‹ Le cabinet secret de l'histoireChapitre 19 sur 109 · DEUX JUGES DB MARIE-ANTOINETTE I · texte numérisé non relu

DEUX JUGES DB MARIE-ANTOINETTE I

ne négligeait pns renseignement du frère Côme, qui s'attachait à vulgariser ses méthodes, tant à l'hôpital de la Charité (\n'î\ sou infirmerie particulière. A la mort do son bicnrailcnir, le jeune étudiant fut mis sous la tutelle du neveu du frère Côme, Pascal Bascilhac.

Bîisoilhac, accablé par TAge et les infirmités, se démit de ses fonctions de chirurgien en chef de la Charité en faveur de Dosault, et légua à Souberhielle les précieux instruments qu'il avait lui-même reçus du frère Côme,

Quand éclata la Révolution, Souberbielle en salua Tavènemont avec enthousiasme.

En 1789, il est nommé chirurgien-major des Vainf/uciirs de la Baslille * : c'est sa première étape dans la vie publi([uo. Il se lie, dès lors, uvecles principaux personnages politiques du temps, dont il devient Tami, plus encore que le médecin. Il entretient de fréquents rapports avec son confrère Marat, avec Danton * et

* Nous avons puhWt (Chronique médicale^ 15 mars 189G, p. 185 ol tuiv.) un cerliPical si^^nô par Souberbielle en sa qualité de chirurgien des • Vainqueurs de I0 Bastille •. n avail regu la décoration attribuée aux Vainqneuva de lu Uaslille et il conservait religieusement, noua dit M. Latour, le souvenir do son haut fait d'armes, • sou-) la Torme d'un moellon de lo rorlercsse, encliflssé dans une caisse d'acajou, surmontée d'un petit dropcau tricolore, couronné d'un bonnet phrygien. U sa faisait pieusement opporlcr le moellon sut son lit et, d'une voix retentissante, il enlonnoil la MarsciUaisc*

* Donlon, au dira de Soubei bielle, était sujet à des conficslions au cor*

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Camille Ucsmouliiisril n'en enverra pas moins les deux derniers à réchafaud avec la plus parfaite tranquillité d'âme.

Fouquier-Tinville, qui le réservait pour les fortes causes, celle où il employait « les solides », suivant son expression, Tavait di'ïsigné pour faire partie du jury appelé à juger la fournée de Danton, Fabre d'Eglantine, Desmoulins, Chabot, Westermann et autres. Arrivé dès le malin au Palais de Justice, Souberbiellc y trouve un de ses bons amis, juré comme lui, qui pleurait & chaudes larmes :

— Eh ! quoi, lui dit-il, d'où te vient ce chagrin ? pourquoi pleures-tu ?

— Eh 1 quoi, lui répond son interlocuteur, ne voistu pas que nous allons avoir à juger aujourd'hui un patriotecomme Danton, un dos fondateurs de la République, un homme que nous avons eu à notre tôte dans toutes les grandes journées ?

— Voyons, voyons, mon ami, répliqua Souberbiellc, écoute-moi, Taffaire est bien simple. Voilà deux hommes qui ne peuvent pas vivre ensemble, Robespierre et Danton ; lequel est le plus utile à la République ?

▼eau qui, pendant les alluque:}, lut enlevalenl prcs4|uo enlièremcnl la conscience de ses parolos cl de ses octcs. Soubcrblelle ne pouvait eipli quer que par là le rôle, selon lui trop r^el, que DanloD avait rempli dan« les mossacres de ^<oplc•l^brc. (Union médicale, 1873, 1** trimestre, p. 374.) •

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— C'est Robespierre, dit Tami sans licsilcr.

— Eh ! bien- il faut guillotiner Danton. Tu vois, c^est simple comme bonjour !

Kt (luand il contait lo fait à Dubois (d'Amiens), (jui nous l'a conservé, il ne manifestait pas la moindre (';nu)tion. Il était si bien resté le même homme que, lors de la Révolution de Juillet, il disait à quelques jeunes gens, qui le portaient en triomphe avec sa décoration de la Bastille : a Ah ! ce marquis de La Fayette, le voilà donc revenu I J'espère bien que cette fois nous ne le manquerons pas et que nous le guillotinerons*. »

Un seul homme échappait à la sévérité de ses apprédations, et encore ne le jugeait-il pas toujours avec indulgence : cet homme était Robespierre*. Dans maintes circonstances, il avait été le confident du tribun, et son amour-propre en tirait vanité. Plusieurs semaines durant, on eût pu voir Souberbielle entrer tous les matins chez Tlncorruptible, y rester une bonne heure et en sortir dans le plus grand mystère. Ce ne fut que longtemps après, que le secret de ces visites fut révélé. Le député à la Convention était atteint d'un ulcère variqueux à l'une des jambes.

• G. MonEAU-CiiASLo.^, l'Entrée de Danton a*Ax enfers, br. In-3i, p. 30.

* So trouvant un Jour avec Trousseau, qui lui demandait ce qu'il pen* sait de Robespierre, Souberbielle lui répondit par cette phrase typique : « llclasl Robcspiorro lul-m6ine n'était qu'un molasse " Mourau-Cuas- LON, loc cit., p. 29, note.

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Or, coinmo Roljespiorre était trcH soigneux de sa personne, toujours rasé de frais, toujours bien poudré, portant culotle courte et frac à boutons barbeau, il n*eùt voulu, pour rien au monde, qu'on pût soupçonner son infirmité. Aussi son médecin était-il tenu à prendre d'infinies précautions, pour que rien ne transpirât au deliors.

Le matin môme du thermidor, Hobcspierre, que son ulcère ne cessait de préoccuper, envoya chercher Souberbieile pour le panser'. Entre les deux hommes fut échangé ce dialogue :

-» Tu no pourras paH guérir hi phûo qu'ils mu feront, dit Robespierre d'un air sombre.

-» Cuirasse-toi, lui dit Souberbieile.

• Sur la fol d'Afnédèo Latour, à qui nous avions emprunlô la récil {Union médicale, \912, L !« p. 374>. nous avions écrit, dans noUe première édition, quo Itobespicrro avnit clé pansé par Souberbieile • dans une des pièces ictiiccs du l'iloicl de Viltc, quelques buuics t peine avant lu fameui coup de piatoict *. M. Sardou, après lecture de ce passage, nous

' écrivait •

• ... 81, le thermidor au matin, Souberbieile a pansé Robespierre pour la dernière fois, — car le pansement i|ui a précédé l'eiécuUon a été fait par d'autres à la Conciergerie,— eu ne peut être, comme vous le dilas, à riliMel lie Ville, où 11 n'avait riim h Taire et où il ue s'est rendu que lu soir, après sa dcliviance. enl^ralué pur Cullluliul et toute sa bundu. <!•• pansement n'a pu élie fuit que dan:» lu maison Duplay, où il h'esi t«>uii Idulu ia nioliifée avant l'iieure de la séance. l£tcVst là qu'il faut auïsi placer la couveisation, très vraisemblable d'ailleurs, relatée par Souberbieile. La narrateur, qui la tenait de iui, a fait confusioD sur la localité. •

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— Ce n'est pas Ift qu'ils me frapperont.

Montrent sa poitrine : « C'est là, c'est là, » reprît Robespierre, et, passant le tranchant de sa maîn sur <»oncon: « Ils mocotipcrontla tôte, te dis-je ! », et il prit le bras de Souborbiclle, qu'il secouait avec une sorle de frénésie nerveuse, « Il était effrayant à voir I » ajoutait Souberbielle, qui en frémissait encore en le racontant vingt ans plus tard ^

Quelle part de vérité y a-t-il dans tous ces racontars d'un vieillard alors octogénaire, dont il était presque impossible de fixer l'attention, et qui dérou lait ses souvenirs avec une complaisance qui permet d'en suspecter la sincérité ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que Souberbielle avait joué un rôle actif darts le drame révolutiojnnaire et que, s'il ne nous apparaît dans la plupart des événements que comme un comparse, il fut, dans une circonstance au moins, l'un des actqurs principaux.

Quand fut décidé le procès de Marie -Antoinette, « Souberbielle, que son passé de républicanisme ardent recommandait à Tattcntion de Robespierre, fut appelé à juger la reine de France. 11 avait d'abord songé à se faire récuser comme juré*, sous le prétexte qu'il avait donné, ses soins à l'accusée. Le président lui

« Union médicale, 1850, p. 161.

* Il avall été nommô chirurgien altaché aa tribunal révolatlonnaire tors de In forinnlion do cclui-çl, le 2^ mars 1793; peu npris; ii réunissait ses runclions de cliirurgien ceiics do Juré.

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dit alors : « Si quoiqu'un avait h io récuser, ce serait raçcusation, car tu as donné des soins à Taccusée et tu aurais pu être touché par la grandeur de l'infortune ^ » Nous ne savons jusqu*à*quel point ces paroles sont exactes ; mais, un jour, le chirurgien avait fait preuve à l'égard de la royale captive d'humaine compassion * : lors d'une visite à la Conciergerie, il avait été tellement frappé de l'humidité du cachot où était enfermée la prisonnière, qu'il avait gratté du doigt la boue, couverte de moisissure, qui tapissait et infectait la cellule et qu'if l'avait montrée aux membres de la Convention, alin de les apitoyer sur le sort de la a veuve Capet »*. 11 n'en porte pas moins la responsabilité de la condamnation de Marie-

* hiDERT de Saint-Aiiano, la Dernière année de Afarie-AnCoineKe, p. «f.7.

* Il passait, dont un cerUiin monde, pour être très compaUsMot aux maliiciircux qui se conflaionlà lui. Lo eoinlo do Scgur composa, ua Jour à la luuongo du • l>on docleur •, co Joli quatrain :

Faire lo bien est volro unique afTalre; Sur les gens de co siècle en tout vous l'emportes : Taodis qu'entre eux, ils se jettent la pierre, Vous, docteur, vous la leur ôtez.

* Gazelle médicale de PerU, 1850, p. 757. Le 31 août 1793, la relue, épuisée par d'abondantes pcrlos do san^, avait perdu deux fois connaissance à la prison de la Conclergoric, où elle clait depuis lo 8 août. Sur la demande de ronicicr do garde et sur l'ordre do Fouquler-Tinvllle, Souberbielle vint lui rendre visite et ordonna à la reino du • bouillun de poulet». Voir A/a rie- A nluiaeUe â la Conciergerie, par I^Miii: CAMPAnooN (1863). p. 98.

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Antoinette, qui, comme on le sait^ fut envoyée à Téchafaud à Tunanimité des voix.

Est-ce à dire qu'il ait prononcé le -mot odieux que lui prête Tabbé Soulavie, dans des Mémoires^ d'ailleurs fort suspects ? Rien ne nous autorise & le penser. On connaît la réponse de la reine à Hébert, qui venait de porter contre elle la plus înfàmé des accusations : c J^en appelle à toutes les mères ! — Bah! une mère comme toi! », aurait murmuré Souberbielle, au dire de Soulavie ; mais quel fonds peuton faire sur un propos raconté par un renégat de la Révolution, dont les écrits sont plus passionnés que véridiques ?

Quoi qu'il en soit, Louis XVIII garda rancune au juge de Marie -Antoinette, pour avoir figuré au procès de son infortunée belle-sœur. A la Restauration, Souberbielle occupait le poste de chirurgien en chef de la gendarmerie parisienne. Tous les olficiers de la garnison de Paris avaient été invités à se rendre aux Tuileries, afin de présenter leurs hommages à la famille royale. La duchesse d'Angouléme avait tenu à ce que Thuissier annonçât à voix haute le nom de chaque officier qu*il introduisait. Souberbielle ne voulut pas comprendre que c'est parfois faire preuve de tact que de se laisser oublier ; il se rendit donc au palais. Quand la fille de Marie-Antoinette entendit prononcer le nom du juge de sa mère, elle s'évanouit. Souberbielle fut victime du scandale qu'il avait si im-

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prudemment provoqué : on supprima sa place et il fut mis d'odice à la retraite.

Selon Texpression d^un de nos plus étincelants causeurs', Souberbielle réunit en lui deux personnalilés également intéressantes pour Thistorien: « l'homme politiquCi mêlé aux plus graves événements de la fin du dernier siècle; et le médecin, le lithotomiste célèbre, heureux, dont la main habile a conservé l'existence à tant de soulTrants».

L*homme politique est maintenant connu ; le praticien mérite, à plus d'un titre, d'être tiré de l'ombre,

Souberbielle avait été reçu mettre en chirurgie on 1702 ; la même année, il était, gr&ce à de solides protections, nommé chirurgien-major de la 35* division de gendarmerie nationale, puis Ihirurgicn-major de l'armée révolutionnaire. Pendant la Terreur, il remplit les fonctions d'oiTicicr de santé du tribunal révolutionnaire et des prisons*

Quehiues mois plus tard, il était désigné pour diriger, en qualité d*onîcier de santé en chef, le service médical de l'École de Mars*. Cette écolo, d'où sont

* La docteur Améilce Latour, qui, pendant plua de trente ans, a prodigué tons les trésors de son charmant esprit dans des CatisaHea médicalea, restées trop Ignorées.

■Cf. racole de A/ar«, par AcniLLiTAPUANBL {Mémoire» de la Socitfltf dét i>cicncea morales, deê lettre» et des arto de Seine-el-Oiee, i. XII ; Versailles. 1880, p. 325 et suir.;.

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sorties plus tard l'École militaire, TÉcole normale et rÉcole polytechnique, était établie au camp des Sablons. Elle se composait de trois à quatre mille jeunes gens, choisis dans tous les départements parmi les sujets les plus intelligents et les mieux constitués, trop jeunes encore pour prendre du service dans Ta rmée*.

L'hôpital de cette école était établi sous des tentes au bois de Boulogne. Soubcrbielle avait pour aides : Gavart, un des meilleurs élèves de Desault ; Lallcment, mort professeur à la Faculté de Paris ; le docteur Fouquicr, devenu médecin du roi, etc.

Un changement brusque de vie et de climat, une

* L'Ecole de Mars était élablle aa comp des Soblons, situé entre Paris et Ncuilly. Une partie du Dois de Boulogne et do la porte Maillot était comprise dans l'cncclnto du camp. Los élèves de l'école étaient dos Jounos {j;cns d'éiilo, de seize à dix-sept ans eu plus, appelés do tous les points de la Franco, pour être exercés aux manœuvres de rinrantorio, de la cavalerie et de rartillerie. Paris devait fournir pour sa part quatre-vingts élèves, et le contingent de chaque district était rigoureusement flxé à six.

Six livres de paille étoient allouées pour le coucher de chaque homme; le sable de la plaine tenait lieu de bois de liL Le régime alimentaire se composoit do pain de munition noir, grossier, malsoin ; de lord sole, provenant d'un convoi de vivres enlevés aux Prussiens, et dans les grands Jours, de veau ou de bœuf. Pour toute boisson, les élèves n'avaient droit qu'à do l'eau acidulée de vinaigre ou à de la tisane de réglisse.

Pour des renseignements plus précis sur l'École de Mars, consulter, outre le travail de M. Taphanel prédté, le compte rendu dos séances do la Société libre d'émulation de Houcn, 1836, p. CO et suivantes, et l'ouvroge do M. Arthur Cuuqubt, r/?cof« de Mars, porn chez Pion en ces dornièroi années.

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mauvaise nourriture et, jointes à cela, les fatigues continuelles pendant les chaleurs de Tété, ne tardèrent pas à provoquer dans le camp une épidémie de dysenterie. Les articles parus dans le Moniteur achevèrent de jeter Talarme dans Paris. Il y était dit « qu'il y avait déjà deux cents élèves de morts au camp des Sablons et qu'on les avait enterrés, la nuit, dans le bois de Boulogne, pour cacher leur mort à leurs parents. » Un démenti formel de Souberbielle et de ses collègues dissipa le mauvais effet produit par cette publication.

Le traitement employé fut, à peu de chose près, celui .de toutes les entérites : des préparations opiacées, des frictions à Thuile camphrée, « des cataplasmes de mie de pain et de farine de graine, de lin par dessus », de Teau de veau, dans laquelle on jetait « de la laitue, de la poirée^ de l'oseille et du cerfeuil », et, quand ces moyens ne suffisaient pas, on avait recours au laudanum do l'ubbé Rousseau, selon la préparation du frère Côme.

Ce qui parut agir le mieux sur la maladie, c'est que les malades furent traités sous la tente et, par conséquent, au grand air. Les tentes étaient confectionnées sur /i5 pieds de longueur et 2A pieds de largeur ; elles contenaient trente lits sur trois rangs de dix chaque, à un malade par lit; « les intervalles des lits étaient sablés etTherbe poussait à un pied de hauteur fious les lits ».

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