‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 5)Chapitre 21 sur 29 · DE MADAME DE MONTESPAN · texte numérisé non relu

DE MADAME DE MONTESPAN

Avant la fin du dix-septième siècle, les matrones1 étaient seules chargées de l'accouchement des reines de France et des princesses de sang royal. Les médecins et chirurgiens delà Cour se tenaient dans une pièce voisine pendant le travail, mais on ne cite pas de cas où ils aient dû intervenir

Marie de Médicis, femme de Henri IV, avait pris pour accoucheuse Louise Bourgeois. Anne d'Autriche, femme de Louis XIII, avait été as-

1 Sur les sages-femmes au dix-septième siècle, M. le docteur Le Maguet donne tous les informations désirables, dans son excellente thèse de doctorat : Le Monde médical parisien sous le Grand Roi ; Paris, Maloine, 1899.

sistée par Mme Péronne, enfin Marie-Thérèse d'Autriche, femme de Louis XIV, se serait, dit-on1, servie de Marguerite Boucher.

La Dauphine, Victoire de Bavière, étant d'une santé particulièrement délicate, les plus grandes précautionslui furent imposées durant sa grossesse.

Le Roi, qui désirait ardemment un petit-fils, dut surtout se préoccuper du moment de l'accouchement. Il est probable que Louis XIV consulta ses médecins sur cet important sujet, et parmi eux, celui qu'il honorait de toute sa confiance, l'illustre Fagon.

Fagon, médecin de Mme de Montespan, recommanda au Roi l'accoucheur Clément, dont il vanta les talents et Louis XIV ne voulut pas entendre parler d'un autre médecin pour délivrer la Dauphine. Julien Clément peut donc être regardé comme le premier accoucheur des princesses de la maison de Bourbon2. Non seulement il accoucha de tous ses enfants la Dauphine, belle-fille de Louis XIV, mais il fut l'accoucheur de la duchesse

1 C'est, du moins, ce que prétend Le Roi ; mais n'aurait-il pas fait confusion entre la sage-femme Marguerite Boucher et l'accoucheur François Boucher?

2 II n'est pas absolument certain, toutefois, que Clément ait été le premier accoucheur en litre des princesses de sang royal, si nous nous en rapportons à ce qu'a écrit le docteur Chereau : « Tout ce que je peux assurer, dit notre confrère, car j'ai dans mes cartons les états de maison de toute la famille royale

de Bourgogne, de la reine d'Espagne, sœur de la duchesse de Bourgogne, qui mit au monde trois fois de suite un prince, et de toutes les grandes dames de l'époque.

Après Clément, on ne voit plus que des accoucheurs à la Cour, aux lieu et place des sagesfemmes.

Sous Louis XV, Levret accoucha la Dauphine

Sous Louis XVI, l'accoucheur Vermond délivre Marie- Antoinette .

Sous le Premier Empire, dès que Marie-Louise devient grosse, Baudelocque est désigné pour l'assister, et comme il mourut bientôt après sa nomination, Antoine Dubois le remplaça auprès de l'Impératrice.

Sous Louis-Philippe, Moreau assistera la duchesse d'Orléans.

Enfin, Paul Dubois fut nommé accoucheur de la

sous Louis XIV, c'est que jamais il n'est question, sous le monarque, de charge en titre d'accoucheur, charge faisant partie du committimas et des officiers domestiques de la maison royale. On trouve un premier médecin, un médecin ordinaire, huit médecins par quartier, une foule de médecins sans quartier, un médecin spagiriste, un premier chirurgien, huit chirurgiens par quartier, quatre apothicaires, quatre aides-apothicaires, un apothicaire -distillateur, trois renoueurs, un opérateur-oculiste, deux opérateurs pour la pierre, un dentiste, neuf barbiers ; on chercherait en vain un accoucheur ayant bouche et livrée à la Cour, comme on disait alors. » Union médicale, 1861, t. XI, p. 36.

Cour, dès que l'impératrice Eugénie manifesta les premiers symptômes de grossesse.

De ces personnages, les uns ont eu la charge sans le titre, comme Clément, Levret, Antoine Dubois et Moreau; tandis que, pendant la Régence, sous la République et le Consulat, sous Louis XVIII, Charles X et pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, nommer un accoucheur, c'eût été donner le titre sans la charge : Paul Dubois fut peut-être le seul qui eut l'un et l'autre.

Cette digression nous a éloigné de Clément, personnage obscur, mais qui, par le seul fait d'avoir introduit les accoucheurs à la Cour par la grande porte, mérite qu'on n'ensevelisse pas son nom dans l'oubli. Clément a été, du reste, l'accoucheur le plus en vogue du dix-septième siècle, et cela vaut qu'on en parle. Il a eu, entre autres clientes de marque, Mme de Mcntespan, et ce n'est pas son moindre titre de gloire. On a bien aussi prétendu qu'il avait accouché la duchesse de La Vallière des enfants qu'elle eut de Louis XIV, mais Terreur ici est manifeste1.

A l'époque du premier accouchement de Mlle de

L'erreur, commise par Astruc (Art d'accoucher, Paris, 1766, p. 38), avait été déjà réfutée par le docteur Mattei, dans un feuilleton de l'Union médicale, du 27 juin 1861.

La Vallière, en 1663, Clément n'était pas même âgé de 15 ans (étant né à Arles en 1649), et, à la dernière, il en aurait eu à peine 18 : cela seul suffirait à démontrer qu'il n'a pu prêter son assistance à la favorite.

Ce qui est assez piquant, c'est que, comme nous l'exposons plus loin, il paraît y avoir eu confusion avec Mme deMontespan, car tous les détails donnés par le médecin historien Astruc, et, après lui, par Sue1, l'aïeul du romancier, sur le rôle joué en la circonstance par Clément, s'appliquent à souhait à la fille des Mortemart2.

Julien Clément jouissait déjà d'une grande réputation, quand Fagon le désigna à l'attention de Louis XIV. Après avoir fait dans sa ville natale

1 Dans ses Essais historiques sur l'art des accouchements, Sue le jeune dit que Clément accoucha la duchesse de La Vallière des enfants qu'elle eut de Louis XIV. « A son premier accouchement, écrit-il, comme elle souhaitait le plus grand secret, on conduisit Clément dans une maison où Mme de La Vallière avait le visage couvert d'une coëffe, et où on prétend que le Roi était enveloppé dans les rideaux du lit qui le couvraient. » Ce n'est là qu'un conte, ainsi que le précédent chapitre l'a démontré.

2 Voir l'article du docteur Le Roi, conservateur de la Bibliothèque de Versailles, paru dans l'Union médicale, du 13 août 1861 (n° 97), lequel reproduit un curieux récit de Bussy-Rabutin, extrait de son Histoire amoureuse des Gçules. Mais Bussy ne doit pas toujours être cru sur parole (Cf. Union médicale, 29 août 1861).

des études d'humanité et son apprentissage de chirurgie, il s'était rendu à Paris, où il était entré, en qualité de garçon chirurgien, dans la maison du sieur Jacques Lefèvre, un des accoucheurs les plus fameux de son temps. Son zèle et son habileté lui gagnèrent bien vite la sympathie de son maître, qui lui accordait peu après la main de sa fille.

C'est à Barèges, où Fagon avait accompagné le duc du Maine1, que le premier médecin du roi eut l'occasion d'apprécier les qualités du jeune maître en chirurgie.

La Dauphine étant près du terme, Fagon se souvint de son protégé et en parla favorablement au Roi. Le témoignage si formel de Fagon fit un tel effet sur l'esprit du monarque, qu'il ne fut plus

1 Le duc du Maine était né avec un pied bot. Le premier médecin jugea qu'il fallait l'envoyer aux eaux de Barèges. On chercha une personne de confiance qui voulût bien servir de garde à l'enfant. Louvois alla secrètement à Paris proposer cette mission à la veuve Scarron, qui l'accepta. Les lettres que eelle-ci envoya au Roi dans cette circonstance lui plurent si fort que ce fut le commencement de leurs relations, nous ne disons pas de leur intimité. Quelques années auparavant, la veuve Scarron avait sollicité Louis XIV, pour obtenir de lui qu'on reportât sur sa tôte les 1.500 livres de pension que touchait son mari de son vivant. Le Roi avait refusé obstinément et ce ne fut que plus tard, sur les instances de Mme de Mon- ••espan, qu'il lui accorda non pas 1.500, mais 2.000 livres de revenu (V. les Mélanges historiques, satiriques, anecdoliques, de M. de B... Jourdain, t. I).

parlé d'autres chirurgiens, fort accrédités, qui ne ménageaient aucun effort pour obtenir la préférence ; et le Roi s'en tint à la recommandation de Fagon.

Le 30 août 1686, Clément se rencontra, au chevet de la Dauphine, avec un capucin, empirique très recherché, le Père Ange, et un certain Caret de Tournay, qui « arriva sur le soir, sentant si fort et si parfumé, que Mme la Dauphine ne put l'entretenir, le fit baigner et lui 4onna un habit neuf1 ».

L'accouchement de la Dauphine 2 mit Clément en grande réputation. Dès ce jour, sa fortune fut faite. I

Les dames de la plus haute qualité, les bourgeoises distinguées, « étant d'ordinaire les singes des dames du plus haut rang, ne voulurent pas, autant qu'il leur fut possible, avoir d'autre accoucheur que celui qui était du goût de la Cour ».

Quelques années après, Clément était appelé par trois fois auprès de la Reine d'Espagne, sœur de la duchesse de Bourgogne. Il reçut à la naissance trois princes de suite, à la grande satisfaction des heureux souverains. v

1 Dangeau, cité par Chereau {Union médicale, 6 juillet 1S61).

2 L'accouchement, tant attendu, de la Dauphine, eut lieu au mois d'août 1682 (V. pour les détails le travail du docteur Le Roi, Journal de la santé du Roi Louis XIV, p. 380 et suiv.).

En l'année 1711, le roi Louis XIV, voulant dignement reconnaître les services que cet habile homme avait rendus à la famille royale, outre les gratifications qu'il avait déjà reçues de Sa Majesté, et, entre autres, la charge de premier valet de chambre de Mme la duchesse de Bourgogne dont il avait été gratifié, il lui plut encore de lui donner des lettres de noblesse, lui enjoignant en même temps de ne pas laisser pour cela d'exercer sa profession, afin que les princesses de son sang, dont l'heureuse fécondité avait donné tant de princes et princesses à sa royale famille, ne fussent pas privées d'un secours si efficace pour en augmenter le nombre et que les dames les plus qualifiées, ainsi que celles de tout autre état, en puissent aussi profiter dans l'occasion l.

Clément continua, encore quelque temps, d'exercer son art, secourant les riches et les pauvres avec le même empressement, jusqu'au jour où les fatigues de sa profession l'obligèrent à prendre sa retraite.

Il mourut le 8 octobre 1728, âgé de 80 ans, et fut inhumé dans l'église Saint-André-des-Arts, ainsi que le porte son acte de décès2.

1 Le passage en petit texte est emprunté à une biographie de Clément, extraite du supplément de l'Index funereus, reproduit pour la première fois dans l'Union médicale, 1861, t. XI, p. 37 et suivantes.

- Il a été publié par Chereau, dans l'Union médicale, du 6 juillet 1861 (n° 81).

Mme DE MAINTENON

Mlle DE LA VALLIERE

Mme DE MONTESPAN

Mlle DE FONTANGES

Le samedi neufvième octobre 1728, a été inhumé We Jul.Ant. Jacques Clément, premier vallet de chambre de Mme la Dauphine, décédé du jour précédent en sa maison, rue Christine, âgé de 80 ans environ. Assistèrent Mre Alexandre Julien, conseiller du Roy en sa Cour du Parlement, seigneur de Feuillette, son fils; Mre Claude- François de la Ville du Portault, conseiller du Roy en sa Cour des aides, soussignés :

De la Ville du Portault.

Clément de Feillet. Clément.

Clément n'avait point eu d'enfant de son premier mariage. De son second étaient nés deux fils : l'aîné, conseiller du Roi en la Cour du Parlement de Paris; le cadet, revêtu d'une charge de conseiller au Grand Conseil.

C'est aux bons offices de Clément que Louis XIV eut recours, quand Mme de Montespan fut grosse de ses œuvres.

Mme de Montespan n'eut pas moins de sept, d'aucuns disent huit enfants de souche royale. Le premier-né mourut à l'âge de trois ans, sans avoir été reconnu. Les quatre suivants, qui se succédèrent à de courts intervalles, furent : le duc du Maine, le comte deVexin, Mlle de Nantes, Mlle de Tours. Puis vinrent le comte de Toulouse et Mlle de Blois, qu'il ne faut pas confondre avec la

princesse de Conti, fille de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière.

Les premières grossesses de Mme de Montespan furent soigneusement dissimulées à tous les regards. Quand elle ne pouvait faire autrement que de se montrer en public, Mme de Montespan revêtait une robe tellement ample et dont les plis étaient si ingénieusement disposés, qu'on était de suite prévenu de ce qu'elle voulait cacher. « Quand elle prenoit une robe de ce genre, consigne, avec sa malignité ordinaire, Madame, duchesse d'Orléans, c'était comme si elle avait écrit sur son front qu'elle était grosse ; chacun disoit à la Cour : Mme de Montespan a mis sa robe volante, elle est donc grosse. »

Ces robes avaient été, par antiphrase, appelées des innocentes.

Une robe de chambre, étalée amplement, Qui n'a point de ceinture et va nonchalamment, Pour certain air d'enfant qu'elle donne au visage, Est nommée innocente et c'est du bel usage,

écrivait Boursault dans ses Mots à la Mode.

Celui qui nous renseigne le mieux sur la grossesse de la Montespan, est encore ce méchant bavard de Bussy-Rabutin, dont il ne faut accueillir les dires qu'avec prudence, mais qui écou-

tait assez souvent aux portes pour être bien renseigné.

Voici comment Bussy * conte là naissance du duc du Maine (31 mars 1670) ; on n'est pas obligé de le croire, mais on ne saurait méconnaître que sa chronique est d'une piquante saveur. Nous lui cédons la parole.

Quelque temps après que M. de Montespan fut exilé dans ses terres par ordre du Roi, pour avoir donné un soufflet à Mme de Montespan qui, ayant pris goût aux caresses du roi, ne pouvoit plus souffrir celles de son mari et ne lui vouloit plus rien accorder, Madame sa femme devint grosse ; et quoiqu'elle s'imaginât bien que tout le monde savoit ce qui se passoit entre le Roi et elle, cela n'empêcha pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit. Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode qui étoit fort avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe sur laquelle, à l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que Ton faisoit bouffer le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.

Cependant, le temps des couches de cette dame approchant, le Roi se retira à Paris où il n'alloit que rarement, espérant qu'elle y pourrait accoucher plus secrètement

* Dans la France Galante, publiée à la suite de YHisloire amoureuse des Gaules.

que s'il demeuroit à Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer.

Le terme venu, une femme de chambre de Mme de Montespan, en qui le Roi et elle se confiaient particulièrement, monta en carrosse, et fut dans la rue Saint- Antoine chez le nommé Clément, fameux accoucheur de femmes, à qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle pour en accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps que, s'il vouloit venir, il faïloit qu'on lui bandât les yeux, parce qu'on ne désiroit pas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit quérir avoit l'air honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien que de bon, dit à cette femme qu'il étoit prêt à faire tout ce qu'elle voudroit; et s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec elle, d'où étant descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, on le conduisit dans un appartement superbe où on lui ôfa son bandeau.

On ne lui donna pas, cependant, le temps de considérer le lieu ; et devant que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre éteignit les bougies ; après quoi le Roi, qui s'étoit caché sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. Clément lui répondit qu'il ne craignoit rien, et, s'étant approché, il ta ta la malade: voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir, il demanda au Roi qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils étoient étoit la maison de Dieu, où il n'étoit pas permis de boire ni de manger; que pour lui, il avoit grande faim, et qu'on lui feroit plaisir de lui donner quelque chose.

Le Roi, sans attendre qu'une des deux femmes qui étoient dans la chambre s'entremît de le servir, s'en fut en même temps lui-même à une armoire, où il prit un pot de confiture qu'il lui apporta ; et, lui étant allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même en lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore au logis. Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donnerait point à boire. Le Roi fut quérir lui-même une bouteille de vin dans l'armoire, avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups, l'un après l'autre coup. Comme Clément eut bu le premier, il demanda au Roi s'il ne boiroit point bien aussi ; et le Roi lui ayant répondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit pourtant pas si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée promptement, il falloit qu'il but à sa santé.

Le Roi ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours; et, ayant pris dans ce temps-là une douleur à Mme de Montespan, cela rompit conversation. Cependant elle tenoit les mains du Roi qui l'exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque moment à Clément si l'affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail fut assez rude, quoiqu'il ne fut pas bien long ; et Mme de Montespan étant accouchée d'un garçon, le Roi en témoigna beaucoup de joie ; mais il ne voulut pas qu'on le dise sitôt à Mme de Montespan, de peur que cela fût nuisible à sa santé.

Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le Roi lui versa lui-même à boire ; après quoi, il se remit sous le rideau du lit, parce qu'il falloit allumer de la

bougie afin que Clément vît si tout alloit bien avant de s'en aller. Clément ayant assuré que l'accouchée n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allé quérir lui donna une bourse où il y avoil cent louis d'or. Elle lui rebanda les yeux après cela ; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le ramena chez lui avec les mêmes cérémonies ; je veux dire après qu'on lui eut fait faire plusieurs tours dans Paris, comme on avoit fait en l'amenant.

A peine le nouveau-né avait-il ouvert les yeux à la lumière, qu'on envoyait chercher la veuve Scarron, dont la Montespan avait fait la connaissance chez la maréchale d'Albret. La complaisante veuve emporta l'enfant, le cacha dans son écharpe, se cacha elle-même sous un masque et, prenant un fiacre, revint à Paris avec son précieux fardeau *. Mme de Caylus, qui nous fait connaître ces menues précautions, ajoute ce trait au tableau : « Combien de frayeur n'avait-elle pas que cet enfant ne criât ! »

La veuve Scarron aspirait déjà à jouer le premier rôle et ses intrigues lui réussirent assez bien, puisqu'elle arriva plus tard àsupplanterson amie, la favorite du jour, et à devenir reine à son

* Voir, sur le rôle joué par Mme de Maintenon, un très attachant opuscule : La Révocation de l'Édit de Nanles et Mme de Mainlenon, sa vie, son caractère, son influence, par CÉSAn Pascal (Paris, E.Dentu, 1885), principalement aux pages 20 et suivantes.

LES AMOUnS DU GRAND ROI 215

tour et non pas reine de la main gauche, mais reine véritable, épouse du Roi devant Dieu. .

Le 20 juin 1672, naissait le troisième enfant, irrégulier, de Louis XIV et de Mme de Montespan. Lauzun, l'homme de toutes les besognes, les plus agréables comme les moins délicates, prit le futur comte de Vexin dans son manteau et courut le déposer dans le carrosse de l'obligeante veuve Scarron qu'on avait osé faire venir jusque dans la chambre de la patiente.

On avait envoyé chercher Clément, en prenant les mêmes précautions qu'au premier accouchement, mais on lui donna cette fois deux cents louis, tandis qu'on ne lui en avait donné que cent la première fois.

L'on observa toujours la même chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu jusqu'à quatre cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha Mme de Montespan. Mais soit que cela parût violent à cette dame qui, naturellement est fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons, le Grand Alcandre (Louis XIV) l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et étant obligé d'aller en campagne, elle envoya marchander avec Clément, pour lui envoyer un de ses garçons à Maintenon où elle avait résolu d'aller accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la marquise de Maintenon, si bien que

le garçon qui l'accoucha ne sut pas qu'il avait accouché la maîtresse du Grand Alcandrc l.

En réalité, Mme de Maintenon n'avait qu'un médiocre attachement pour Mme de Montespan, qu'elle jalousait et qu'elle aspirait à déposséder ; et si elle prodiguait des caresses aux enfants de sa rivale, c'est moins à son amie qu'au roi qu'elle prétendait complaire.

En 1675, le crédit de la veuve Scarron avait gagné du terrain et un moment elle put espérer être définitivement en faveur. Soit qu'il commençât à vieillir, soit que des scrupules religieux l'aient assailli, Louis XIV venait de se séparer de de la Montespan. Mais la séparation fut de courte durée et finit par un rapprochement. Mme de Montespan vint à Paris, fit ses Pâques, édifia tout le monde par ses pieuses pratiques.

La réconciliation eut lieu chez Mme de Montespan elle-même. On avait convenu que le salon où devaient se rencontrer les deux amants serait paré « des dames respectables et les plus graves de la Cour ».

A l'heure dite, le Roi faisait son entrée. Au bout d'un instant, il entraînait la favorite dans une embrasure de fenêtre. Là, ils s'entretinrent tout

4 Bussy-Rabutin, op. cit.

bas, versèrent quelques larmes, feintes ou sincères, puis « ils firent une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une chambre ; et il en advint (ajoute, en terminant son récit, Mme de Caylus) Mme la duchesse d'Orléans et ensuite, M. le comte de Toulouse».

La naissance du comte de Toulouse fut pour Mme de Montespan ce que la naissance du comte de Vermandois avait été pour La Vallière : elle sonna le glas des amours du Roi, et fut le signal de la disgrâce de la favorite. Mme de Maintenon, qui va entrer en scène, se chargera de jeter les dernières pelletées de terre sur les amours défuntes, et ce n'est pas sans une joie secrète qu'elle dut écrire ces lignes cruelles:

Mme de Montespan n'oubliait rien pour se rétablir et Louis rien pour se dégager. Elle craignit que la naissance du comte de Toulouse ne lui eût laissé quelque incommodité qui inspirât au Roi du dégoût. Elle eut l'imprudence de s'en éclaircir, et le Roi, la cruauté d'en convenir. Il revenoit de la chasse, il étoit en sueur. Mme de Montespan, encore plus outrée de la froideur avec laquelle on l'insultoit que de l'insulte même, lui répondit avec emportement qu'il pourroit bien souffrir ses défauts, puisqu'elle avoit si longtemps souffert les siens, et lui en reprocha un que l'amour ambitieux tolère quelquefois, et que l'amour sensuel ne pardonne jamais. Ce trait perça le cœur du Roi, et n'en put jamais être

arraché. En vain Mme de Montespan, à genoux, embrassa ces pieds dont elle avait révélé les dégoûtantes odeurs : on la releva sans lui montrer ni haine, ni amour, ni pitié *

11 y avait une autre raison à cette froideur du Roi : Mme de Montespan approchait de la soixantaine et les seuls liens qui la rattachaient encore au roi étaient ses enfants.

La maîtresse déchue traîna quelques années encore son existence de délaissée, jusqu'au jour où la mort, une mort de l'Ecriture, vint la délivrer de ses remords et de ses maux 2.

Les obsèques de la Montespan furent un scandale. « Le corps, dit Saint-Simon, demeura longtems sur la porte de la maison, tandis que les chanoines delà Sainte-Chapelle de Bourbon et les prêtres de la paroisse disputaient de leur rang jusqu'à plus de l'indécence. »

L'église resta presque déserte. La messe finie, le corps fut déposé dans un caveau commun ; ce n'est que plus tard que le duc d'Antin 3, l'unique

' Mémoires de Mme de Mainlenon ; passage cité par le docteur Witkowski, dans ses Accouchements à la Cour.

2 Mme de Montespan mourut à Bourbon-l'Archambault, station thermale illustrée avant elle par le séjour de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, de Boileau, du maréchal de laMeilleraye, etc. Mme de Montespan y vint à plusieurs reprises, pour réparer les fatigues de ses couches demi-royales.

3 Le duc d'Antin, averti de l'état désespéré de sa mère, arriva

fils légitime, le fit transporter dans le tombeau de famille, à Poitiers. Encore le cadavre n'arriva-t-il pas intact à sa dernière destination. « Ce corps autrefois si parfait, c'est toujours Saint-Simon qui parle, fut la proie de l'apprentissage d'un chirur gien sous-intendant de je ne sais où, qui- se trouva à Bourbon et qui voulut l'ouvrir, sans savoir comment s'y prendre. »

Une tradition rapporte que la duchesse avait légué, avant de mourir, son cœur au couvent delà Flèche, son corps à l'abbaye de Saint-Germain, ses entrailles à l'abbaye de Saint-Menoux. La Flèche et Saint-Germain reçurent leur legs funéraire ; mais on avait chargé un paysan de porter à Saint- Menoux la part des restes mortels qui étaient destinés à l'abbaye 'des Bénédictines, et ce paysan, s'étant aperçu que les entrailles entraient en putréfaction, les jeta dans un fossé, où les chiens et un troupeau de porcs les mirent en lambeaux.

en poste à Bourbon, et, sans descendre de sa voiture, sans demander des nouvelles de la moribonde, exigea qu'on lui remît la cassette de Mme de Montespan. On lui dit que celle-ci portait toujours la clé sur elle. Il monte alors dans l'appartement de la duchesse agonisante, fouille dans son sein, s'empare de la clé, vide la cassette, et part avec les lettres et les bijoux qu'il y trouve, sans témoigner ni chagrin, ni tristesse, ni regret. Quelques instants après, Mme de Montespan expiiait (Allier et Dufour, L'Ancien Bourbonnais, p. 207).

Louis XIV conçut-il au moins quelque chagrin de cette fin lamentable ? Le roi, après avoir couru le cerf, se promena dans les jardins jusqu'à la nuit *, et à l'audition de la nouvelle, il répondit tranquillement que, depuis qu'il avait congédié la favorite, il avait compté ne la revoir jamais et que dès lors elle était morte pour lui 2.

Ce fut toute l'oraison funèbre de la femme qui l'avait rendu huit fois père !

1 Dangeau, Journal.

2 Saint-Simon, Mémoire».

Si nous voulions relater dans ses moindres détails le cérémonial des unions princières, un volume n'y suffirait pas ; nous nous bornerons à faire un bref exposé de quelques coutumes singulières, qui se pratiquaient au mariage des rois.

On sait que, jusqu'à notre siècle, rois et reines se sont mariés par l'intermédiaire d'un « procureur1 ». Dans les mariages entre souverains, c'était autrefois l'usage que le fondé de procuration mît la jambe droite, jusqu'au genou, dans le lit de la princesse qu'il avait épousée 2.

Louis de Bavière, qui épousa la fille de Charles

1 Le premier exemple d'un mariage par procuration est celui d'Isaac avec Rébecca, fait par l'intermédiaire d'Eliézer, intendant d'Abraham et chargé de la procuration.

2 L'ancien usage de mettre la jambe dans le lit de l'épousée est aboli depuis longtemps, lisons-nous dans l'ouvrage de Dreux du Radier. Il subsistait pourtant en Pologne du temps d'Herrera qui, en parlant du mariage du cardinal George Radzivill avec l'archiduchesse Anne d'Autriche, dit que le procu-

le Téméraire, au nom de l'archiduc Maximilien d'Autriche, se conforma à la tradition. « Le but était de rendre le mariage d'autant plus certain, et afin que la princesse, qui avait souffert cette sorte d'approche de la part d'un homme, ne pût s'en dédire ni trouver un autre époux !. »

On assure que l'empereur Maximilien épousa de cette façon Anne de Bretagne2, avant qu'elle se fût unie à Charles VIII. Mais, soit par scru-

reur du Roi Sigismond III alla se coucher tout armé à côté de la nouvelle Reine, pour satisfaire à la cérémonie que les Reyesde Polonia en tal caso acostumbran. Ce fait est de 1592. Le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse eut également lieu par procuration.

1 Récréations historiques, critiques, morales et d'érudition, par M. D. D. R. (Dreux du Radier). A la Haye, M.DCC.LVIII, t. II, p. 78-79.

2 « Les négociations préliminaires du mariage avec le roi des Romains eurent lieu dans le plus grand secret, au mois de mars 1490. Maximilien donna mission au comte de Nassau, au sieur^de Polliain,son maréchal, à Jacques de Coudebault, son secrétaire, et à Louppian, son maître d'hôtel, de se rendre en Bretagne, de traiter l'affaire complètement et même de procéder à la cérémonie des fiançailles. Peu de jours après, et assez secrètement pour que le jour n'ait pas été connu, cette cérémonie eut lieu d'après les coutumes allemandes : la jeune princesse fut mise au lit, le beau Pothain, mignon du roi Maximilien, introduisit sa jambe nue jusqu'au genou dans la couche nuptiale, en présence, bien entendu, des trois autres envoyés et de Françoise de Dinan, gouvernante de la duchesse, el de quelques autres personnes de sa maison. » Vie de la reine Anne de Bretagne, par Le Roux de Lincy, t. I, p. 66-67 ; Paris» L. Curmer, 1860.

pule de conscience, soit pour tout autre motif, « il fallut bien des théologiens et informateurs de conscience, de l'Écriture Sainte, et des exemples, avant que la Princesse voulût écouter les propositions de mariage avec Charles VIII 1 ».

Le mariage de Glovis et de Clotilde avait également eu lieu par procuration. Clovis voulant obtenir Clotilde, avait dépêché vers elle des députés, chargés de lui offrir un sou et nn denier, selon l'usage des Francs (ut mos erat Francorum, écrit Frédégaire) 2. Cet usage subsistait encore au treizième siècle.

Le désir de conserver la race belle et pure dans les familles nobles avait donné naissance à une non moins étrange coutume, qui nous a été révélée par une phrase de Froissart 3. Cet historien écrit, au sujet du mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière :

Il est d'usage en France que quelconque dame, comme fille de hault seigneur que elle soit, il convient que elle soit regardée et avisée toute nue par dames, à savoir si elle est propice et fourmée à porter enfans4.

1 Dreux du Radier, toc. cit.

2 Chéruel, Dictionnaire des Institutions de la France, art. Mariage.

3 Chronique, édition Kervyn de Lettenhove, t. X, p. 345.

* « ... Qui pourrait croire, écrit Sauvai, qu'on dépouillait autres fois toutes nues les Dames de qualité et les Reines

Les dames ou matrones qui procédèrent à l'examen d'Isabeau durent se montrer satisfaites, puisque le mariage eut lieu ; et la reine ne démentit pas leur verdict, car elle donna à son royal époux pas moins de douze enfants.

A la Cour de Florence, s'il faut en croire Brantôme, on s'y prenait d'une autre manière, non pour savoir si l'épouse aurait « lignée » — de cela on n'avait cure — mais si elle était, comment dirons-nous, intacta virgo '.

même, avant que de les marier, pour voir si elles étaient propres à porter des enfans. Froissart le raconte si naïvement, en parlant d'Isabeau de Bavière avec Charles VI, que je veux rapporter ici ses propres paroles : « Il est, dit-il, d'usage en France, quelque dame ou fille de hault seigneur que ce soit, qu'il convient qu'elle soit regardée et avisée toute nue par les Dames, pour savoir si elle est propre et formée pour porter enfans. » « De plus, quand des vieux de la Cour se remariaient, on leur faisait des charivaris, ce qui est vrai, qu'à un charivari que Charles VI fit à Paris en 1389, lorsque Catherine, en grande faveur auprès de la Reine, se remaria en quatrièmes noces, ce Prince faillit à être brûlé avec quatre autres. » Hist. et Recherches des Antiquités de la Ville de Paris, par Henri Sauval, avocat au Parlement, t. II, MDCCXXIV, p. 646.

1 « A la charmante Cour d'Urbin, peut-être la plus exquise de toutes, la duchesse mère, le lendemain du mariage de son fils, se fait ouvrir la porte dès l'aube ; elle s'approche de sa belle-fille, qui, pudiquement, cherchait à se dissimuler dans le lit, et lui dit : « Eh bienl ma filli , est ce une belle chose de « dormir avec les (sic) hommes ? » Les F*tir\es de la Renaissance, par M. R. de Maulde la Clavière, p. 59.

Le passage qui suit est extrait de l'édition des Œuvres de Brantôme, qui se trouve dans la salle publique de la Bibliothèque nationale, à la disposition du lecteur ; cette simple remarque nous justifiera du reproche qu'on pourrait nous faire de ne point voiler suffisamment notre langage.

Je n'allègueray, écrit le biographe des Dames galantes, que ce seul exemple de Mme la grand'duchesse de Florence d'aujourd'huy, de la maison de Lorraine *, laquelle estant arrivée à Florence le soir que le grand duc l'épousa, et qu'il voulut aller coucher avec elle pour la dépuceler, il la fit avant pisser dans un beau urinai de cristal, le plus beau et le plus clair qu'il put, et en ayant veu l'urine, il la consulta avec son médecin, qui estoit un très grand et très sçavant et expert personnage, pour savoir de luy par cette inspection si elle estoit pucelle ouy ou non. Le médecin l'ayant bien fixement et doctement inspicée2, il trouva qu'elle estoit telle comme quand elle sortoit du ventre de sa mère et qu'il y allast hardiment, et qu'il n'y trouveroit point de chemin nullement ouvert, frayé ny battu ; ce qu'il fit; et en trouva la vérité telle ; et puis, Lendemain en admiration dit : « Voilà un grand miracle, que cette fille soit ainsi sortie pucelle de cette Cour de France ! »

Le même Brantôme nous entretient de la

' Christine, fille de Charles III, duc de Lorraine, avait été mariée, le 30 avril 1589, à Ferdinand I" de Médicis. 3 De inspicere, voir en dedans.

jeune Charlotte d'Albret, « l'une des belles filles de la Cour », au dire du biographe des Dames galantes; laquelle fut livrée comme épouse, par le roi de France, son parent, à l'infâme César Borgia, dans des circonstances qui méritent d'être rapportées.

Les accordailles s'étaient faites à Chinon, où le mariage fut consommé deux jours après. Les burlesques épisodes de la nuit de noces divertirent fort la cour, aux dépens du Valentin ; celui-ci ne s'était pas contenté de faire bénir le lit par un prêtre, pour se préserver des maléfices et du nœud de l'aiguillette; mais, appelant à son aide le médecin après la religion, il avait demandé des pilules à l'apothicaire, pour « festoyer sa dame».

L'apothicaire, gagné sans doute pour commettre un quiproquo funeste au nouveau marié, préparades pilules laxatives, et César ne cessa d'aller au retrait pendant toute la nuit1.

L'usage était alors de placer des sentinelles et castides à la porte de la chambre nuptiale ; et les dames, qui se tenaient aux écoutes, rapportèrent

* « Pour vous conter des nopces du dict duc Valentinois, dit Robert de la Mark, en ses Mémoires, il demanda des pilules à l'apothicaire pour festoyer sa dame, là on eust de gros abus, car, au lieu de luy donner ce qu'il dcmandoit, lui donna des pilules laxatives tellement que toute la nuict il ne cessa d'aller au retraict comme en fisrent les dames le rapport au matin. »

le lendemain la mésaventure du pauvre épousé, que poursuivit longtemps la risée générale; car il y avait une sorte de point d'honneur à bien employer la bienheureuse nuit1 : la preuve en est qu'un écrivain italien, dont les assertions n'ont pas toujours, il est vrai, rencontré une créance unanime, affirme que, loin d'avoir eu la posture ridicule que lui prêtent les mémorialistes français, Borgia se conduisit, au contraire, vaillamment auprès de sa jeune épouse, à qui il n'aurait pas donné, moins de huit fojs dans la journée, des preuves de sa... tendresse2.

Le mariage devant témoins se continua longtemps dans les cours royales, et non pas seulement en France et en Italie, où l'on a toujours tendance à croire que les mœurs sont plus relâchées, mais, le croirait-on, jusque dans lapuritaine Angleterre !

* Le Seizième Siècle, par P. Lacroix, t. I, p. 180.

2 Voir l'extrait du Diariurn de Burchard se rapportant à l'épisode : « Feria quinta,vigesima tertia maii, venit cursor ex Francia, qui nuntiavit sanctissimo domino nostro Csesarem Valenlinum ducem, filium suum, olim cardinalem, contraxisse matrimonium cum magnifica domina de Allebreto a die praesentis mensis et illud dominica duodecima ejusdem con&um-

Avantd'épouser Charles le', lasœurde Louis XIII aurait été soumise à une épreuve singulière : elle fut, dit-on, déshabillée et visitée par des matrones, en présence d'une commission de dames anglaises. On voulait reconnaître si sa conformation promettait des héritiers au trône d'Angleterre. Louis XIII avait entendu ainsi donner à Charles Ier une garantie qu'exigeaient autrefois les rois de France, et qu'il regrettait peut-être de ne pas avoir exigée pour son compte *<

Dans le récit que nous avons publié du mariage de Louis XIII2, nous avons conté qu'à un moment, tout le monde s'était retiré de la chambre où étaient couchés les deux époux, à part « les deux nourrices du Roy et de la Reyne ». Serait-ce l'une de ces deux femmes qui remplit le singulier rôle, que nous a révélé la lettre * suivante, adressée par Jamet le jeune àLefranc de Pompignan, à la date du 23 décembre 1763 ; en tout cas, le document ne manque pas de saveur :

masse et fecisse octo vices successive. » Croyances et légendes du centre de la France, par Laisnel de la Salle, t. II, p. 312.

1 Voir Les Accouchements à la Cour, par le docteur Witkowski, p. 13-14.

1 Voirie chapitre sur Louis XIII.

3 Elle a été jadis publiée par Etienne Charavav dans l'Amateur d'autographes, 8' arnée, n° 172.

ce qui se passait au mariage des rois 229

Monsieur,

En 1759, M. l'abbé d'H... me demanda pour vous un exemplaire que je possédais de votre belle dissertation latine sur les antiquités de Cahors, imprimée en 1746, qui vous manquait alors, et que vous étiez fort curieux d'avoir. Je fis volontiers l'abandon de cette curiosité, rare ici, par considération pour vous, Monsieur, et par bonne volonté pour lui.

J'avais joint, manuscrit à la suite de l'ouvrage (à l'occasion du nom de famille Colombia.no), une anecdote avec une petite estampe singulière de l'an 1615 l, qui prouvent qu'autrefois nos rois et nos reines, dans les premiers jours de leur mariage, étaient accompagnés, à la ruelle du lit, d'une vieille dame de qualité, experte et rompue au métier, choisie pour modératrice (arbitra) de leurs plaisirs nuptiaux. L'estampe en question représentait ce manège aux noces de Louis XIII. Je prouvais de plus que cet usage bizarre eut encore lieu au mariage de Don Carlos, roi de Naples en 1738, par une lettre de feu M. l'abbé de Beauvau, primat de Lorraine, écrite de Ferrare, que je rapportais.

M. le Président Hénault, à qui je communiquai il y a plusieurs années ce fait qu'il ignorait, le regarda comme un trait d'histoire tout à fait plaisant, inconnu à nos

1 Malgré d'activés recherches, nous n'avons pas réussi à retrouver cette estampe, en dépit du concours empressé que nous ont prêté MM. Henri Bouchot, conservateur des estampes à la Bibliothèque nationale, et Massip, bibliothécaire de la Ville de Toulouse.

anecdotiers et méritant de plus amples éclaircissements que je produisais et que vous avez. J'ignore s'il en sera touché quelque chose dans les curieuses recherches sur nos Reines et les concubines de nos Rois du savant M. Dreux du Radier qui viennent de paraître ; mais cela vaut pour le moins l'anecdote unique sur l'antipathie de Louis' XIII pour les tétons, que j'ai fait insérer dans le Conservateur et qui ne se trouve que là.

Nous nous sommes mis à la recherche de la lettre de l'abbé de Beauveau *, à laquelle fait allusion Jamet, et nous avons été assez heureux pour la retrouver. Cette lettre, datée de Ferrare, le 4 juin 1738, est adressée à M. de la Galaizièré, intendant de Lorraine 2. La voici, telle que nous Lavons transcrite d'après l'original :

On ne peut être plus sensible que je le suis, Monsieur, aux marques de souvenir dont vous m'honorez dans votre lettre du 16 mai que je viens seulement de recevoir, parce que ne m'aïant pas trouvé à Florence, il a fallu me la renvoïer ici où je suis depuis deux jours avec mon père, qui y attend la Reine des Deux-Siciles pour la complimenter de la part du Grand-Duc, elle y arrive ce soir et

' François-VincenL-Marc de Beauveau-Craon, primat de l'liglise collégiale de Nancy, mort à Paris le 10 juin 1742, âgé de 29 ans, 5- mois et 17 jours (V. Le Mercure, de juillet 1742, ]i. 1GS3). Il était fils aîné de Marc de Beauveau, prince de Crann (Note de Jamet).

2 Nous l'avons copiée dans les Slromales de Jamet, t. II, p. 1035 (B. N., A/s.s, n" 15363).

sera reçue aux confins des États du pape à ceux des Vénitiens par M. Chigi, nonce extraordinaire et hors de la porte de cette ville par M. le cardinal Mosca, Légat de Ferrare et légat a latere pour une commission.

Ses instructions portent que lorsqu'il verra arriver la Reine, il descendra de son carosse, et que S. M. en fera autant de son côté, ou du moins se mettra en devoir de le faire. Mais M. le cardinal Aqu aviva a déclaré en arrivant ici, que bien loin que la reine descendit de carosse, elle n'en feroit pas même le moindre semblant. Le légat a été d'autant plus étonné de cette déclaration, qu'on avoit communiqué à Rome ses instructions au cardinal Aquaviva avant son départ, et que celui-ci n'y avoit rien trouvé à redire. Dans cet embarras il a envoie un courrier à Rome pour savoir comment se régler, et ce courrier n'étant point revenu il proteste qu'il ne fera pas un pas au-devant de la Reine. Cela est capable de brouiller la Cour de Rome avec celles de Madrid et de Naples, car le moindre point de cérémonial est regardé comme d'une très grande conséquence.

La reine ne couchera ici qu'une nuit et continuera avec toute la diligence possible son voïage pour Naples où le roi est très impatient de la posséder, aïant été retenu jusqu'ici dans une parfaite continence, quelque dure qu'elle lui parut. Il viendra à Gaëte, éloigné de douze lieues de Naples, au-devant de la Reine. Là se consommera le mariage, et la princesse de Columbiano jugera des coups, pour quil ne se fasse aucun excès...

Les passages que nous avons soulignés nous dispenseront d'un commentaire laborieux.

Il n'est rien de tel que les diplomates pour dire avec mesure, mais néanmoins avec toute la précision désirable, ce que soulignerait, avec trop de rudesse, quiconque n'est pas rompu avec le langage des cours. Bien placés pour observer ce qui se passe, même dans l'alcôve des monarques, les hommes chargés des missions les plus secrètes s'acquittent de leur tâche avec un tact qui justifie la confiance dont ils sont investis ; on ne saurait être mieux renseigné que par eux sur les détails les plus intimes.

Veut-on savoir, par exempte, ce qui se passa dans la soirée et le lendemain de la première nuit que M. le duc et Mme la duchesse de Bourgogne avaient passée ensemble ? L'introducteur des ambassadeurs de l'époque se trouve à point nommé pour satisfaire notre curiosité.

Le vendredi matin, 23 octobre 1699, il écrivait à un de ses amis i :

Enfin monseigneur le duc de Bourgogne, en arrivant hier soir à Fontainebleau, coucha pour la première fois avec Mme la duchesse de Bourgogne. La chose s'est faile sans aucune sorte de cérémonie ni de concours ; il y a même longtemps que je n'ai vu la cour moins grosse.

1 Cette lettre a paru dans les Archives curieuses de l'Histoire de France, de Cimber et Danjou, 2* série, t. XII, p. 165 et suivantes.

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