FRANÇOIS 1" EST-IL MORT... DE LA FÉRONNIÈRE
ouvert1: on trouva « une apostumé en son estomac, les rognons gastés, et les entrailles pourries, le gosier en chancre et le poulmon entamé ».
Tous ces documents établissent que François Ier est peut-être mort d'une affection des voies uri-
1 Jean Gosrae Holtzachius (de Bàle), médecin contemporain de François Ier, a laissé l'observation suivante, après l'examen anatomique du corps du roi. Cette observation a été communiquée jadis par le docteur Patte à la Gazette hebdomadaire (1856, p. 882) :
« Manu facta est dissectio corporis. Secto abdomine, omentum rutum ad pubem et ad vcntriculum sese exhibuit, sicut intestina, suo veluti velamine ablato, nuda spectarentur. Sed qua parte duodeno et pyloro incumbebat, nigredinis speciem et corruptelam referebat ; duodénum putre, purulentum; ventriculi inferiore tunica.ruborem cum nigrore mixtum reprœsentans, humorem atrum, majorem etiam quam pro ratione assumptorum copia, continebat : gula ulcerata saniem subrulam eructans ; putris pulmo dextra parte costis ad spinam sic pertinaciter hœrebat; utinde sine dilaceratione divelli non putuerit ; qua parte sectione facta, vitiosa sanies effluxit, cor et jecur, ren sinister plane illaesa, lien non admodum insigniter affectus : ren dexter ultima parte scatens, a quo exortum vas seminarium exemptum colluvie partes adjacentes effoderat, sicut in illis omnibus insignes corruptelee apparerent ; in collo vesicse, ulcuslatum pure multo refertum; sub pube dextra omnia purulenta, et ipsa substantia gangreenosa ; scrotum, parastatœ et partes omnes testes ambientes simile vitium contraxerunt ; animée rationalis sedes integerrima. Tam variorum affectuum, tam diversos focos obsidentium certe eum sint causée, nullum tamen ad generationis primordia référendum esse, aut in posteros transire posse affimare non dubitaraus. »
naires1, mais non d'une maladie des voies génitales; qu'il avait une fistule périnéale, consécutive à un abcès probablement entretenu par un rétrécissement d'origine blennorrhagique, ou par une prostatite chronique ?
Est-il besoin de discuter d'autres hypothèses ?
Serait-ce une ulcération syphilitique du périnée, ayant détruit la peau, les muscles, les aponévroses, et ayant épargné les vaisseaux ? Un traitement précoce en aurait prévenu la manifestation.
Une gomme suppurée aurait été rapidement améliorée par la médication spécifique.
Devons-nous songer à une fistule vésico-périnéale,traumatique, survenue à la suite d'exercices à cheval fréquents et prolongés ? Ce n'est pas impossible, mais les désordres n'arrivent qu'exceptionnellement à être aussi profonds.
« Dieu me punit par où j'ai péché », disait souvent François Ier, et l'on infère de ce propos que ce débauché impénitent aurait été infecté d'une maladie des voies génito-urinaires, à la suite
' Cette opinion est partagée par notre distingué confrère, le docteur Luis Comenge, à qui Ton doit de remarquables études
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d'excès. Si cette opinion ne pèche pas par l'invraisemblance, elle n'exclut pas celle qu'en fin de compte nous serions assez tenté d'adopter.
La tuberculose ne peut-elle produire les désordres dont nous venons de parler ? Notre hypothèse se trouverait presque confirmée par le texte de la dépêche de l'ambassadeur Jean de Saint- Mauris, dépêche dont nous avons cité plus haut un extrait, et que nous reproduisons à nouveau, en la complétant :
Le pénultième du mois de mars passé, le roy mourut à Rambouillet, d'une fièvre qui lui avait duré trente jours. Il fut ouvert après sa mort, et l'on trouva... apostume en son estomach, les rognons gastez et toutes les entrailles pourriez ; et il avait la partie du gosier enchancré, le polmonjà quelque peu entamé...
Ce membre de phrase est, ce nous semble, assez clair, pour que nous jugions inutile de le paraphraser.
11 ne nous reste qu'à envisager une dernière conjecture et c'est par là que nous terminerons.
D'aucuns ont dit que l'origine de la maladie de François Ier devait être rattachée à une impression morale.
sur la santé des souverains et grands personnages de France et d'Espagne. Nous nous excusons d'avoir ignoré, l'existence de cet ouvrage, lorsque nous avons écrit nos premiers travaux (Cf. Clinica egregia; Barcelona, 1895).
Si j'osais entrer plus avant dans le domaine de l'histoire, écrit Cullerier ', je trouverais sans doute, en dehors de la pathologie, bien des causes à la tristesse et à l'amertume des dernières années de François Ier. Je montrerais sa position souvent si difficile entre le cruel Henri VIII et l'astucieux Charles-Quint ; je rappellerais la mort du dauphin, son fils, perle cruelle, qui dut lui être doublement pénible par les soupçons auxquels elle donna lieu, et qui coïncide à peu près avec l'époque de sa première maladie...
Et Cullerier conclut, s'appuyant sur Mézeray :
Les dernières années de François I" furent un temps de calamités pour lui; les souvenirs des malheurs où la mauvaise conduite de ses ministres l'avait engagé, le plongèrent dans un noir chagrin, qui l'empêchait de connaître ses véritables intérêts et il s'affligea mortellement d'une chose qu'il avait dû regarder comme une bonne fortune, c'est-à-dire la mort de Henri VIII, roi d'Angleterre.
Martin du Bellay pense également que « le roy porta grand ennuy » du trépas de Henry VIII.
Tant pour l'espérance qu'il avait de faire ensemble une alliance plus ferme que celle qu'ils avoyent commem que parce qu'ils estoyent presque d'un âge et de mesme
' £" quelle maladie est mort François 7er, par M. Cullerier, chirurgien de l'Hôpital du Midi (Extrait de la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie). Paris, Victor Masson,
M dccc.lVl
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complexion... mesme ceux quiestoient près de sa personne trouvèrent que depuis ce temps il devint plus pensif qu'auparavant.
D'après ces récits, on se laisserait aller à croire que François Ier serait mort... de chagrin? Voici un document qui contredit absolument les précédentes assertions. Si nous nous reportons au texte des dépêches de l'ambassadeur Jean de Saint-Mauris, François Ier s'était, au contraire, réjoui de la mort du roi d'Angleterre.
Un de ses serviteurs le vit, au mesme instant, fort rire et se jouer avec ses dames, estant lors au bal ; par où il concepvoit que la douleur n'estoit si profonde que le dit amiral tesmoignoit.
Des divers témoignages et documents que nous avons produits, il résulte à l'évidence que si François Ier eut la maladie qui a donné lieu à tant d'épigrammes, il n'a pas succombé à ses suites.
Ce serait le cas de répéter, en le modifiant pour la circonstance, le mot que le roi aurait, dit-on1, prononcé après Pavie : tout est perdu, fors l'honneur... des médecins !
1 Cf. YEspril dans l 'Histoire, d'Ed. Fournier; Paris, 1SS2, p. 145.
Nous n'aurions pas pardonné à nos ancêtres *, connaissant le mal de leur auguste client, d'avoir laissé mourir celui-ci d'une affection dont on ne mourait, déjà de son temps, qu'exceptionnellement.
1 Pour la composition de la maison médicale de François Iw, v. YUnion médicale, 1863, n°« 87 et 88.
Catherine n'est ni une exception, ni un monstre ; c'est une femme, une Italienne du seizième siècle, transplantée en terre de France. Elle ne manqua que de sang-froid ou que de mourir à temps pour être une héroïne.
Elle demeure, en tout cas, une très surprenante figure, qu'on jugerait autrement au cas qu'on pût établir rigoureusement la part réflexe du matériel sur le moral, du corps sur l'esprit, du cadre sur l'image.
H. Bouchot.
Catherine de Médicis,unedes personnalités pathologiques les plus curieuses de l'histoire *, un des types les plus complets et les plus instructifs
' Jacobi, Eludes sur la sélection, p. 344.
de la dégénérescence partielle, présente tous les contrastes possibles.
Ambitieuse jusqu'à la passion *, certains ont dit jusqu'au crime 2, elle sut, néanmoins, se pliant aux circonstances , attendre vingt-cinq longues années dans le silence et l'obscurité.
Quant à la vertu3 — le mot pris dans son sens exclusif — de Catherine de Médicis, il y aurait
1 Niel, Personnages illustres du xvie siècle, ch. sur Catherine de Médicis.
2 V. la réfutation de cette opinion dans Poisons et sortilèt/cs, des docteurs Cabanes et Nass : Catherine de Médicis fut-elle une empoisonneuse ? (t. II, p. 16 et suiv.).
3 Voici ce qu'écrit un apologiste de cette reine, auquel nous laissons toute la responsabilité de ses assertions:
« Comme l'opinion accepte trop souvent à la légère de. mensongères traditions ou des déclamations passionnées, elle prononce de même des jugements qui semblent infaillibles, et fait à son gré des réputations de crime ou de vertu. Mais quoique celle maîtresse d'erreur soit comme la reine du monde,à ce que dit Pascal, ses arrêts ne sont pas sans appel, et l'histoire, plus calme et plus équitable, a le droit de les reviser. » Et M. IIlillard-Bréholles (Essai sur le caractère et l'influence de Catherine de Médicis) ajoute un peu plus loin : « Belle encore, malgré ses quarante ans, Catherine conserva toujours avec l'habit du veuvage les mœurs pures de sa jeunesse. Brantôme, le hâbleur Brantôme, dit qu'elle- se plaisait aux joyeux propos, mais il ne lui donne pas un amant. Indulgente pour les faiblesses d'autrui, elle dut faire la part à des mœurs qu'elle n'avait ni le temps ni la prétention de corriger. De tous les crimes privés qu'on reproche à sa mémoire, pas un qui soit vraisemblable ; de tous les crimes politiques, pas un qui soit établi sur les faits ou admis par une saine critique. »
CATHEEJXK DE IMKDICIS, JLcitie de France j,
JHÔrle (vJMow le S. ratifier zShg.ûgec. de 70 ans-
lÉiiifciiii
beaucoup àen dire. Une princesse qui traînait avec elle « tout un sérail de coquettes l », qui organisait à Chenonceaux un festin, où « les plus belles et les plus honnêtes dames de la cour servirent demi-nues», n'est pas de mœurs si exemplaires3. Une femme, dont on a dit qu' « elle introduisit l'unisexualité en France », n'est pas si recommandable.
Lorsque Catherine se maria3, elle n'avait que
1 Mémoires historiques et secrets concernant les amours des rois de France, 1739. On doit dire, à la décharge de Catherine que l'institution des filles d'honneurattachées à la personne des reines mères était un usage de l'ancienne monarchie, que Catherine de Médicis trouva établi à la Cour de France. S'il est prouvé qu'elle ait corrompu à dessein ces dangereuses et faciles beautés, il faudrait alors faire le même reproche à Anne d'Autriche, dont les filles d'honneur jouèrent à peu près le même rôle au temps de la Fronde (Huillard-Bréholles, loc. cil.).
2 Par son conseil, écrit l'auteur des Mémoires que nous venons de citer, dans la note qui précède, « Henri III viola une jeune princesse promise à un grand Prince qui avoit troublé les Etats de Charles IX et deux mois après l'envoya à son mari, résolu encore de porter la vengeance plus loin, ce qu'il fit».
* « Voilà donc notre reyne, ayant perdu sa mère Madelayne de Bouloigne et Laurens de Médicis son père, duc d'Urbin, en bas âge, mariée après par le bon oncle en nostre France, où elle l'ut menée par mer à Marseille en grand triumphe, et ses nopees pompeusement faistes, à l'aage de quatorze ans. Elle I 3
14 ans ; niais, malgré son jeune âge, elle était nubile1.
Elle ne fut que tardivement réglée 2 : signe physique intéressante noter, pour expliquer la dégénérescence des descendants. Elle appartenait,
se fit tellement aimer du roy son beau-père, et du roy Henry son mary, que, demeurant dix ans sans produire lignée, il y eust fo.rces personnes qui persuadèrent au roy et à M. le Dauphin son mary de la répudier, car il étoit besoing d'avoir de la lignée en France : jamais n'y l'un n'y l'autre n'y voulurent consentir, tant ils l'aymoient: aussi dans les dix ans, selon le naturel des femmes de la race de Médicis qui sont tardives à concepvoir, elle commença à produire le petit roy François deuxiesme ». Brantôme, t. VII, p. 310-342.
1 «< Quoique Henri de Valois n'eût que vingt jours de plus que Catherine, le pape exigea que ces deux enfants consommassent le mariage, le jour de sa célébration, tant il craignit les subterfuges de la politique et les ruses en usage à cette époque. Clément, qui, dit l'histoire, voulut avoir des preuves de la consommation, resta trente-quatre jours exprès à Marseille, en espérant que sa jeune parente en offrirait des preuves visibles, car à quatorze ans Catherine était nubile. Ce fut sans doute en inteirogeantla nouvelle mariée avant son départ qu'il lui dit, pour la consoler, ces fameuses paroles attribuées au père de Catherine : « A figlia d'inganno, non manca mai la ligliuolanza ». A fille d'esprit jamais la postérité ne manque. {Essais philosophiques sur Catherine de Médicis, par Balzac, éd. Houssiaux, 1874, t. XV).
* « Des anomalies assez caractéristiqees sont celles qui affectent l'appareil génito-urinaire... Je me bornerai à signaler la grande fréquence des phimosis, leshypospadias (a), la descente
(a) Henri II, nous le verrons plus loin, était précisément atleinl de ce vice de conformation.
il est vrai, à cette famille des Médicis, où la dégénérescence s'était depuis longtemps installée, dans cette famille où nous voyons alterner des esprits brillants, de hautes intelligences, avec des nullités complètes, de notoires incapacités *.
Cette alternance de talent etd'imbécillité, d'énergie et de faiblesse, est décisive aux yeux du médecin aliéniste. Cette particularité, que les personnes étrangères à la médecine considèrent comme toute naturelle, à laquelle elles ne prêtent aucune attention et n'attachent aucune importance, est pour nous un symptôme grave et significatif.
Le fait, signalé par Michelet, que Catherine, comme presque tous les membres de sa famille, était « scrofuleuse au suprême degré2 », est de
tardive des testicules ; chez la femme, des anomalies diverses, imperforations et cloisonnements du vagin, troubles de la menstruation. » Le mêmeauteur écrit, à un autre endroit : « Une époque difficile à traverser pour eux est la puberté, qui peut être tardive. » Déjerine, l'Hérédité dans les maladies du système nerveux. Thèse d'agrégation, 1886.
' Jacobi, op. cit.
1 La nature de sa constitution se révélait dans sa physionomie. Il existe un grand et magnifique médaillon italien, que cette princesse a fait faire d'elle-même, lequel donne et met en saillie le trait essentiel, le mufle traditionnel des Médicis, la forte face intelligente, mais bestiale pourtant, par une bouche proéminente, qu'offrent leurs plus anciens portraits. Dans l'enfance des Médicis, la bouffissure héréditaire se surenflait d'humeurs mauvaises, trop visiblement héritées des deux grand-pères, François I", malade dès seize ans et Laurent,
peu d'importance, en regard de ce que nous venons d'établir. Il nous est permis, cependant, d'en retenir cette tendance exagérée au développement du tissu graisseux, commune chez les lymphatiques et les scrofuleux, mais qui est un stigmate de dégénérescence.
On aurait une idée incomplète de la physionomie de Catherine de Médicis, si on s'en rapportait à un portrait unique, comme celui de Mézeray1, par exemple, auquel si souvent on se réfère. Il faut la suivre à des âges différents, pour se faire une opinion moyenne, et recourir surtout aux témoins contemporains.
L'un d'eux, Jean Michiel, s'exprime ainsi sur le compte de la reine, alors âgée de 42 ans :
La reine aime fort les commodités de la vie ; elle est désordonnée dans sa manière de vivre et elle mange beaucoup ; mais après cela, elle cherche des remèdes
qui meurt à vingt ans, consumé jusqu'aux os. •> Michelet, Histoire des guerres de religion. D'après la relation des ambassadeurs vénitiens, la reine avait les yeux gros et la lèvre forte, ce qui s'observe assez souvent chez les strumeux.
1 Mézeray (t. I, p. 150) écrit: « Cette reine était de médiocre hauteur, mais grosse et carrée; elle avait le visage large, la bouche relevée, le teint parfaitement blanc, mais peu vermeil, les yeux doux mais gros, qui se remuaient avec une grande volubilité, la tète fort grosse, ne pouvant marcher doux cents pas qu'elle ne l'eût tout en eau. »
dans les grands exercices corporels. Elle marche, elle monte à cheval, elle ne reste jamais en place. Ce qui est le plus étrange, c'est qu'elle va même à la chasse. L'année dernière (1560), elle n'a jamais quitté le roi ; elle courait le cerf avec lui, allant, chose incroyable, dans le fourré le plus épais, esquivant les taillis et les rameaux des arbres, ce qui exige beaucoup d'adresse et un grand art du manège.
Cette passion de la chasse, qu'aucun conseil ne pouvait contraindre, ce besoin ardent de dépense physique faillit lui coûter la vie.
Catherine, alors âgée de 44 ans, venait d'imaginer, depuis peu, afin de mieux montrer sa jambe, qui était fort belle, au dire de Brantôme, de monter à cheval sur une selle particulière, à laquelle on donnait le nom de sambue. Cette innovation, que la Cour ne manqua pas d'adopter, quand la reine eut donné l'exemple, fut l'occasion, au début, de nombreuses chutes. Catherine en fit une, entre autres, très grave *, qui nécessita la trépana-
1 Ce n'était pas la première. En 1537, elle avait eu un bras « desnoué » : on le sait par un compte indiquant la somme donnée au courrier, qui avait amené, de Paris à Fontainebleau, où elle se trouvait, le renoueur du roi. L'année suivante, sa haquenée s'emportait, la faisait se heurteràune cabane, et la projetait violemment à terre. Elle en fut quitte pour quelques jours de chambre. Six ans plus tard, survenait l'accident dont nous faisons mention dans le texte ci-dessus.
lion du crâne. « On lui lit une petite ouverture au chef — ce sont les expressions de son fils Charles IX 1 — qui profita tellement qu'au même instant la douleur cessa. »
Ce traumatisme a-t-il pu influer sur le cerveau ?
Peu de jours après l'opération, la malade en plaisantait gaiement avec une de ses amies, sans y attacher d'importance ; mais les troubles cérébraux, consécutifs à un accident de pareille nature, sont quelquefois tardifs.
A vrai dire, la santé de la reine ne paraît pas en avoir été sérieusement ébranlée. L'âge n'altère en rien son teint, qui reste blanc en dépit des ans; son esprit est toujours fertile en saillies ; et, pour employer l'expression d'un ambassadeur, « très fin et vraiment florentin 2 ».
Passé 50 ans, elle est d'une robustesse de constitution qui fait l'étonnement de ceux qui l'approchent. Ses imprudences et sa gloutonnerie inquiètent cependant ceux qui ont la charge de veiller sur elle. '
Elle se rend aux armées sans ménager ni sa santé, ni sa vie ; elle fait tout ce que les hommes seraient obligés de faire.
' Alf. Franklin, Les Chirurgiens. Paris, 1893. 1 Relation des ambassadeurs vénitiens, cité par Piton, Un quartier de Paris, p. 3ûr> et suiv.
La reine a 51 ans le 12 avril, écrit le Vénitien Correro; elle est très robuste et d'une bonne santé. L'exercice qu'elle fait lui conserve un très bon appétit ; elle mange beaucoup et de toute sorte de choses indifféremment; ce qui, selon les médecins, est la cause de maladies qui la mettent à deux doigts delà mort.
Ses maladies se sont, en réalité, réduites à des indispositions : après l'entérite, qui a tourmenté son enfance débile, elle a été atteinte d'eczéma, « ses gales », comme elle les nomme et dont héritera son fils, le duc d'Alençon ; de rhumatismes, de fluxions dentaires, de dérangements d'estomac, de rhumes : « bobos pour lesquels elle ne garde même pas la chambre 1 ».
N'était le mal contagieux — charbon ou peste ? — qu'elle contracta, en allant voir les religieuses de Metz, en 1574, et dont elle guérit vite, au surplus ; n'était, surtout, la terrible chute, dont nous avons parlé plus haut, et qui l'avait « marquée sur la nuque, comme les moutons du Berry 2 », elle n'a guère jamais rien eu autre chose que des malaises.
A 60 ans, elle était encore très coquette 3et con-
1 V. dans la Chronique médicale, n° du 15 mars 1900, Les maladies de Catherine de Médicis, par Henri Bouchot.
* Les Chasses de François I", racontées par Louis de Brézé, Grand Sénéchal de Normandie, précédées de La Chasse sous les Valois, par le O H. de la Ferrière. Paris, Aubry, 1859.
* Catherine, depuis longtemps, portait des faux cheveux
servait une certaine fraîcheur du visage, à peine marqué de rides l ; seule, la lèvre inférieure pendante marque la dégénérescence, qui se retrouvera dans sa descendance.
Mariée depuis dix ans, Catherine n'avait pas encore d'enfants. Elle n'en espérait plus guère, commençant à professer, pour cet époux qui n'était pas un mari, une indifférence dont elle s'autorisait pour légitimer ses écarts2. Si elle n'avait pas d'hé-
elle paie, en 1558, « à une pauvre femme, qui amena une fille à la reine, pour avoir ses cheveulx,5 sous ». Un quartier de Paris, par Piton, p. 380.
1 D'après le secrétaire de Jérôme Lippomano, qui la vit dans les années 1577,1578 et 1579.
* On a cité, parmi les amants de Catherine, Jacques de Savoie' duc de Nemours, et Chemerault de Barbesières (Méry de la Roche), celui-là même qui fut envoyé en Pologne annoncer la mort de Henri III. C'est beaucoup pour une reine que l'on a qualifiée « la chasteté même ». On lui a fait encore grief de relations avec le cardinal de Lorraine, François de Vendôme, Jean de Ferrières, vidame de Chartres, Troylus du Mescouet, capjtame et gouverneur de la ville et du château de Morlaix (1571), qui ne seraient rien moins que prouvées. « Si ces accusations eussent été vraies, écrit M. Huillard-Bréholles, ses ennemis n'eussent pas manqué de s'en servir d'une tout autre façon qu'ils ne l'ont fait. » Nous n'avons pas étudié suffisamment la question, pour nous prononcer avec la même assurance.
ritier, elle pouvait croire que la faute n'en était imputable qu'à elle-même, puisque, à la Cour, grandissait une fillette dont Henri II s'était reconnu le père.
On a prétendu que le roi était « avarié », et que c'est par là que. s'expliquerait la longue stérilité de Catherine. On s'est efforcé, d'autre part, de rattacher la dégénérescence de la race des Valois, dont Henri II fut un des plus tristes représentants, à une maladie secrète des ascendants. Or, si le père de Catherine de Médicis est mort « consumé jusqu'aux os », sans que l'on puisse positivement affirmer qu'il s'agisse de syphilis * ; si François Ier a été réellement atteint du mal vénérien, leurs enfants, nés antérieurement, n'avaient pu hériter de la tare morbide de leur* parents. Donc, la stérilité du couple royal, constitué par Henri II et Catherine de Médicis, n'eM point imputable à ce que les Français appelaient le mal de Naples et les Italiens le mal français.
Ce n'est pas qu'Henri II ne se soit exposé à contracter une maladie qui se gagne par le contact. Sans être aussi volage que son père, il eut, comme
' Le père de Catherine, Laurent de Médicis, aurait été victime d'une maladie honteuse, qu'il avait contractée en France (Xiel, Personnages illustres du XVIe siècle, t. I, article Catherine de Médicis).
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lui, plusieurs maîtresses, mais il s'attacha plus particulièrement à l'une d'elles, cette Diane de Poitiers pour qui François Ier avait eu plus que des bontés : meuble de famille, vraie chaise de commodité , selon l'expression chère à nos pères.
Quand il épousa Catherine de Médicis, Henri II connaissait ses devoirs d'époux, et rien ne prouve qu'il ne les ait pas remplis. La stérilité ne serait donc pas de son fait ? Ce serait aller vite en besogne, de conclure aussi prématurément.
Il y a dans Brantôme *, dont le récit n'est pas toujours nécessairement suspect, un passage qui mérite de nous arrêter.
J'ai ouy faire un conte, écrit le biographe des Dames galantes, que lorsqu'il (François II) fut né, il y eut une dame de la Cour qui estoit de bonne compagnie, et disoit bien le mot, qui vint présenter un placet à M. le Dauphin, par lequel elle le prioit de lui faire donner l'abbaye de Saint-Viclor qu'il avoit rendue vacante. Dont
• Bua.ntôme, Vie des Dames galantes, t. VII.
il fut fort estonné de tel mot; mais, d'autant qu'on disoit à la cour qu'il ne tenoit pas tant à Madame la Dauphine comme à Monsieur le Dauphin pourquoy ils u'avoient d'enfans, parce qu'on disoit que mondict sieur le Dauphin avoit son faict tort et qui nesloit pas bien droict dans la matrice, ce qui empeschoit fort de concepvoir; mais, après que cest enfant fut né, on dict qu'il n'avoitson vi... tort : et par ainsy ceste dame aiant expliqué son placet à M. le Dauphin, tout fut tourné en risée, et dict qu'il avoit rendu l'abbaye de Saint-Victor vaccante, faisant allusion d'un mot à l'autre, que je laisse imaginerau lecteur sans que j'en face plus ample explication.
Pour nous, l'énigme est claire : le roi était atteintde ce que nous nommons aujourd'hui un hypospadias.
Hypospadias dicitur, cui glans non recte sed sub carne perforata est '. Cette définition nous dispensera d'un commentaire laborieux.
Un grand nombre de médecins anciens ont prétendu que tous ceux qui étaient affectés de ce vice de conformation étaient impropres à la reproduction de l'espèce. Les modernes sont partagés sur ce point.
Tandis que Morgagni et Sabatier déclarent que les hypospades sont aptes à la génération, d'autres,
1 Dicl. des Sciences médicales, t. XXIII, art. Hypospadias. Paris, 1818.
tels que Mahon, et de nos jours, Brouardel 1, se disent assurés du contraire et citent maints exemples à l'appui. Les uns et les autres ayant de bons arguments à nous offrir, il est assez malaisé de se prononcer. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il est des cas où cette anomalie a bien les conséquences que certains lui ont attribuées, mais qu'il en est d'autres où elle ne gêne en rien la conception : on ne saurait déterminer à l'avance, en examinant le sujet, s'il rentre dans l'une ou l'autre de ces deux catégories.
L'hypospadias n'étant pas douloureux, ne causant aucune incommodité, il est souvent difficile de décider celui qui en est affligé à se soumettre à une opération. Il n'est pas probable que, dans le cas qui nous occupe, l'intéressé, c'est-à-dire Henri II, ait demandé à son médecin de le... redresser 2.
#1 S'il faut s'en rapporter au professeur Brouardel, dont l'autorité en ces matières est grande, « il est maintenant impossible de considérer l'hypospadias, à quelque degré que ce soit, comme une cause formelle d'impuissance». Le maître cite, à l'appui de son opinion, deux ou trois cas, où la faculté procréatrice de l'hypospade est mise hors de conteste, car les enfants qui sont résultés des relations de ces « malformés » avec leurs femmes étaient atteints du même vice de conformation que leurs pères. « La transmission héréditaire du vice de conformation met hors de doute la paternité et exclut toute idée de collaboration. >• P. Brouardel, Le Mariage. Paris, 1900. ■ D'ailleurs, Henri II pouvait se croire un bon générateur,
La version la plus répandue est que le roi, désespérant d'avoir des enfants, le conseil lui fut donné d'essayer si, pour la période pendant laquelle, comme dit Michelet, «la femme est en instance de folie », la reine ne pourrait pas être fécondée. Le conseil aurait été suivi, et il en serait résulté... François II! On ajoute que Henri II avait pris avis, dans la circonstance, de Fernel, qui avait succédé à Louis de Bourges, dans la charge de premier médecin du Roi *.
puisqu'on lui attribuait, en 1538, la paternité d'une fille qu'il avait eue d'une demoiselle Philippine Duc. sœur d'un écuyer du Dauphin. Celte fille était Piémontaise. Henri fit sa connaissance lorsqu'en 1537, il suivit le roi son père dans son expédition du Piémont. Après ses couches, Philippine Duc prit le voile. Sa fille fut nommée Diane et légitimée. Son père putatif, Henri II, lui fit épouser Horace Farnèse, duc de Castro, après la mort duquel elle se remaria avec François, duc de Montmorency, pair de France. Elle mourut âgée de 80 ans, le 11 janvier 1619. 1 Fernel n'a pas eu le mérite, si c'en est un, d'avoir trouvé que les femmes étaient plus aptes à concevoir à ce moment-là: Hippocrate, Aristote, Galien, Avicenne, Pierre de Abano, François de Piémont, etc., professaient la même opinion. C'est dans son premier ouvrage, publié en 1542 et dédié à Henri, alors Dauphin, que Fernel fit connaître son sentiment sur la question. Plus tard, après que Catherine fut devenue enceinte, il laissa subsister le passage, mais sans le faire suivre d'au cune réflexion ; ce qu'il n'eût pas manqué de faire, s'il eu donné à la reine le conseil que l'on dit.
Plusieurs écrivains ont parlé de cette cure, devenue retentissante en raison de la qualité des personnages, comme d'un fait avéré et qui ne doit être sujette à contestation. Et cependant, on ne la trouve signalée chez aucun des contemporains de cet événement, qui aurait dû faire quelque bruit.
Le premier biographe de Fernel ', Plancy, dont le livre parut en 1607, n'y fait pas la moindre allusion: il dit seulement que Fernel fut appelé à la Cour par un ordre presque royal, quasi edicio regio, pour une femme de qualité, nobilissimee malieri, pour qui Henri avait une très grande affection, Henrico cui Ma charissima erat.
S'il s'était agi de la reine, ainsi que l'a judicieu sèment fait observer Goulin 2, il se serait exprimé plus naturellement et aurait mis reginœ. De plus, il n'aurait pas employé les mots quasi royal. Ne s'agirait-il pas, plutôt, du dauphin Henri, le futur
' Sur Fernel, v. le Dictionnaire de Bayle, article Fernel; Piron, L'Evaireman de lai pesle, p. 36-37 ; Scipion Dupleix, Histoire générale de Franc \, III, etc.
* Mémoires littéraires, critiques, philologiques, etc., pour servira l'histoire ancienne et moderne de la médecine, année 1775, p. 300 et suivantes.
Henri Iï, qui manda Fernel pour soigner Diane de Poitiers, alors sa maîtresse en titre (1544), dans le même temps que François Ier était du « dernier bien » avec la duchesse d'Etampes?
Si les talents de Fernel avaient réussi à ramener la fécondité dans le ménage royal, nul doute que ce praticien eût consigné ce détail important, que n'aurait pas manqué de nous conserver son historien Plancy : n'oublions pas que ce dernier n'avait que 29 ans lorsque naquit François II, premier fruit du mariage de Catherine et d'Henri et que, personnellement, il avait pu entendre parler des succès de son maître, qu'il n'avait aucune raison de taire.
Brantôme *, qui naquit vers 1527, n'avait que 17 ans, lorsque la dauphine donna un fils au dauphin. C'est cependant un âge où l'on commence à ne plus être indifférent à ce qui se passe autour de soi, surtout quand on a le naturel curieux du sire de Bourdeilles. Plus tard, quand il fut gentilhomme de la chambre, des rois Charles IX et Henri III, et chambellan du duc d'Alençon, Brantôme fut à même de s'instruire sur bien des choses et ce
1 Brantôme, qui ost d'un génie sans pareil pour appuyer ses flatteries de courtisan, trouve charmant d'attribuer un tel retard à des dispositions naturelles aux femmes de la maison de Médicis,assurant qu'elles furent toutes-tardives à concevoir: « aussi, dit-il, dans les dix ans elle commença à produire le petit roi François deuxième». Les Princes de l 'Europe au XVI' siècle, par Arm. Baschet, p. 470.
point, si délicat soit-il, n'aurait pas échappé à ses indiscrètes investigations.
L'Estoile, qui a commencé à écrire son journal dès 1569 — ne pas oublier que ce journal n'était pas, dans son esprit, destiné à la publicité — ne dit mot de l'aventure dontFernel aurait été le héros. Et pourtant, il aurait eu occasion de le rappeler, en parlant de la mort de ce Charles de Gondy, « fils d'un banquier florentin de Lyon, dont la femme avait aidé à la reine, qui avait demeuré dix ans sans avoir lignée, à faire les dits enfants.., »
De quels remèdes mystérieux1, de quelles mixtures plus ou moins alambiquées, s'est servie cette matrone, l'Estoile a négligé de nous l'apprendre ; et c'est d'autant plus fâcheux, que nous aurions pu connaître par là le mot de l'énigme qui nous tourmente.
Scaliger, qui naquit en 1540, de Thou, oui vint au monde vers 1553, ne font aucune mention de l'anecdote, si souvent rapportée après eux. Ce n'est qu'au commencement du dix-septième siècle que
1 Catherine quêtait de tout le monde des conseils, pour faire cesser un état qui l'affligeait. Aux sorciers, aux commères elle demandait des prières, des remèdes mystérieux. On sait combien elle fut toujours superstitieuse. Cf. Catherine de Médicis, ses astrologues et ses magiciens envoûleurs, par Eug. Defrance. Paris, Mercure de France, îail.
des historiographes1, se faisant l'écho d'un bruit populaire, qu'ils ne prennent pas la peine de contrôler, rapportent à Fernel l'honneur d'avoir fait cesser la stérilité de la reine.
Louis Dorléans, « ce fameux ligueur, qui eut le bonheur d'échapper au châtiment qu'il s'était attiré, par ses invectives réitérées contre le roi »2, reprit la fable imaginée par ses devanciers, et dans un livre qui porte le singulier titre de Plante humaine, dit expressément :
Henri II ne pouvant avoir d'enfants, fit appeler plusieurs médecins habiles de la Faculté de médecine de Paris, qui refusèrent de donner leurs secours ; Ton proposa Fernel ; le Roi le fit venir, et lui demanda en riant, en présence de la Reine, s'il pouvait bien faire des enfants à la reine. Fernel répondit que c'était à Dieu à les donner, à Sa Majesté à les faire, et à lui d'enseigner les préceptes de l'art, par lesquels on pouvait ) parvenir. Quelque temps après, la Reine devint grosse, et s'en étant aperçue, elle lui envoya dix mille écus ; et quand elle accoucha, autant, avec un buffet d'argent ; elle en faisoit autant chaque couche.
Ce dernier détail n'a été inventé que pour donner un air de vérité au fait lui-même, controuvé selon toute apparence.
1 Scévole de Sainte-Marthe, Castellanus, médecin à Anvers, etc.
* Goulin, op. cit.
Sur la foi de l'auteur que nous venons de citer, le bibliothécaire de Mazarin, Gabriel Naudé, chargé de prononcer un discours à la séance solennelle de la Faculté de médecine, en 1628, aurait adopté le récit de Louis Dorléans,avec cette modification que c'était le roi, et non la reine, qui avait gratifié Fernel des dix mille écus.
Mézeray,qui parle de Fernel avec éloge en d'autres occasions, se contente de faire la remarque que François II « avoit été dès sa naissance de complexion malsaine, étant le premier enfant d'une mère qui avait eu ses purgations bien tard ».
Varillas, qu'on a souvent invoqué à ce propos, loin d'être affirmatif sur le résultat de l'intervention de Fernel, dit seulement ceci :
Le peuple étoit persuadé — c'est un on-dit qu'il recueille — que la reine mère, après dix ans de stérilité n'avoit conçu le roi que parce que le premier médecin Fernel avoit conseillé à Henri II de coucher avec elle pendant ses ordinaires et que les personnes engendrées de la sorte étoicnt sujettes à cette honteuse maladie(la lèpre)
Cependant le môme Varillas, dans son histoire de François Ier, a été plus loin, mais sans s'embarrasser d'apporter des preuves, pour étayer ses affirmations.
Le médecin Fernel, écrit-il, après avoir avoir observé le tempérament de la Dauphine, s'était mis en tête de
remédier à son indisposition et, soit que les médicaments qu'il ordonna eussent opéré, ou que son secret n'eût consisté qu'à révéler au Dauphin les moments dans lesquels sa femme était plus capable de concevoir, la Cour s'était aperçue quelques mois après que la Dauphine était grosse.
Varillas prévient qu'il a tiré ce qui précède d'une dissertation latine, présentée au roi sur ce sujet, sans la faire connaître plus positivement1.
Dans un livre, dont il paraît encore des éditions de nos jours, un médecin de la Rochelle, Nicplas Venette, attribue, le premier, la stérilité de la reine à un vice de conformation, qui aurait existé chez... Catherine de Médicis!
Cotte maladie, écrit-il 2, la tortuosito du canal vaginal, n'est pas toujours incurable : et les femmes, que nous pensons bien souvent ne pouvoir être guéries, ne sont intraitables que par leur pudeur ou par notre ignorance.
Tous les médecins de France ne purent autrefois guérir une des plus grandes princesses du monde qui était incommodée de ce défaut : il n'y eut que Fernel, qui assura un roi des plus glorieux de son temps de la guérison de la reine. Après avoir donc connu exactement la
1 Goulin, op. cil., p. 337.
1 De la génération de l'homme, ou Tableau de l'amour conjugal édit. de îi;:1*1'. p. 72.
cause de sa stérilité, il pria le roi de coucher avec elle lorsque le conduit de la pudeur serait humecté et élargi par les règles qui seraient sur le point de cesser. Ce qui réussit si bien, qu'après dix ans de stérilité, la reine donna à cet invincible monarque cinq ou six enfants, qui valurent dix mille écus chacun à ce savant médecin.
Après Venette et sans le citer, le chirurgien Dionis reprend la thèse de son confrère de la Rochelle.
Dans son Traité sur les accouchements, publié en 1718, Dionis s'exprime de la sorte * (nous demandons pardon à nos lectrices de la crudité des termes ; qu'elles n'oublient pas que c'est d'un livre de médecine que nous extrayons le passage) :
Henri II fut plusieurs années marié avec Catherine de Médicis sans avoir des enfants2. Le roi consulta Fernel,
1 Cette stérilité désola longtemps la Dauphine, et, au dire même des ambassadeurs, il n'était breuvage ni médecine qu'elle ne prît pour devenir féconde. « La sérénissime Dauphine (dit le Vénitien Matteo Dandolo, qui se trouvait à la Cour vers 1540) est d'une bonne complexion, sauf pour ce qui regarde les qualités physiques propres à en faire une femme à enfants (donna dafiglioli) ; non seulement elle n'en a point fait encore, mais je doute qu'elle soitjamais pour en avoir, bien qu'elle ne manque point d'avaler (di pigliare per bocca) toutes les médecines capables d'aider à la génération. D'où je conclus qu'elle court grand risque d'augmenter son infirmité, plutôt que d'y porter remède. Elle est aimée et chérie du Dauphin son mari, ul maggior segno ; Sa Majesté l'affectionne aussi, et de même
son premier médecin, qui,, après avoir examiné d'où venait le défaut, lui enseigna la posture dont il devoit se servir en caressant la reine, qui en eut sept tout de suite.
En présence de tant de versions contradictoires, conclut le docte Goulin qui les a groupées, il est permis d'exprimer tout au moins des doutes sur le fond même d'une histoire qui a toute apparence d'être apocryphe.
« Quand on considère que le fait n'est point rapporté par des auteurs contemporains , qui avaient occasion d'en parler; que presque tous varient dans les circonstances principales; que, suivant l'un, ce fut en procurant à la dauphine l'écoulement des règles; suivant un autre, que c'était en indiquant le moment le plus propre à la conception; suivant celui-ci, en enseignant une position convenable; quand on fait attention que, dans le temps de Pierre de l'Estoile, cette heureuse fécondité était attribuée aux soins ou à l'art d'une femme italienne ; que la plupart semblent parler de la stérilité de Catherine, lorsqu'elle était reine, bien que ce fût étant dauphine ; que celui-ci met dans la bouche de Henri, en s'adressant à Fernel, un discours que les circonstances ne comportaient
la cour et le peuple, à ce point d'ailleurs que j'eslime n'yavoir personne qui ne voulût se laisser tirer du sang pour lui faire avoir un fils. » Matteo Dandolo, Relazione délia Corte di Francia, 1542, Raccolta Alberi, série I, t. IV, p. 47-48.
r.i I F. CABINET SECRET DE L HISTOIRE
point ; que celui-là , sans aucune autorité , représen le Catherine comme rappelant sans cesse le service qu'elle a reçu de Fernel ; quand on en voit un autre débiter avec assurance que, sans Fernel, la race des Valois allait être éteinte, tandis qu'alors on ne pouvait avoir cette crainte, puisque François Ier avait un autre fils, Charles, duc d'Orléans, mort d'une pleurésie en 1545, âgé de 23 ans, et sans avoir été marié ; qu'un autre avance, au contraire, que le crédit dont a joui Fernel vient de ce qu'il a facilité l'accouchement de la reine ; quand, dis-je, on réfléchit sur tant de récits opposés, quel homme raisonnable pourrait en adopter aucun et croire encore aujourd'hui (ce qui n'est rien moins que probable , bien loin d'être constant et démontré) que Fernel ail fait cesser la stérilité de Catherine de Médicis ? »
Ces conclusions nous paraissent inattaquables au point de vue de la logique et nous ne saurions mieux faire que de nous y rallier1.
1 Depuis la publication de ces lignes, M. Félix Chambon, ancien bibliothécaire à la Sorbonne, dont les avis nous ont été si souvent utiles, a bien voulu nous signaler un passage, peu connu, de Balzac, que nous reproduisons à titre de curiosité, mais qui n'est pas de nature à modifier notre opinion.
« Les plus étranges conjectures ont été faites sur la stérilité de Catherine, qui dura dix ans. Peu de personnes savent aujourd'hui que plusieurs traités de médecine contiennent, relativement à cette particularité, des suppositions tellement indé-
L'anecdote du don de dix mille écus, qu'aurait touché Fernel après chaque couche de Catherine de Médicis, n'est pas plus véridique ; nous pouvons même dire qu'elle est fausse de tous points, ainsi que le prouve le document suivant, provenant de la même source où nous avons puisé les éléments de l'argumentation ci-dessus.
Cette pièce est la copie d'une ordonnance de Henri III en faveur de Fernel, dont l'original
centes qu'elles ne peuvent plus êtes racontées. On peut, d'ailleurs, lire Bayle à l'article Fernel. Ceci donne la mesure des étranges calomnies qui pèsent encore sur cette reine, dont toutes les actions ont été travesties. La faute de sa stérilité venait uniquement de Henri II. Il eût suffi de remarquer que, par un temps où nul prince ne se gênait pour avoir des bâtards, Diane de Poitiers, beaucoup plus favorisée que la femme légitime, n'eut pas d'enfants. Il n'y a rien de plus connu en médecine chirurgicale que le défaut de conformation de Henri II, expliqué d'ailleurs par la plaisanterie des dames de la cour, qui pouvaient le faire abbé de Saint-Victor, dans un temps où la langue française avait les mêmes privilèges que la langue latine. Dès que le prince se fut soumis à l'opération, Catherine eut onze grossesses et dix enfants. Il est heureux pour la France que Henri II ait tardé. S'il avait eu des enfants de Diane, la politique se serait étrangement compliquée. Quand cette opération se fit, la duchesse de Valentinois était arrivée à la secondejeunesse des femmes. Cette seule remarque prouve que l'histoire de Catherine de Médicis esta faire en entier et que, selon un mot très profond de Napoléon, l'histoire de France doit n'avoir qu'un volume ou en avoir mille. » Études philosophiques sur Catherine de Médicis, par Balzac, édition Houssiaux (1874), t. XV des Œuvres complètes, p. 487-488.
existait jadis dans le cabinet de Saint-Martiu-des- Champs, à Paris (n° 390, 3e liasse) :
Extrait d'un roole de plusieurs partis et sommes de deniers que le roi a commandé estre payées par maitre RaoulMoreau, trésorier de son épargne, aux personnes POUR LES causes contenues au dit roole.
Au rëcto est écrit ce qui suit :
A maître Jehan Fernel, conseiller et médecin ordinaire dudit Seigneur, la somme de deux mille trois cents livres tournois, dont le dit Seigneur lui a fait don, en faveur des bons et agréables services qu'il lui a ci-devant et de long-temps faits en son dit état, fait et continue chacun jour, et espère le dit Seigneur qu'il fera ci-après ; même pour le faire ressentir du soin et vigilance qu'il a eu au traitement de la Royne pendant la maladie qu'elle a eue à sa dernière couche, ayant, durant ledit temps, esté et demeuré continuellement près de sa personne et ce outre et par dessus ses gaiges, et les autres dons et bienfaits qu'il a eus d'icelui Seigneur (.
Il ressort, sans réplique, de cette pièce, que
'La suite, que 'on peut retrouver dans les Mémoires littéraires, etc., pour servira [histoire de la médecine, p. 341, ne se rapportant pas directement à notre sujet, nous la passons sous silence.