros. Et cependant il aurait eu occasion de le rappeler, en parlant de la mort de ce Charles de Gondy, « fils d'un banquier florentin de Lyon, dont la femme avait

* Brantôme, qui est d'un génie sans pareil pour appuyer ses flatteries de courtisan, trouve charmant d'attribuer un tel retard à des dispositions naturelles aux femmes de la maison de Médicis, assurant qu'elles furent toutes tardives à concevoir : « Aussi, dit-il, dans les dix ans elle commença à produire le petit roi François deuxième. » Cf. Les Princes de l'Europe au xvi'siècie, par Arm. Bas- CHBT, p. 470.

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aidé à la reine, qui avait demeuré dix ans sans avoir lignée, à faire les dits enfants... »

De quels remèdes mystérieux S de quelles mixtures alambiquées s'était servie cette matrone, c'est ce quel'Estoilea négligé de nous apprendre et c'est d'autant plus fâcheux que nous aurions pu connaître de la sorte le mot de l'énigme qui nous tourmente.

Scaliger, qui naquit en 1540, de Thou, qui vint au monde vers 1553, ne font aucune mention de l'anecdote si souvent rapportée après eux. Ce n'est qu'au commencement du xvii^ siècle que des historiens ^ se faisant l'éèho d'un bruit populaire, qu'ils ne prennent pas la peine de contrôler, rapportent à Fernel l'honneur d'avoir fait cesser la stérilité de la reine.

Louis Dorléans, « ce fameux ligueur, qui eut le bonheur d'échapper au châtiment qu'il s'était attiré par ses invectives réitérées contre le roi » ^ reprit la fable imaginée par ses devanciers, et dans un livre qui porte le singulier titre de Plante humaine, dit expressément :

Henri II ne pouvant avoir d'enfants, fit appeler plusieurs

* Catherine quêtait de tout le monde des conseils, pour faire cesser un état qui l'affligeait. Aux sorciers, aux matrones elle demandait des prières mystérieuses, des remèdes. On sait, d'ailleurs, combien elle fut toujours superstitieuse.

* Scévole de Sainte-Marthe, Gastellanu», médecin à Anvers, etc. " GoiiUM, op. cit.

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médecins habiles de la Faculté de médecine de Paris, qui refusèrent de donner leur secours ; l'on proposa Fcrnel ; le Roi le fit venir, et lui demanda en riant, en présence de la Reine, s'il pouvait bien faire des enfants à la reine. Fernel répondit que c'était à Dieu à les donner, à Sa Majesté à les faire, et à lui d'enseigner les préceptes de l'art, par lesquels on pouvait y parvenir. Quelque temps après, la Reine devint grosse, et s'en étant aperçue, elle lui envoya dix mille écus ; et quand elle accoucha, autant, avec uu buffet d'argent ; elle en faisoit autant chaque couche.

Nous verrons que ce dernier détail n'avait été inventé que pour donner un air de vérité au fait luimême, selon toute apparence controuvé.

Sur la foi de l'auteur que nous venons de citer, le bibliothécaire de Mazarin, Gabriel Naudé, chargé de prononcer un discours à la séance solennelle de la Faculté de médecine, en 1628, adopta le récit de Louis Dorléans, avec cette modification que c'était le roi, et non la reine, qui aurait gratifié Fernel des dix mille écus.

L'historien Mézeray, qui parle d'ailleurs de Fernel avec éloge en d'autres occasions, se contente de faire la remarque que François II « avoit été dès sa naissance de complexion malsaine, étant le premier enfant d'une mère qui avait eu ses purgations bien tard ».

Varillas, qu'on a souvent invoqué à ce propos, loin

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d'être aiïirmatif sur le résultat de l'intervention dft Fernel, dit seulement ceci :

Le peuple étoit persuadé — c'est un on-^it qu'il recueille — que la reine mère, après dix ans de stérilité, n'avolt conçu le roi que parce que le premier médecin Fernel avoit conseillé à Henri II de coucher avec elle pendant ses ordinaires et que les personnes engendrées de la sorte étoient sujettes à cette honteuse maladie (la lèpre).

Cependant le même Varillas, dans son histoire de François I", a été plus loin, mais il ne s'est nullement embarrassé d'apporter des preuves, pour étayer ses atfirmations.

Le médecin Fernel, écrit-il, après avoir observé le tempérament de la Dauphine, s'était mis en tête de remédier à son indisposition et, soit que les médicaments qu'il ordonna eussent opéré, ou que son secret n'eut consisté qu'à révéler au Dauphin les moment bans, lesquels sa femme était plus capable de concevoir, îa Cour s'était aperçu quelques mois après que la Dauphine était grosse

Varillas avertit qu'il a tiré ce qui précède d'une dissertation latine, présentée au roi sur ce sujet, sans la faire connaître plus expressément '.

Dans un livre, dont il a parades éditions jusque de

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nos jours, un médecin de la Rochelle, Nicolas Venelle, attribue, le premier, la stérilité de la reine à un vice de conformation qui aurait existé chez... Catherine de Médicis I

Cette maladie, écrit-il *, la tortuosité du canal vaginal, n'est pas toujours incurable ; et les femmes, que nous pensons bien souvent ne pouvoir être guéries, ne sont intraitables que par leur pudeur ou par notre ignorance.

Tous les médecins de France ne purent autrefois guérir une des plus grandes princesses du monde qui était incommodée de ce défaut : il n'y eut que Fernel, qui assura un roi des plus glorieux de son temps de la guérison de la reine. Après avoir donc connu exactement la cause de sa stérilité, il pria le roi de coucher avec elle lorsque le conduit de la pudeur serait humecté et élargi par les règles qui seraient sur le point de cesser. Ce qui réussit si bien, qu'après dix ans de stérilité, la reine donna à cet invincible monarque cinq ou six enfants, qui valurent dix mille écus chacun à ce savanl médecin.

Après Venette et sans le citer, le chirurgien Dionis reprend la thèse de son confrère de la Rochelle. Dans son Traité sur les accouchements, publié en 1718, Dionis s'exprime de la sorte * (nous demandons pardon aux lecteurs de la crudité des termes ; qu'ils n'ou-

* De la génération de l'homme, ou tableau de l'amour conjugal, édition de 1696, p. 7a.

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blient pas que c'est d'un livre de médecine que nous extraj'ons le passage) :

Henri II fut plusieurs années marié avec Catherine de Médicis sans avoir des enfants ^ Le r-oi consulta Fernel, son premier médecin, qui, après avoir examiné d'où venait le défaut, lui enseigna la posture dont il devoit se servir en caressant la reine, qui en eut sept tout de suite.

« En présence de tant de versions contradictoires, conclut le docte Goulin qui les a groupées, il est permis d'exprimer tout au moins des doutes sur le fond même d'une histoire qui a toute apparence d'être apocryphe. Quand on considère que le fait n'est point rapporté par des auteurs contemporains, qui avaient occasion d'en parler ; que presque tous varient dans

* Cette stérilité désola longtemps la Dauphine, et, au dire même des ambassadeurs, il n'était breuvage ni médecine qu'elle ne prît pour devenir féconde.

« La sérénissiiue Daupliine (dit le Vénitien Mattco Dandolo, à la Cour vers i54o) est d'une bonne complexion, sauf pour ce qui regarde les qualités physiques propres à en faire ime femme à enfants {donna da figlioli) ; non seulement elle n'en a point fait encore, mais je doute qu'elle soit jamais pour en avoir, bien qu'elle ne manque point d'avaler {dipiqUare per bocca) toutes les médecines capables d'aider à la génération. D'où je conclus qu'elle court grand risque d'augmenter son infirmité plutôt que d'y porter remède. Elle est aim-Jc et c'icrie du Dauphin son mari, al majgior segno ; Sa Majesté 'afiectionne aussi, et de même la cour et le peuple, à ce point d'ailleurs que j'estime n'y avoir personne qui ne voulût se laisser tirer du sang pour lui faire avoir un fils ». ^ïatteo D.vsdolo, Rclazione dcltu Curie dl Frai.c'.a, vô'v^, \\z.'.c'>\U Alî.eri, séiie I, t. IV, p. 47" '»8.

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les circonstances principales ; que, suivant l'un, ce fut en procurant à la dauphine l'écoulement des règles ; suivant un autre, que c'était en indiquant le moment le plus propre à la conception ; suivant celui-ci, en enseignant une position convenable ; quand on fait attention que, dans le temps de Pierre de l'Estoile, cette heureuse fécondité était attribuée aux soins ou à l'art d'une femme italienne ; que la plupart semblent parler de la stérilité de Catherine, lorsqu'elle était reine, bien que ce fût étant dauphine ; que celuici met dans la bouche de Henri, en s'adressant à Fernel, un discours que les circonstances ne comportaient point; que celui-là, sans aucune autorité, représente Catherine comme rappelant sans cesse le service qu'elle a reçu de Fernel ; quand on en voit un autre débiter avec assurance que, sans Fernel, la race des Valois allait être éteinte, tandis qu'alors on ne pouvait avoir cette crainte, puisque François P"" avait un autre fils, Charles, duc d'Orléans, mort d'une pleurésie en 1545, âgé de 23 ans, et sans avoir été marié ; qu'un autre avance au contraire que le crédit don a joui Fernel vient de ce qu'il a facilité l'accouchement de la reine ; quand, dis-je, on réfléchit sur tant de ré^ cits opposés, quel homme raisonnable pourrait en adopter aucun et croire encore aujourdhui (ce quii n'est rien moins que probable, bien loin d'être constant et démontré) que Fernel ait fait cesser la stérilité de Catherine de MédicisTy*

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Ces conclusions nous paraissent inattaquables au point de vue de la logique et nous ne saurions mieux faire que de nous y rallier '.

* Depuis la publication de ces lignes, notre ami M. Félix Cham- BON, bihliolhccaire à la Sorbonne, dont les avis nous ont été si souvent uliles, a bien voulu nous signaler un passage, peu connu, de Biilzac, que nous reproduisons ci-dessous, à tilre de curiosité, mais qui n'est pas de nature à modifier notre opinion :

« Les plus étranges conjectures ont été faites sur la stérilité de Catherine qui dura dix ans. Peu de personnes savent aujourd'hui que plusieurs traités de médecine contiennent relativement à cette particularité des suppositions tellement indécentes qu'elles ne peuvent plus être racontées. On peut d'ailleurs lire Bayle à l'article Fernel. Ceci donne la mesure des étranges calomnies qui pèsent encore sur celte reine dont toutes les actions ont été travesties. La faute de sa stérilité venait uniquement de Henri II. Il eût suffi de remarquer que par un temps où nul prince ne se gênait pour avoir des bâtards, Diane de Poitiers, beaucoup plus favorisée que la femme légitime, n'eut pas d'enfants. Il n'y a rien de plus connu en médecine chirurgicale que le défaut de conformation d'Henri II, expliqué d'ailleurs par la plaisanterie des dames de la cour, qui pouvaient le faire abbé de Saint-Yictor dans un temps où la langue française avait les mêmes privilèges que la langue latine. Dès que le prince se fut soumis à l'opération, Catherine eut onze grossesses et dix enfants. Il est heureux pour ]& France que Henri II ait tardé. S'il avait eu des enfants de Diane, la politique se serait étrangement compliquée. Quand cette opération se fit, la duchesse de Ya- Icntinois était arrivée à la seconde jeunesse des femmes. Cette seule remarque prouve que l'histoire de Catherine de Médicis est à faire en entier et que, selon un mot très profond de Napoléon, l'histoire de France doit n'avoir qu'un volume ou en avoir mille. » Eludes philosophiques sar Catherine de Médicis, par Balzac, édition Houssiaux (1874), t. XV des Œuvres corolèles, p. 487-488.

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