RAPPORT DU DUC DE BOURDON AU ROI
Sur le compte que je rendis à V. M. dans le mois de mai dernier de l'affliction où était son royaume d'envisager que son mariage avec l'Infante le privait encore pour huit ans de la satisfaction de vous voir une postérité, et que cette affliction, outre l'amour et l'attachement que tout le monde a pour votre personne, avait pour motif plusieurs raisons d'État, dont je rendis compte à V. M. dans ce temps-là, Vous m'ordonnâtes, Sire, d'examiner les moyens dont on pouvait faire usage pour remédier à un inconvénient aussi nuisible à l'État et à votre personne que l'est celui de ne vous point voir d'enfants. En exécution de vos ordres, Sire, j'en ai fait depuis ce temps-là ma plus sérieuse occupation et ne voulant pas m'en rapporter à moi-même sur une matière si délicate et si importante, j'ai consulté les personnes que j'ai crues les plus éclairées et les plus attachées à votre personne et à votre État.
Tous ont été unanimement d'avis que le salut de l'État
' Il a été publié en partie par la Revue rétrospective, de Tasciiereau (t. XV, p. 172 et suivantes), dont nous empruntons le texte. (Cf. le Journal de Barbier, t. I, p. 465.)
dépendait de vous marier promptement, et leurs raisons sont comprises dans le mémoire dont je vais rendre compte à V. M. Je leur ai expliqué les inconvénients du renvoi de l'Infante, qui serait vraisemblablement suivi d'une brouillerie avec l'Espagne. Nous les avons bien pesés et nous croyons tous que, premièrement, le Roi Catholique, ayant autant de religion qu'il en a, se rendra aux raisons incontestables qui auront engagé V. M. de prendre le parti qu'elle aura pris quand elles lui seront bien expliquées ; mais, de plus, nous croyons tous qu'une brouillerie avec l'Espagne serait encore bien moins dangereuse que si V. M. demeurait huit ans hors de portée de donner des successeurs à son royaume, surtout si V. M. était assurée des principales puissances étrangères par de bons traités et de bonnes alliances...
Étant donc certain, suivant notre avis, et suivant celui de tout le royaume, n'y ayant point de jour qu'il n'y ait des gens qui nous en viennent parler, et tout le monde s'en entretenant publiquement ; étant certain, dis-je, que le mariage de V. M. est le seul moyen de tranquilliser vos peuples, de rassurer les puissances étrangères, d'éviter les guerres, et de mettre votre personne et votre État en sûreté, je me suis appliqué à examiner sur quelle princesse votre choix pouvait et devait tomber.
Pour cela, je me suis fait donner une liste de toutes les princesses de l'Europe qui ne sont pas mariées. J'ai pris le plus d'éclaircissements qu'il m'a été possible sur chacune, afin que V. M. fût plus en état de fixer son choix, et c'est ce dont je vais avoir l'honneur de rendre compte à V. M.
Des cent princesses qu'il y a à marier en Europe, en en retranchant quarante-quatre qui sont trop âgées pour être mariées à un jeune prince, vingt-neuf qui sont trop jeunes, dix dont l'alliance ne convient pas1, il ne reste par conséquent que dix-sept princesses sur lesquelles on puisse jeter les yeux, savoir :
Marie-Barbe-Joseph, fille du roi de Portugal. . 14 ans
Anne, fille du Prince de Galles 15 »
Amélie-Sophie-Éléonore, fille du même ... 13 »
Charlotte-Amélie, fille du roi de Danemark . . 18 »
Marie Petrowka, fille du Czar 16 »
Anne, fille du même 15 »
Frédérique -Auguste, fille du roi de Prusse . . 15 » Anne-Sophie, fille de l'oncle paternel du Roi de
Prusse 18 »
Sophie-Louise, fille du même 15 »
Elisabeth, fille aînée du duc de Lorraine . . . 13 »
Henriette, troisième fille du duc de Modènc . . 22 » Charlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe-Eyse-
nach 21 »
Christine-Guillelmine, fille du même .... 13 » Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-
Strelitz 14 »
Théodore, fille de Philippe, frère du prince
de Hesse-Darmstadt 18 »
1 Marie Leczinska était au nombre de ces dix. Voici ce qui la concerne : Marie, fille du Roi Stanislas Leczinski de Pologne' 21 ans. Le père et la mère de cette princesse et leur suite viendraient demeurer en France.
Mlle de Vermandois 21 »
Thérèse- Alexandrine, Mlle de Sens 19 »
Total dix-sept.
Il paraît donc convenable de faire quelques réflexions courtes sur chacune de ces dix-sept princesses, en examinant en peu de mots les convenances pour le bien de l'État.
Anne, princesse aînée de Galles. — 15 ans.
La religion ne peut jamais faire d'obstacle dans les liaisons dont il serait question avec le roi d'Angleterre. L'on demanderait avant toutes choses que la princesse qui serait choisie fît profession de la religion catholique... A supposer même que le motif de religion, ou quelque autre que l'on ne pénètre pas, empêchassent le roi de la Grande-Bretagne d'accepter la proposition du mariage, ce prince serait au moins obligé à une sorte de reconnaissance, dont le moindre effet, joint à l'intérêt qu'il a encore de rester uni avec la France, serait de concourir aux moyens de calmer le ressentiment de l'Espagne et d'empêcher les résolutions violentes qu'elle voudrait prendre. Ainsi, quand même on aurait lieu de croire que la proposition ne serait pas acceptée, il y aurait encore un avantage considérable à le faire. Voilà toutes les raisons pour.
Les raisons contre sont : 1° que toute la catholicité sera effrayée de l'alliance, comptant qu'une princesse qui change de religion à quinze ans ne le fait que par politique et reste toujours au fond de son cœur de celle
qu'elle professa depuis qu'elle est au monde ; 2° c'est mettre un grand obstacle à la protection qu il conviendrait peut-être un jour d'accorder au chevalier de Saint- Georges ; 3° c'est indisposer la Cour de Rome dont on a besoin pour faire sentir au roi d'Espagne que le mariage du Roi était indispensable ; 4° dans le cas où la Reine aurait le gouvernement ou autorité dans le gouvernement, ce serait une protection en faveur des religionnaires et jansénistes, source inévitable de malheurs, tels que ceux que l'on a vus sous les règnes d'Henri III et d'Henri IV.
Amélie-Sophie, seconde princesse de Galles. — 13 ans.
Il y a les mêmes raisons à l'égard de cette princesse que celles expliquées ci-dessus pour sa sœur aînée...
Marie-Barbe- Joseph, Infante de Portugal. — 14 ans.
Le but en mariant le Roi promptement étant d'assurer au plus vite une postérité à S. M., qui mette le royaume à l'abri des malheurs quasi inévitables qui naîtraient de la mort du Roi sans enfants, la princesse de Portugal paraît peu propre à remplir cette vue, puisque la mauvaise santé qui est répandue dans sa famille et qui a souvent produit des esprits égarés, donne un juste sujet d'appréhender qu'elle n'ait pas d'enfants, ou qu'ils ne viennent que trop tard ; que s'ils viennent, ils ne meurent bientôt après leur naissance, ou enfin que cela n'introduise dans la maison royale les mêmes indispositions qui sont dans la maison de Portugal...
Charlotte-Amélie, princesse de Danemark. — 18 ans.
Cette princesse étant luthérienne et le roi son père très attaché à sa religion, il y a grande apparence qu'il ne consentira pas qu'elle se fasse catholique.
Frédérique- Auguste-Sophie, princesse de Prusse. — lo ans.
Cette princesse, par les derniers traités entre l'Angleterre et la Prusse, est promise au fils aîné du prince de Galles ; ainsi il est inutile* d'en parler ici. De plus, elle est calviniste.
Les deux filles du margrave Albrecht, oncle paternel du roi de Prusse. — L'aînée 18 ans, la cadette 15.
Quoique la naissance de ces princesses, filles de l'oncle paternel du roi de Prusse, semble les mettre à portée de pouvoir s'allier avec un roi, cependant, n'étant pas filles du roi de Prusse, mais seulement ses cousines germaines, il paraît que dans le cas présent elles ne conviennent pas...
Elisabeth, princesse aînée de Lorraine. — 13 ans.
Y ayant déjà eu des princesses de Lorraine qui ont eu l'honneur d'être reines de France, il paraît que par cette raison aussi bien que par quelques autres, on peut jeter les yeux sur la princesse de Lorraine. Cependant il y a d'autres raisons considérables qui s'y opposent : 1° l'exemple même des princesses de Lorraine qui ont été reines de France, et qui ont donné naissance et occasion à des troubles et guerres civiles dans le royaume...
Henriette, troisième princesse de Modène. — 22 ans.
Il ne paraît pas qu'on pût choisir dans cette maison une reine de France. Il y a eu plusieurs époques qui sont désagréables.
Marie Petrowka, princesse aînée czarienne. — 16 ans.
Le mariage de cette princesse étant arrêté avec le duc de Holstein-Gottorp, il n'est plus question de parler d'elle.
Anne, princesse cadette czarienne. — 15 ans.
Cette princesse, fille d'un des plus grands et des plus puissants princes de l'Europe, et d'ailleurs très bien faite et d'une figure aimable, paraîtrait, par ces raisons, devoir être préférée aux autres ; cependant on pourra penser autrement lorsqu'on fera réflexion à la bassesse de l'extraction de sa mère. De plus, cette princesse est élevée dans des façons et coutumes éloignées de celles de ce pays...
Chariot te-Guillel mine et Chrisline-Guillelmine, filles du duc de Saxe-Eysenach. — L'aînée 21 ans, la cadette 13 ans.
Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-Strelilz. — 14 ans.
Ces trois princesses, quoique d'un âge convenable et de maisons illustres, ne paraissent cependant point propres à être mises sur le trône de France, parce qu'elles sortent de branches cadettes peu riches, et sont d'ailleurs luthé
Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse- Darmsladt. — 18 ans.
Le père de cette princesse est cadet d'une branche cadette ; sa femme est sœur du duc d'Havre, Flamand qui est au service d'Espagne, et son fils aîné a épousé une comtesse de Hanau. Elle est totalement dans le même cas que les trois princesses ci-dessus : elle est luthérienne...
Mlle de Vermandois. — 21 ans.
Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter ; ses mœurs ont répondu à son éducation ; sa vocation pour la retraite est un témoignage de sa sagesse et de sa religion. Elle est d'un caractère doux et d'un esprit aimable. Son âge, qui peut être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont on connaît l'esprit et le caractère, à une autre dont on les ignore et qui les pourrait avoir tels, qu'on aurait lieu par les suites de se repentir du choix qu'on aurait fait'.
* Cette préférence pour Mlle de Vermandois s'accuse mieux encore dans un « Mémoire adressé au duc de Bourbon, premier ministre, mars 1725 », dont le prétendu destinataire pourrait bien avoir été le principal inspirateur. Nous n'en donnerons ici qu'un extrait, renvoyant, pour le surplus, à la Revue rétrospective, t. XV, p. 162.
« Notre royaume, tranquille au dehors comme au dedans, nous permet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n'exige que de voir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoir vraisemblablement des enfants,
Si l'on regarde sa naissance comme un obstacle, on peut répondre que Louis XIV a fait le mariage de Mme la duchesse d'Orléans avec M. le duc d'Orléans, son neveu, et celui de M. le duc de Berry, son petit-fils, avec Mlle d'Orléans...
Mlle de Sens. — 19 ans.
Il y a quelque chose à dire sur sa taille.
Princesses sur lesquelles se réduit le choix à faire par S M.
Anne, fille du Prince de Galles 15 ans.
Amélie-Sophie-Éléonore, fille du même . . 13 »
Mlle de Vermandois 21 »
Thérèse-Alexandrine, Mlle de Sens 19 »
Tandis que le premier ministre dressait ses listes, le public s'amusait à ce jeu de loterie.
Cène sont que gageures partout, écrit Mathieu Marais, dans son Journal1 : l'un parie pour l'Anglaise; l'autre pour la Polonaise ; l'autre pour la Piémontaise; l'autre pour la Portugaise ; l'autre pour la Lorraine, car il y a là
secondement qui puisse, par toutes les qualités de l'esprit et du corps, laisser espérer à tous les bons Français qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de l'État. Toutes ces différentes qualités se rassemblent d'un coup d'oeil dans la personne de Mlle de Vermandois... » 1 T. III.
des princesses charmantes, bien élevées et de bonne maison. Mais après tout on revient à la Polonaise1, quoiqu'elle dût moins y avoir part... Elle n'est pas belle, mais elle a des manières fort nobles.
La Polonaise, c'était la fille du Roi de Pologne, Stanislas, monarque en disponibilité, qui habitait Wissembourg.
On disait Marie Leczinska « bien faite et bien élevée », souriante, douce, inépuisablement bonne envers les malheureux, auxquels elle prodiguait ses humbles ressources 2.
Malgré la modestie de sa vie retirée, elle avait été demandée en mariage par le petit-fils de Louvois, le marquis de Gourtenvaux. La rupture ve nait à peine de se produire, quand le Roi Stanislas reçut une demande aussi flatteuse qu'imprévue :
1 « On ne veut point de l'Infante du Portugal, parce que le père est un peu fou. On ne veut point de la princesse de Hesse-Rhinfeld, parce qu'on dit que sa mère accouchoit alternativement d'une fille et d'un lièvre. On ne veut point des princesses de Lorraine, parce que leur mère est Orléans et que les Condé, qui sont les maîtres, ne cherchent qu'à abattre la maison d'Orléans. On ne veut point des princesses d'Angleterre à cause de la religion ; des princesses autrichiennes, parce qu'elles sont ou trop vieilles ou trop jeunes. Il faudra donc prendre la Polonaise et avoir une reine dont le nom est en ski. » Mathieu Marais, loc. cit.
2 Revue hebdomadaire, 1899, p. 309.
Mme la Duchesse de Bourbon sollicitait pour son Gis la main de la jeune Marie Leczinska.
Le Duc avait alors trente et un ans. Ses portraits le représentent comme de haute taille et de belle tournure, avec un visage dur et des traits grossiers. Sa laideur, qu'un de ses contemporains qualifie de sinistre, était rendue plus désagréable encore. par la perte d'un œil. Cet accident, dont le duc de Berry avait été la cause involontaire, remontait à plus de dix ans. Le 30 janvier 1712, ils chassaient en battue à Marly ; le duc de Berry, placé loin de son cousin, vint à tirer et un grain de plomb, frappant sur une mare glacée, ricocha et atteignit celui-ci. Depuis ce malheur, qu'il avait d'ailleurs supporté avec beaucoup de patience, les malveillants l'appelaient ironiquement le borgne *.
Le duc de Bourbon, qui vivait alors sous la dépendance de sa terrible maîtresse, Mme de Prie, ne pouvait rien faire sans l'agrément de cette dernière; mais loin de le distraire de son projet, celle-ci l'encourageait. Elle espérait qu'elle pourrait facilement dominer la jeune princesse Marie et qu'elle continuerait en même temps à conserver de l'empire sur son faible amant. Son calcul devait être déçu.
1 P. de Raynal, Le Mwiage d'un Roi, p. 40-41.
Le roi Stanislas, qu'on entretenait depuis si longtemps d'illusions, avait hâte de savoir à quoi s'en tenir. Il attendait impatiemment que M. le Duc voulût bien se prononcer. Celui-ci s'avisa d'un expédient qui pouvait servir ses intérêts, en même temps que ceux de son souverain. Le moyen qu'il se proposait d'employer consistait à envoyer en Allemagne un homme de confiance, chargé de faire une sorte d'enquête matrimoniale et de prendre, dans un certain nombre de cours de ce pays, des renseignements très complets et très détaillés sur les princesses à marier. « Cette République de maisons souveraines, fait à ce propos remarquer Lemontey, devait offrir, par la beauté des races et l'illustration du sang, une pépinière de reines. » L'envoyé parviendrait sans doute à trouver dans son voyage une jeune fille remplissant de tous points le programme du premier ministre.
La plupart professaient la religion catholique et si l'on était définitivement placé dans la nécessité de s'adresser à une famille protestante, on avait le droit d'espérer que celle-ci ne suivrait pas l'exemple du gouvernement anglais, et serait aisément amenée à autoriser une abjuration, pour obtenir l'honneur d'une alliance avec le Roi Très- Chrétien
Le duc de Bourbon chargea donc M. de Merville de préparer des instructions destinées à « un
envoyé allant en Allemagne voir quelles princesses pourraient convenir pour devenir l'épouse du
roi
Il commencera son voyage, recommandait M. de Morville à l'envoyé, par Wissembourg en Alsace, où il aura l'occasion de voir la princesse Marie, fille du roi Stanislas, âgée de vingt et un ans.
Le dépôt des Affaires étrangères contient le texte du projet rédigé pour la circonstance. La liste des cours à visiter y est soigneusement dressée, et le nom de Wissembourg, à côté de celui de la princesse Leczinska, ligure au premier rang sur cette liste.
Peut-être le premier ministre projetait-il déjà d'offrir à Sa Majesté la main de la princesse à laquelle il songeait pour lui-même, et voulait-il, avant de formuler cette proposition, réunir des renseignements plus circonstanciés sur un parti qu'il avait d'abord considéré comme ne pouvant à aucun égard être proposé pour le Roi; peutêtre aussi désirait-il profiter, dans son propre intérêt, en s'éclairant d'une manière plus complète sur la famille Leczinska, du moyen d'information imaginé pour Louis XV.
L'envoyé du duc de Bourbon devait, après un
1 Le Mariage d'un lîoi, p. 168 et suiv.
cour séjour à Wissembourg, passer le Rhin et se rendre successivement à Darmstadt, Francfort, Meiningen,Culembach,Bayreuth,Eisenach,Weissenfels, Berlin, puis à la cour du duc de Mecklembourg-Strelitz, enfin à Hambourg.
Les recommandations les plus minutieuses lui sont faites.
Il devra garder un profond secret. Deux choses pourront lui ouvrir les moyens d'acquérir les connaissances qui sont les motifs de son voyage : jouer sans profusion, mais noblement ; porter dans ce voyage de quoi faire de petits présents, depuis quatre pistoles jusqu'à vingt tout au plus, mais dont le goût fasse le mérite, afin qu'il ne paraisse rien dans ses dépenses qui soit affecté ni qui excède les facultés d'un gentilhomme accommodé; se lier avec le médecin ou quelques autres personnes instruites de la santé des princesses, des agréments et des défauts dans le caractère, de leurs sentiments, de leur manière de vivre, sous le prétexte des connaissances que l'on suppose qu'il doit avoir des sciences et des belleslettres; examiner avec le même soin toutes les princesses des cours où son Altesse Sérénissime lui ordonne de se rendre, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de vingtcinq ans environ.
A s'en tenir à la lettre de ces instructions, on ne saurait dire si le duc de Bourbon négociait pour le Roi ou pour son propre compte. Quoi qu'il en
soit, Mme de Prie, qui veillait sur les intérêts de M. le Duccommesur les siens propres1, envoyait à Wissembourg un artiste, chargé de peindre le portrait de Marie Leczinska. Stanislas se prêta d'autant mieux à la fantaisie de la favorite, qu'il savait le portrait destiné au futur époux de sa fille.
Conformément à ses instructions, l'envoyé du duc de Bourbon avait commencé son voyage par la petite cour de Wissembourg ; il envoyait, de cette ville, sur la fille du roi Stanislas, le rapport suivant :
Marie- Charlotte - Sophie - Félicité Leczinska, née le 23 juin 1703.
Cette princesse est petite ; on tient cependant qu'elle est un peu plus grande que la duchesse d'Orléans; la taille bien plus proportionnée et fine, le port gracieux et point embarrassée dans ses mouvements, marchant bien,
1 Voici comment Voltaire, au chapitre JII de son Précis du règne de Louis XV, explique le rôle joué par Mme de Prie: « Il y avait, dans Paris, une Madame Texier, maîtresse d'un ancien militaire nommé Vauchon, veuve d'un huissier qui avait appartenu à Pléneuf, père de Mme de Prie. Elle était retenue pour toujours dans son lit, pour une maladie affreuse qui lui avait rongé la moitié du visage. Vauchon lui parla de Stanislas Leczinski, fait roi de Pologne par Charles XII, dépossédé par Pierre le Grand, et réfugié à Weissenbourg, frontière de l'Alsace. Il vivait d'une pension modique que le minisire de Fiance lui payait très mal. Il avait une fille élevée dès son
la tête bien plantée, les cheveux tirant sur le châtain, les tempes garnies, le front élevé, le sourcil garni et en arc-en-ciel, l'oeil foncé, pas grand, mais vif et fin, les joues assez pleines, naturellement colorées, le nez un peu long, pas gros, ni rouge, ni en perroquet, d'airle-urs assez bien formé ; la bouche ni grande ni petite ; les lèvres bien bordées et vermeilles ; le tour du visage, des yeux en bas, assez beau; le teint beau, coloré, l'eau fraîche et quelquefois l'eau de neige faisant tout son fard, ne mettant certainement ni rouge ni blanc ; un air souriant et gracieux; la voix douce et agréable ; l'oreille pas grande et bien bordée; le bras rond, un peu décharné, parce que cette princesse a perdu de son embonpoint, la main ni belle ni laide, l'un et l'autre blancs ; elle a l'esprit vif et naturel, bien cultivé; point fière, beaucoup de douceur, bienfaisante, compatissante, charitable, généreuse, n'admettant personne bien particulièrement dans sa confidence, aimant tous ses domestiques, dont elle est adorée.
Les occupations commencent dès les six à sept heures du matin qu'elle s'éveille. Elle lit dans son lit des livres de dévotion, d'histoire, généalogie, chronologie, géographie, qu'elle possède bien. Elle est consultée dans la maison pour l'histoire de France, qui est embarrassante
berceau dans le malheur, dans la modestie et dans les vertus, qui rendaient son infortune plus intéressante. La dame Texier pria le marquis de la venir voir; elle lui parla de cette princesse, pour laquelle on avait proposé des partis un peu audessous d'un roi de France. Mme de Prie partit deux jours après pour WeissenboUrg, vit cette infortunée princesse polonaise, trouva qu'on ne lui en avait pas dit assez, et la fit reine. »
pour les changements de noms. Elle se lève dans l'hiver entre huit et neuf heures, se met à sa toilette et est toujours habillée et en corps de jupe dès le matin. Elle se rend ensuite dans l'appartement de la reine sa mère, et toute la famille royale entend la messe et dîne entre onze heures et midi avec la reine, la mère du roi et la comtesse de Linange, le roi dînant seul. Elles ne sont qu'une petite demi-heure à table. Après le dîner, elle lit encore une heure et passe le reste de la journée avec la reine et sa grand'mère, qui toutes trois font des ouvrages à l'aiguille, comme tapisserie, ornements d'autels, dont elles font présent aux églises.
Elle a beaucoup de religion sans bigoterie, de tendresse pour ses père et mère, dont elle est aussi fort aimée. Elle n'a aucune passion dominante en quoi que ce soit. Elle danse proprement, de bon air, joue du clavecin, chante quelquefois, a la voix douce. Le défaut de maîtres et d'occasions fait qu'elle ne se perfectionne pas. Elle parle allemand, fort bien français, sans accent.
Elle est sobre en tout, boit peu, trempe beaucoup son vin.
D'une complexion point délicate, fort saine, point sujette à maladies, ce qui est beaucoup, vu la situation, le peu d'exercice qu'elle fait et ses ennuis, qu'elle supporte avec fermeté et sans murmure. Il lui échappe seulement de dire en riant qu'elle voudrait bien voir le dénouement de la pièce pour ce qui regarde la situation de la famille royale. Elle tient beaucoup du roi son père, tant pour la ressemblance que pour l'humeur et l'esprit enjoué. Elle a eu la petite vérole dont elle n'est point
marquée. Elle a l'esprit souple, qui prendra la forme et la figure qu'on voudra.
J'ai eu l'honneur de la voir travailler, marcher, danser, de lui parler et de la voir au lit, et j'ai de plus trouvé à son service un domestique qui la sert elle seule depuis neuf ans, que je connais parfaitement et dont la femme est celle qui est le plus dans sa confidence.
J'omettais de dire qu'elle a le col bien proportionné, les épaules bien placées, assez de carrure, la poitrine élevée, blanche et de la gorge. Cette princesse, sans être belle, est aimable par sa douceur, son esprit, sa sagesse, sa conduite : c'est un assemblage de toutes les vertus.
La curiosité de l'envoyé avait trouvé moyen de se satisfaire, et il est à supposer que, pour pénétrer jusque dans la chambre de la princesse, le moyen des petits présents, recommandé dans les instructions du duc de Bourbon, avait été mis largement en pratique. Le rapport s'expliquait sur tous les points : physique, esprit, instruction; caractère, habitude de vie, rien n'avait été laissé dans l'ombre.
Alors que tout laissait prévoir que Marie Leczinska ne tarderait pas à être duchesse de Bourbon, on vit le Duc changer brusquement d'avis et prendre une détermination qui ne laissa pas que de surprendre. Le premier ministre s'effaçait définitivement et cédait le pas à son maître.
Je supplie la princesse votre fille, écrivait-il au roi Stanislas, de me regarder comme son sujet le plus fidèle, le plus attaché à sa personne, le plus zélé pour le bien de ses États, et incapable de se laisser jamais gouverner par son intérêt personnel, et j'ose vous assurer que dans cette occasion j'en donne la preuve la plus incontestable qui se puisse donner, en conseillant au Roy d'épouser une princesse de la possession de laquelle je comptois que dépendoit le bonheur de ma vie. J'avouerai même à V. A. S. que toutes les fois que j'y pense, je ne puis m'empêcher d'y avoir regret, et que je n'ai de moyen de me consoler que de songer que le Roy.m'honorant de sa confiance et m'ayant chargé du soin de son État, il est de mon devoir de passer par-dessus tout ce qui m'intéresse et de n'examiner que ce qui peut contribuer à la satisfaction de Sa Majesté, au bonheur de son peuple et à l'avantage de son État.
L'âge de Marie Leczinska aurait pu être un obstacle, surtout pour l'avenir (elle avait près de six ans et demi de plus que le roi); mais on était résolu à ne pas s'arrêter à cette considération. Il semblait donc que tout allait pour le mieux, quand un incident inattendu faillit tout remettre en question. La lettre suivante du duc de Bourbon au roi Stanislas va nous en instruire.
AU ROI STANISLAS
3 mai 1725, à Versailles.
Monseigneur,
...Plusieurs personnes, intéressées à en détourner le Roi, épouvantées des bruits qui couraient, ont pris toutes les mesures qu'ils ont imaginé y pouvoir contribuer. Jusqu'à présent ils s'étaient contentés de répandre de très mauvais discours que je n'ai osé réprimer, crainte da donner à connaître la réalité du dessein de Sa Majesté ; mais ayant poussé leur méchanceté jusqu'à me faire donner des avis par écrit, je ne puis me dispenser d'en rendre compte à Votre Majesté, et comme je me suis toujours piqué d'en user avec franchise en tout, je crois que Votre Majesté ne désapprouvera pas que je continue d'en user de même avec elle ; c'est ce qui me détermine à envoyer à Votre Majesté la copie de la lettre qui m'a été remise. Vous y verrez, Monseigneur, la méchanceté la plus noire et la médisance la plus horrible, de la fausseté desquelles personne n'est plus convaincu que moi ; mais, comme dans une pareille matière, je ne serais excusable, ni envers le public, ni envers le Roi, d'avoir négligé un pareil avis, s'il se répandait que je l'ai reçu et que je ne l'ai pas approfondi, je supplie Votre Majesté de me pardonner, si, pour remplir mon devoir, je prends la liberté de lui envoyer cette lettre, de la supplier de me faire savoir, non ce qui en est, étant d'avance très sûr que, s'il y avait rien d'approchant, Votre Majesté aurait été la première à prier le Roi de songer à une
autre princesse, mais seulement s'il y a quelque chose qui ait pu donner occasion d'inventer une pareille menterie. Comme, par la lettre que j'ai reçue de Vauchoux1, il me marque que Votre Majesté désirerait que j'envoyasse le médecin de la reine future, pour conférer avec celui de Votre Majesté sur la santé de la princesse, et que ce médecin est actuellement aux eaux, et le chirurgien de la Reine à la suite de l'Infante, je prends le parti d'envoyer, sans que personne le sache, le chirurgien ordinaire de la Reine, que Votre Majesté peut juger que j'ai choisi très habile et très sage, et comme c'est un garçon dont je suis très sûr, je l'ai chargé de porter cette lettre à Vauchoux, crainte qu'elle ne se perdît à la poste. J'avais pensé d'abord à envoyer à Votre Majesté un médecin ou un chirurgien du Roi ; mais ayant fait réflexion que cela ne se pourrait sans qu'on le sût, ce qui découvrirait totalement un secret dont on ne parle actuellement que par conjecture, j'ai cru qu'il était plus prudent d'en envoyer un autre, de l'absence duquel on s'apercevra plus difficilement, et qui de plus, étant à moi depuis longtemps, ferait dire que c'est de moi qu'il est question et non du Roi, si son voyage était découvert...