‹ Le cabinet secret de l'histoireChapitre 39 sur 109 · ALFUEO DE MUSSET, GEORGE 8AND, LE D' PAGELLO · texte numérisé non relu

ALFUEO DE MUSSET, GEORGE 8AND, LE D' PAGELLO

Ce fut un beau tapage dans le Landerneau des lettres, quand parut, dans la plus accréditée des Revues ^ le récit, fait par la survivante, d*un drarne à trois personnages, dont le premier rôle venait de disparaître de la scène. Ce « procès-verbal de nécropsie », comme on Ta qualiQé^ produisit une sensation des plus vives. La critique de l'époque n'eut pas de peine à reconnaître dans ce roman une apologie dont la sincérité fut à bon droit suspectée.

Dès la publication à! Elle et Lui^ on devina quHl se cachait, sous des noms d'emprunt, des personnages en chair et en os, et on s'essaya de toutes parts à pénétrer le mystère : « J'entends dire partout que ce sont des personnages réels, sinon tous vivants, écrivait Prévost-Paradol ; que o'est le plai-

* Aeutie des Deux-Mondes^ 1859.

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doyer de Thérèse contre Laurent, ou plutôt Toraison funèbre de Laurent fulminée par Thérèse; que ce Laurent n*était pas un peintre, mais un grand poète déchu, dont on a dit spirituellement avant sa mort; que c'était un Jeune homme de beaucoup de passé. On ^ajoute que ce voyage en Italie, c'est la vérité même ; que Thérèse y a, on effet, perdu sa bourse et son repos ; que Laurent y a perdu ses illusions et sa santé. 11 n'y a que Palmer qui reste dans Tombre et que le gros public s'obstine ù ne pas reconnattro '. »

Au temps où Prévost-Paradol écrivait ces ligncsi on no pouvait que soupçonner la véritable liistoira d'Elle el Lui : on étoit trop près des événements, et on n'avait, au reste, que la déposition d'un seul témoin.

Lui et Elle * fut une riposte brutale, et c'est le plus grave reproche qu'on puisse lui adresser ; du moins avait-il, sur le roman qui lui servait d'excuse^

« Journal deê Débâtê, 8 mart 1869.

■ Publié pour la premil're foia dana la MtLQëêin d€ LibraMa, «a tlMOi Noua ne citooa quo pour mémoire lea dlversea publIcaUona pamea aprèa lea ouvrages de G. Sand et de Paul de MuaaoU El d'abord Lin, par Louise Coiel, paru pour la première foia dans la Afaaaa^er dm Paria. an 1859. /.ui, on a deviné qu'il s'agit d'Alfred de Musset, à qui £lla réalala pour rester fidèle au Léonce qu'£.'</o aime, el qui no aaurall ètra que Gualave Flaubert

Dana Eux et EHeê, If. de Laacure a réaumé en quelquea traita plquaata !••. le cette orgie littéraire: t E'«a et Lui est une calomnie Wa-è-via d*uu liiuf l ; Lui et Elle, une violence vIs-à-vIs d'une femme; LuU une coquet terie. Etl» et Lui fiétrit par vengeance nne répuUUon que Lui tl Ififa défend par orgueil, et que Lui compromet par venltA. •

UN nOMAN VÉCU A TROIS PEnSONNAGES 277

ravantage de la bonne foi. L*auteur avait un devoir à remplir, sinon un droit à exercer ; il pouvait no pas exercer le droit, il ne lui était pas permis de se dérober au devoir. Qu'il ait exagéra sur certains points, qu'il ait mal traduit la pensée de son frère, dont il fut le plus sûr et le plus dévoué confident, c^est ce qu'un excès d'affection suffirait à expliquer.

Aveuglés tous deux par la passion, ni Tun ni Tautre ne disait la vérité sans restrict^pn. Fut-il coupable? fut-elle implacable? Il est difficile de porter un jugement, après lecture de deux ouvrages manifestement composés avec quelque artifice, où Lui nous apparaît comme un grand enfant gâté, impressionnable à l'ex- CCS, terriblement soupçonneux; où Elle se. montre plus calme, plus indifférente, « sans vertu ni tempérament », comme on Ta si bien définie.

Pour nous faire une opinion, des pièces manquaient au dossier : ces pièces étaient les lettres échangées entre les deux amants, entre Lélia et Fantasio, entre George Sand et Alfred de Musset.

Peut-être aurait-on couru le risque de prolonger et d'envenimer une querelle qui n*avait que trop duré, en mettant à nu, sous les yeux des contemporains, les sentiments ou les faiblesses de deux génies. Mais, à cette heure, ne sommes-nous pas c la postérité qui juge ' » ? La liaison de Musset et de

< Revue bleue, 15 octobre 1699.

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George Sand, n'est-ce pas le granxl roman de passion du dix-neuvième siècle, comme les amours de Jean- Jacques et de Mme d'Houdetot ont été celui du siècle dernier? Le récit de. cette liaison n'appartient-il pas à riiistoiro littéraire au mémo titre que les Confe$^ sions ? Depuis Rousseau, on n'avait pas étalé aussi publiquement ' SCS misères les plus cachées; on n'avait pas ouvert aussi grandes les portes de Tabri secret où le sage cache sa vie ; on n'avait pas pétri à ce point sa chair et son cœur, pour en faire de la matière à écrire.

Les héros du drame dont nous allons dérouler les phases se sont peints eux-mêmes dans la plupart de leurs œuvres, et leurs aventures amoureuses ont été autant de prétextes à de belles strophes ou & d'admirables périodes. N'est-elle pas de George Sand elle-même cette phrase, qui nous servirait au besoin d'épigraphe :

« Il y a toujours de In personnalité forcée dans les livres que nous écrivons, car avec quoi écririonsnous nos livres, si ce n'était avec les expériences de notre vie * ? » • •

« C*eil ce que M. Marcel Prévost a lul-mftme observé en lermei bicaIlents : « Héjouissons-nous qu'elle ait souvent rencontré, dam sa via, aasdl d'amour réel pour enfiévrer vingt chefs-d'œuvre. Car nul plus qu'alla ■*• fait sa littérature avec sa vie. Klle était exactement ce type par excellence du romancier : un organisme intellectuel qui reçoit de la réalité, rassimilc et la travaille par un mécanisme aossi mystcriciii, aussi lovo-

Uri BO^IAN VÉCU A TROtS PERSONNAGES 279

Pour qui veut connaître la vérité sur un des romans vécus (le ce siècle, qui faillit tourner parfois plus à la tragédie qu'à Tidylle, il n'est source d'information plus sûre que les propres écrits des personnages qui y ont été si intimement mêlés. L'histoire que nous avons entrepris de conter est fort banale, mais n'est-ce pas précisément pour .oe motif a qu'ellq saisit au vif toute créature humaine et que^ dans le drame où se heurtent deux vies, exceptionnelles surtout par la rare expression de sentiments communs à tous les hommes, nous cherchons, non l'éclat du scandale, mais comme un suggestif raccourci do nous-mêmes»?

Ceux-ci, d'ailleurs, n'ont rien épargné pour attirer sur eux le regard, tant le besoin de se dire à tous les tourmente ; et c'est déjà la marque de cette qualité spéciale de passion qui ne se suffit pas à ellemême. Tout vrais que sont leurs sentiments, toutes vibrantes que soient leurs sensations, ils n'en ont pas la pudeur. Ils veulent les parler, les figurer, les

loDtaire presque que celui de 1 estomac, et resiitus finalement an récit. ' Latouche, qui la connaissait bien, d.sait d'elle • C'est un écho qui agrandit la voix. » Elle Tagrandlssalt A ce point, que la plua paurre réalité» transmuée por elle, devenait poème. •

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dramatiser pour tous ; et tous, au fond de TAme, leur savent gré de découvrir ainsi d'affreuses plaies pour renseignement, pour la consolation peut-être, de ceux qui, toujours 'espérant, toujours déçus — d*autrui comme d*eux-méiftes — n'auront jamais connu que des réalisations de rôve. Combien^ dolnt nous n'avons rien su^ ont peut-être connu des heures plus tragiques, sans pouvoir — ou même sans vouloir — s'alléger le cœur d'une confession d'artiste !

Tel n'est point le cas de George Sand et d'Alfred de Musset. Ils ont parlé, pleuré, chanté, crié, pris l'univers à témoin de leur âme. Écoutons et jugeons, puisqu'on nous y convie.

Mais, a-ton objecté, les écrivains n'appartiennent au public que par leurs œuvres. Quand nous nous enquérons des incidents de leur vie privée, nous faisons preuve d'une curiosité malsaine ou d'une médiocrité envieuse. « Nous nous consolons de no pan avoir égalé leur génie, en les contemplant dans les postures les plus fâcheuses. » N'est-ce pas cependant le moyen, pour le moraliste ou le psychologue, d*lDivoir une notion plus exacte, plus complète, d'une œuvre, que de connaître plus intimement celui qui l'a conçue et exécutée ?

Et puis, toutes ces correspondances, tous ces mémoires, dont on défend le caractère privé, qu'on entend préserver d'un « viol », n'ont-ils pas été soigneuscment étiquetés, classés par leurs autours et

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UN ROMAN vécu A TROIS PERSONNAGES 28 1

destinés, dans leur pensée, à une publicité posthume?

C'est pour notre eonscienco un allégement de constater, sous le couvert et Tautorité de M. Jules Lcm'nltre, « que ces extases, ces tortures, ces crisi ces sanglots de George et d'Alfred, et ce mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt vécu, et avant même d'ôtrc fini, s'est sagement transformé en c( copie », et on copie de premier ordre, puisque ce fut celle de Jacques et des Lellres d'un voyageur^ des Nuits et de On ne badine pas avec V amour ^ en attendant la Confession d'un Enfant du siècte. Cela nous rappelle que la matière première des plus beaux liyres n'est, fort souvent, qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure cotte prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire ingénument à leur souffrance et de réserver notre pitié pour les vrais malheureux. »

Ce préambule ne nous a pas paru sans utilité, pou répondre aux critiques qui ont accueilli la première version^ de l'épisode dont nous reprenons le récit.

On n'ignore plus dans quelles circonstances -M us

* Colle première yerslon a paru dans la i7eDue /tebcTomadaire, dci l*'aoûl et 84 octobre 1896.

a8il LE CABINET 8ECBBT DE L*HI8T0IBB

set et George Sand se rencontrèrent, ne s*étant encore jamais vus : c'était à un dîner offert par la Revue des Deux-Mondes^ au restaurant des Frères Proœn^ (jaux^. Les deux écrivains étaient voisins de table ; la conversation s'engagea très amicalement, et on se quitta avec promesse do se revoir. Go fut Torigine dé leur liaison. Alfred de Musset alla deux ou trois fois, dans la semaine qui suivit, chez George Sand. Trois ou quatre mois plus tard, paraissait Liliu.

George Sand envoyait son livre à Musset, en raccompagnant d'une lettre qui, selon Texpression de Mme Arvëde Barine, à* qui nous devons do si curieuses et si sûres informations, « marque un progrès dans rintimitô » des deux personnages.

Nous avons eu Toccasion de voir l'exemplaire même de Lilia^ offert par George Sand & Alfred do Musset : c'est Mme MartcUct, Tancienne gouvernante du poète *, qui l'a actuellement en sa possession.

* M. Moriôion, dans ion llrre (l/ne hiêtoirt d^^mouT^ G. Sandcl A, d* Afujset), où 11 a tiré un si habile parti des publications antérteurea, prélaad que • cette réunion n*a été précisée nulle part M. Mariéton Teui dire qiM Il (UU n'en a pas été précisée, car 11 n'ignore pas que c*esiP. d^Untiel qui en a parlé le premier dans la biogrophie de son frère. C*Mt pour Biras un témoignage surflsant pour la vérité du Tait en lui-même.

* Mme Mailellet avait reçu peu de confldences de Musset, sur sea râla* lions avec G. Sand. Elle nous a conté toutefois cette onocdote plaisante ; Dés loi premiers temps de la liaison du poble avec l'auteur deLélia.Gas tave Planche fréquentait beaucoup chez G. Sand, dont 11 était la chian fldl'le Je pa(i(o. Jaloux du crédit de plus en plus croissant dont jontaiall Musset auprès de la maltresse de la maison, il Imagina un jour pour rèlol

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L'édition originale était en deux volumes in-8^ ; sur la feuille de garde du premier, se lit cette dédicace, qui indique une certaine familiarité de rapports: « A monsieur mon gamin d^ Alfred^ George. »

La suscription du second volume est plus céré^ xnonieuse ; la dédicace en est ainsi libellée : « A monsieur le vicomte Alfred de Musset^ George

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