HENRI IV
celle qu'il avait détournée et qui, de désespoir, se serait noyée1.
C'est ensuite la fille d'un président de Calais, la Rebours, que le roi aime sous les yeux de sa femme 2, nous allons voir que c'était chez lui passé à l'état d'habitude. La Rebours tombe malade et ne peut plus servir aux plaisirs de son auguste amant; elle est délaissée sans autre explication.
Une dame Martine,, qu'il avait débauchée à la Rochelle, et dont il avait eu un enfant, subit le même sort. Il avait, du reste, un grand nombre de bâtards 3, mais il n'en voulut reconnaître que fort peu, « la honte, disait-il, d'en avoir trop, l'empêchant de se déclarer le père des autres4 ».
1 Catherine Duluc, fille d'un médecin d'Agen, après avoir longtemps résisté au Béarnais, avait fini par lui céder. On raconte que, maltraitée par ses parents, honteuse de sa faute et accablée de remords, la pauvre enfant se laissa mourir de faim. Une autre jeune fille, Anne de Cambefort, que Henri avait inutilement poursuivie, se trouvant un jour dans un bal où le prince s'était rendu, dut, pour échapper à ses obsessions, s'élancer par une fenêtre: elle en garda une claudication des plus disgracieuses pour le reste de ses jours (Cf. Un Amourde Henri IV: Capchicot, légende et histoire, par Jules Andrieu ; Paris et Agen, 18S5).
* V. les Mémoires de Marguerite de Valois, éd. Jannet-Daffis (1858), p. 158 et suiv.
* Il en eut un, notamment, d'une charbonnière, dont il anoblit la descendance (V. la brochure de M. Andrieu, précitée : Un- Amour de Henri IV ; Capchicot).
1 Mémoires historiques et secrets, loc. cit.
Il ne craignit pas de s'attaquer même aux abbesses! On sait que, pendant le siège de Paris, il s'éprit follement de l'abbesse de Montmartre. A son exemple, ceux qui commandaient sous lui « cajolèrent la plupart des religieuses avec tant de scandale — nous citons, sans rien changer au texte emprunté — qu'on nommait l'Abbaye, tantôt le Magazin des engins de l'armée, tantôt le Magazin des V... de l'armée ».
On est allé jusqu'à prétendre qu'au « siège de Pontoise, ses officiers donnèrent le mal de Naples à huit religieuses de Maubuisson, et lui, aussi bien qu'eux, en exposèrent cinq * ».
Voilà la légende du bon roi Henry légèrement entamée, mais nous ne sommes pas au bout de notre réquisitoire. S'il n'eut pas son Parc-aux- Cerfs, comme Louis XV, on n'en fit pas moins pour son compte la traite des blanches. Ses pourvoyeurs et entremetteuses occupaient les plus hautes dignités, le premier rang même, peut-on dire, s'il est vrai que la reine Catherine de Médicis lui ait prodigué ses bons offices.
Peu après le mariage de Henri IV avecMarguerite de Valois2, Catherine, pour l'agrément du
* Mémoires, etc., p. 126.
* « Dès les premiers jours de leur union, écrit le plus récent biographe de La Reine Margot, M. Ch. Merki, il délaissa sa
Béarnais, mais surtout dans l'intérêt de sa politique à elle, lui aurait procuré trois de ses demoiselles d'honneur. C'était montrer plus de complaisance que certain gentilhomme, le sire d'Aubigné, l'auteur des hardis Mémoires que l'on sait. En 1576, le roi avait jeté ses vues sur une demoiselle Tignonville. Il fit appel à l'amitié de d'Aubigné, pour le servir. Celui-ci se refusa énergiquement à lui prêter assistance.
Je ne voulus jamais en cela, écrit-il, complaire à mon maître, quoi qu'il me fit d'infinies caresses et promesses pour m'y engager, jusqu'à se mettre à genoux devant moi, les mains jointes, afin de m'exciter à avoir cette complaisance pour lui.
Cette tactique ne lui ayant pas réussi, le roi eut recours aux menaces et aux persécutions.
Plus je témoignais de répugnance à favoriser les amours du roi de Navarre, poursuit d'Aubigné, plus le prince s'opiniâtrait à vouloir que je le fisse. Enfin, comme c'était le plus rusé et le plus madré prince qu'il y eût au monde, il n'y eut sortes de malices qu'il ne mît en usage
femme, ne craignit jamais de la prendre pour confidente de ses galanteries, l'y mêla bientôt et lui en fit supporterles traverses. Elle ne l'aimait pas, dit-on, le trouvait sale, et d'Aubigné luimême rapporte qu'il était rongé par des maladies vénériennes, pouilleux et pis encore (V. le passage dans la Confession de Sancy, cap. V,p. 342, édit. de Cologne, etl'bistoriette de Henri IV, dans Tallemant des Réaux).
pour, en me suscitant de mauvaises affaires, me forcer à devenir son confident; jusque-là, qu'il se mit à me retrancher de mes appointements et à prendre plaisir à gâter mes habits pour me mettre en dépenses, afin que la nécessité me rendît plus complaisant.-
D'Aubigné se plaint à tort. Il en fut de plus mal partagés que lui, témoin le duede Bellegarde qui s'était avisé de marcher sur les brisées de son maître, après lui avoir, le premier, ouvert la voie. Le duc avait parlé en termes si éloquents de la dame de ses pensées, comme on disait alors, que le roi n'eut de cesse qu'il n'eût possédé la duchesse de Beaufort, celle que nous connaissons mieux sous le nom de la « belle Gabrielle ».
Henri IV « n'en avait pas les gants », selon l'expression de Tallemant, et c'est pour cela qu'il ne fit pas appeler le fils qu'il eut de Gabrielle, M. de Vendôme, Alexandre, de peur qu'on ne dît Alexandre le Grand : on appelait M. de Bellegarde, M. le Grand. C'était rappeler un mauvais souvenir au roi, qui gardait rancune à son rival d'avoir cueilli ce fruit savoureux.
« Le roi commanda dix fois qu'on le tuât », nous apprend encore Tallemant. En fait, M. de Bellegarde courut une seule fois * un danger sé-
' Une autre fois, il eut à peine le temps de s'enfuir dans un cabinet attenant à la chambre de la duchesse, quand le roi en-
rieux. Le comte d'Aumont, capitaine des gardes, avait l'ordre de le tuer, ni plus ni moins. Il s'acquitta de sa missien avec intelligence : il fit tant de bruit à la porte de la chambre où s'était blotti le duc, que celui-ci eut le temps de se sauver.
Tant que les plaisirs du roi ne furent que des outrages à la morale publique, il n'y eut que demi-mal, mais ils eurent parfois des conséquences plus graves ; et ici le critique historique ne peut se montrer trop sévère.
Gabrielle d'Estrées étant tombée malade à Fontainebleau, le roi s'était empressé de lui dépêcher son premier médecin, M. d'Alibour. Au retour, l'archiatre dit à Sa Majesté qu'il n'avait trouvé à la malade « qu'un peu d'émotion ».
— Eh ! mais, reprit le roi, n'avez-vous pas dessein de la faire purger et saigner ?
— Sire, je n'ai garde ; il faut attendre qu'elle soit à miterme.
— Que voulez-vous dire, bonhomme, répondit le roi avec colère, rêvez-vous? Comment serait-elle grosse? Car
tra. Il s'échappa, au risque de se rompre le cou, par la fenêtre. L'aventure est bien connue.
je sais bien que je ne lui ai rien fait et êtes pour cette fois un très mauvais médecin.
— Je ne sais ce que vous avez fait ou point fait, Sire, répondit le sieur d'Alibour tout en colère, mais je sais bien que votre conscience se trouve plus fausse que moi.
— Impertinent médecin ! Et, sur cela, le roi s'en alla, tout despitet mutiné, trouver la belle malade à laquelle il conta tout et lui fit une belle vie ; et il arriva qu'en effet elle accoucha du petit César et que le pauvre d'Alibour, faute de bon appareil, mouçut quelques mois après l.
Sully, qui rapporte l'anecdote, n'y ajoute pas foi, mais il la trouve bien contée ; serait-ce point qu'elle lui paraissait au moins vraisemblable2 ?
Puisqu'il est question de d'Alibour et de Tallemant, rectifions une erreur accréditée par ce dernier ; nous serons ainsi amené à parler d'une « maladie secrète » de Henri IV, qui a bien pu avoir quelque influence sur certaines de ses décisions politiques. Selon notre habitude, nous livrons le fait aux méditations des historiens, nous confinant dans notre rôle de médecin.
1 Mémoires de Sully, t. II, p. 355.
■ Elle était vraie, si nous en croyons l'Estoile, qui consigne dans son Journal (III, 72) : « Le dimanche 24juillet, on eut nouvelle à Paris de la mort de M. d'Alibour, premier médecin du roy, auquel on disait qu'une parole libre qu'il avait dite à Sa Majesté touchant son petit César, lui avait cousté la vie, de la part de celle (comme tout le monde tenait) qui s'y était intéressée. »
Tallemant des Réaux l parle d'une « gonorrhée» contractée par Henri IV, et qui fut soignée, dit-il, parle premier médecin d'Alibour. Gomme l'a fait observer avant nous M. Alfred Franklin, c'était là office de chirurgien, non de médecin. Ceux-ci ne voulaient pas s'abaisser jusqu'à soigner les maladies des organes génitaux. Ils ne commencèrent à y prétendre que vers la fin du dix-huitième siècle2. Celui qui avait traité Henri IV était, en effet, un chirurgien : il s'appelait Loyseau !
C'est dans un volume dont le titre n'était guère
* Baron (doyen de la Faculté en 1730) : Question de médecine, dans laquelle on examine si c'est aux médecins qu'il appartient de traiter les maladies vénériennes, 1735, in-4#. — Voy. encore : Mémoire pour les chirurgiens, où l'on résout le problème proposé par la Faculté de médecine, savoir : si c'est aux médecins qu'appartient de traiter les maladies vénériennes, et si la sûreté publique exige que ce soit les médecins que l'on charge de la cure de ces maladies. L'auteur conclut : « Les médecins sont dans une incapacité totale de traiter ces maux, lorsqu'au contraire on ne peut refuser aux chirurgiens d'avoir toute l'habileté qu'il est possible d'avoir pour entreprendre la cure avec succès, puisqu'ils ont pour eux l'avantage d'une expérience consommée. » A. Franklin, Les Chirurgiens, p. 79, note.
promefteur1, que nous avons trouvé, tout au long rapportée, et avec la verdeur d'expression dont les contemporains de Louis XIII ne songeaient pas à s'effaroucher, la relation de la maladie de Henri IV. Notons que l'ouvrage est dédié au fils de ce même Henri IV, au vertueux Louis XIII ; ce qui ne manque pas d'un certain piquant!
Au dire de Loyseau, qui n'était pas de Bordeaux pour rien 2, le Roi, ayant appris les guérisons que ledit chirurgien avait obtenues, de plusieurs seigneurs de sa cour et autres personnages, l'avait fait appeler et l'avait nommé un de ses chirurgiens ordinaires.
' CVst un petit in-12, qui a pour titre : Observations médicinales et chirurgicales, avec histoires, noms, pays, saisons, et témoignages, par M. G. Loyseau, médecin et chirurgien ordinaire du Boy. Bourdeaux, 1617. Avec privilège du Roy.
1 « Jean-Baptiste Loyseau, maître chirurgien de Bordeaux dans des Observations chirurgicales qu'il a laissées par écrit, nous dit qu'il fut appelé pour traiter d'une carnosité le roi Henri IV, qu'il l'en avoit pansé et guéri, et qu'il en fut récompensé par une charge de chirurgien de Sa Majesté que le Roi lui donna. Cette histoire, quoique mémorable, ne prouve point qu'il y ait des carnosités ; elle fait voir que ce M. Loyseau fait le mystérieux, et tient du charlatan en publiant ce qu'il a fait, sans dire ni les moyens, ni les remèdes dont il s'est servi. S'il avoit été vrai que le Roi eût une carnosité.et qu'il la lui eût consumée, il falloit qu'en écrivant cette histoire, il ne fit point un secret ni de la méthode, ni des drogues qu'il avoit employées, à une guérison pour laquelle il avoit été silibéralement gratifié; mais puisqu'il se tait sur l'essentiel, je la tiens apocryphe. »
Pendant un voyage dans la Franche-Comté, Sa Majesté se trouvant mal « d'une difficulté d'urine», avait réclamé les soins de son chirurgien. Celuici l'aurait soumis à un traitement, « et moyennant la faveur et assistance de Dieu », aurait réussi à le guérir complètement.
A quelle date se rapporte la maladie dont il est ici question ?
L'Estoile * et Mézeray se trouvent d'accord pour la placer 2 dans la première quinzaine du mois
Dio.\[S, Cours d'opérations de chirurgie, p. 271-272. Les raisons que donne le chirurgien Dionis, pour s'inscrire en faux contre la cure obtenue parson prédécesseur, sont loin d'être péreniptoires.
* « Le mercredi 20 octobre 1592, on ne parloit .plus du duc de Maienne ni du fort, mais qu'on alloit donner bataille, et que le Béarnois estoit malade à la mort. Sur quoi on redoubla, à Paris, les prières et processions, qui eurent telle vertu que le samedi 17 arrivèrent à bon port dans la ville quarante mille escus de l'argent d'Hespagne, qui estoit la bataille qu'on vouloit donner. Le Béarnois aussi ne se mouroit plus, mais estoit malade d'une maladie de bourse, mal ordinaire et fort commun de ce temps. M. Rose, qui preschoit à Saint-Germain le Vieil, où estoient les prières, dit que pendant que ceste bonne Roine, ceste sainte Roine (entendant la Roine de Navarre) estoit enfermée entre quatre murailles, son mari avoit un haras de femmes et de putains; mais qu'il en avoit esté bien payé et en avoit les parties bien eschauffées (entendant ce mal aux bourses qu'ils disoient qu'il avoit). » Journal de l'Esloile, t. V, p. 181-182. Il s'agissait, en l'espèce, d'une orchi-épididymite, très probablement d'origine vénérienne.
• «Un peu avant la mi-octobre, le Roi s'en alla à Monceaux,
d'octobre 1592 *. Henri IV aurait contracté l'afTectiun, dont nous aurons à préciser la nature, étant de passage dans la bonne ville d'Agen 2.
terre qu'il avoit donnée à sa maîtresse ; comme il avoit commencé d'y faire une diète, il tomba malade d'une rétention d'urine, accompagnée d'une grosse fièvre et de fréquentes défaillances de cœur. Ces symptômes d'abord firent craindre qu'il ne fût proche de la mort; mais la cause de son mal ayant été habilement coupée, il fut aussitôt soulagé, et se leva deux jours après. » Mézeray, Abrégé chronologique de l'Histoire de France, t. X, p. 97-9*5. « Avant cette négociation, le Roi avoit été fort mal d'une rétention d'urine, causée, disoit-on, par une excroissance dans le conduit de la v... Le péril avoit été si grand que, croyant mourir, il avoit commencé à disposer du Gouvernement dans la minorité de son lils... » Mézeray, op. cil., p. 242.
'. Extrait du Journal inédit du règne de Henri l V, par Pierre de Lestoile.à la date du 8 octobre 1592 : « Le jeudy, 8e de ce mois, le roy (Henri IV), estant à Mousseaux, se trouva saisi de la fièvre pour s'estre eschauffé à jouer au palmail, et après lui survint une inflammation de la verge, pour laauelle il le fallut saigner du pied en l'eau, ce qui l'allégea ». Cet « allégement » ne fut pas de longue durée ; car, vingt-deux jours après, le Béarnais ne pouvait plus uriner, et il fallut toute l'habileté de Marescot et de Martin pour le tirer de ce mauvais pas (Éphémérides de l'Union médicale, par le docteur A. Chereau, dans la collection de ce journal, de 1860-1873).
1 « La Satyre M. S. intitulée Articles de Paix entre le Roi E. M. du Maine, porte à l'Art. 28, qu'Informations seront faites secrètement contre celles qui ont baillé la V... aux chefs des deux Partis, excepté les Dames de Montmartre E. de Senlis : ce qui suppose à l'égard du Roy, que s'il avoit quelque incommodité vénérienne,ce n'étoit pas un mal invétéré, puisqu'il ne lia ses intrigues avec t'Abbesse du Mont de Mars qu'en 1590, pendant le
D'autre part, si nous nous en référons à Sully1, les premiers symptômes du mal remonteraient au mois de mai; tandis que, d'après Bassompierre2, la maladie aurait éclaté la veille de la Pentecôte.
Le roi se crut si malade qu'il prit le parti d'écrire son testament. Persuadé que sa dernière heure n'était pas éloignée, et résolu de partager le peu d'instants qu'il croyait avoir à vivre entre le soin de son âme et celui de son état, il se tourna avec ferveur vers Dieu, et dicta cette lettre, qui fut envoyée en toute diligence à Sully :
Mon ami, je me sens si mal, qu'il y a apparence que
siège de Paris : mais ayant passé pour constan» que ce Prince avoit une carnosité,quile mit un jouren danger de la vie, »i y a bien de l'apparence que c'étoit là quelque vieux reste de la maladie, qu'on veut qu'il eut pris à Agen... » Journal de ÏEstoile, t. V, p. 184.
1 « Pour les instructions générales dont j'ai parlé, le roi remit à les dresser à Fontainebleau, dont il prit le chemin, suivi de toute sa cour et devant l'être trois jours après par tout son conseil. Il fut contre-mandé,àcause d'une violente maladie qui saisit ce Prince, sitôt qu'il fut arrivé à Fontainebleau, environ le 20 mai. Ce fut une rétention d'urine si douloureuse, que ses médecins désespérèrent d'abord de sa vie. » Mémoires de Sully, t. IV, p. 353.
* « Le roi, dit le maréchal de Bassompierre, eut une rétention d'urine la veille de la Pentecôte, qui le mit en peine; mais il en fut bientôt délivré. Les médecins s'étant assemblés (ce sont les paroles qu'on lit dans le Journal de l'Esloile), leur conclusion fut en ces termes : Abstineat a quavis muliere, etiam reginâ ; sin minus, periculum est ne, ante ires menses elapsos, vitam cum
Dieu veuille disposer de moi. Or, étant obligé, après le soin de mon salut, de penser aux arrangemens nécessaires pour assurer ma succession à mes enfants, et les faire régner heureusement, à l'avantage de ma femme, de mon État, de mes bons serviteurs et de mes pauvres peuples, que j'aime comme mes chers enfants, je désire conférer avec vous sur toutes ces choses ; venez donc me trouver en diligence, sans rien dire à personne ; faites seulement semblant de venir au prêche à Ablon, et y ayant secrètement fait trouver des chevaux de poste, rendez-vous ici dès aujourd'hui1.
Au reçu de cette lettre, le grand-maître de l'artillerie partit précipitamment, en proie aux plus vives angoisses. Entrant dans la chambre du roi, il le trouva dans son lit; la reine, assise à son chevet, tenait une des mains de son époux entre les deux siennes. Le roi , tendant l'autre à Sully, lui dit :
Venez m'embrasser, mon ami ; je suis merveilleusement aise de votre venue. C'est une chose singulière, comment, deux heures après que je vous ai écrit, j'ai commencé à être un peu soulagé de mes grandes douleurs ; elles s'en vont peu à peu, ayant déjà uriné trois fois, et la dernière presque à plein canal, et sans forte douleur. Voilà, dit-il ensuite en se tournant vers la reine, celui de mes serviteurs qui a le plus de soin et d'intelli-
morte commutet. » Henri IV n'observa guère cette ordonnance, et il n'eut pas trop à s'en repentir.
'. Mémoires de Sully, t. IV, p. 355-356.
gence des affaires du dedans de mon royaume, et qui vous eût le mieux servi et mes enfants aussi, si je vous eusse manqué. Je sais bien qu'il est d'une humeur un peu austère, et quelquefois un peu trop libre pour un esprit fait comme le vôtre, et que force gens lui eussent rendu sur cela de mauvais offices auprès de mes enfants et de vous, afin de l'en éloigner ; mais si jamais cette occasion se présente, et que vous vous serviez de tels et tels (il s'approcha de son oreille et les lui nomma), que vous croyiez absolument leurs conseils, au lieu de suivre ceux de cet homme-là, vous ruinerez les affaires de l'État, et peut-être même le royaume, mes enfants et vous-même. Je Favois mandé exprès, afin de parer avec vous et lui aux moyens de prévenir ces malheurs ; mais grâce à Dieu, je vois qu'il ne sera point encore besoin de mes précautions.
Le lendemain, on dépêchait courriers sur courriers , afin de dissiper les bruits fâcheux qui s'étaient répandus partout. Sully ne repartit pour Paris qu'après qu'il eut « vu uriner le roi ». Le roi luimême l'exigea. Il satisfit à ce besoin naturel deux fois, « avec tant de facilité, ajoute Sully, que je compris que tout le danger étoit passé ».
Trois jours après, le 24 mai, Sully recevait une autre lettre du roi, par laquelle il lui mandait « qu'il s'étoit si bien trouvé de la saignée, que La Rivière lui avoitfait faire au bras gauche la veille, qu'après avoir reposé toute la nuit, il se sentoit à chaque moment aller de mieux en mieux ».
En raison de son âge et des hautes fonctions qu'il occupait, Sully prit la liberté de donner en cette occasion quelques conseils à son maître. Il l'engagea surtout à modérer son ardeur pour la chasse1, sans préciser la nature du gibier.
En manière d'expiation, Henri IV fit remettre « deux cents écus pour chacun des malades des écrouelles, que sa maladie avoit empêché qu'il ne touchât, et qu'il n'avoit pourtant pas voulu qu'on renvoyât ».
C'est probablement un retour de son affection — un rétrécissement urétral de nature blennorrhagique, — qui contraignit plus tard le roi à faire appel aux lumières du chirurgien Loyseau. Celuici a publié Y Observation du Boy , avec tous les détails qu'elle comportait, dans l'ouvrage cité plus haut et dont nous avons pu prendre connaissance à la Bibliothèque nationale. Nous allons la reproduire, sans y rien changer, nous contentant de
* « Les médecins de Sa Majesté, écrit naïvement Sully, s'unirent tous en cette occasion, pour lui faire les mêmes représentations que je lui avois faites, sur le tort que le trop grand exercice de la chasse causoit à sa santé. Il les crut et s'en trouva bien. »
remplacer certains mots par leur première lettre, pour n'avoir pas la peine de les traduire en latin.
Le Roy Henri quatrième était tellement travaillé d'une difficulté d'urine, à cause d'une carnosité de longtemps engendrée d'une gonorrhée, qu'en marchant, il me fallait souvent mettre pied à terre pour le faire uriner par le moyen d'une bougie et le plus souvent par une sonde ou canule d'argent, tellement je lui trouvai la v... enflée, froide, mollasse et insensible, dont je fus en crainte d'une mortification, ce qui fut évité par le régime de vivre, légère purgation et fomentation.
Et voyant que le Roy s'en fâchait et s'étonnait de quoi il tardait tant à guérir, je lui demandai combien il y avait du commencement de son mal, lequel me dit qu'il y avait sept ou huit ans l ; alors je lui dis que ce n'était pas mal qui ne se pût guérir. Sur ce, Sa Majesté me demanda si je le pourrais guérir. Je répondis que je le guérirais avec l'aide de Dieu au mois de septembre, pourvu qu'il fût obéissant, qui soudain me promit de faire tout ce que je voudrais et il me commanda me tenir prêt audit temps auquel il me manderait, mais il lui fut impossible de tant attendre, car le 20 et 25 de juin 1598», je reçus deux
4 Ce qui confirme bien ce que nous avons dit : que le roi avait ressenti vers 1592 les premiers symptômes de son affection.
*. Voici ce qu'on lit, à la date du 29 octobre 1598, dans un journal, jusqu'alors inédit, du règne de Henri IV, publié par M. E. Halphen (1862, in-8°) : « La cour estant à Mousseaux, la ville de Paris fut fort troublée des nouvelles qu'on y apporta de l'extrémité de la maladie du roy, qui estoit une carnosité prove-
de ses lettres accompagnées de celles de Monsieur de La Rivière, conseiller du Roy et son premier médecin, par la poste de Bordeaux. La première desquelles était la teneur que s'ensuit :
« Loyseau, je vous fay ce mot pour vous dire que vous ne fassiés faute de vousrendre auprès de moy au temps que vous mande Monsieur de La Rivière, d'autant que j'auray besoin en ce temps-là de votre service, m'asseurant que n'y fairez faulte, prieray Dieu, Loyseau, qu'il vous aye en sa garde. »
L'autre était de même sens, et Monsieur de La Rivière par ses lettres accompagna toujours celles du Roy et m'escrivait telles paroles :
« Môsieur Loyseau, ne faictes faute vous rendre icy à la fin de juin, d'autant qu'il est besoin de commancer la cure de la maladie du Roy, lequel a commandé vous escrire exprès de venir n'ayant loisir d'attandre au moy s de septembre d'autant que le mal le presse, n'oubliés rien de ce que cognoistrés estre propre pour la carnosité et songez à luy demander quelque chose car il la vous donnera. »
nant d'une ch...p..., laquelle, pour avoir esté négligée, luy causa une rétention d'urine qui luy cuida envoyer en l'autre monde. Accident autant craint des bons comme il estoit désiré des méchants. Les médecins de Paris les plus experts, y furent mandés dès la nuict, entre les autres, Marescot et Martin. Le médecin Martin l'exorta de se mieux garder, et qu'il estoit d'une très bonne disposition pour vivre longtemps s'il vouloit un peu mesnager sa vie, auquel le roy ne répondit que par grosserie, estant d'une humeur toute contraire à cela. »