DEUX JUGES DE MARIE-ANTOINETTE
Le reste du traitement avait au moins le mérite de Toriginalité. Nous no saurions mieux faire que de laisser la parole k Souberbieîle lui-même:
Je ne dois pas non plus oublier, dit-U, une autre chose qui nous a servi beaucoup: c'est la musique, en perlant de la distraction dans l'esprit de nos malades. Nous avions près de TÉcole de Mars une musique militaire, composée de plus de trente musiciens : m'étant aperçu que le malin, lorsqu'elle se faisait entendre, les malades démontraient beaucoup do contentement, cela me donna l'idée de demander au chef de vouloir bien, en revenant, sur les neuf heures, de leurs études, passer par le quartier de santé (c*est ainsi que nous désignions l'hôpital), pour égayer nos malades : ce qu'il flt avec beaucoup de bonne grâce ; aussi je prescrivis qu'il serait délivré, tous les matins, un verre de vin ft chaque musicien, en venant faire leurs promenades mu» icales, dont tout le monde était très satisfait.
Souberbieîle fut tellement enchanté de la médication, qu'il n'hésita pas à la recommander c^ux pouvoirs publics en 1832.
Je crois, dit-il, que si l'on faisait de même, aujourd'hui, entendre de la musique dans les cours des hôpitaux et sur les ponts de l'Hôtel-Dieu, une ou deux fois par jour, rien au monde ne serait plus capable de distraire les malades de leurs maux, surtout dans cette circonstance où le moral joue un si grand rôle. Je me rappelle qu'un élève que je soignais pour une uflection cérébrale, en entendant la mu-
l88 LE CABINET SECRET DE L*1]IST0inB
sique, sorlit da son lit et do la tente, et se mit ft danser an milieu d'une pluie ballante. Il alla de mieux en mieux et«. quatre jours après, ii rentra dans le camp.
Allez donc nier, après co récit, les avantages de la musicol liera pic!
-Ce no fut qu'en 1813 quo Soubcrbiolle s'était fait recevoir docteur en chirurgie. Peu après il parvenait à se faire nommer chirurgien-major de la gendarmerie impériale à Paris, puis, presque simultanément, chirurgien de la garde nationale et de nombreuses •associations charitables*.
Souberbielle jouit, pendant longtemps, d'une célébrité presque européenne : il n'avait pas 'son pareil pour tailler les calculcux par le procédé dit du haul appareil. Nous ne nous expliquons guère aujourd'hui rcngoucment qui se manifesta pour cette méthode surannée, autrement que par la virtuosité dont le chirurgien faisait preuve dans cette délicate opération*, lîntre ses mains, la lithotomio donnpit des résultats merveilleux'. Aussi avait-il coutume de' dire, en parlant du traitement de la pierre, tel qu'il était déjà pratiqué de son temps : m La lithotritio !
* Le Comllâ de bicnroisance de la divisioa dos Tuileries, la Socit&ié malcrnelle du V* orroiuiirisement, elc
■ Il nvail iiuo cliuiilèlo Ir&s étendue. Kn i'^ib. Il linbilait, 6 ParU. an D 13ilu la rue d'Anjou Solol-llonoré.'
* Voir Chronique médicale^ 15 mars IbUG (A'Mc« pour servir à U bio^ra p/iie de Souberbielle).
DEUX JUGES DE MAniE-ANTOINETTB 189
une malédiction de la chirurgie ! » Il avait une telle foi dans rcxcellcnce de son procédé, qu'il admettait un public nombreux à assister à ses opérations. Des médecins et des chirurgiens de tous pays se pressaient à ses leçons. II ne craignait pas d'aller opérer même à l'étranger et de soumettre ainsi sa méthode h la critique de ses confrères. Eu 1823, il avait visité TAngletcrrc et appliquera Thôpital de Westminster le hàul appareil^ à la place mémo où, cent ans auparavant, Douglas Tavait pratiquée; et, fait à signaler, pendant ce long espace de temps, la méthode avait été complètement abandonnée en Angleterre ^ Il était aussi goûté chez nos voisins d*outre-Manchc que- dans son propre pays, ainsi qu*en témoignent l'ouvrage du docteur Carpuc, de .Londres*, et le Traité de la cyslolomie sus-pubienne ', paru à Paris en 1827.
Entre temps, il faisait maintes communications à TAoadémie de Médecine et à Tlnstitut^ Ce corps savant lui décerna, en 183Ai le prix Montyon, comme un hommage rendu « au zèle et à la persévérance n qu'il avait déployée, pour « la. couservation d'une
* Patbn, op. cit.^ p. 7.
* On the high operafton, ln-8*; London, 1819.
* Du docteur Obluas.
< Souberbielle, en présenUnl un de ses mémoires à rAcadérolede médecine, Qvall annoncé lo publlcaUon d'un TruHé dea mataciica deê voiea uri» nairea, qui n'o Jamalf vu le Jouri du moloa à noUe connalsiane
ICJU LE CADINET SECRET DE L HISTOIRE
précieuso métliodo de tailler », et aussi « pour les perfectionnements » qu'il y avait apportés.
Quand la lithotritie prit dénnitivement' rang dans la science, gr&ce surtout aux efforts de Civiale, Souberbiclle lutta avec énergie contre Tcntralnement général. Il ne condamnait pas systématiquement la nouvclic opération, comme certains auteurs l'ont laissé entendre, mais il faisait preuve tout au moins de clairvoyance, en ne dissimulant pas qu'elle présentait parfois des dangers. Dans une mémorable discussion, qui eut lieu à TAcadémie royale do médecine en 1835, au sujet de la taille et de la lithotritie, Souberbielle se constitua le champion des vieilles doctrines et montra, dans cette occasion, toute la vigueur du polémiste qu'il était resté. A quatre-vingt-deux ans, il pratiquait encore l'opération de la pierre, comme s*il avait été dans toute la force de T&ge.
Il avait conservé une verdeur que lui auraient enviée bien des jeunes gens. A l'en croire, il portait lui-même ses malades d'un lit à un autre, après les avoir a taillés supérieurement ». Il faisait, à qui voulait l'entendre, le récit do ses exploits amoureux, dont il était presque aussi fier que de ses travaux scientifiques ^ Il était arrivé jusqu'à quatre-vingtdix ans sans la moindre infirmité*. Un jour, dans
« Union médicale, 1873, loc. cit.
* M. le docteur UenciiOM (de Uordeaux) a eu la graciouscté de notif cuminiiiiiquer la lettre suivante, & lui adressée par M. le docteur GartI,
DEUX JUGE9 DE mahie-antûinettë tgt
une séance de TAcadéniie de médecine, il s'interrompit dans la lecture d*un mémoire, pour remplir le verre qui était à côté de lui : « Voyez, dit-il, en le tenant à bras tendu, si ma main tremble I » Et, do fait, quoique le verre fût rempli jusqu^au bord, pas une goutte de liquide ne fut répandue.
Bien qu*il fit souvent des lectures à TAcadémie, il no faisait pas partie de la docte assemblée. Il avait eu pourtant la velléité de s'y présenter et avait fait, dans ce but, les visites d'usage au rapporteur de la
qui avait connu Soubcrbiolle sur la fln de sa Tle. Celte lettre contient de précieux renseignements sur le bizarre personnage que nous ayons sllhouellé.
• J'ovais vingt et un ans, J*arrivois de Bordeaux, où J'avais été, bien jeune. Interne de l'hôpital de SaIntrAndré, lorsque Je me rendis à Paris pour compléter mon instruction médicale et subir mes examens de docto* rot. Mon oncle, neveu de Garât, ministre sous la Convention, frère de Garat, le célèbre chonteur, et bon chanteur lui-même, mats devenu, sur le tard, précepteur à Vaugirard, me recevait à dîner tous les mercredis. La première fois que Je m'y rendis, frais émoulu de la province, Bordeaux l'ctait alors, Je me trouvai à table avec un vieillard plus que septuagénaire, petit, vif, alerte, vigoureux encore, et qui me traita de suite comme un Garat, avec la plus parfallo cordialité : « Vous êtes un futur confrère, dit-il, mol, Je suis le neveu du frère Cdme. • La conversotion s'engagea, malgré ma tlmldiié rolallve, et Je fus étonnamment surpris du prodigieux accent de Souberbielle. 11 habitait Paris depuis soixante ans et gasconnoit comme on ne le faisait plus depuis longtemps dans le Gers. J'étais oui yeux et tout oreilles, mais oreilles choquées, malgré ma récentearrivée du Midi.
— Oui, June hdme, dlsaltrll, Roubesplerre a été moun ami et Je m'en fais gloire et honneur, Je l'ai dit à Mousslen de Lamartine, qui Ta mis dans son llisloirt dti Oirondim,
iga i.B axiiiNET secret de LiiiSTomB
commission. Rcvoillé-Pariso, dont les opinions po« litiqucs contrastaient du tout au tout avec celles de Soubcrbielle, lui ^réserva un accueil plutôt froid. Comme il objectait au visiteur son Age avancé, — celui-ci était alors plus qu'octogénaire^ — Souberbicllo se mit à trépigner, à sauter, & danser un can« can échevelé. Le spectacle de ce vieillard au cr&néchauve, le visogc sillonné de rides, le corps voûté et amaigri, était plus pénible que répugnant. Voir cet homme, qui avait prononcé la sentence de mort contre une reine de France, gambader, pirouetter,* tenant dans ses mains des instruments pour Topération de la taille et. dans ses poches d'énormes boites remplies de calculs!... « Mon étonncment, dit Reveillé-Pariso, tenait de la stupéfaction I »
Il vn sons dire que Soubcrbielle en fut pour ses frais de gymnastique et que TAcadémie le consigna à sa porte.
Soubcrbielle mourut h Paris, rue Royale, n* 10, le 10 juillet 18AÔ : il avait quatre-vingt-douze ans.
— Moi» nobcsplorre, hasardoijc arec béiiliiUon, «'est conduit enscélé rat, s'est noyé dans le sang T
— Ah ! juiie bOme I (toujours avec le même accont et la même chaleun un huniiiio do nang, lui, le plus probe dos citoyens, un bravo liomma, UB bommc do sang, Jurnals. Ecoutes ceci : llanriot, son ami, bon citoyen couru;:ciix cl convulncu, vint trouver Uoubcspicrre cl iui dit : • Pour en flnir d'un suul coup, il faut faire tomber cent mille tétos. • Que lit Ilorjbaa-
DEUX JUGES DE MARIE-ANTOINETTB li|3