LES AMOURS DU GRAND ROI
Le sieur Boucher était l'accoucheur, peut-être désigné par Colbert, mais à coup sûr agréé par le Roi. Le mot sieur, que nous soulignons à dessein, ne laisse aucun doute sur le sexe de Boucher, et c'est pourquoi nous ne nous expliquons guère comment un érudit, d'ailleurs très estimable, s'est risqué à écrire que « ce fut une sage-femme, du nom de Marguerite Boucher, qui accoucha M"« de la Vallière » *.
L'erreur ayant été mise au compte de M'^' de Montpensier, nous ne pouvons mieux taire que de citer le fragment des Mémoires auquel il a été fait allusion et qui nous a paru appeler une autre interprétation.
J'ai ouï conter bien des fois, écrit W de Montpensier. que, comme La Vallière était en mal d'enfant. Madame passa au travers de sa chambre pour aller à la messe à la Sainte -ChapeUe ; on cacha Boucher qui l'accouchait. Elle dit à Madame: « J'ai la colique que je me meurs! » Et quand Madame fut passée, elle dit à Boucher : « Dépêchezvous, je veux être accouchée devant qu'elle revienne ». C'était un samedi ; on jbua dans sa chambre jusqu'à minuit. Elle mangea comme les autres à médianoche, avait la tête découverte tout comme si elle n'eût point accouché le matin '.
Le passage est assez explicite, ce nous semble,
mois, n'eut aucun regret de n'avoir employé qu'une bonne femme, qui passe pour très habile en son métier et qui n'est point du tout difficile à contenter. »
1 Le D^ Mattei. dans V Union médicale, 1861, n° 77, s'en référant à Delacoui, Biographie des sages-Jemmes (Paris, i834), p. 43.
2 Cité par W1TBLOW6U, Les Accouchements à la Cour, p. 188.
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mais nous pouvons l'appuyer d'une autre autorité qui, pour cette question d'identité, méritait qu'on l'invoquât. La version de M.d'Ormesson est bien quelque peu romanesque dans les détails, mais, pour le fond de l'histoire elle-même, elle s'accorde tellement avec la réalité des faits, tels que le journal officiel, tenu par Colbert, nous les a déjà révélés, qu'il n'y a pas lieu d'en suspecter la véracité.
Je veux écrire ici une histoire qui se débite partout et qui peut être de conséquence, narre le grave conseiller d'Ormesson. Le mardi 18 décembre i663, la marquise de Villeroy, étant près d'accoucher, pria Boucher de ne pas s'engager ailleurs, ou au moins de faire savoir où il serait afin qu'on le pût trouver. L'on dit que Boucher, le mercredi matin, étant arrivé chez M°" la marquise de Villeroy, après s'être fait chercher toute la nuit, dit que cette nuit-là, étant chez lui, on l'étoit venu quérir dans un carrosse; que y étant entré, on lui avoit bandé les yeux, et que, après un demiquart d'heure de marche fort vite, il étoit entré dans une maison où, ayant monté un escalier les yeux bandés, il a\oit été introduit dans une chambre où, ayant eu les yeux débandés, il vit une dame au lit, masquée, ayant dix ou douze personnes auprès d'elle démasquées, le lit et les tapisseries couverts de draps, et qu'ayant heureusement délivré cette dame, l'on lui rebanda les yeux, on le remit dans le carrosse et on le ramena chez lui, après avoir été payé honnêtement *,
M"* de Montpensier parle ici de la troisième couche de la duchesse ; nous y revenons plus loin.
* Journal d'Ormessoiiy t. II, p. 69 et lulv.
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Il n'est question de rien de tout cela dans le Journal de Colbert, qui, lui, ne s'embarrasse pas d'une inutile phraséologie et rapporte simplement que « le mercredi 19 décembre 1663, à trois heures et demie du matin, M"« de La Vallière est accouchée d'un garçon, trois jours après la pleine lune du même mois de décembre qui avait été le quatorzième ».
« Un moment après l'accouchement », poursuit Colbert, Boucher avait fait savoir « que c'était un fils, et l'heure qu'il était né, par un billet de sa main. Le même jour, 19 décembre, à six heures du matin, le dit Boucher a apporté l'entant à travers le jardin du dit Palais-Royal, et l'a remis par mon ordre entre les mains du dit Beauchamp et sa femme, qui m'attendaient au carrefour vis-à-vis l'hôtel de Bouillon. »
Pendant ce temps, le Roi était parti pour la chasse, non sans avoir laissé ses instructions à Boucher, qui lui devait mander des nouvelles par Colbert. Le soir même, parvenait ce billet de l'accoucheur à l'intendant : « Nous avons un garçon qui est très fort. La mère et l'enfant se portent bien, Dieu merci. J'attends les ordres » '. Les ordres, on a vu quels ils étaient : enlever au plus vite l'enfant à la mère, et le remettre en lieu sûr.
Le même jour, 19 décembre, le nouveau-né était porté à Saint-Leu et baptisé sous le nom de Charles,
* Ms. de Colbert, précité.
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(( fils de M. de Lincour et de damoiselle Elisabeth du Beux ». L'acte était signé de « Gury Focard.dict de Beauchamp, chez qui est ledit enfant », Clémence Pré, son épouse, et D. Lecouteulx.
Le septième jour de janvier 1665, « le dernier quartier de la lune ayant été le sixième», M"« de La Vallière accouchait d'un second fils, à midi précis. « Le même ordre a été observé qu'au précédent : pour le secret que le Roi a voulu garder, le sieur Boucher, qui l'avait servie en son premier accouchement, l'a encore servie en celui-ci ; pour cet effet, il est entré dans le Palais-Royal par la porte de derrière du jardin » *.
Le soir même, à neuf heures, Colbert attendait qu'on lui remît l'enfant inavoué. Celui-ci arrivait aux bras d'un valet de chambre, passait entre ceux de Boucher et de Colbert, alternativement, et était apporté, par eux, jusqu'à l'hôtel de Bouillon. Là on le confia à un sieur Bernard, mari d'une demoiselle Du Coudray, qui avait été, ainsi que cette dernière, au service de Colbert.
Le 8 janvier, c'est-à-dire le lendemain, l'enfant était porté sur les fonts baptismaux, en l'église Saint-Eustache, et l'acte de baptême était dressé en ces termes :
Du 8 janvier i665, jeudi, fut baptisé Philippe, fils de
* LuB, op. cU.
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Françoise Derssy, le bourgeois et de Marie Bernard, sa femme demeurant rue Montorgueil. Le parrain, Claude Tes'sier, pauvre ; la marraine Marguerite Biet, fille de Louis Biet, bourgeois.
Signé L. Biet.
Philippe et Charles, son aîné, ne vécurent pas plus d'un an. Celui des deux qui avait survécu à l'autre mourut, presque subitement, de la frayeur qu'il avait ressentie d'un coup de tonnerre, écrit Mademoiselle dans ses Mémoires, et elle ajoute assez malignement que « cette peur ne convenait pas au fils d'un roi ».
M. d'Ormesson dit, de son côté, que M"« de La Vallière avait déjà perdu un garçon et une fille. Dans un libelle composé avant 1666, il est également parlé d'une fille de M"« de La Vallière. Mais le témoignage de M"^ de Montpensier, et surtout celui de Colbert contredisent ces assertions, et ils ont à nos yeux une tout autre valeur que les racontars de M. d'Ormesson et d'un libelliste à gages.
Trois mois ne s'étaient pas écoulés depuis la mort de son second fils, que M"* de La Vallière était reprise des douleurs de l'enfantement.
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Elle se trouvait alors à Vincennes, où la cour s'était installée dès le 19 août (1666). La maîtresse du Roi occupait une chambre qui servait de passage aux grands appartements. « C'est là qu'il lui fallut s'aliter, appeler le médecin, maîtriser sa douleur pour ne pas laisser éclater sa honte » ^
L'enfant venue à bien (c'était une fille, celle qui plus tard devait s'appeler M"^ de Blois), on s'empressa de la ravir à sa mère. Celle-ci, voulant cacher à la reine l'offense qu'elle lui faisait dans son propre palais ^ commanda de remplir sa chambre de plantes et de fleurs, sans se préoccuper de leurs odeurs meurtrières pour une femme en son état; elle se para, reçut des visites, et donna à dîner. Ce second supplice, pire que le premier, dura douze heures.
Pendant ce temps, le Roi, parti pour Versailles, visitait, chemin faisant, dans la rue Quincampoix, une manufacture de point de France I...
Il était dit que l'infortunée duchesse accoucherait toujours dans la douleur — et dans le mystère.
En 1667, le vendredi 2 octobre, elle était prise, se
1 LiiR, Louise de La Vallière.
* D'aucuns ont dit que Marie-Thérèse avait pris sa rivale auprès d'elle, « par complaisance pour le Roy », mais que la reine, comme a reine-mère, ne l'avait pas pour cela en plus haute estime. Marie-Thérèse, qui ne savait qu'imparfaitement notre langue, se servit même, parlant de la maîtresse de son volage époux, d'une expression assez brutale (V. la note G de {'Histoire du Palais-Royal, à la suite de l'Histoire amoureuse des Gaules, t. II, p. 3).
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trouvant à Saint-Germain, des tranchées prémonitoires, et comme jadis à Vincennes elle dut étouffer ses cris. Elle accoucha le lendemain d'un fils, qu'on emporta sans lui laisser le temps de le caresser. « Tout le monde soupçonna ses couches ; on le sut, et elle vouloit qu'on n'en eût rien appris » *.
Cet enfant de l'amour ne fut reconnu que deux ans plus tard, le 20 février 1669, et légitimé sous le nom de Louis, comte de Vermandois.
Sur la naissance de ce quatrième enfant adultérin, nous ne possédons pas d'autres détails, que ceux publiés, d'après la France Galante, par le verbeux Touchard-Lafosse. dans ses divertissantes Chroniques de VŒil-de-Bœuf. Nous n'oserions nous porter garant de la vérité de son conte.
Nous avons à la Cour, écrit Touchard, du fruit nouveau, mais du fruit défendu, de celui que le malin fit manger à la première femme.
Le roi, plus paré que de coutume, était, il y a trois jours, avec M"' de La VaUière ; Sa Majesté se préparait à l'une de ces douces prises de possession auxquelles, créatures résignées et soumises, nous nous prêtons souvent trop volontiers. Tout à coup, l'effet d'une semblable cause, exercée il y a neuf mois, s'annonça de telle manière, que le prince dut suspendre sa galante tentative. Les choses allèrent si vite.
» Mémoires de Af^* de Montpensier, édition de Maëstricht, t. V. p. 338.
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qu'en peu d'instants Louis XIV se trouva dans la plus embarrassante de toutes les positions. Il appela du monde par la croisée, et ordonna de faire venir en hâte M°" de Montausier, M"' de Choisi, ou n'importe qui, pourvu que ce fût une femme. On courut en même temps chercher une accoucheuse, car le Roi n'avait pas voulu que sa maîtresse songeât à recevoir les soins d'un homme de l'art, craignant sans doute que l'autel auquel sacrifiait son royal amour ne fût livré à de profanes regards.
Une nuée de dames serviables arriva, mais trop tard pour empêcher qu'une veste, brodée de perles et de pierreries, ne fût inondée des marques de l'événement. On trouva Sa Majesté tout en eau, soutenant de son mieux La Vallière qui, cramponnée au cou de son amant, déchirait, dans ses crispations, un collet de mille écus. Bientôt la jeune mère eut une douleur violente, que suivit un long évanouissement ; on la crut morte. — « Au nom de Dieu, s'écria le Roi fondant en larmes, rendez-la moi et prenez tout ce que j'ai. »
Ce tendre monarque était à genoux au pied du lit, pâle, défait, immobile, et poussant, de temps à autre, des cris lamentables qui arrachaient des pleurs aux dames et aux médecins que Sa Majesté avait, en désespoir de cause, ordonné de faire venir. Enfin, le résultat de ces longues douleurs parut : ce fut un petit garçon qui entra dans la noble famille de Henri IV par la porte bâtarde.
Nous ne savons si les médecins avaient été appelés, en désespoir de cause, comme le certifie avec une si belle assurance Touchard-Lafosse, mais, à nous en tenir au récit de la Grande Mademoiselle, Boucher
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avait été présent à cet accouchement, comme aux trois autres.
Ce qui est moins contestable, c'est qu'à dater de ce moment, le Roi cessa d'être amoureux de la duchesse. La véritable explication du revirement pourrait bien se trouver dans un méchant bruit qu'enregistra la Palatine : on avait fait croire au Roi que l'enfant (le comte de Vermandois) n'était pas de lui, mais de Laazun.
Le retard qu'avait mis le Roi à le reconnaître, le peu de regi-et que lui inspira sa mort, donneraient assez créance à cette opinion. Mais, comme dit avec son habituelle franchise la Palatine, « il eût été à désirer que tous les bâtards du Roi eussent été à lui aussi sûrement que celui-là. M'"^ de La Vallière n'était pas une maîtresse étourdie et volage..., c'était une personne tout à fait agréable, bonne, douce, tendre. Elle n'avait pas aimé le Roi par ambition, mais elle avait pour lui une passion sincère, et de sa vie elle n'a aimé personne si ce n'est lui. »
M»« de La Vallière était retirée du monde et avait pris depuis quelques années le voile, quand on vint
lui annoncer presque coup sur coup la maladie, puis la mort de son dernier-né. Elle sut, dans une aussi pénible circonstance, maîtriser son émotion. A une amie, qui lui disait que les larmes la soulageraient, elle se contenta de répondre : « 11 faut tout sacrifier, c'est sur moi que je dois pleurer » ».
D'autres lui ont prêté cette réponse, qui, tout apprêtée qu'elle paraisse, n'en conserve pas moins un caractère de grandeur : a Lorsque j'aurai pleuré assez sa naissance, je songerai à pleurer sa mort ^ ».
La naissance du comte de Vermandois avait été fatale à sa mère. Depuis cet événement, chaque jour rapprochait la favorite d'une séparation définitive. A la suite de ses dernières couches, son embonpoint avait disparu, l'éclat de ses yeux s'était terni, son visage avait perdu sa fraîcheur ; elle n'avait plus rien de ce qui pouvait retenir un amant qui n'était plus épris.
Déjà boiteuse depuis son enfance, par suite sans doute d'une coxalgie de naissance ^ elle devint et
1 P. Clément, Réflexions sur la miséricorde de Dieu, de Mil" de La Vallière, t. II, p. 176.
^ Cette réponse a subi plusieurs variantes, suivant les auteurs qui l'ont rapportée : Voltaire, M"» de Caylus, le rédacteur du Journal de Verdun, etc.
^ On a beaucoup discuté sur le lieu de naissance de la favorite du Grand Roi. On l'a fait naître dans pas moins de cinq endroits, différents.
L«s diverses cités qui la revendiquent invoquent, à l'appui de