DU LIT NUPTIAL
Mme la duchesse de Bourgogne, qui soupa chez Mme de Maintenon, s'alla coucheT dès dix heures, et si inopinément qu'hors sa première femme de chambre, les autres femmes et la plupart de ses domestiques ne s'y trouvèrent pas ; et monseigneur le duc de Bourgogne, qui soupa avec le Boi, s'alla d'abord après souper déshabiller dans son nouvel appartement de Mme la duchesse de Bourgogne. Dès qu'il fut déshabillé, il passa chez Mme la duchesse de Bourgogne, et tout cela se dépêcha si vite que le Boi, qui leur avoit dit qu'il iroit seul par les derrières de leur appartement les voir dans le lit, y arriva trop tard et n'entra point.
Monseigneur le duc de Bourgogne avoit la tête fort frisée, et la magnificence de son déshabillé et sa toilette sentaient la noce. Il partit de son appartement avec un air courageux et assez enjoué, et comme j'avois l'honneur de lui tenir son bougeoir, je le conduisis jusqu'à la porte du champ de bataille. Pour Mme de Bourgogne, elle versa beaucoup de larmes toute la soirée chez Mme de Maintenon et le Boi nous a dit, à son petit coucher, qu'il y avoit déjà quatre ou cinq jours que sa pudeur alarmée avoit commencé à la faire pleurer.
Comme il est à la mode, depuis plusieurs années, d'éviter à notre cour toutes sortes de cérémonies et tout ce qui peut avoir l'air d'une fête, M. de La Bochefoucault, que vous savez qui les hait souverainement, loua fort le Boi à son coucher d'avoir passé cette soirée sans aucun bruit ni appareil, et sa Majesté répondit que M. et Mme de Bourgogne étant mariés depuis deux ans, il lui sembloit que tout appareil devoit être banni et qu'il fal-
loit les laisser coucher ensemble pour la première fois sans y donner plus d'attention que s'ils eussent commencé d'y coucher dès le jour de leurs noces l.
* Ce n'était pas ainsi que les choses se passaient d'ordinaire, encore à cette époque. On faisait défiler la foule devant la mariée « exposée sur son lit comme au théâtre ». Et personne, à part peut-être La Bruyère, le grave censeur des mœurs de son temps, ne songeait à s'en étonner. Mlle d'Aubigné se marie : le lendemain, « tout le monde vit Mme de Maintenon qui était dans son lit et la mariée qui était aussi sur son lit dans une autre chambre ». Dangeau, Journal. Saint- Simon épouse la fille du duc de Lorges : « le lendemain, M. d'Auneuil nous donna un grand dîner,après lequel la mariée reçut sur son lit toute la France à l'hôtel de Lorges ». Saint- Simon, Mémoires. « Le 21 janvier 1722, peu de jours après l'arrivée à Madrid de la future princesse des Asturies, l'union religieuse fut célébrée avec toule la pompe que recherchait alors la monarchie espagnole... A cause de leur âge, les jeunes époux devaient vivre séparés pendant quelque temps encore ; mais, pour confirmer d'une manière plus certaine l'indissolubilité de leur alliance, notre ambassadeur, Saint-Simon, qui se sentait maître de la faveur du Roi catholique, eut la hardiesse de demander que le soir du mariage, le nouveau couple partageât quelques instants la même couche et qu'à ce moment toute la cour fut admise, avec Leurs Majestés, à s'approcher du lit nuptial. Ce que proposait Saint-Simon était, il en convient, contraire aux usages du pays, la modestie et la gravité des Espagnols ne permettant pas même aux plus proches parents de voir jamais une femme au lit. Le Régent n'avait pas chargé son envoyé de présenter cette requête, à laquelle le marquis de Grimaldo, se faisant l'interprète des convenances nationales, crut devoir s'opposer. Néanmoins, Philippe V,désireux de ne rien refuser dans cette journée au représentant de la France, accéda à sa prière. « Au sortir du bal, ajoute Saint-
Le matin, dès huit heures et demie, monseigueur le duc de Bourgogne a passé dans son appartement. On a été à son lever ordinaire, avec pourtant un peu plus d'empressement de la part des vieux courtisans. Comme ce prince est d'une santé fort délicate, il avoit les yeux fort battus et paroissoit très fatigué ; tirez-en vos conséquences.
Pour Mme la duchesse de Bourgogne, dès qu'elle a été hors du lit, c'est-à-dire sur les neuf heures, elle est montée en carrosse, pour aller à Saint-Cyr joindre Mme de Main tenon, qui y est allée dès le grand matin à son ordinaire ; elles n'en reviendront que ce soir sur les sept heures, dans le temps que le Roi reviendra de'Marly, où il est allé voir les beautés qu'on y a faites pendant son séjour à Fontainebleau.
Il n'y aura ce soir ni comédie, ni appartement, ni aucune sorte de divertissement. Monseigneur le duc de Bourgogne couchera dans son appartement, sa délicatesse ne permettant pas qu'on le laisse coucher tous les jours dans le lit de Mme de Bourgogne.
Simon, tout le monde suivit le roi et la reine dans l'appartement de la princesse et attendit dans les antichambres ; il n'entra dans la chambre que le service nécessaire; j'y fus appelé; la toilette fut courte, Leurs Majestés et le prince extrêmement gais. Tout se passa comme j'ai expliqué qu'il avait été résolu. >> Le coucher public eut donc lieu dans les conditions proposées par notre ambassadeur, et celui-ci put annoncer au régent que tout avait été fait pour assurer l'accomplissement de son vœu le plus cher. » P. de Raynal, Le Mariage d'un Roi, pp. 31-33.
L'arbitra de tout à l'heure, la modératrice des étreintes conjugales, n'aurait pas été de trop ; elle eût trouvé là l'occasion d'exercer les privilèges de sa charge.
S'il y a toujours intérêt à comparer les mœurs du passé aux nôtres, il serait imprudent d'en conclure que nos ancêtres valaient moins que nous. Les actions des hommes d'autrefois ne doivent point être jugées avec nos idées actuelles, et, comme l'a dit Mérimée ', « ce qui est crime dans un état de civilisation perfectionné n'est que trait d'audace dans un état moins avancé, et peut-être est-ce une action louable dans un temps de barbarie ».
Chaque siècle, pourrait-on presque dire, a sa morale et là où nos pères se contentaient de sourire, nous nous voilons la face dans un accès d'indignation vertueuse. Que dirait-on aujourd'hui d'une mère qui raconterait à son fils comment s'est passée la première nuit de noces de sa sœur? On n'aurait pas assez d'épithètes pour flétrir un tel manque de sens moral ; mais si nous observons que nous sommes sous le règne du Bien- Aimé, à une époque où les scandales les plus notoires sont taxés de vulgaires peccadilles, nous inclinerons aussitôt à l'indulgence.
4 Préface de la Chronique de Charles IX.
Quand Louis XV maria son fils à la fille de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, il ne voulut charger personne du soin d'instruire le Dauphin : c'est lui-même qui entendit l'accompagner jusqu'à la couche nuptiale et lui apprendre, en homme parfaitement renseigné sur ces matières, la conduite qu'il devait tenir à l'égard de sa jeune femme.
Racontars que tout cela, papotages d'office, recueillis par des valets mal intentionnés, murmurent les sévères gardiens de la morale. Que diront-ils, si nous leur prouvons que c'est dans la correspondance même d'Elisabeth Farnèse, conservée à YArchiuio di Stalo de Parme, que notre distingué collègue, M. Casimir Stryienski, au cours de recherches sur le Gendre de Louis XV1, a découvert la curieuse pièce 2 qui confirme nos dires ?
Cette lettre fut adressée par la reine d'Espagne à son fils, Don Philippe, alors à l'armée d'Italie.
Au Prado, ce 10 mars [1746].
... Je vous promis hier que je vous écrirai des nouvelles du mariage de votre sœur, je vous les dirai, mais il faut que vous me gardiez le secret et surtout avec l'Infante [Louise-Elisabeth, fille de Louis XV et femme de Don
« Publié chez Pion, en 1903.
1 Nous l'avons déjà publiée dans la Chronique médicale du 1" mai 1903.
Philippe], car comme elle pourrait l'écrire là-bas, nous ne pourrions plus rien savoir. Or donc, je suppose que vous savez déjà que le Roi instruisit le Dauphin un quart d'heure avant qu'il se couchât, comme il ne savait rien du tout; soit que le respect de son père ou que l'aventure l'étourdit, il n'entendit pas bien la leçon; ainsi la première nuit se passa à la baiser et l'embrasser, et dans ces transports il lui arriva du malheur, il se pâmaet crut qu'il allait mourir, et surtout parce qu'il se sentit la chemise toute mouillée. Enfin, le matin, le Roi les étant allé voir qu'ils étaient encore dans leur lit, il leur demanda s'ils avaient bien passé la nuit, et par les ré ponses du Dauphin, il reconnut qu'il n'avait rien fait; il sortit de la chambre et alla chercher la nourrice, lui disant comment ce Dauphin n'avait pas fait son devoir, et grondant la nourrice; [il] tâcha de l'apaiser [apaiser son fils] et lui dit que ce qui ne s'était pas fait un jour se ferait l'autre, ainsi il se tranquillisa et l'instruisit mieux, et la nuit suivante on dit que saliô maestro et qu'il prit tant de goût à mourir doucement qu'il arriva qu'il en fut malade, et qu'il a fallu lui dire qu'il se ménageât un peu. Or, un soir, il confessa à sa mère et à sa femme qu'il n'y avait autre chose à faire pour engrossir sa femme que de la baiser et l'embrasser, que quand elle restait grosse, l'accoucheur ouvrait le ventre à la femme, et lui tirait l'enfant ; je vous laisse à penser si elles en rirent, et moi aussi quand je vis cette lettre, et je ne doute pas qu'il vous arrivera la même chose quand vous lirez celle-ci, mais ce qui me fait plaisir, c'est qu'il était innocent là-dessus, et qu'il n'avait aucune malice, ainsi il sera fort sain.
Nous sommes à l'ordinaire et les autres bien et ayant fini mon conte et n'ayant plus rien à dire, je finirai, mon très cher fils de ma vie, en vous embrassant de tout mon cœur, et en vous assurant que je prie toujours pour vous l.
Elisabeth.
Le 22 juillet 1746, la première femme du Dauphin mourait en couches ; six mois après, le fils du roi se voyait contraint, par raison d'Etat, de se marier avec la fille d'x\uguste III. Il avait dixhuit ans, elle en avait seize.
Le Dauphin, fut, paraît-il, très ému au moment de la mise au lit. Dans la chambre môme où il se trouvait, deux années, auparavant, la même foule de princes, princesses, ambassadeurs, était assemblée pour le coucher d'une autre Dauphine, à laquelle il gardait un très tendre souvenir ; il ne put se défendre de pleurer. Mais il faut croire qu'après avoir donné « libre cours à ses larmes », il réussit à se consoler, car voici la dépêche 2 qu'adressait le comte Loss, ambassadeur de Saxe
'Cette lettre est écrite en français dans l'original; le transcripteur en a respecté le style, sinon l'orthographe, quelque peu fantaisiste.
2 Elle a été publiée par nous dans la Chronique médicale, du 15 Octobre 1900. Nous en devions l'obligeante communication à M. Casimir Stryienski.
en France, au comte Bruhie, premier ministre d'Auguste III :
11 février 1747.
Monseigneur,
En conséquence de ce que j'ai eu l'honneur de mander hier à Votre Excellence par un courrier français, je prépare nos dépèches pour faire partir sans délai le courrier du cabinet Pennasch avec la nouvelle intéressante de l'heureuse consommation du mariage de Mme la Dauphine avec son auguste époux, et j'hésite d'autant moins d'en rapporter à Votre Excellence toutes les petites particularités qui sont parvenues à maconnaisance,afin qu'elle en puisse rendre un compte exact à Leurs Majestés, que je les tiens pour la plupart de la bouche du Roi Très Chrétien qui me fit l'honneur de m'en informer hier au soir, au grand appartement.
Toute la nuit du 9 au 10 jusqu'à deux heures du matin s'était passée en vains efforts de la part de Monseigneur le Dauphin. Après deux heures de sommeil que prirept nos deux sérénissimes époux, ces efforts furent renouvelés avec plus de vigueur, mais encore inutilement; de sorte qu'on se leva sans que Monseigneur le Dauphin eût pu achever l'ouvrage dont il était question. Je m'en aperçus d'abord en faisant la cour à Monseigneur le Dauphin, à son lever, qui avait les yeux extrêmement échauffés, l'air fatigué, beaucoup moins gai etextraordinairement rêveur; quoique je ne remarquasse rien sur le
visage de Mme la Dauphine, sinon qu'elle était un peu abattue faute d'avoir dormi. Je fus confirmé dans mes conjectures par Mme Dufour, sa première femme de chambre, à laquelle elle avait fait confidence de son aventure.
Monseigneur le Dauphin, de son côté, bien résolu de ne point laisser passer la journée sans venir à bout de son entreprise, déshabilla lui-même sa sérénissime épouse, d'abord qu'ils eurent dîné ensemble, et acheva sur un canapé ce qu'il n'avait pu effectuer la nuit. Mme Dufoui fut appelée au secours pour faire changer de chemise à la nouvelle mariée. Monseigneur le Dauphin fut d'un contentement qui surpasse tout ce qu'on pourra s'en imaginer et qualifia, immédiatement après cette expédition, son auguste épouse du nom de sa chère femme. La nouvelle en fut portée dans l'instant au Roi Très Chrétien, qui en fut dans une grande joie. Notre nouvelle Dauphine se plaignit un peu à sa femme de chambre de la trop grande ardeur de Monseigneur le Dauphin, s'habilla et parut au soir au grand appartement avec ses grâces ordinaires qui lui ont déjà attiré tous les cœurs de la nation.
J'ai su que Monseigneur le Dauphin en se levant s'était plaint le matin à ses confidents, en leur contant son désastre, qu'il avait trouvé auprès de la nouvelle mariée la même difficulté qui avait été un obstacle à ses désirs auprès de sa première femme, le chemin ayant été trop étroit pour se frayer un passage, et qu'il avait paru fort inquiet de cette difficulté, appréhendant qu'il ne lui arrivât la même chose qu'avec la défunte dont il n'avait pu
venir à bout qu'après le retour de la première campagne * qu'il fit avec le Roi Très Chrétien. Heureusement, toutes ces craintes sont évanouies 2.
Au reçu de cette dépêche, son destinataire répondit :
Le courrier Pennasch arriva avant-hier, à midi, avec les dépêches de Votre Excellence. Au rapport que j'en ai fait au roi, Sa Majesté a autant ri de la vigoureuse défense de la forteresse assiégée, qu'elle a témoigné de parfait contentement de la reddition et de la joie qu'en a éprouvée le vainqueur3.
Ces ambassadeurs avaient le mot pour rire.
Il existait jadis une coutume qui faisait partie du cérémonial du mariage : c'était la bénédiction du lit. La bénédiction du lit nuptial était regardée comme indispensable, et nul n'aurait songé à s'y soustraire. On en trouve la formule dans les plus
* Fontcnoy.
1 Archives du royaume de Saxe, Dresde, Registre des Ambassades (7S9, f° 201-204). Le document original est en français ; nous le reproduisons sans y faire la moindre correction (C. S.).
3 Id., ibid., f° 205. Cette réponse a été publiée par le comte Vitzhum, dans Maurice, comte de Saxe, et Marie- Josèphe de Saxe (1 vol. ; Leipzig, 1867], p. 165.
anciens rituels * ; elle était «ncore mise en pratique cà la fin du dix-huitième siècle.
Louis-Joseph de Bourbon-Condé venait d'autoriser, après bien des hésitations, son fils unique à s'allier à une princesse de la maison d'Orléans. Les futurs étaient encore bien jeunes et de plus cousins germains ; mais quand l'amour se met de la partie, les obstacles sont vite levés.
Leur union allait-elle enfin se consommer ? L'étiquette si rigide de la cour de Versailles, qui avait conservé tant d'«s plusieurs fois séculaires, était là qui réclamait ses droits. Des princes et des princesses ne sauraient passer leur nuit do noces (selon l'expression d'un historiographe2, à qui nous emprunterons les particularités qui vont suivre), « qu'après en avoir vu le pudique mystère dévoilé aux yeux de tous, en vertu des mondaines exigences de la piété officielle ».
Cette cérémonie rentrait dans les attributions du grand aumônier ; elle était présidée par le roi lui-même, et la cour y assistait. La jeune duchesse était tenue de s'y trouver en robe de chambre ; le jeune duc en habit, mais sans chapeau et sans épée.
Mais passons la parole au narrateur.
1 Chéruel, Dict. des Institutions de la France, t. II (Paris, 1855), p. 837.
2 La Mère du duc d'Enghien, par le comte Ducos ; Paris, Pion,.
« Le prélat s'approche de la couche nuptiale, l'aspersoir à la main ; il fait tomber la rosée sainte sur les couvertures moelleuses et les draps neigeux. Derrière les courtines qu'elles ont déployées, la princesse est menée au lit par ses femmes.
« Pendant ce temps, le prince est sorti de la pièce ; il y revient à demi vêtu pour recevoir sa chemise des mains du roi. Il sort de nouveau, achève de se déshabiller et reparaît en robe de chambre et en pantoufles, le bonnet de nuit à la main.
« Il se met au lit à son tour. Les rideaux, restés fermés jusque-là, sont aussitôt tirés, d'un côté, par le premier gentilhomme de la chambre du duc de Bourbon, de l'autre par la dame d'honneur de la duchesse, et la cour est admise à contenu pler le jeune couple. Il reçoit en cette situation singulière les compliments du Roi. Le prince reste la tête découverte, tant que Sa Majesté ne s'éloigne pas. Les deux Altesses, enfin délivrées de leur assujettissante figuration, ne vont plus être sans doute que deux jeunes gens heureux de s'abandonner à leur mutuel amour. Mais un tout autre dénouement se prépare.
« La Faculté a fait de respectueuses observations au duc d'Orléans et au prince de Condé, sur l'âge du marié, qui ne permettait point d'espérer qu'il p/it avoir dès ce moment une forte et vigoureuse descendance. Ces princes, accueillant une opinion
si sage, ont décidé que la cohabitation de leurs enfants serait différée : le duc de Bourbon voyagerait, la duchesse retournerait à son couvent. On vient donc quérir les époux en leur lit, et force leur est d'aller finir la nuit chacun chez soi.
« La belle ordonnance de leurs noces ne s'en poursuit pas moins le lendemain. A cinq heures après midi, la nouvelle duchesse est honorée de la visite du Roi et de celle de la famille royale. Elle est étendue en grand habit sur son lit. A côté de ce lit, il y a un fauteuil pour Sa Majesté et des pliants dans le reste de la chambre, au cas qu'elle veuille faire asseoir des dames. Louis XV salue et complimente sa cousine, l'air un peu narquois, sachant qu'elle n'a pas encore obtenu la réalisation de ses vœux. Au bout d'un moment, il est reconduit chez lui avec la pompe accoutumée...
« Beaucoup, dit en terminant le narrateur, s'amusaient de leur déconvenue, étonnés qu'ils eussent pu se croire mariés pour de bon. Ils ne tardèrent pas à mettre les rieurs de leur côté. Comme dans une opérette donnée de nos jours, et dont leur aventure a sans doute inspiré le livret, le petit duc enleva prestement sa femme du couvent. Ils tombèrent aux bras l'un de l'autre, lui, très fier d'avoir fait preuve d'une audace à la Gondé ; elle, ravie d'avoir été traitée en héroïne de roman. »
Quand Napoléon eut projeté de prendre pour femme Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, l'archiduc Charles représentait l'Empereur au mariage par procuration, et c'est Berthier qui fut chargé d'amener la jeune impératrice à son époux, qui l'attendait avec une impatience, qu'il eut, diton, quelque peine à contenir-
II est juste de dire, cependant que, dans ses instructions à Berthier, Napoléon lui recommanda, entre, autres choses, de ne. pas trop se hâter, si la santé de sa future femme devait souffrir de cette hâte.
La pensée de l'Empereur était évidente, écrit à ce propos M. Vandal ; il eût été fâché que Marie- Louise lui arrivât épuisée par une marche précipitée et par d'interminables représentations, lasse de corps et d'esprit, mal préparée aux émotions et aux épreuves qui l'attendaient. Il la voulait toute fraîche, parfaitement remise, en plein épanouissement physique et moral. Comprenant le maître à demi-mot, Berthier entoura désormais l'Impératrice de soins attentifs et constants, la couvant avec une sollicitude de mère.
Dès Stuttgard, il écrivait, en rendant compte d'une soirée passée à l'Opéra de cette ville :
« Gomme il y faisait un peu froid, l'Impératrice n')r est restée qu'une petite demi-heure. » Malgré cette prudence, Marie-Louise contracte un léger rhume. Berthier redouble de précautions, et le rhume est guéri.
A Strasbourg, des instructions rigoureuses avaient été données par le maréchal, pour que l'on ne fit pas veiller l'Impératrice et pour qu'elle fût rentrée dans ses appartements à neuf heures. A Nancy, même consigne. Berthier écrit : « Je viens de voir le préfet et trois députés de la ville; j'ai arrangé les fêtes que recevra Sa Majesté, de manière à la fatiguer le moins possible et à ce qu'elle soit couchée à neuf heures. » Enfin il se portait garant « que Sa Majesté arriverait à Compiègne bien portante ». Le grand-maréchal entendait tenir scrupuleusement sa promesse et livrer en parfait état le dépôt confié à sa garde.
L'Empereur, pendant les deux jours que Marie- Louise passerait à Compiègne, ne devait pas coucher sous le même toit qu'elle. Un appartement avait été préparé pour lui à l'hôtel de la Chancellerie. Mais, en cela encore, le programme ne fut point suivi. Napoléon, impatient, pénétra dans la chambre de sa jeune femme dès le soir même de l'arrivée à Compiègne, et le lendemain se produisit une scène des plus singulières.
Les sœurs de l'Empereur étaient réunies pour
le déjeuner de famille, lorsque Napoléon parut seul, disant que l'Impératrice, fatiguée du voyage, déjeunerait dans son appartement. Puis un sourire et des chuchotements ayant été surpris et mal interprétés par lui, il entra dans une violente colère ; il se serait même livré, dit-on, sur l'une de ses sœurs, à une voie de fait, qui fit cesser surle-champ l'humeur sarcastique des autres *.
Pas plus sur ce chapitre que sur les autres, l'Empereur n'entendait raillerie.
1 Mémoires secrets du dix-neuvième siècle, par le vicomte de Beaumont-Vassy, p. 185.
APPENDICE