‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 5)Chapitre 16 sur 29 · MARGUERITE DE VALOIS · texte numérisé non relu

MARGUERITE DE VALOIS

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Je ne fis faute me rendre près de Sa Majesté en même temps que Monsieur de La Rivière m'avait mandé avec une poudre que j'avais composée à Bergerac, ensemble un instrument que j'inventai, fait en forme de canule, pour servir de sonde et pour porter le médicament sur la carnosité, lequel instrument Monsieur de La Rivière approuva grandement et même ma poudre disant qu'il n'y en avait point de plus propre, avec lesquels remèdes je consumai ladite carnosité dans dix ou douze jours, et l'ulcère fut cicatrisé dans trois semaines après, j'avais composé un onguent de ma poudre incorporée avec beurre frais, lequel je portais avec ma canule sur la carnosité le soir à l'entrée du lit, ayant premièrement fait pisser le Roy et le lendemain j'usais d'injections réfrigérantes, faites quelquefois avec les trochisques de gordon1 et quelquefois avec les trochisques blancs de rhasis2, dissous avec les eaux de plantain, pourpier ou de solanum, selon l'exigence du mal, et pour la fin de la tuthie préparée, antimoine préparé, incorporez avec beurre frais ou avec l'onguent pompholigos et album rhasis, portés avec ma canule ou une bougie, le bout de laquelle je munissais d'un emplâtre fait avec ma poudre, laquelle je laissais dedans le soir le Pioy étant au lit, ou bien au lieu dudit onguent, j'ai accoutumé de laisser dans la v... une sonde de plomb ointe dudit onguent, ou bien frottée d'argent vif cru et purifié. Et dans cinq semaines le feu Roy fut entièrement guéri par la grâce de Dieu.

1 Goudron.

* Oxyde de zinc.

Combien que durant ce temps-là mes ennemis ou envieux me voulurent calomnier, à cause de quelque accident qui lui survint non pas à cause de sa carnosité, ni des remèdes, mais à cause de quelque excès que Sa Majesté avait fait, tellement que sans un vomissement qui lui survint promptement par deux fois il eût été fort mal, de quoy il eut la fièvre trois ou quatre jours et lors mes envieux faisaient courir le bruit (jusque dans Paris) que j'étais cause du mal du Roy par mes remèdes et instruments, mais le Roy assuré de ma fidélité et reconnaissant bien que cela venait d'ailleurs me fit la faveur de parler pour moi et me justifia en la présence de Monsieur le duc de Bouillon et plusieurs autres et nomma les principaux de mes envieux qui étaient jaloux, de quoi Sa Majesté ne voulait permettre qu'ils fussent présents lorsque je le traitai, même depuis Sa Majesté étan' à Saint- Germain fit un grand affront à l'un deux lui disant : vous êtes bien marri que je sois guéri par autre main que la vôtre, mais je sais bien de qui je me fie. Et dans quelques jours après je m'en revins à ma maison, avec la bonne grâce du Roy, et moi aussi bien content.

En somme, il s'agissait — comme nous l'avons dit plus baut — d'un rétrécissement blennorrhagique1.

Les termes : « de longtemps engendrée d'une gonorrhée » : plus loin : « il me fallait souvent mettre pied à terre pour (le roi) faire uriner par

1 Cf. Revue chirurgicale, 20 février 1908.

le moyen d'une bougie et souvent par une sonde » ; et enfin : « j'ai accoutumé de laisser dans la verge une sonde de plomb oincte dudit onguent », n'estce pas, en quelques mots,rétiologie,lessymptômes et le traitement d'un rétrécissement d'une nature spéciale, pour ne pas dire spécifique?

N'est-ce pas à peu près suivant la même méthode thérapeutique que l'on traite aujourd'hui les rétrécis; et les Béniqué d'étain, en usage à l'heure actuelle, ne ressemblent-ils pas, avec quelques perfectionnements en plus, à la sonde1 de plomb du vieux chirurgien de Henri IV ?

'A propos desondes, sait-on à qui est due l'invention des sondes molles.pourcathétériser les malades atteints de rétention d'urine? M. Le Maître (a) nous apprend que nous en sommes redevables à un lithotomiste bordelais, du nom de Jean de Mingelousaux, père du traducteur delà Chirurgie de Guy de Chauliac. Jusqu'à lui, on se servait d'algalies, instruments métalliques rigides, dont une extrémité s'enflait en forme d'entonnoir et dont l'autre présentait un œil placé latéralement pour l'écoulement de l'urine. Ces appareils, outre qu'ils étaient très encombrants, ne se modelaient pas du tout aux courbures de l'urèthre ; leur passage était extrêmement douloureux et souvent ils causaient des éraillures, et il s'en suivait des complications d'une gravité redoutable. La réputation des sondes de Mingelousaux date du jour où ce praticien eut la bonne fortune de s'en servir pour un personnage de marque, qu'il réussit à soulager : le cardinal de Ricbelieu. (Chronique médicale 1" février 1903).

(a) Le Maître, Recherches sur les procédés chirurgicaux de l'Ecole bor- , delaise, des origines à la 'Révolul ion; Bordeaux, 1903.

Depuis cet incident morbide jusqu'à l'époque de sa mort, qui survint de la façon tragique que l'on sait, il ne semble pas que Henri IV ait souffert d'autre chose que d'indispositions ; cependant, au mois de janvier 1609, il eut une attaque de goutte, qui le contraignit à garder le lit1.

En 1596, il avait été affligé de la fièvre quarte : contre l'avis de tous ses médecins2, il s'en guérit en mangeant force huîtres à l'écaillé, et en buvant de l'hypocras.

En 1603, il tombait malade d'un grand dévoiement, jusqu'au sang3, que les médecins dirent provenir

1 Henri IV et la princesse de Condé, par Paul Henrard, p. 19. II avait eu une autre attaque, en décembre 1603, à la suite d'une nuit passée, à Saint-Germain, chez Mm* de Verneuil (Zeller, op. cit., p. 187).

* Dès l'année 1599, Henri IV n'avait pas moins de 65 commensaux, chargés de veiller sur sa précieuse santé. Durant un règne relativement court, il n'eut pas moins de cinq premiers méde cins: Dailleboust.pIus connu sousle nomded'Alibour ; Ribbitz de la Rivière, André du Laurens, Antoine Petit et Pierre Milon (V. sur ce dernier, l'Union médicale, 1864, p. 181, les Comptes rendus des travaux de la Société du Berry, à Paris, 1863-1864, p. 474 et suiv.). Pour les archiatres de Henri IV, cf. l'Union médicale, 1861, n°s 121, 124 et 125, et 1S64, w» 49, 50 et 53, articles du docteur Chereau.

' Il fut saisi, à la fin du mois de mai de, cette année 1603, de

de la quantité d'huîtres qu'il avait absorbées *.

En août 1607, il eut «un cours de ventre », pour avoir mangé trop de melon. Un docteur de Sorbonne fit en ce temps le procès du melon, à cause du mal qu'il avait fait au Roi 2.

Dans son « Pourtraict delà santé »,un des médecins de Henri IV, Joseph du Ghesne, recommande à son royal client de se présenter à la garderobe dès qu'il sera levé, et « d'entretenir ordinairement son ventre lâche ». S'il advient qu'il l'ait resserré, comme il y a beaucoup de tels tempéraments (à cause qu'ils ont un foie trop chaud et bouillant), il faudra donner ordre qu'on le lui entretienne lâche, plutôt avec du jus de pruneaux doux ou des bouillons qu'on lui fera prendre le inatin, lesdits bouillons faits avec de l'oseille, bourrache, pourpier, laitue, etc.

violentes coliques, à la suite d'un bain, après lequel il s'était promené au frais dans les jardins de Fontainebleau. La rétention à laquelle il était sujet prit un caractère des plus alarmants [Henri IV et Marie de Médicis, d'après des documents nouveaux, par Bertbold Zeller; Paris, Didier, 1877, p. 180 de l'édit. in-8°).

4 Dans le Dictionnaire des substances alimentaires, indigènes et exotiques, par Aulagnier, on donne comme historique ce détail, que Henri IV avait, non seulement pour les huîtres mais encore pour les sardines une prédilection particulière et que, depuis son abjuration, il en faisait son déjeuner ordinaire, les jours d'abstinence.

2 Registre-Journal de Henri IV, édit. Michaud et Poujoulat, t. I, 2° partie, p. 434.

Henri IV n'avait que faire de ces conseils ; il avait les entrailles trop sensibles pour ne pas dédaigner de pareils adjuvants. Il était très sujet à ce genre d'indisposition1, si nous en croyons l'indiscrète mention du registre de la Chambre des Comptes de Pau, qui porte deux achats : l'un d'échelles, pour monter à l'assaut; l'autre d'étoupes, pour les besoins du Roi 2.

Un jour, il lui suffit de rire un peu trop avec sa maîtresse, alors Mrae de Beaufort, et avec Bellegarde, de vers satiriques, pour être pris d'un grand dévoiement et être sept heures en grand danger.

Henri savait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur son tempérament, et il ne partait jamais en campagne sans certains bagages, pour lui de première nécessité 3. Il était le premier à plaisanter sur son infirmité.

Tallemant nous a laissé là-dessus une anecdote savoureuse, comme la plupart de celles qu'il s'est plu à conter. Quand on venait dire au roi :

1 Et aussi aux maux de dents (Minvieille, thèse citée plus bas), donnant raison au proverbe populaire : mal de dents, mal d'amour.

' V. dans nos Morts mystérieuses, au chapitre Henri IV, l'Appendice sur les médecins de ce roi et dans la Revue des Documents historiques, 1879, p. 173, une quittance de son premier médecin.

• La médecine au temps de Henri /7,par le docteur Minvielle ; thèse de Paris (1903), p. 166 et suiv.

Voilà V ennemi ! il lui prenait tout aussitôt « une espèce de dévoiement » ; mais « tournant cela en raillerie », le brave guerrier se contentait de dire : « Je vais faire bon pour eux ! »

La gaillardise du mot effarouchera moins, venant d'un prince gaillard entre tous.

Louis XIII appartient corps et âme à la pathologie. Bègue, malade, impuissant, usé sans avoir vécu, il n'était pas plus sain sous le rapport physique. Malveillant, méchant, mais ans énergie même pour faire le mal, défiant, mélancolique, ennuyé, sans affection, ni attachement pour qui que ce soit, pliant sous toutes les influences, il est le spécimen le plus complet de la dégénérescence.

(Etudes sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chez l'homme, par le Dr Paul Jacoby.)

Louis XIII, surnommé le Juste, aurait été plus heureusement nommé le Chaste ; car je suis persuadé que si, comme Louis le Débonnaire, il avait été forcé de se retirer dans un couvent, non seulement il ne lui aurait jamais repris fantaisie de retroquer son capuchon contre une couronne, mais qu'il aurait pu jurer, en toute sûreté de conscience, qu'il ne se rendrait jamais coupable d'une

infraction même vénielle à ses vœux de chasteté. Louis X11I est mort avec son innocence virginale ; le plus faible de nos rois a eu cela de commun avec les deux plus forts des génies modernes, avec Pascal et Newton.

Celui qui a écrit ces lignes est un homme dont on a beaucoup médit, parce qu'il ne ménagea la vérité à personne, surtout aux grands; mais on honora toujours en lui la loyauté de convictions qu'on savait établies sur cette base solide qu'est l'étude approfondie de notre histoire, émondée des ronces de la légende.

Raspail, c'est de lui que nous voulons parler, a abordé bien des problèmes médico-historiques ; il a apporté à leur examen peut-être plus de passion qu'il ne convenait; mais s'il ne fit pas toujours preuve de modération, on ne peut dire qu'il pécha par mauvaise foi. Donc, d'après Raspail (et nous le citons, parce qu'il n'est pas un historien officiel, et qu'il est un savant dégagé de préjugés, en quoi son opinion est doublement estimable), Louis XIII n'aurait pas usurpé l'épithète dont le gratifia son peuple. Voyons jusqu'à quel point est justifiée l'opinion de l'homme dont nous venons de reproduire le jugement sommaire.

Si nous nous en rapportons à ce que nous apprennent tous les biographes de Louis XIII, ce roi, par un côté au moins, ne fut pas le fils de

Henri IV1 : en amour jcomme en tout le reste, «il eut quelquefois des intentions, il n'eut jamais de résolutions 2 ».

Ce n'est pas qu'il eût de l'indifférence pour le sexe : il avait plutôt de l'appréhension à son endroit ; sa réserve était, surtout de la timidité3.

Les détails qui vont suivre, quelque intimes qu'ils soient, sont nécessaires, parce qu'ils éclairent singulièrement la psychologie de ce caractère indécis, resté une énigme aux yeux de la plupart des historiens4.

f Lorsque la folle de la Reine, Mathurine, dit à Louis XIII enfant : « Viens ça ; seras-tu aussi ribaud que ton père ? », il répond froidement, y ayant songé : « Non » (9 juin 1604, Journal de Jean Hèroard sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1628), publié par MM. Eud. Soulié et Ed.de Barthélémy, t. I (1601-1610) ; t. II (1610-1628).

* A. Baschet, Le Roi chez la Reine, Préface de l'édition de 1866. 1 V. les Mémoires d'Edward lord Herbert de Cherbury (Magasin pittoresque, 1873, p. 175).

* Depuis que ces lignes ont été écrites, on a suivi la piste que nous avions indiquée et M. Batiffol, entre autres, a largement puisé dans le Journal d'Héroard, pour écrire ses articles de la Revue de Paris (1901, V, p. 501-526), qu'il a plus tard réunis en volume, sous le titre de Louis XIII enfant. M. Batiffol s'est donné la peine de consulter dans l'original le journal précité, et il a pu se convaincre que les premiers éditeurs de ce journal, si souvent mis à contribution, n'en ont publié que des extraits, ce qui était généralement su; mais, en outre, qu' « ils ont modernisé le style et traduit les paroles du Daupbin, tandis que le médecin a transcrit phonétiquement les propos de l'enfant, ce qui donne une sensation plus vivante »,

Louis XIII était venu au monde parfaitement constitué, « grand de corps, gros d'ossements, fort musculeux... et vigoureux tout autant que l'on peut penser pour cette petite âge l ».

Le lendemain de sa naissance, sa nourrice ayant remarqué qu'il avait de la peine à téter, on lui regarda la bouche et l'on constata qu'il avait encore le filet. « Sur les cinq heures du soir, il lui fut coupé à trois fois par M. Guillemeau, chirurgien du roi. »

L'opération fut-elle mal faite, ou l'enfant avaitil une conformation particulière de la langue, toujours est-il que lorsqu'il commença à prononcer quelques mots, on s'aperçut qu'il bégayait2.

* Journal de Jean Héroard, année 1601.

1 Son précepteur, Lefèvre, disait que son élève « avait un grand dédain des lettres, parce qu'il reconnaissait la difficulté naturelle d'y profiter, ne pouvant lire ni prononcer qu'avec grandissime peine; jusque-là qu'un jour ne pouvant bien sortir à son gré de je ne sais quel mot, il s'empoignait le visage avec une de ses mains, à demi en furie, de dépit de ne pouvoir prononcer comme les autres ; de sorte qu'on eut de la peine de l'empêcher de se nuire, et de lui faire comprendre que Dieu voulait montrer que les rois étaient, comme les autres hommes, sujets à des infirmités... » Détails sur la jeunesse de Louis XIII [Revue rélrospeclive, II, 412). Il était sibègue, rapporte l'ambassadeur d'Angleterre Herbert de Cherbury, « qu'il en était devenu fort taciturne ; sa difficulté de parler était si grande qu'il s'arrêtait souvent au milieu d'une phrase et restait pendant plusieurs instants la langue à moitié pendue hors de la bouche ».

C'est lorsqu'il se mettait en colère que le bégaiement était le plus accentué1.

Très fâché d'avoir cette infirmité, il en est si préoccupé que, la veille du jour où il doit se rendre au Parlement, « pour se déclarer majeur », il fait un vœu à Notre-Dame des Vertus, « s'il peut, le lendemain, au Palais, prononcer, sans faire faute, ses paroles pour sa majorité ». Soit coïncidence, soit auto-suggestion, il réussit à prononcer son discours, « hautement, fermement et sans bégayer ». Pour ceux qui savent l'influence de cette infirmité sur le moral de celui qui en est affecté, ce menu détail n'est pas indifférent.

* Louis XIII enfant avait, à en croire certains de ceux quj rapprochèrent de très près, le nez et le pharynx fort engorgés de « phlegme épais et de mucosité mal conditionnée... Il n'avait pas la parole fort libre naturellement, et avait la langue si longue et si épaisse, quequand elle était sortie de sa bouche ayant peine à la retirei, il était obligé de la repousser avec le doigt ». Revue critique, n° 13, 28 mars 1898 et Chronique médicale, 1" janvier 1899. « Le cerveau du prince n'avait aucune évacuation, parce que de son naturel, le prince ne se mouchait que fort rarement », déclare Ponchartrain; et, confirme Cherbury, «jamais il ne crachait, ni ne mouchait ni ne suait,quoi qu'il se livrât avec passion aux plaisirs de la chasse et de la fauconnerie ». Louis XIII était, comme nous l'avons établi ailleurs [Morts mystérieuses de l'Histoire, 2e série), ce que nous appellerions aujourd'hui, un adénoïdien.

i)4 LE CABINET SECRET DE L'ilibTOIRE

Pour pénétrer la psychologie du royal enfant, ce qu'il importe davantage de mettre en relief, c'est la fâcheuse éducation1 qu'avait reçue le jeune roi, dès ses premières années. C'était à qui encouragerait le mieux ses instincts vicieux. Heureusement — peut-on dire heureusement ? — il profita peu des leçons qu'il avait reçues.

Il n'avait pas tout à fait deux ans, qu'il prenait plaisir et criait « à pleins poumons », quand sa remueuse « lui branloit du bout du doigt sa guillery 2 ». (Nous prévenons, une fois pour toutes,

' Nicolas Vauquelin, sieur des Yveteaux, qui avait été placé par Henri IV auprès de son fils, fut congédié peu de temps après la mort de ce roi; mais il était trop tard pour que le nouveau précepteur, Lefèvre, pût corriger les mauvaises habitudes, déjà trop enracinées chez le jeune prince, qu'on semblait avoir perverti, de bonne heure, dans un coupable but d'ambition (Mémoires curieux sur l'Hisloire des mœurs et de la prostilution en France, par Pierre Dufour [P. Lacroix] ; Bruxelles, 1855, p. 264).

* Quand on avait constaté le sexe du premier dauphin, fils de Marie-Antoinette, il donnait les promesses de virilité, qui avaient été remarquées déjà chez Louis XIII. Cette turgescence, fréquente chez les enfants, est déterminée par la pléni-

louis xin MÉniT.v-r-iL d'être appelé le « chaste »? 95

que nous empruntons un texte déjà publié par des érudits qualifiés1, et que nous nous ferions scrupule de rien y modifier.)

Un autre jour, le page de M. de Longueville vient pour prendre des nouvelles du dauphin. Quand il s'en retourne, il s'entend appeler par l'enfant, « qui se retrousse, lui montrant sa guillery ». Il renouvelle le même geste devant M. d'Elbène, le comte de Visé, ambassadeur du

tude de la vessie; mais les poissardes, ne sachant pas cela, célébrèrent à leur façon ce petit incident :

Notre charmante Antoinette Vient de faire un petit bout Et j'avons vu la broquette De not' dauphin à tretous.

Elle levoit.

Elle dresso^t, Ça vous promet un maître clou.

La Correspondance secrète, d'où nous extrayons ce qu'on vient de lire, ajoute (t. XII, p. 13S) : «Cette polissonnerie a fait rire toute la cour, l'a fait rire aux larmes. Quelques femmes ont baissé les yeux et voulaient rougir; mais dans une joie aussi grande, aussi universelle, on doit naturellement passer bien des choses. Le roi a applaudi et a ordonné aux poissardes un bis, qui les a toutes mises hors d'elles de plaisir. Elles ont recommencé avec des figures, des mines, des contorsions dans leur genre.plus plaisantes les unes que les autres. Sa Majesté leur a promis une fête lorsque la Reine seroit levée de couches. » Franklin, La Vie privée d'autrefois : L'enfant, p. 173-174.

1 MM. Eud. Soulié et E. de Barthélémy, les éditeurs du Journal de Héroard.

duc de Savoie, le comte de Hems, ambassadeur d'Ecosse, le sieur de Bonnières, et sa toute jeune fille.

C'est surtout à celle-ci qu'il en avait. Il se trémoussait, était secoué par tout le corps d'un fou rire ; il y mettait enfin une telle ardeur, « qu'il en était tout hors de soi1 ». Il se couchait à la renverse, pour qu'elle ne perdit rien du spectacle!

Loin de l'empêcher de se livrer à ce jeu malpropre, on l'y aurait plutôt encouragé, témoin ce fragment de dialogue :

— Où est le mignon de papa ? lui demandet-on cerlain jour.

Il se montre, frappant sur son estomac.

A son tour, le brave Héroard le questionne :

— Où est le mignon de l'Infante2?

1 « Le 29 juin, dimanche. — En tétant il gratte sa marchandise, droite et dure comme du bois. Il se plaisait ordinairement fort à la manier et à y jouer du bout des doigts. » Journal de Jean Héroard, t. I, p. 5o. Un autre jour, il lui prenait fantaisie de faire «baiser à chacun sa guillery ». Héroard, I, M.

1 « Le (5 août 1601) ■•eudi à Sainl-Germain. — A huit heures et demie, dévêtu, M1" de Vendôme lui demande : « Monsieur, coucherai-je avec vous? » Il répond brusquement : Ho! Ho! vous n'êtes pas l'Infante. Mis au lit, Mlu de... lui en demande autant : « Monsieur, vous plaît-il que je couche là avec vous ?» Il répond résolument : Eles-vous l'Infante ? « Oui, Monsieur », dit-elle. Il répond: Non, vous n'êtes pas l'Infante ».

LOUIS XIII. enfant.

Il met sa main sur sa guillery...

Comme tous les enfants de son âge, ce qu'il voyait faire, il s'efforçait délimiter. Il voit M. de Montglat donner la fessée à Mlle Mercier : il lui prend envie d'en essayer. « Il s'efforce de la fouetter sur les fesses avec un brin de verges. »

Mlle Bélier lui demande : « Monsieur, comment est-ce que M. de Montglat a fait à Mercier ? » Il se prend soudain à claquer de ses mains l'une contre l'autre avec un doux sourire et s'échauffe de telle sorte qu'il était transporté d'aise, ayant été un bon demi-quart d'heure riant et claquant de ses mains, et se jetant à corps perdu sur elle, comme une personne qui eût entendu la raillerie. »

En avril 1603 — il avait un peu plus de deux ans ! — Mme de Verneuil, la maîtresse de son père, étant venue le voir, il joue avec elle, « lui met la main dans son sein1, puis baise le bout

1 C'était un de ses gestes familiers {Héroard, I, 326: 22 mars 1608). Plus tard, ses goûts devaient changer. Blot, le chansonnier de la Fronde, a laissé, sous le titre de Rêveries, un recueil dans lequel la répulsion de Louis XIII pour les seins est caractérisée en ces termes : « On savoit que le roi Louis XIII regardoit les tétons comme damnation et leur faisoitmême des avanies, ce qui faisoit que le P. Joseph et Vincent de Paul ne tarissoient pas en invectives sur cette partie, lornement des belles. » V., pour plus de détails, les Stromates de Jamet, t. II, p. 101-1 (les Stromales sont conservés au département des manuscrits, à la Bibliothèque nationale) Y Eloge du sein des femmes, de Mercier (de Compiègne); Paris, I 7

de son doigt; elle le couvre de son mouchoir, et le découvre comme auparavant ».

La marquise « lui mettait souvent la main sous la cotte J ». Cette peu farouche dame n'avait pas la moindre vergogne. Un jour qu'elle allait rendre visite au dauphin , n'alla-t-elle pas jusqu'à lui présenter sa main, puis son bout de sein à baiser? L'enfant refusa fièrement l'un et l'autre, mais sa gouvernante lui en ayant donné l'ordre, il finit par s'exécuter.

Jusqu'au grave Héroard, le vieux médecin, qui encourageait ses mauvais penchants2! Ah! si le dauphin n'eut pas conscience de sa virilité de bonne heure, ce ne fut pas la faute de ses conseillers !

Barraud, 1873 ; les Chroniques de VOEil-de-Bœuf, de Touchard- Lafosse. Dans ces deux derniers ouvrages, qu'on ne doit consulter qu'avec précaution, se trouve le récit, auquel on a fait tant de fois allusion, de la gorgée de vin que Louis XIII aurait lancée sur les appas d'une belle. Quant à l'anecdote du billet, que le prince pudibond aurait été chercher avec des pincettes dans le corsage de Mlle de Hautefort, on n'a qu'à lire, pour s'édifier, l'article de Tamisey de Larroque, paru dans l'Intermédiaire, 1866, col. 36, qui remet la légende au point.

1 Héroard, I, 45.

* « Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery » ; il répond : Hé ! le velà-li-pas, gaiement, la soulevant du doigt. Mis au lit, il s'assied sur son chevet et se joue à sa guillery. » Journal, p. 81. A la date de 1605, on lit dans Héroard : « La reine, mettant la main à sa guillery, dit : Mon fils, j'ai pris votre bec. » 1, 137.

En novembre 1604, Mme de Guise, l'ayant mené dans la chambre de la reine, lui montre son lit et lui dit : « Monsieur, voilà où vous avez été fait » ; il répond: Avec maman.

Son propre père lui inculquait de fâcheux principes. Lorsqu'il rentrait fatigué de la chasse, le roi se couchait dans le premier lit venu, faisait déshabiller l'enfant et le mettait tout nu auprès de lui. Tant que l'enfant n'a pas deux ans, c'est un jeu sans conséquence. Mais quand on voit cette habitude se continuer1 jusqu'aux derniers jours de la vie de Henri IV (26 janvier 1610), alors que son fils est dans sa neuvième année, on reste confondu d'une telle inconscience.

En 1605 — Louis XIII n'avait pas quatre ans, — le dauphin est mené un jour, par son père, dans la chambre de la Reine. Il se prend tout à coup à considérer une tapisserie, représentant des enfants qui jouaient. Le roi lui dit:

— « Mon fils, je veux que vous fassiez un petit enfant à l'Infante.

— Oh! oh ! non, papa...

* « Le 26 juin 1606, le roi se met dans le lit, y fait mettre en chemise M. le Dauphin qui se y joue {nie) fort privément. » La même année, on l'emmène à la saillie d'une jument . il on est fort diverti. » Idem, I, 218.

— Je veux que vous lui fassiez un petit dauphin comme vous.

— Non pas, s'il vous plaît, papa, dit-il, en mettant sa main au chapeau et en faisant une révérence. »

On le préparait de bonne heure, comme on voit, à jouer au petit homme; mais on n'y réussit guère.

— Monsieur, aimez- vous bien l'Infante? lui demande un jour M. de Ventelet.

— Non.

— Monsieur, pourquoi?

— Parce qu'elle est Espagnole, je n'en veux point.

— Monsieur, elle vous fera roi d'Espagne et vous la ferez reine de France.

Il répond en souriant, « comme de chose où il eût pris' plaisir » :

— Elle couchera donc avec moi et je lui ferai un petit enfant.

— Monsieur, comment le ferez-vous ?

— Avec ma guillery, dit-il, bas et avec honte.

— Monsieur, la baiserez-vous bien ?

— Oui, comme cela, dit-il, en se jetant à corps perdu la face contre le traversin.

Une autre fois, comme on l'engage à boire à la santé de l'Infante, il répond : Je m'en vas boire à ma maîtresse t...

LOUIS XIII MÉRITA-T-IL d'ÊTRE APPELÉ « LE CHASTE » ? 101

Éveillé à deux heures et demie après minuit, en sursaut, il se lève hors du lit, debout, disant : « Où me fallait-il aller ? » Sa nourrice le prend, le recouche et il se rendort jusqu'à six heures et demie. Il se fait mettre au lit de sa nourrice et se jouant à elle: « Bonjour, ma garce, baise-moi, ma garce, hé ! ma folle, baise-moi ! — Monsieur, lui demanda sa nourrice, pourquoi m'appelez-vous ainsi? — Parce que vous êtes couchée avec moi. »

Mlle Lecœur, sa femme de chambre, lui demande :

— Monsieur, vous savez donc bien ce que c'est que des garces ?

— Oui.

— Et qui, Monsieur?

— Celles qui couchent avec les hommes (sic).

Sa nourrice étant enceinte, Héroard demande à l'enfant :

— Monsieur, par où est-il entré?

— Par r oreille.

— Par où sortira-t-il?

— Par l'oreille.

La naïveté de l'enfant reparaît par intervalles; à moins que ce ne soit malice feinte.

A cinq ans, il devient amoureux de la nourrice1

* « Il va en la chambre de la petite Madame, en baise la nourrice à la bouche, aux yeux, au front, au nez, aux tétons,

de la petite Madame. « Il lui fait les doux yeux... fait le honteux... retourne sa face. » Survient une femme, une revendeuse de Paris, qui se prend à danser devant le dauphin, « à découvrir ses cuisses bien haut, tantôt l'une et puis l'autre ». Il regarde tout cela « avec un extrême plaisir, et court après cette femme, pour lui soulever la cotte ».

On ne peut que sourire de ces enfantillages, et cependant, en raison de l'extraordinaire précocité du dauphin, on se prend à douter de sa complète innocence.

Ecoutez ce que répond cet enfant terrible, quand on lui apprend que la comtesse de Moret vient d'accoucher du fils qu'elle avait eu de Henri IV, et qui devait être légitimé plus tard :

— Monsieur, dit-on au dauphin, vous avez encore un autre féfé?

— Qui? qui est-il? demande-t-il comme ébahi.

— Monsieur, c'est Mme la comtesse de Moret qui est" accouchée d'un fils.

— Ho ! ho ! il nest pas à papa I

— Monsieur, à qui est-il donc?

— // est à sa mère.

— On ne lui tira rien autre, et il en resta « tout fâché, comme s'il eût voulu pleurer1 ».

avec transport^» disant : Je vous baiserai toujours. Il en était amoureux par inclination. » Héroard, loc. cit. 1 « Le 2 (mai 1608) vendredi. — Le Roi le mène promener au

LOUIS XIII MÉRITA-T-IL d'ÊTRE APPELÉ « LE CHASTE » ? 103

Si l'on doutait qu'il ne sût pas ce que parler veut dire, le trait suivant dissiperait le doute.

Héroard lui apprend que Mme de Guise vient d'accoucher, il répond : « Y avait-il bien neuf mois ? » Il n'avait pas tout à fait onze ans, quand il tenait ce propos !

En 1610, cinq ans avant l'union qu'il devait con-. tracter, se trouvant dans le cabinet de la Reine, où était un tableau représentant le portrait en pied de l'Infante, le Dauphin dit aux enfants qui l'entouraient : Voilà ma femme ! M. de Souvray, son précepteur, lui dit que peut-être les Espagnols ne la lui voudraient pas donner. Il répondit aussitôt : « Eh ! il la faudra aller prendre l. »

A l'entendre parler de la sorte, qui n'eût assuré qu'il aurait la vaillance du Béarnais, lequel prenait d'assaut les filles comme les villes?

Le jeune roi est, de plus, beau cavalier, danse à ravir, joue à la paume et à l'arbalète. Ce qu'il aime par-dessus tout, c'est de manier des armes : l'arc, l'arquebuse, les piques; il est « soldat dans l'âme ».

Le petit Dauphin est une créature aimante, pri-

jardin, où lui montrant Mme la comtesse de Moret : « Mon fils, j'ai fait un enfant à cette belle dame, il sera votre frère », il se retourna honteux, disant : Cest pas mon frère. » ' Œuvres de Malherbe, édition L. Lalanne, t. III, p. 130.

mesautière, et n'étaient des crises d'emportement, ce serait un enfant charmant.

Il avait à peine quatorze ans, quand on parla de l'unir à cette Infante d'Espagne dont il faisait si grand cas avant de l'avoir vue.

Là petite reine qu'on lui destinait avait tout juste huit jours de plus que son futur époux.

Les écrivains du temps ne tarissent pas d'éloges sur la beauté de l'Espagnole, sur sa grâce, ses gentilles manières.

A la fin de 1613, elle avait eu une maladie qui aurait pu altérer ses charmes, si elle eût laissé des traces : elle avait été atteinte de la petite vérole ; elle eut la chance de n'en point garder de marques1.

Nous ne décrirons pas les cérémonies qui eurent lieu en Espagne et qui furent comme le prélude de celles qu'on devait célébrer à Bordeaux, où le roi s'était rendu au-devant de l'Infante. Bien qu'il fût à la veille de son mariage, Louis XIII n'avait rien changé à ses habitudes : il continuait à jouer, comme un enfant qu'il était.

Dans le palais de l'archevêché de Bordeaux, qui est sa résidence, Louis XIII se divertit et s'amuse comme dans le palais du Louvre, à Paris; il y a ses oiseaux du cabinet, ses petites arquebuses,

* Le Roi chez la Reine, par Baschet, p. 143 et suivantes.

ses gentilshommes ordinaires, en un mot, ses choses et sa maison1.

Il joue aux échecs, va à la chasse, assiste à la comédie, et les loisirs qui lui restent, il les occupe à chanter des hymnes religieuses, à dresser des escadrons et des bataillons avec ses petits soldats d'argent, à convertir « de petites armoires en volière » — et à dérober des pots de confiture au cardinal de Sourdis !..

Il a parfois de telles colères, qu'on est à se demander si l'on n'est pas en présence d'un cas pathologique2. En réalité cette colère était héréditaire ; Louis XIII avait hérité du tempérament coléreux de son père, Henri IV, et de sa mère, Marie de Médicis, tous deux prompts à l'emballement. A son père il prodigue des trésors d'affection que le bon roi Henri lui rend avec usure ; il est moins libre avec sa mère, plus hautaine et plus revêche.

Tandis que l'enfant se livrait à ses passe-temps favoris, la petite Reine se rapprochait de plus en

' Baschet, op. cit., p. 181-182. De sa mère il tenait l'amour des bêtes, principalement des chiens, dont il avait toute une meute. * Cf. la Chronique médicale, 1907, p. 126.

plus du but désiré. Elle venait de quitter Castres, quand le Roi la rejoint sur la grand'route. Il fait arrêter son carrosse « au droict du sien et marchant doucement», la considère, puis se met à lui dire gaiement, en se montrant du doigt et à voix haute : Io son incognito, Io son incognito; puis il remonte à cheval et repart pour Bordeaux, où il arrive une heure avant l'Infante.

Pendant que la jeune reine se reposait des fatigues du voyage, et qu'on terminait les derniers préparatifs, le roi était allé aux canaux faire voler un de ses plus beaux oiseaux1.

Comment allait se comporter l'enfant royal, que ni son tempéramentni ses façons d'être habituelles ne semblaient avoir préparé au rôle qu'il était appelé à jouer? Voyons, d'abord, le récit officiel, apparemment rédigé sous l'inspiration de la Reine mère, pour qui la raison d'Etat parlait plus haut que le cœur ; nous exprimerons ensuite les réserves qu'il convient de faire sur la véracité de son contenu.

La pièce que nous publions a paru, pour la première fois, dans un recueil historique 2, où nous aurons encore occasion de puiser ; elle porte pour

1 Baschet, toc. cit.

* Revue rétrospective, 1"> série, t. II, p. 250. V. dans la même Revue (lre série, t. II, 1834, p. 253), la lettre du « Frère Joseph, de Paris, Capucin indigne ».

titre : Détail singulier de ce qui se passa le jour de la consommation du mariage de Louis XIII (25 décembre 1615).

Après la cérémonie achevée, environ sur les 7 heures du soir, et que leurs Majestés eurent un peu devisé ensemble, le Roi et la petite Reine s'en retournèrent avec autant d'ordre que l'heure le peut permettre, et prireni le plus court chemin de l'Archevêché, pendant que la Reine mère y retourna aussi par la petite porte ; et étant là, donna ordre à faire faire la bénédiction du lit nuptial, sans aucune cérémonie, par un des aumôniers ou chapelains qui se trouva le premier sur les lieux.

Incontinent après que le roi eut soupe, il se coucha en sa chambre et en son lit ordinaire selon sa coutume, où la Reine sa mère, qui jusqu'alors était demeurée en la chambre de la petite reine et l'avait fait aussi coucher dans le lit de sa première chambre, le vint trouver, environ sur les huit heures du soir, passant au travers de la salle d'où elle avait fait sortir tous les gardes et tout le monde; et trouvant le Roi dans son lit, lui dit ces mêmes paroles :

« Mon fils, ce n'est pas tout d'être marié, il faut que vous veniez voir la Reine votre femme qui vous attend. »

Le Roi répondit : « Madame, je n'attendais que votre commandement; je m'en vas, s'il vous plaît, la trouver avec vous. »

Au même temps on lui bailla sa robe de chambre et ses bottines fourrées, et ainsi s'en alla avec la Reine, sa mère, par ladite salle, en la chambre de la petite Reine

dans laquelle entrèrent avec leurs Majestés les deux nourrices, messieurs de Souvray, gouverneur, Hérouart, premier médecin, marquis de Rambouillet, messieurs de la garde-robe portant l'épée du roi, et Béringhem, premier valet de chambre portant le bougeoir. Comme la Reine approcha du lit, elle dit à la petite reine :

« Ma fille, voici le Roi, votre mari, que je vous amène; recevez-le auprès de vous, et l'aimez bien, je vous prie. »

A quoi elle répondit en espagnol qu'elle n'avait aucune intention quedeleur obéir et complaire à l'un et à l'autre; et ce disant, le Roi se mit dans le lit par le côté de la porte de la chambre, la petite Reine étant du côté de la ruelle où avait passé la reine mère, laquelle les voyant couchés, leur dit à tous deux ensemble quelque chose si bas que personne du monde ne le put entendre qu'eux ; puis sortant de la dite ruelle, dit : « Allons, sortons tous d'ici », et commanda aux deux nourrices du Roi et de la Reine de demeurer seules en ladite chambre et les laisser ensemble une heure et demie ou deux heures au plus; et ainsi se retira la dite dame Reine et tous ceux qui étaient entrés avec elle en ladite chambre, pour laisser consommer ledit mariage. Ce que le Roi fit par deux fois, ainsi que lui-même l'a avoué, et les dites nourrices l'ont véritablement rapporté. Et après, s'étant un peu endormi et demeuré un peu davantage à cause dudit sommeil, il se réveilla de lui-même et appela sa nourrice qui lui rebailla ses bottines et sa robe, et puis le reconduisit à la porte de la chambre au-dessous de laquelle, dans la salle, l'attendaient les sieurs de Souvray, Hérouart, Béringhem et autres pour le reconduire en sa chambre, où, après

avoir demandé à boire et avoir bu, témoignant un grand contentement de la perfection de son mariage, il se mit en son lit ordinaire et reposa fort bien tout le reste de la nuit, étant pour lors environ onze heures et demie. La petite Reine de son côté se releva au même temps que le Roi fut parti d'auprès d'elle, et rentra dans sa petite chambre et se remit en son petit lit ordinaire qu'elle avait apporté d'Espagne.

C'est là véritablement ce qui se passa pour la consom mation du dit mariage.

Ce document avait été distribué aux membres du corps diplomatique, qui, à en croire le texte des dépêches envoyées par eux à leur gouvernement, n'y ajoutèrent qu'une foi relative. Ainsi l'Envoyé de Mantoue mandait à son maître : « La nuit passée, les époux ont dormi ensemble, et, s'il faut croire ce que l'on dit, — formule bien dubitative, — le Roi s'est comporté en bon et brave cavalier. »

Le bruit qu'entretenait la Reine mère était un bruit controuvé. « Bien que le Roi en ait dit, et malgré la prétendue assurance des nourrices, il est manifeste que cette réunion des époux n'avait eu rien que de fictif1... Si le Roi avait réellement

1 « La consommation était purement illusoire et le roi avoua plus tard qu'il n'avait conservé que de douloureux souvenirs de cette nuit de noce... Ce mariage d'enfants n'était qu'un simulacre d'union matrimoniale... A cet âge le jeune homme

consommé son mariage ce même soir, où serait la raison qui l'eût ensuite décidé à ne partager une seconde fois le lit de la Reine que quatre ans après * ; sans que, pour cela, on connût personne, à la Cour ou ailleurs, qui eût capté non pas seulement ses sens, mais même ses sentiments 2 ? »

Les relations du Roi avec Mlle d'Hautefort sont, en effet, postérieures à 1630 ; et son inclination pour Mlle de Lafayette ne se manifesta que plus tard.

Quelle était, au juste, la nature de ces relations? Cette question mérite examen, puisqu'elle nous permettra de répondre à cette autre, qui a servi de titre au chapitre d'histoire que nous écrivons : « Louis XIII mérita-t-il d'être nommé le Chaste?» Eh bien! ces relations furent toutes platoniques.

était peut-être tout à fait ignorant de l'œuvre de la chair. Peut-être aussi que les deux tentatives constatées par la relation officielle ne produisirent que douleur et fatigue, et que le premier essai de virilité, qui avait étonné et effrayé l'adolescent, découragea ou dégoûta par la suite le jeune homme. Il se pourrait aussi que la leçon du procès-verbal ne fût pas la véritable. » La Médecine à travers les siècles, par le docteur Guardia.

1 Ce ne fut qu'en 1619, ainsi que nous l'apprend le capucin Joseph, dans la lettre à laquelle nous avons, plus haut, fait allusion, que commença la cohabitation. Louis XIV ne devait naître que près de vingt ans plus tard.

' Le Roi chez la Heine, édition citée, p. 200.

En ce qui concerne MUe d'Hautefort, nous rapporterons seulement ce passage des Mémoires de Mme de Molleville.

La reine, à qui elle fut donnée d'abord pour fille d'honneur, la voyant naître [cette inclination) dans l'âme de ce prince si farouche pour les dames, tâcha de l'allumer plutôt que de l'éteindre, pour gagner ses bonnes grâces par cette complaisance ; mais la dévotion du Roi fit qu'il s'y attacha si peu, que j'ai ouï dire depuis à la même dame d'Hautefort qu'il ne lui parlait que de chiens, d'oiseaux et de chasse ; et je l'ai vue avec toute sa sagesse, en me contant cette histoire, se moquer de lui, de ce qu il n osait approcher d'elle quand il l'entretenait.

Pour MUe de Lafayette, il se montra plus tendre, sans être jamais allé au delà de ce qu'implique ce qu'on a nommé depuis une « amitié amoureuse ».

D'où venait donc cette aversion inexplicable pour les femmes, et surtout pour la très jolie femme i qu'était la jeune épouse du Roi ? Par

1 « Elle était blonde, et blonde à ravir, à l'excès même », dit lord Herbert, qui la vit un an après son mariage. Elle avait « les mains les plus belles du monde, les plus fines etles mieux faites ». A. Baschet. « Ses yeux sont grands et beaux, d;t Mm« de Brégy, dans le portrait qu'elle a esquissé d'après ce charmant original ; sa bouche peut servir de modèle à tous les peintres. Pour ses bras et ses mains, ils feroient honte à la plus parfaite sculpture. Pour le reste de son corps, il n'est que la seule modestie qui le fait cacher. Tout cela est accompagné

quel phénomène, physique ou moral, ce prince, de constitution plutôt robuste, en tout cas ni débile ni chétif, en arrivait-il à commander à ses sens, plus qu'à ses gens ?

Il avait été, pourtant, dans sa prime jeunesse, plutôt décidé, tant en actes qu'en propos. Nous en avons cité maints exemples, nous en produirons quelques autres, empruntés, comme les précé dents, au journal de son médecin.

Le 12 avril 1607, il doit assister à la cérémonie du « lavement des pieds ».

On lui demande, dit Héroard, s'il lavera pas bien les pieds aux pauvres. Ho! que non, répond-il, je les laverai aux filles, mais pas aux garçons.

Le 15 juin de la même année, on le mené chez le Roi son père.

Mme la Duchesse de Rohan lui dit : Monsieur, baisezmoi ! — Je baise point de femmes, je baise que des filles, répond M. le Dauphin.

« Se prend, contre sa coutume et son naturel, ajoute le brave médecin, à baiser des petites filles, sur toutes la

d'une fraîcheur et d'une propreté, qui donneraient lieu^de penser que l'ambre et le jasmin seroient entrés dans la composition de son beau corps. » Voy. les Mémoires historiques et ci tiques et Anecdotes des reines et régentes de France, par Dreux do Radier, édit. de 1776, t. VI, p. 217.

LOUIS XIII MÉniTA-T-IL d'être APPELÉ « LE chaste » ? 113

jeune Vitry. « J'en veu, disoit-il, à la petite Vitry », il la tiroit à part. Le jour précédent, M. de Verneuil lui avoit dit : Mon maistre, baisons toutes les filles, il les faut baiser. Et il disoit à Madame : « Ma sœur, amènemoy la petite Vitry '... »

Comment, après avoir tenu de tels propos, l'enfant, devenu jeune homme, fut-il si subitement réservé? Etait-ce impuissance ou frigidité2 ? Ou est-ce plus particulièrement à la princesse, dont

1 Citt*. dans Le Roi chez la Reine, p. 291.

* La médecine appelle cet état particulier anaphrodisie, ou absence de l'appétit vénérien. Des organes affaiblis, une abstinence prolongée, peuvent en être la cause ; mais on peut incriminer aussi l'onanisme... les excès, les goûts socratiques, etc., Ce pouvait être encore de Vinhibiiion génitale, phénomène commun chez les neurasthéniques, et que la suggestion seule peut parvenir à dissiper. Le résultat, en tout cas, était le même que s'il se fût agi d'impuissance réelle (impotentia coeundi). Et cet état eut des conséquences que l'histoire a enregistrées. On a écrit (Pierre Dufour, Mémoires curieux, etc.) que « l'objectif principal de la conspiration de Chalais, dans laquelle Anne d'Autriche avait trempé indirectement, consistait dans le divorce et la déposition du roi, qui eût été déclaré impuissant, tandis que son frère, Gaston d'Orléans, aurait régné à sa place en épousant la reine. Rien ne paraît plus vraisemblable que l'amour du duc d'Orléans pour sa belle-sœur, et cet amour, que la reine avait l'air de partager, fut probablement la cause des révoltes et des prises d'armes de Monsieur, que la jalousie du roi surveillait sans cesse. Au reste, Gaston ne se dissimulait pas que la stérilité de la reine ne provenait que de la frigidité du roi. »

l'esprit politique avait dicté le choix, que serait imputable la responsabilité de cette continence insolite ?

?sous avons établi qu'au moins avant le mariage, le Dauphin ne voyait pas d'un trop mauvais œil la femme qu'on lui destinait. On l'avait, du reste, soigneusement entretenu dans l'idée de cette union et il n'y répugnait pas, bien au contraire, puisqu'il parlait de l'enlever, s'il était nécessaire , même de force. On se souvient de son mot: « Eh! il la faudra aller prendre ! » Devons-nous en tirer la conséquence qu'il s'était fait dans la personne du prince une « modification d'humeurs », ainsi qu'on disait jadis, telle, qu'il soit arrivé à concevoir de l'adversion, non pas seulement pour les femmes, en général, mais pour celle qui, d'après tout ce qu'on aurait pu présumer, était la plus capable de faire parler ses sens ? Mais cela ne nous expliquait pas son éloignement pour n'importe quelle femme.

On a essayé d'attribuer cet éloignement aux habitudes vicieuses, au jeu solitaire, auquel son médecin nous dit qu'il se livrait, étant enfant.

D'autres n'ont pas craint de porter contre Louis XIII l'accusation d'inversion sexuelle1. On a

' Jacoby, Eludes aur la sélection, p. 402. «Jusqu'ici, écrivait le docteur Guardia en 1SGÔ (La Médecine à travers les siècles), aucun document n'autorise un soupçon fondé sur la nature des

soupçonné surtout ses favoris de Luynes et Cinq- Mars.

Pour de Luynes, il paraît bien avéré que la faveur dont il jouit, il la dut surtout à son talent de fauconnier, à l'art qu'il déployait à dresser des pies-grièches, ou à sonner du cor « sans baver dedans ».

Les soupçons seraient plus fondés à l'égard de Cinq-Mars, que Louis XIII fit souvent coucher auprès de lui1, ce qui ne l'empêcha point de le laisser décapiter. Cependant, même à l'égard de Cinq-Mars, s'il y a des présomptions, il n'y a pas de certitude. Observons, toutefois, avec le docteur Guardia, qui s'est efforcé, lui aussi, de débrouiller la psychologie de l'énigmatique Louis XIII, que Tallemantdes Réaux a dit expressément, parlant des amours du roi, que c'étaient « d'étranges amours » ; et que ce piètre monarque était un piètre sire, quand il se trouvait en présence du sexe qui ne nous pardonne rien aussi aisément que l'offensive.

relations qui formaient comme un lien indestructible entre le favori et le prince. Mais je ne serais pas étonné que l'histoire, qui est une enquête perpétuelle, nous fit quelques révélations d'un nouveau genre, et nous pourrions bien avoir un jour le vrai secret de cette faveur aussi extraordinaire par son origine que par sa durée ».

1 Cf. Uranisme et Unisexualité, par Marc-André Rapfalovitch |1S96), p. 100.

Si Ton a été jusqu'à émettre l'hypothèse de l'existence d'une aberration génésique chez Louis XIII, c'est que, généralement, les instincts contre nature étouffent ou excluent les instincts naturels ; et que « c'est l'aberration qui constitue le vice, plutôt que l'exercice excessif d'une fonction physiologique ou légitime ». Il en est, il est vrai, chez qui l'instinct vicieux coexiste avec l'instinct naturel.

Pour Louis XIII, force nous est d'explorer le domaine de la pathologie, car son « cas » en relève à bien des points de vue.

Est-il normal, est-il physiologique, qu'il soit resté pendant quatre ans sans consommer son mariage ?

On a fait remarquer, très judicieusement selon nous, que l'idée d'un rapprochement pouvait bien paralyser le jeune prince !, surtout si les pre-

' Le jour de son mariage, il était si peu confiant en ses moyens, que « M. de Grammontet quelques jeunes seieneurs lui faisoient des contes gras pour l'assurer ; il avoit de la honte et une haute crainte». Nous avons souligné les mots qui importent, dans le texte d'IIéroard (II, 186). Une fois « assuré », il « prend sa robe et va à la chambre de la Reine à huit heures

mières tentatives n'avaient pas été couronnées du succès qu'il espérait ou du plaisir qu'il avait rêvé. Peut-être ne fuyait-il le combat que parce qu'il ne se sentait pas assuré de la victoire. Selon le mot d'un homme d'esprit, ce mari ajournait indéfiniment le règlement de ses comptes, comme un débiteur insolvable.

En présence de cette froideur, à laquelle ils ne comprenaient goutte, les courtisans s'avisèrent d'un expédient qui témoignait d'une certaine ingéniosité. Mais ici le sujet étant de plus en plus délicat, nous passons la plume... au nonce du pape !

Voici comment s'exprimait le fin diplomate qu'était le nonce Bentivoglio * :

On croyait très fort que cette fois, à Saint-Germain, le roi se déciderait à coucher avec la reine et à jouer jus-

où il fut mis au lit auprès de la Reine sa femme, en présence de la Reine sa mère; à dix heures un quart, il revient après avoir dormi environ une heure et fait deuxfois, à ce qu'il nous dit; il y paroissoit, le gl... rouge. » Héroard, loc cit.

1 D'une dépèche du nonce Rentivoglio, postérieure à la consommation du mariage, nous extrayons ce passage confirmatif : « En somme, le retard ne provenait que de la froideur du roi. Il craignait aussi de rencontrer dans cet acte des difficultés au-dessus de ses forces, frappé surtout comme il l'était du souvenir de son primo congresso à Rordeaux, qui non seulement était demeuré sans effet, mais même ne lui avait laissé qu'une impression désagréable.

Hg LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE

qu'au bout son rôle d'époux ; mais il n'a soufflé mot à ce sujet, soit que la honte le retienne, ou que son énergie ne soit pas encore suffisante. Il en est qui lui conseillèrent de s'essayer préalablement avec une femme mariée ou ayant déjà quelque expérience, et de ne point faire ses expériences avec une vierge, mais son confesseur le détourne de commettre un tel péché, et jusqu'ici ce bon avis l'emporte et l'emportera, on l'espère, jusqu'au moment attendu, lequel finalement ne pourra longtemps se faire attendre. Ces Espagnols, si ardents, se désespèrent, et disent que le roi n'est bon à rien. Son père aussi commença tard { .

Le monsignor exagère, ou plutôt ce qu'il écrit n'est pas l'expression exacte de sa pensée. Louis XIII ne commença pas tard, puisque jamais, à vrai dire, il n'eut une réelle inclination pour une femme.

Était-ce mauvaise volonté? Il assurait, au contraire, son confesseur, qui le chapitra longtemps là-dessus, de son brûlant désir de rendre ses hommages à la reine ; mais il ne voulait pas, ajoutaitil aussitôt, commencer de trop bonne heure, afin de se ménager pour l'avenir 2.

1 Dépêche du 17 janvier 1618, publiée par Armand Baschet et traduite par le docteur Guardia (op. cil., p. 325).

* « Comme on lui reprochoit de ne pas aller voir la Reine (4 juin 1617), il répondit que cela l'échauffoit. » Héroard, II, 212. « Le roi couchoit fort rarement avec elle, dit de son côté

Pendant ce temps, la jeune reine se désespérait. Elle soupirait sans cesse après le jour — ou la nuit — qui lui donnerait un époux « en chair et en os ». C'est le nonce lui-même qui nous en instruit et on peut le croire sur parole.

Elle est, écrit-il, toujours dans l'attente de cette bienheureuse nuit que le roi devra passer avec elle et qui ne finit point d'arriver1.

Elle devait arriver pourtant ; mais il fallut, pour décider le frigide souverain, un stimulant particulier, un aphrodisiaque de haut ragoût.

Le 20 janvier 1619, avait lieu la cérémonie du mariage du duc d'Elbœuf avec Mlle de Vendôme. La nuit arrivée, le roi se fit introduire dans la chambre nuptiale ; bien mieux, «il voulut être présent sur le propre lit des deux époux, afin de voir se consommer le mariage, acte qui fut réitéré plus d'une fois, au grand applaudissement et au goût particulier de Sa Majesté... »

La chronique ajoute que Mlle de Vendôme —

Tallemant des Réaux. On appeloit cela meltre le chevet, car la reine n'en mettoit point, pour l'ordinaire. 11 dit, quand on lus vint annoncer que la reine étoit grosse : « Il faut donc que ce soit d'un tel temps. » Pour une pauvre fois, il prenoit quelque rafraîchissement et on le saignoit souvent: cela ne servoit pas à sa santé. »

4 Dépêche du 19 décembre 1618.

fille de Henri IV, ne l'oublions pas — aurait dit à cette occasion : « Sire, faites, vous aussi, la même chose avec la reine, et bien vous ferez1. » Cinq jours après, se souvenant de la leçon que lui avait donnée sa sœur de la main gauche, il s'exécutait, mais ce ne fut pas sans bien des façons. Son ami de Luynes dut intervenir, pour vaincre ses dernières répugnances.

A onze heures, M. de Luynes entre dans la chambre du roi, et il l'engage à se lever pour se rendre chez la reine. Le roi battait froid. Le favori le persuade, il le prie, il le supplie, le roi résiste, puis il cède, et Sa Majesté est ainsi conduite, presque portée, aux appartements de la reine, d'où Luynes revient aussitôt, et où le roi reste.

Ainsi fut introduit le roi chez la reine par M. de Luynes premier connétable*.

La consommation du mariage 3 eut lieu le 25 janvier (1619) ; mais la lune de miel ne devait pas être de longue durée4. Le roi allait vivre bien

1 Dépêche de l'ambassadeur de Venise.

* Le Roi chez la Reine, par A. Baschet.

a Nous renvoyons, pour les détails, à l'excellent ouvrage de Baschet ; nous ne trouvons rien à ajouter sur ce point.

* Le 18 mars de cette même année, à 10 heures et demie du soir — Héroard est toujours précis — « vêtu en robe, il va chez la Reine cum voluptale » (II, 232). Le 23 septembre 1620 (on voit que les visites du jeune roi au lit conjugal étaient assez

LOUIS XIII MÉRITA-T-lL D'ÊTRE APPELÉ « LE CHASTE »? 121

des années avec la reine, « comme s'il eût été séparé d'elle ».

La stérilité d'Anne d'Autriche ne cessa qu'en 1637: on n'ignore plus dans quelles circonstances1.

Depuis quelques mois, la reine faisait dire des prières pour que le ciel la rendit mère 2. Elle envoyait des ex-voto à l'église de Saint-Isidore, patron de Madrid, qui jouissait de la réputation que les païens attribuaient à Junon Lucine. Le Père Bachelier fut dépêché par elle auprès du roi d'Espagne, pour obtenir de son frère un bras de la sainte relique, afin de subir de plus près la sainte influence qu'elle sollicitait, influence qui, chacun le sait, diminue comme le carré de la distance3.

espacées, le vieux médecin ne néglige pas de nous aviser, chaque fois que le fait se produit), le roi couche de nouveau avec la reine, « de 10 h. 1/2 à 1 h. 3/4. Le 7 décembre, couche pendant une heure. » HÉROARD,t. II.

1 Cf. Lettre du Père Caussin à Mu° de La Fayette; Victor Cousin, Mme de Hauteforl Journal de Mathieu Marais ; Mémoires de Mm* de Motteuille, etc., etc. ■

* Dans le temps que la reine Anne d'Autriche était grosse de Louis XIV, après une stérilité de vingt années, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois,qui était un assez bon homme, annonça cetlebonnenouvelledans un de ses prônes. « Si la reine, ditil, nous donne une princesse, nous n'en serons pas plus avancés à cause de la s.alique. Ainsi prions Dieu qu'elle ait un prince dans ses entrailles. Au reste, il y a ce qu'il y a ».

3 Raspail, Revue complémentaire des Sciences appliquées à la Médecine et la Pharmacie, 1" septembre 1857, p. 61.

Au commencement de décembre, le comte de Brienne, ayant trouvé la reine « plus rêveuse qu'elle n'avait coutume de l'être et les yeux fort chargés », prit la liberté de lui rapporter les espérances que concevaient ses amis. Elle rougit et changea aussitôt de discours. « Le bruit, ajoute Brienne, devint général, avant que l'on eût des indices infaillibles de cette heureuse grossesse *. *

La plupart des auteurs contemporains 2 et, d'après eux, les historiens de nos jours, ont émis des doutes sur la légitimité de Louis XIV. Il est certain que toutes les apparences sont pour confirmer ces doutes. Anne d'Autriche elle-même était si peu sûre d'en faire accroire sur ce sujet, « qu'à peine eut-elle fait sa déclaration de grossesse, elle se réfugia dans le Val-de-Grâce, comme dans un fort, à l'abri et des yeux des argus et des soupçons de son maître, qu'elle n'approcha plus 3 ». Elle sentait si bien qu'une justification était nécessaire, que l'on peut regarder comme un plaidoyer pro domo le fragment des Mémoires de Mme de Motteville, qui se rapporte à l'épisode. Voici ce que conte la confidente de la Reine.

1 Mémoires, édit. Michaud, 3e série, t. III, p. 69.

* V. les pamphlets de la Fronde, les Lettres de Gui Patin etc.

• Raspail, loc. cit.

Après avoir dit que Mlle de la Fayette s'était retirée du monde et que le roi Fallait voir au couvent, où elle s'était retirée, la narratrice ajoute :

On crut même que ce fut un jour qu'étant demeuré tard à ce couvent, il fit un si mauvais temps qu'il fut obligé de demeurer au Louvre, où il n'y avait pas d'autre lit que celui de la reine. Quoi qu'il en soit (sic), ce fut alors (le o septembre 1638) que Dieu donna à la France le roi régnant aujourd'hui, cet auguste prince Louis XIV, qui fut nommé du peuple Dieudonné1 !

Celui qui a reproduit avant nous ce passage a fait ressortir les inconséquences et les invraisemblances qu'il renferme. Nous nous bornerons à reproduire, en nous y associant, les réflexions qu'il lui a suggérées.

Et d'abord, Mme de Motteville est la seule à parler de ces circonstances, dont la .portée était pourtant si grande. Elle en parle comme d'un on dit, elle qui pouvait se renseigner à la source.

... A qui fera-ton croire que ce roi si pudique et qui éprouvait une telle répugnance du côté de la chair, lui qui n'aurait pu supporter le frôlement de la robe d'une femme amie sans rougir, comme un coupable rougit d'une action honteuse ; que ce roi se soit montré tout à coup entreprenant envers la femme qu'il détestait, lui

* Mémoires de M"" de Motteville, t. I, p. 80.

dont l'âme chaste aimait ailleurs, et aimait une personne si digne de l'être, et dont le souvenir seul commandait la pudeur et le respect? Comment concevoir qu'à cette époque le Louvre ne renfermât qu'un seul lit, comme après une prise d'assaut et la dévastation d'une forteresse, et comme si le Louvre se fût trouvé alors dans un désert? Où couchèrent donc ses gens, car le roi ne voyageait pas sans escorte ? Aussi Mme de Motteville s'empresse-t-elle de faire justice de cette hypothèse par un quoi qu'il en soit qui la met à néant et la biffe comme à la plume.

Mais le rapprochement des dates de certains faits va nous démontrer encore mieux l'impossibilité d'une cohabitation entre Louis XIII et Anne d'Autriche.

Louis XIV étant né le 5 septembre 1638, il est évident que la rencontre fortuite et nocturne aurait dû avoir lieu vers la fin de 1637 ; on dit, d'un autre côté, que le rapprochement de ces époux ennemis se serait opéré dans un appartement du Louvre. Or, c'est en l'année 1637, d'après de Bassompierre, que, sur les ordres du roi, une visite domiciliaire se serait effectuée au Val-de- Grâce, qu'habitait alors Anne d'Autriche. Ainsi, la reine était réfugiée au Val-de-Grâce, et la légende nousla montre habitant une modeste chambre à un seul lit au Louvre, comme si le palais du Louvre eût été une ruine abandonnée !

La reine était en suspicion de haute trahison auprès de son époux de nom, si soupçonneux de sa nature et si peu susceptible de revenir d'une fâcheuse impression ! Et la légende suppose qu'en un instant la réconciliation se

fit, comme un armistice, pour quelques heures, et que la haine reprit son cours le lendemain comme auparavant ; et qu'enfin, un sentiment assoupi pendant vingt ans, encore plus dans l'impuissance que dans la répugnance, se serait réveillé, puis éteint de nouveau, en l'espace de quelques heures ! Cela se voit dans les contes de fées ; mais cela est de toute impossibilité dans la logique des passions humaines et surtout dans les lois de la physiologie : un enfant de quarante ans ne devient pas ainsi nubile en un instant, pour retomber ensuite dans l'enfance de sa constitution avortée '.

Tous les historiens se trouvent à peu près d'accord sur la bâtardise du grand Roi ; les avis diffèrent seulement sur le nom du père putatif. Les uns désignent le marquis d'Ancre, d'où ce couplet, tiré d'une chanson de l'époque 4

Si la reine allait avoir.

Un enfant dans le ventre, Il serait bien noir, Car il serait d'encre,

D'autres ont nommé le duc de Buckinghajn 2 ; d'autres enfin, le cardinal de Richelieu, comme l'indique une chanson composée à la mort du Roi- Soleil3. Ce qui est certain, c'est qu'on ne re-

' Revue complémentaire, juillet 1857, t. III, p. 378.

* Cf. Le Plaisant Abbé de Boisrobert, par Emile Magne, p. 84, Paris, MCMIX.

3 Nuire confrère Witkowski en a publié les premiers couplets, dans ses Curiosités historiques sur les Accouchements.

trouve, chez Louis XIV, aucun trait de ressemblance avec Louis XIII.

Mais il n'est pas que cet argument de physiognomonie pour déterminer le j ugement de ceux qui ont émis des doutes sur la paternité de Louis XIII ; il y a encore et surtout les raisons que nous avons tout au long exposées, et que les antécédents de ce roi ne font que confirmer.

A ceux qui nous blâmeraient d'avoir voulu pénétrer les secrets d'une alcôve royale, nous n'avons qu'une réponse à faire : si la recherche de la paternité n'est pas autorisée par les lois, nous ne sachions pas qu'elle soit interdite à l'historien des mœurs.

APPENDICE

Nous donnons ci-après, au seul titre de curiosité, un travail, presque inconnu, de Raspail : cette pièce méritait de ne pas être perdue pour l'histoire.

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