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TALLEYRAND ET SES MÉDECINS

Bonaparte, qui ne tolérait point qu*on ne se livrât pas à lui sans réservés, accepta difficilement de telles excuses et en garda longtemps rancune à celui qu'il avait comblé do ses faveurs. 11 ne fallut rien moins que la finesse diplomatique de Talleyrand — qui, dans Tintervulic, avait confié sa santé au docteur Bourdois — pour favoriser un rapprochement. Dans un de ces élans d'indulgence dont il était peu prodigue. Napoléon consentit à oublier les injure^ faites à Bonaparte : en 1811, Tempereur nommait Bourdois de la Motte médecin du roi de Rome. Comme le docteur, heureux d'être rentré en gr&ce, se confondait en remerciements : « Tout est oublié, répondit Temporcur, commencez votre service. Je veux fonder à Meudon un collège de princes, vous en serez aussi le médecin. » Au moment où il se retirait, Tempercur ajouta en riant : « Depuis notre dcrniôre entrevue, me trouvez-vous grandi? » Et comme Bourdois entamait un éloge dithyrambique des hauts faits d'armes de l'empereur :^

« — Non, non, ce n'est pas là ma pensée, c'est de ma taille réelle qu'il s'agit ; j'ai regretté souvent de n'avoir pas la vôtre; Ah ! si, en Egypte, j'avais eu les avantages physiques de Kléber, c'eût été pour moi d'une valeur immense... »

Bourdois eut, dès ce moment, à la Cour, une situation considérable. Outre son traitement annuel de /i.500 francs, sa voiture sortant des écuries impé-

rialcs, il fut nommé conseiller de TUniversiié, reçut (le nombreuses dotations, avec le titre de baron^ et fut décoré de tous les ordres possibles.

Mais il avait à compter avec Corvisart, dont Tnutorité s'exerçait sur tout le personnel de santé de Fémpcrcur 6t do son cntourago, et qui souiïrait diffîciloment la contradiction ; d'autant que'les manières de Bourdois, toujours courtois et aiïable, contrastaient singuliërementavèc la brusquerie et la brutalité, toute de surface, h&tons-nous de le dire, de Corvisart. (]o n'est pas sans quelque dépit que celui-ci voyait tous les jours diminuer son prestige. Aussi ne manquait-il pas une occasion d'affirmer sa suprématie. Un jour, il avait annoncé sa visite chez le roi de Rome et convoqué son médecin et son chirurgien, M. Auvity. Il avait ordonné qu'on déshabillAt le jeune prince, avait examiné avec soin tout son corps et s'était retiré sans mot dire.

Bourdois souiïrait dans sa vanité de ces procédés, mais il n'en laissait rien paraître. 11 fut suffisamment vengé quand, appelé au lit de mort de Corvisart, il vit celui-ci implorer le pardon de sa conduite passée. Avec cette observation pénétrante qui le distinguait, Corvisart avait deviné la valeur d'un homme qu'il avait toujours tenu en haute estime, bien que sa nomination eût été signée à son insu ^

* Ed 1839, DounloU fui chargé de faire le rapport sur la propotiUoo île

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Du reste, s'il faut en croire un de ses biographes *, « le docteur Bourdois de la Motte était le type des médecins de Cour, le modèle deTurbanité, de la politesse exquise, de Thomme bien élevé, possédant au suprême degré la science du salon, celle de bien dire et de dire à propos. 11 ne lui manqua peut-être qu'un peu d'cgoïsme, poiir être tout à fait un homme comme il faut... Sn conversation avait du feu, du sens, do la verve, mais sans épigramme, sans ironie, sans aucune recherche d'esprit.; on pouvait la prendre comme une bonne, une fine et délicate causerie que les vieillards aimaient et où les jeunes gens trouvaient toujours à profiter. »

Qu'il ait conquis Talleyrand, ce causeur enjoué, cet aimable impertinent, tout pétri de bonne grâce et de séduction, on le comprend sans peine.

Talleyrand, qui se connaissait en hommes, Tavait nommé médecin du ministère des Relations extérieures, importantes fonctions qui mettaient celui qui en était investi en rapport avec tout nouvel ambassadeur ou tout chargé d'une mission extraordinaire. La tâche n'était pas au-dessus des forces de notre personnage : il se montra, en tout point, digne de la confiance que le prince lui témoignait. -

placer le buste de Corvisarl dans la salle des séances de TAcadémle de médecine. Il s'acqnitta de sa tâche avec la plus lonablo impartialité (Voir M 6m. de l'Acad. roy, de Aféd., t. IV, p. 53 et suivantes). « nevEiLLé-PAnisB, Gaz. méd»de Paris^ t838.

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La tenue et les façons du docteur Bourdois avaient séduit tout son entourage. Elles lui gagnèrent surtout les femmes, qu*il eut Thabileté de toujours mettre dans son jeu, par sa douceur et sa bienveillante aménité. Mais il reprenait bien vite sa froideur et sa réserve hautaines, quand il jugeait que sa dignité courait le risque d*un compromis. En quelque circonstance qu*il se trouv&t, cette dignité no Tabandonnait jamais. Talleyraiid lui-mime, si expert en la matière, était le premier, à le reconnaître. « Il vient chez moi deux hommes, répétait-il souvent, sur lesquels on se trompe toujours : Cobcntzel| qu'on prend pourmonmédecin, et Bourdois, pourun ambassadeur,»

La taille élevée de ce dernier, sa flgure longue et sévère, ses traits fortement accusés, son proOl do médaille, tout concourait à faire illusion sur sa qualité. Et, h ce propos, on parla et on rit longtemps, à la cour impériale, d'une aventure, dont le valet de chambre Constant nous a conservé le piquant récita

Se sentant malade depuis plusieurs jours, l'ambassadeur persan, Asker-Kan, envoyé à Paris en mission par son gouvernement, persuadé que la médecine française parviendrait plus promptement h le guérir que les officiers do santé persans, ordonna qu'on fit venir le docteur Bourdois, dont il connaissait le nom et la réputation d'habileté. On s'empressa d'exécuter

« Aîémoirei de Comlanl^ t. IV, p. 66.

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les ordres de Tambasandeur ; mais, par une singulière méprise, ce ne fut pas le docteur Bourdois qu'on pria de se rendre auprès d'Asker-Kan, mais... le président de la Cour des Comptes, M. Marbois, qui s'étonna beaucoup de Thonneur que lui faisait l'ambassadeur persan, ne voyant pas tout d'a1)ord ce qu'il pouvait avoir à lui demander. Cependant, il se rendit avec empressement auprès d'Asker-Kan,qui put, sans peine, prendre le costume sévère de M. le président de la Cour des Comptes pour un coslume de médecin. A peine M. Marbois était-il entré que Tambassadeur lui présentait la main, lui tirait la langue*. # M. Marbois était bien un peu surpris de cet accueil, mais pensant, à part lui, que c'était la manière orientale de saluer les magistrats, il s'inclina profondément,, serrant humblement la main qu'on lui présentait. II était dans cette position respectueuse, lorsque quatre serviteurs de l'ambassadeur lui apportent et lui mettent sous le nez, à titre do renseignements, un vase d'or à signes non équivoques. M. Marbois en reconnut l'usage avec une surprise et une indignation inexprimables. Il recule avec colère, demande vivement ce que signifie tout cela, et, s'entendant appo-" 1er M. le docteur : — « Gomment I s'écrie-t-il, M. le docteur? — Mais oui, M. le docteur Bourdois. » M. Marbois avait enfin le mot de l'énigme : la similitude de son nom avec celui du docteur Bourdois était la cause de sa mésaventure.

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Le docteur Bourdois était pourtant très connu de tout le corps diplomatique. Dans le temps où les prin- \ cipicules d'Allemagne étaient accourus à Paris pour y défendre leurs intérêts menacés^ il n'en étdit pa9 un qui ne simul&t une maladie pour gagner à sa cause le médecin de Talleyrand. Sous feinte de consultation, ils cherchaient tous à capter la confiance du docteur, qui devenait ainsi leur tuteur auprès de son illustre maître. De là, cette pluie de tabatières en or, dont il fit fondre pour près de 50.000 francs, au moment de Tacquisition de sa maison de campagne, et dont il réserva les plus belles pour son inestimable collection d^objets d*art.

Le docteur Dourdois était un fin connaisseur et un amateur de goût. Avec les traditions de Tancienne Faculté, il avait conservé celles de Tancicnne Cour, Ses occupations professionnelles ne lui firent jamais oublier ses devoirs mondains. Habillé vers heures, après avoir pris son chocolat ou son café, il partait dans sa voiture et ne rentrait plus que dt^na la soirée. Les visites aux malades alternaient avec les visites de politesse ou d*amitié.

S*il fréquentait des personnages de distinction, il aimait aussi à recevoir tout ce (|uc Paris comptait do gens de lettres * ou d'artistes, qui se rencontraient

V. les coupleti i\n Dôsaugleri, sur rAnniversaire de la naiasaaco «lu docteur Bourdul9( DM/eriea médicàléê, de Witkowski, p. &i.

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chez lui avec les notabilités de rarmée, de la magistrature et des finances. Les maréchaux Macdonald et Sébastiani, le banquier Laffitte, y coudoyaient les peintres Gérard et Isabey, et l'héroïque RegnauU de Saint-Jean-d'Angely.

Chaque client de marque avait à cœur de lui laisser un témoignage do sa gratitude. Isabey et Cicéri avaient tenu à décorer eux-mêmes son salon et avaient point sur deux superbes panneaux deux scènes relative? à l'art de guérir : le Temple d'Esciilape et les Jardins d'Épidaure étaient les toiles que Bourdois montrait avec le plus d'orgueil à ses visiteurs.

Le dimanche, le docteur recevait plus volontiers à la campagne. Il habitait, près de Ville-d'Avray, un vaste corps de logis qui avait appartenu & Linguet; c'est de là, selon la tradition, que le célèbre pamphlétaire avait été arraché, pour gravir les degrés de réchàfaud.

Le docteur Bourdois se livrait au jardinage et sacrifiait à cette passion, venue sur le tard, des soininos considérables. 11 ne manquait pas de se rendre à Valençay quand Talleyrand l'y appelait, mais c'était plutôt pour être son partenaire au whist que pour lui donner des soins.

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Tallcyrand suivait une hygiène' trop rigoureuse pour être souvent malade. Il mangeait peu, surtout le soir, se contentant môme le plus souvent de Tunique repas de midi*. Il avait une table assez abondamment servie, pour pouvoir goûter au plat de son choix. Sa cuisine était soignée, sa cave renfermait les meilleurs crus. Comme Napoléon et Voltaire, il aimait beaucoup le café, dégustant en gourmet la liqueur si joliment dénigrée par Mme de Sévigné'. Ils*élait toujours interdit l'alcool et les liqueurs.

On sait que pour sa toilette, il avait des soins tout particuliers. Il y consacrait de longues houreSi déployant dans cet art suprême de la coquetterie toutes les ressources de son esprit ingénieux. Il trouvait encore le temps de travailler plusieurs heures par jour, de parcourir ses propriétés en voi*

• Une élude sur M. de Talleyrand ne serait pas complète alPon n Indiquait un peu la pliyslologie do l'Iiommé, et si l'on ne disait quoique ciiusie de son hygiène et de son régime. ■ Saintk-Biovi, 'iVouocaiix

* M, do Talleyrand ne Tai^ail qu'un repas à heure flxo. seulement II prenait parfois un verre d'excellent modère dans lequel il trempait uo biscuit {Mémoire »ur M. de Tal/eyrand, ta vie politique et «a vie in* time^ êuivi de la relation iuthenlique de sea dernière moments^ ele. Bureaux de la Gdzette det famitlei).

■ Cf. Hemédet d'àulrefoi», par le D' Cabanes; Paris, àlalolne, 1906.

TAM.KYRANI)

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