LE MÉDECIN DE RICHELIEU. I
François I'; comme Vautier lo fut d'Anne d'Autriche; Citoys, du cardinal de Richelieu.
Citoys naquit à Poitiers en 1572. A 23 ans, bachelier en médecine de Técole de Montpellier, il se faisait recevoir bachelier do la Faculté de Poitiers (18 décembre 1595). Le 6 mai suivant, il était can<lidat à la licence. Les 25 et 26 octobre de cette même année, « après un examen rigoureux » — cet examen consistait à prcndrcauhasardunpassagod'Hippocrate ou de Galicn, sur lequel le candidat devait répondre après vingt-quatre heures de réflexion * — Citoys était reconnu capable de recevoir le degré de licencié.
La Faculté lui avait accordé, par faveur spéciale, la dispense de doux ans d^études et de deux examens publics. Le 12 novembre, le nouveau gradué élait conduit par le doyen dans réglisc Saint-Ililaire, do Poitiers, « pour recevoir la bénédiction apostolique de Maître Antoine Baron, vice-chancelier de cette Université, qui lui a donné la licence, pnrmission et bénédiction accouluméc^ ». Deux jours après, le doyen et les Régents de la Faculté, après avoir fait prêter serment a Timpétrant « do garder et observer tous les articles contenus èssfatuts de ladite Faculté, concernant la licence », l'ont reçu et approuvé licencié et lui ont délivré « les lettres signées de chacun d'eux, scellées du sceau de la Faculté et contresignées du sceau du doyen * ». -.
* Histoire de l'ancienne FàcuUé de médecine de Poitiers (1431-1 7U3). par
l8 LB CABINET 8BCRBT DB l'uISTOIRB
Citoys est reçu docteur le 19 janvier 1508 ; en 1G09, il fait partie de la délégation de professeurs, convoqués par le bedeau pour conduire l'aspirant au doctorat François Pidoux — un aïeul de La Fontaine * — à la cathédrale.
Tous les docteurs-régents ont « la chappe rouge, le chaperon fourré et le bonnet carré, orné du flot d'or », insignes de leur dignité. Maitre François Pidoux, seul, est revêtu de la chappe, du chaperon et du bonnet usons flot», qui le distingue de ses maîtres. Citoys a été désigné pour lui conférer le bonnet, Tanneau, le livre et les autres insignes du doctorat.
Citoys conquit rapidement un renom de savant médecin et de bel-esprit, u Qu*on se balte désormais d'estoc et do taille, écrit un de ses panégyristes ; Citoys guérira tout et vite : hic cilô Cilosius qui medealur eril ». Dès 1605, Scévole de Sainte-Marthe parlait de lui comme d'un génie cultivé, qui ferait honneur à sa patrie, à laquelle il promet m mille Ilippocratos en lui seul ».
Toutes ces qualités devaient plaire à Richelieu, qui tenait a avoir auprès de lui un homme assez versé dans son art pour lui donner des soins éclairés et capable, d'autre part, de dissiper son hypocondrie.
le docteur Jean Jailomski, médecin de rHôlelDIeu (parue en feuille- Ion. dans le Rêpubticêin, de PolUerfl, vert 1807. cl qui nous a éié commu niquèe par l'auteur en février 1896).
• Cf. Chronique médicale, l** avril 1899.
LB MÉDSaN DE RICHELIEU I9
On sait que Citoys remplit à merveille les desseins du cardinal ; la meilleure preuve en est que celui-ci garda son médecin auprès de luijusqu^à sa mort, c'est' ô-dire pendant plus de trente ans.
Citoys était entré au service de Richelieu en 4609 ^ Il fut non seulement son médecin, mais son secrétaire : beaucoup de dépêches sont signées de sa main. Le cardinal occupait un autre secrétaire, du nom de Charpentier. Citoys Ggure, en outre, sur Tétat des gages des domestiques du cardinal pour i626*. Il ne parait pas avoir abusé de sa situation. Nous n'avons trouvé qu'une mention de Tintervention du cardinal en faveur du personnage chargé de veiller sur sa précieuse santé: en 16/il, Richelieu s'interpose pour qu'on maintienne Citoys à la mairie de Poitiers. La mairie de Poitiers était alors cloctivc. Do par sa cliarge, le maire obtenait, le titre et le privilège de noblesse'. On voulait déposséder Citoys de ce privilège. Richelieu écrivit alors ce billet, conservé dans sa Correspondance :
Mon petit médecin mMmportune de telle sorte que sa mélancolie, sa triste ligure et sa raison me Tonl... vous prier, par ce billet, de trouver quelque repli en son adaire par
« d'Atenel, Correspondance de Richelieu (Documents inédUs de rilisloirede Fronce), t. 1. p. 88.
* Revue historique et nobiliaire, 1870-71, p. 459.
* BouLLAiNViLLiRns, Êlûi de France^ t, II, p. 98, édil n-f**.
20 LE CADINBT SECRET DE L HlSTOmE
lequel il puisse avoir coDleDtcmcDt; car si ce petit boo- Ijomme perd sa noblesse, il perdra i*usage de ia raison et la vie qui est nécessaire à ia coDscrvation de ia mienne.
Poète facile autant qu'adroit courtisan, Citoys avait réussi à plnircf^ son ilhisiro client. Il faisait des vers pour distraire Son Éminence, qu'il savait amuser par sa conversation pleine d'agrément. On n*a pas oublié comment il fit rentrer en grftce auprès de Richelieu Boisrobert, qui servait debouiïon au cardinal. Pour toute ordonnance, il écrivit sur une feuille de papier : liecipe Boisroberl. Richelieu comprit et Boisrobert fut rappelé. Boisrobcrt, qui n'était pas un ingrat, alla chantant partout que Citoys était le premier des médecins de son temps ; il le mit sur le pied des plus doctes do la Faculté:
Outre nos maîtres uniformes, Outre les Citoys, les Deiormes, Les Mayernes et les Valois, Les Meriels et les Bourdelols, Je pense avoir vu pour ma bile Tous les charlatans de la ville'.
Lo 2 avril 1608, Citoys avait été élu un des soixante-quinze bourgeois du corps de ville; il devint pair et échevin de Poitiers, le 13 août 1638, après
• Dibiiothéqif hiitoriqu* et critiqué du Poitou (L IV, p. 1 et tuivaniM) parl>ni:ui du Radiir. MDCCLIV.
LA MALADIB DB niCIlELIBU 2t
deux délibérations du Conseil de la commune lui réservant la première place vacante, « h cause des bons offices qu'il a rendus et rend journellement à la ville».
Après la mort de Richelieu, survenue le A décembre 16/i^2, Citoys revint se fixer définitivement à Poitiers, où il séjourna encore dix ans ; il y é»uccombaàgé de 80 ans, le 3 juillet 1652. 11 avait été doyen de la Faculté de cette ville pendant vingt ans, sans remplir les devoirs de sa charge, retenu auprès du personnage qui eut maintes fois recours à ses bons offices.
On peut dire que Richelieu a été valétudinaire toute sa vie. 11 était a peine &gé de 22 ans qu'il était sacré évoque de Luçon, où il avait pris la succession de son frère, qui venait de se faire agréer aux Chartreux.
Le nouveau prélat n'était pas installé depuis un an dans cette masure qu^étoit la maison épiscopale de Luçon, qu'il ressentait les premières atteintes de fièvres intermittentes. Trois ans plus tard, au commencement de 1611, les fièvres le minent de nouveau ; il se plaint de maux de té to intolérables. Ces migraines obstinées furent le tourment do sa vie. Il s'excuse auprès
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(l*unde ses correspondants de no pas lui écrire, parce « qu'il se meurt de latôte ». u Mon mal de tète me tue de telle sorte, dit-il un autre jour, que je n*ose prendre la hardiesse d'escrire à la Reyne, aiantTespritsi mal fait ». Les remèdes étant restés sans effet, il eut recours aux empiriques. On a de lui une épltre, où il remercie le gc^néral des Chartreux de lui avoir fait cadeau d'une croix et. surtout du « bon bézouart (bézoard) * qui l'a tiré d'une si fAcheuse maladie». « Vous aveï voulu, lui dit-il, marier les remèdes spirituels et corporels, afin de procurer la santé de mon ftmc, et tascher de rendre A mon corps celle dont il y a plus d'un an qu'il est destitué ».
En 1628, Marie de Mcdicis ne manquera pas d'envoyer à son ministre le bézoard qui lui avait si bien réussi une première fois : Richelieu était alors occupé au siège de La Rochelle. Sept ans auparavant, dans un moment de désespérance, il s'était adressé au Ciel, pour obtenir cette santé que les hommes no pouvaient lui garantir : il avait fait le vœu — s'il était délivré, dans les huit jours, du a mal de tète extraordinaire » dont il se plaignait — de fonder, en sa maison de Richelieu, une messe qui seroit célébrée tous les dimanches de Tannée.
11 convient de noter, dès à présent, cette persis-
* Voir, ftur cm niédicaincot employé Jadis, oos Hemédtê cfaulrt/oij ; Pari^ Malolne, 19U4.
LA MALADIE DE HIGllELIEU 23
tance des migraines, depuis la jeunesse jusqu'à la vieillesse prématurée du cardinal. C'est là un stigmate des plus nets du tempérament arthritique, aflirnié par le cortège do symptômes dont fut affligé Richelieu: hémorrhoîdes, ulcères, rhumatismes, etc. Il suffit, d'ailleurs, de jeter les yeux sur le portrait de Philippe de Champaigne, que nous reproduisons, pour faire son diagnostic; mais nous devons apporter plus de précision et de rigueur dans la reconstitution de l'observation clinique du grand cardinal.
La premîôro maladie que nous trouvons signalée dans la Correspondance de Richelieu * date de 1634. Il se plaint au roi d'un rhumatisme qui lui « court d'un côté et d'autre » et qui, finalement, s'est localisé aux mâchoires. 11 s'en défend « du mieux qu'il peut », à Taide des « petits remèdes » que lui a prescrits son « petit médecin ». Citoys avait alors toute sa confiance ; ce médecin donnait également ses soins à la bellp-sœur de Richelieu et à son neveu, un enfant débile qui mourut en bas âge *.
L'année suivante (1635), Perdreau, Tapothicaire de
* LetlrcB et papiers du cardinal de Hichelieu, par d'Avrnbl.
* Revue des questions hisloriqucB, l*' janvier 18C9, p. 155.
Monseigneur, lui fournit un compte de i 27 bols de casse, 75 clystères, sans préjudice de nombreuses tisaneset médecineslaxatives, composées derhubarbo, de sirop de fleurs de pocher, a et autres selon Tordonnance », le tout 8*élevant à la coquette somme de l.AOI livres lA sols, pour la seule personne du cardinal, et pendant un an seulement ^ Comme le dit notre confrère Corlieu*, c'était le bon temps pour les apothicaires !
En sa qualité de constipé permanent, Richelieu fut toute sa vie en butte à cette pénible incommodité qui se nomme hémorrholdes. Cette infirmité fut le tourment de sa vie. « Le cardinal estoit subjcct aux hémorrholdes, conte Tallemant*. et Juif Tavoitune fois charcuté à bon escient ». Ce Juif ^ était le chirurgien qui avait opéré le poète VoiturOi dont la gratitude se traduisit dans ces vers :
J'ai reçu deux coups de ciseau Dans UD Heu bien loin du museau,
Landerlrette, Je m'en porte mieux, Dieu merci,
Landeriri.
* CollôcHon de doeumenlt pour gervir à I7ii«(olre d€$ hôpiUux d* Pirto. L IV, par Buiéls ; Parti, MDCCCLXXXVII, p. JOl.
* Rtvuê acianli/UjiM. il Mpluinbra 1896.
•T. 11, édIUoo lo-lt, p. «9.
* Voir à ton iujel l'Index ^unertut, de J. Divaoi. p. 44
Le médecin qui réussissait si bien à guérir les poètes eut la main moins heureuse quand il s^agit du cardinal. En désespoir de cause, celui-ci eut recours, selon son liahitndc, à la médication surnalurello : il lit venir les reliques de saint Fiacre, qui passaient pour souveraines dans la maladie dontil était alTecté :1a ressemblance du mot /«c * avec le nom du saint avait fait placer cette infirmité sous l'invocation de ce dernier.
Les ennemis du cordinal n^eurent garde délaisser passer Toccasion de lui décocher leurs traits ; la poésie suivante, dont nous ne donnons que do courts extraits, courut sous le manteau :
...Celuy dont la fureur Remplit toute l'Europe et de sang et d horreur,
ricclicrchc les saints lieux, réclame les rcli(iucs, Couvre de piélé scs.bunieurs lyranniqucs.
Les rares qualilez de ce grand favory S'étoufleronl bientôt, s'il a le cul pourry.
Chirurgiens allronleurs, dont la vaine science A trompé le puissant ministre delà France, Vous ne méritez pas d'avoir part aux honneurs, Vous n'aurez plus ce digne ob'jct de vos labeurs. Vos consullations ne sont que des chimères.
Pour guérir ce derrière il faut de grands, mystères.
• Sur Kélymologie et l'origine du mol, voir le Glossaire do Du Cauf/e, Qu mol Ficus, t. III, p. 280, col. 3, et LbDucuat, Uemarquessur le chapilre II. liv. II, de la Confession de Sancy.
2(> l.i: CAIIINKT SECIŒT lïii l'iIISIOIRB
Relirez VOUS d'icy, podagres el teigneux, Saiul Fiacre n'a plus de vertu dans cc« lieux... Ce bon saint, délaissant son temple et ses autels, Abandonne le soin du reste des mortels.
Le poète énumère ensuite les personnages désignes pourrnpporlcrlcs reli<jues :
Nogcnt*,.le plus falot de tous les favoris,
Avec un plein pouvoir est party de Paris
Pour ravir cet ancien protecteur de la Itrie,
Enirvtr suint l*iucrc du sein de su patrie...
Deux graves députez chargez de la conduite
Mctlcnt par les chemins tous les gulleux en fuite,
Hcscrvant la vertu de ce vol pretieux
Pour donner guerison à ce cul glorieux.
Tlietis, doyen de Mcau)^, en habit magniliiiuc,
Doit être le premier porteur de la relicpie ;
Le bon docteur Julien, quoy qu'en très grand emoy,
Prête son miuislôroà ce plaisant ebbul.
Qui ressemble à celui qui se fait au Sabbat.
Armand dedans son lit reçoit celte ambassade Kt, la lace tournée, oITre sou cul malade...
« L'orateur, étonné de cette pourriture », se plaint
* Nogent, c'éUil Baulru, un dts amuseurs du cardinal. Sa femme, qui craignait qu'où pruuon^Al >oa nom à l'ilalicnncoc so fainail ai>i>vlur que Mute du No;(cnl(F. UAHuiknc. là Cour e( U Ville, p. 3i).
t.\ MALADiis du: uiciikkilu 27
qu'on ait dérangé pour rien Monsieur Saint Fiacre/ Iguorait-on donc que celui-ci «ne guérit pas un phantome sans corps »,
Que sa vcrlu ne peut ressusciter les morts... Que ce cul est déjà le partage des vers, El que l'Ame d'Armand est le prix des enfers. Ainsi lous murmurans,depulez et reliques, Cricnl qu'on les a pris pour de vrais empiri(|ues' (ju'on les a fait venir pour soulager un mal Dont le(jel, juste auteur, punit ce cardinal... Cet impie est frappe, mais non pas dans le cœur : Un poltron n*eut jamais cette marr|ue d'honneur ; Sos dos, son cul, rongez, serviront de victimes Et d'expialion aux horreurs de ses crimes *.
Ce pamphlet, un des plus virulents qui aient été écrits contre Richelieu, ne nous renseigne qu'imparfaitcmcntsur le mal dont était afTecté le cardinal. Nous avons dit plus haut que le fie avait été placé — par analogie de nom — sous la protection de saint Fiacre. Or, qu'entcndait-on par /?c ' ? Il y a tout lieu de croire qu'on désignait autrefois, sous ce terme générique, la plupart des excroissances ou végétations péri-anales, lluentes et ulcérées, tels que : hémorrhoïdes, condylomcs, etc. Dans le cas de Richelieu, il paraît s'agir
• Vnrfr*/»'s h\Aior\qupH et Ulhh;iivr8, irviio-* rlnnnnlécA pnr M. Edoiinnl FouimiER ; Paris, Janncl, MDCCLVll, p. «Jl el suiv.
• Voir Chronique médicale, 1900, pp. 86 elôlO; 1901, pp. &5ol328.
^8 LE CAUhNET SECIIET DE l/lIISTOIRE
plutôt (l'hémorrlioîdcs et non, comme certains Tont présumé, d^ulcérations tuberculcusns ou cancéreuses, encore que IMiypothëse de tuberculose ne soit pas tant déraisonnable qu'elle le semble à première vue*
On a dit que le cardinal était mort '< d*uno borriblo gan^rnno^ (|u*il avait à Tauus, étant an bassin ». Cette gangrène était-elle de nature épitliéliomateuse ou bacillaire, il est bien difficile, à distance, de le déterminer. Cependant le malade a eu, dans les derniers temps de sa vie, des abcès, sur la nature des(|ucls il n*est guère possible de se méprendre ; mais n'arrivons pas au dénouement avant d'avoir vu la pièce.
Il est un épisode de la vie morbide du cardinal qui mérite d'être exposé avec quelques développements.
Au mois do novembre 1032» le cardinal revi^nait « d'assoupir les troubles du Languedoc » et était arrivé à Bordeaux, très soulTrant. C'est à cette époque que se rapporte la visite que lui fit le duc d'iilpernon çtdont un historien* a parlé en ces termes :
L*irrilation de la vessie, rinipossibililé d'uriner, sciiiblent du premier coup rapprocher de la mort... Pour comble, le vieux co<|uind'É|)ernoo (il touchait aux quatre-vingts aus)
* et. Chronique médicale, 16U3. p. 10
* MicuKLKT. litcUelieu ef U Frond:
LA MALADIE DE niCllEMrU 9.f)
vient, chaque malin, à grand bruit, avec toute une armée depsadassins. pour lui ta 1er le pouls et le voir au visage, lui aigrissant son mal par des accès de peur...
On disait qu'il allait mourir. On dansait. Le bal ne dura pas, et la joyeuse cour revint au sérieux tout à coup, apprenant deux nouvelles qui changeaient le monde: Richelieu avait uriné, et Gustave-Adolphe était mort^
Richelieu avait eu, en effet, une rétention d'urine et c'est un maître chirurgien de Bordeaux, du nom de Mingclousaulx, qui, en se servant do bougies canulcesde son invention, au lieu d'algalies qu'on employait communément, fut assez heureux pour rendre perméable le canal de l'auguste Emincnce.
D'où provenait le mal ? D'un abcès, qui s'était formé « vers l'extrémité inférieure des muscles fessiers », par suite « d'un dégorgement des hcmorrhoïdes » auquel le malade était sujet.
Le vuisinugo de cet abcez fit une innammniion et une compression du col de la vessie cjui causèrent à celle Imminence une suppression d'urine dans laquelle il demeura plus do trois jours; les grandes douleurs de cet abcez, les frr«quonlos envies irurincr, la tension de tout lo bas-ventro, mirent ce grand ministre sur le bord de la fosse; M. Séguiu,
* On trouvera un rôcil beaucoup moins piquant, mois beaucoup plus fiilclc, de la peu amicale visite de Jeon-Louis de Noparct à nichelicu, dans Vliistoire de la vie d^ duc d'Èpernon^ par Guilhuiuio GinAnn (édition «le 1G30, in-4», p. 479
3o LE CABINET SECRET DE L*IIISTOinE
niéilcciii de lu Itciiic H<^gcnte, ilopuis inùru de notre iilviacihle inonur(|iie. M. C'.yloys, médecin de cette Kiniucnce, et Leroy son chirurgien, se trouvèrent hien einliurrassc;^ dans) cette conjUncture, ils appelèrent à leurs secours MM. Kianvois Jopes et Jean Maures, tous deux professeurs du Roy en médecine dans rilnivcrsité de Itonleaux cl inôdrcins jurés de lu Ville.
Ces praticiens ayant avouo leur impuissance, on fit appel aux lumières du sieur Jean de Mingelousaulx, mailre chirurgien juré de la ville de Bordeaux, <|ui [U'oposa
de luire pisser monseigneur de liiclielieu par le moyeu de ses t>ougies canulécs, et conmic elles étoicnt inconnues aux médecins do la Coilr, il les fallut faire voir, et leur faire observer que par leur corps doux, souple et pliant, elles ne pouvoient en aucune manière blesser, ni pi(|uer le col de lu vessie connue font ordinairement les algalies, ce qui ayant esté reconnu et goiMt'* par tous les consultants, et par les assistants, on le fut dire ù M. le Cardinal malude.
Celui-ci demanda qu*on lui présenlAt Tinnovateur; il voulut également voir les bougies, s'informer si leur passage serait douloureux, et comment il devait se placer pour ropéralion, « puis(pie son abcciz ne lui permettoit pas de demeurer assis et (pi'eslant couché sur \h dos, ou sur le coslé, la situation n*est(»it pas avantageuse n'y pour introduire la hongitr, u*y pmir rendre Turinn >».
Î-A MALADIE DE RICHEMEU 3l
Le chirurgien lui proposa de se tenir debout, en se faisant soutenir par ses valets do chambre sous les bras. Grâce à cette altitude, la première bougie canulée passa fort doucement et son Ëmincnce pissa si commodément et avec tant do joyc qu'elle rappela (le chirurgien) son père par plusicuis fuis, et Turine vint si aboniinmmcnt (prKlIo en rendit 4 livres, poids de marc, car elle fut pesée, gardée et veuc de toute la Cour. Son Émînenco eut une joie inconcevable de se voir hors de ce grand péril, tous ses amis en furent ravis, cl peut-être jamais chirurgien du royaume ne fut si caressé, ny loué, par tant de grands hommes, que mon père (c'est le récit môme du fils de l'opérateur que nous rapportons) le fut en celle occasion, lequel, à cause de son ôge avancé, et des douleurs de la pierre qu'il avoil dans la vessie, s'excusa de suivre Monseigneur le cardinal qui le vouloit mener ù Paris, et lui donner des appointements très considérables ^
Cet « abcès au fondement » avait donné beaucoup d'inquiétude aux médecins, plus encore qu'à Tentourage du cardinal. Dans une lettre qu'adressait au roi Ghâteauneuf, lettre écrite de Bordeaux le 12 novembre de Tannée précitée, celui-ci annonçait à Louis XIII que son ministre avait été « travaillé d'une fluxion sur les reins, qui s'est terminée par une rétention d'urine qui le contraint de séjourner ici deux ou trois jours » ; il ajoutait que le malade n'avait pas de lièvre.
La gucrison ne vint pas aussi vite que l'avait es-
« Chronique miUlicnlc^ 1" février \\ïO\ p. 77-78.
32 I.B CADINBT SECReT DB L'ilISTOinB
pér6 CliAlcniinoiif, lequel nvoiiait, trois jours plus tard, que a les accidents avaient donné aux médecins une grande appréhension ».
Le père Joseph écrivait, de son côté, que la douleur provenait a d'un pus qui s*était formé au col do la vessie » et qui, sorti avccTurine, Tavait beaucoup soulagé ^. Le cardinal était a fort faible, pour avoir
* A la dalc du 84 novembre 1G32. CItoys. récemmcnl nommé doyen de la Facullé de Poitler», el qui avait confié, en son absence, Padminislralion de la Faculté au aoui-doyen M. do Rafou. écrivait à ce dernier la lettre suivonte.que nous exhumons de la publication de II. le doclcur jalilonski (feuilleton du R(*pnblicuin,*Ï9 Poitiers, n«30):
• Monsieur DC Rapou, docteur en la Faculté de médecine de Poitiers
« Monsieur, Il n'y a rien si Inconstant que la Cour. Je m'estols promis par la disposlUon que Je voyois aux aiïaires que Je pourrols vorrà l'entrée de ces Advents commencer les principes de nos escoles et en bonne compagnie de MM. Rouvard et Séguin, mais le désir qu'a eu le Roy de se rendre eu plutôt à Versailles, e fait passer M. Bouvard par le Lirnoxln. Et la maladie de Monselgneur^e Cardinal a donné occasion à la Reine de commander à M. Seguin de demeurer près do luy avec moy. comme il y est de présent. Le mal de Mondit Seigneur a esté un grand ab:u:ès Intcr anum et coccygyum, qui avant suppurer luy a donné mille douleurs et fièvre assidue avex une Ischurle, qu'un chirurgien de Bordeaux nous a fait cesser par une bougie cannulée sans laquelle notie homme sufTo qaoit
• L'abscès a tappnré et ayant tesmoigné quelques exitures (abcès qui suppure) au dehors s'estreUré eu dedans et est allé s'ouvrir de ii« la vos^ic. Depuis ne se vuidant pas par là suffisamment noua avons appliqué un cautère à la tumeur où ayant passé la lancette nous en avons tiré à plu* aienra fois plus de cinq palettes d j pus. Et nonobstant de cela il n'a laissé de se faire un autre petit abcès ou tubercule au col de la tes^tie qui a pareillement suppuré et s est vuidê par les urines. l\ ne nous reste plus
LA MALADIE DE lUCIIELIEU 33
j)nssé plusieurs jours sans doruiir et avoir été saigné plusieurs fois ».
La convalescence fut longue et le cardinal eut de la peine a se remettre do la secousse.
A celte époque, le roi n'était pas moins malade que son ministre, qui prenait plus de souci de la santé de son souverain que de la sienne propre : en 16A2, Richelieu envoyait un de ses médecins, Chicot, et un de ses chirurgiens, Bomtcmps, auprès de Louis XIII, affligé, lui aussi, d'hémorrhoïdcs.
A ce moment même, le cardinal soufl^rait cruolleniriit : selon sa propre expression, on ne pouvait le « porter d'un lit à Tautrc, sans d^extraordinaircs douleurs ». Ne pouvant souffrir ni litière ni carrosse, ! il voulut remonter le Rhône jusqu'à Lyon, « dans un
I qiio de mondifler nos ulcères cl cmpesclicr la flslule. Toul cela me ren-
voyé bien loin de ce que j'ovois proposé de mo Irouvor & nos principes. Et parlnnl vous ne laisserez pas s'il vous plaist de les faire Taire quand Il pl&iro à la compognie. Je ne pense pas eslre plulOt par delà que vers Noël, en ollendanl l'honneur de vous voir je demeure, Monsieur,
• Voire 1res humble serviteur,
• CiTOTS.
• De Sainl-Forl-en-Sainlonge, ce 23 novembre 1G32.
■ Nous niions donner du repos à noire molade & Sanjon cl volonlicrsft Drouoge qui n'en esl qu'à Iroi:* ou quolrc llcucs. •
lv-3
3^1 IJi CABINET SECIŒT DE l'iIISTOHIE
bateau où Ton avait bâti une chambre de bois, tapissé de velours rouge cramoisi à feuiUages, le fonds étant d'or ». Quand son bateau abordait la terre, il y avait un pont de bois, qui du bateau allait au bord do la rivière. Après s'être assuré (pi'iu) pouvait dèbar<pu*r sans danger, on sortait le lit dans liMpnd le cardinal était couché. Six^ hommes, choisis parmi les plus forjs, le portaient avec deux barres et « les liens où les hommes mettaient les mains étaient rembourrés et garnis de bu(Ti;terics ».
Ces hommes porloicnl lo lit et le dit seigneur dans les villes ouaux niaiàons auxquelles il dcvuil loger. Mais ce dont toiil le nioiulu etoil rtunné. c'est (|u'il eniroit dans les maisons par les fenêtres ; car auparavant qu il arrivât, les maçons qu'il menoil abattoienl les croisées des maisons ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger et après on (aisoll uu pont de bois qui venoitdc la rue jusifuc aux fenêtres ou ouvertures de son logis'.
On le transportait de la sorte dans sa chambre sans lui faire monter des degrés, afin de lui éviter toute secousse.
Il avait, enciïet, besoin de grands ménagements Dans une lettre écrite au roi par do Chavigny, confident du cardinal, il est fait mcMition, à la date
* D'aucun« dUcnl 12 (Monlglal); l*unli:i en i*uiii|ilti lu ; rullciuuiil \a Jusqu'A 9i *VArUléêUuloriquc»9lUtléraireê, par Ed. FuunMiiii.l. Vll.|i 3:<9«Uuiv.
LA MALADIE DE niCIIELIEU 35
du 23 avril (16/|2)* d'un abcès survenu au bras droit de Richelieu, pour lequel on a réclamé Tintervention du chirurgien.
Le G mai, uiio nouvelle fluxion se produit; Tnncienno plaie s'est rouverte et jette du pus en quantité. On parle, écrit le malade, « de jouer dçs couteaux, à quoy j'aurai bien de la peine à m'y résoudre, n'ayant plus ny force ni courage pour cela ». Deux jours plus tard, il est décidé qu'on lui fera une ouverture dans lo pli du bras, mais (»n craint d'y rencontrer et de couper la veine.
Le roi offre à son ministre de lui dépêcher ses médecins.
Le 17 mai, un petit abcès nouveau s'est manifesté dans le pli du bras, au-dessus de la première ouverture; le malade a un cri de découragement, malgré l'énergie dont il a donné de si nombreuses preuves; Bien que ses chirurgiens l'assurent que son état s'améliore, il n'ajoute pas foi à leurs dires, et commence à douter de leur parole.
Les pamphlétaires reprennent leur triste besogne. Des poètes de bas étage raillent l'ulcère du cardinal :
* D6tf lo 11 ovril, Sublel des Noyers, inlcndanl des tlnonccs sous Louis XIII, écrivait do Narbonne au marécliol de Brézé que « S. E. Hourrre loulz lc3 jourj do nouveaux maux par les incisions que ceslo cruelle Facultc Tuil faire à son bras ». Revue dea Au<oi/rap/ics, avril 1906, p.lG.
30 LK CABINET SECnET DE l'iiISTOIRB
Il vil grouiller les vers dans ses salles ulcères,
Il vit mourir son bras,
SoB bras qui, dans l'Europe, alluma tant de guerres.
Qui brusia tant d*autels ^..
Ces abcès au bras non seulement lui causaient des douleurs atroces, mais encore lui avaient enlevé totalement Tusage de ses mains ; de telle sorte que, le 23 mai i642, ^tant encore à Narbonne, en Thôtel de la vicomte, après avoir dicté ses dernières volontés (tant il se sentait frappé), il lui fut impossible d*y apposer sa signature ; « d'autant, lit-on à la iiu de son testament, qu'à cause de ma dicte maladie et des abcès survenus sur mon bras droit, je ne puis escrire ny signer; j ay fait escrire et signer mon testament, contenant seize feuillets et la présente page, par le dit Falconis, notaire royal ; après m'en être fait faire lecture distinctement et iulelligiblement m
Nous avons vu comment on le transporta h Lyon, où il fit décapiter Cinq-Mars et de Thou, et d*où il se
* Lêê Otmitrt joun de Aic/itlicu, par Paul Scrvant, docteur en métledoa ; Isatis a. d. {wn 1687), Imprlmaiie Charles DIol, nia Ulcua, 7.
* AoasaY, IliaC. du cardinal de Riehêlitu, p. 99&,
LA MALADIB DB RICIlBLinU 87
dirigea, par Roanne, Montargis et Nemours, sur Fontainebleau, où il coucha.
Le 17 octobre, il arrivait à Paris* ; les commissaires des quartiers eurent ordre défaire nettoyer les rues, depuis le port Saint-Paul, où il quitta son bateau, jusqu'à Thôtcl de Richelieu.
II fut porté dans son lit. Quelques jours après, une amélioration inattendue so produisait : les plaies de son bras s'étaient fermées ; il eut pendant quelques jours rillusion d*une guérison prochaine. Il congédia son chirurgien, qui était resté six mois auprès de lui, en lui faisant donner 800 pistoles.
A Ruel, où il s'était rendu, il reçut la visite de la reine. Le cardinal s'assit à côté d*Anne d'Autriche « dans une chaise scmbhible à celle do Sa Majesté, à cause de son indisposition ». Le 15 novembre, il faisait représenter, sur la scène du Palais-Cardinal, une tragi-comédie; mais l'état de sa santé, qui s'était de nouveau dérangée, ne lui permit pas d'assister à la représentation. Les inquiétudes renaissaient; les rougeurs « paraissaient quelquefois h son bras, et il consultait à tout moment les chirurgiens* ».
On croyait à une accalmie quand, tout à coup, dans la matinée du 29 novembre, Richelieu fut pris d'un
1 Avant de rentrer à Paris, Il se rendit aux eaux de Bourbon-Lancy, « pour se Taire appliquer de la boue sur son bras «. l\ y resta dix Jours (Skuvant, op. cit., p. 22).
• Arcliivcs des AiTaircs ctrangèrcs, France, 811, f» 144, cité par Servant,
frisson suivi de ri(.*vrc ci d'une grande douleur do côté. On le saigna deux fois; les médecins espéraient encore que le mal ne serait que passager. La nuit qui suivit ne fut pas trop mauvaise*.
Le roi envoya Bouvart, son médecin, auprès du cardinal ; rarchiâtre déclara, après exanurn, qu'il s'agissait d'une pleurésie. Citoys était près de partager cette opinion, que combattit « M. Ilurtaud, médecin de M. le grand ministre ». Selon ce dernier, il s'agissait d' u un rhumatisme superficiel et la fluxion n'était pas interne ».
Le lendemain, lundi, vers 3 ou & heures après midi, «il eut de grands redoublements, accompagnés d'un crachement de sang et d'une difficulté de respin^r, t:t la nuit ayant été fort mauvaise, il fut encore saigné deux fois, sur l'avis et en présence du sieur Bouvard, médecin du roy * ».
Le mardi matin, grande consultation. Lemaladc demanda aux médecins jusqucs à quand il pourrait encore vivre ; qu'ils le lui disent franchement, puisqu'il était bien résolu à la mort. Après avoir balbutié quelques
1 Nou« suivons, pour lo reloliuo de celle dernièro oioladie du cardinal oulro les récits conlcnuporains. recueillis par lo docteur Servant, dans »• brochure, • U Lellre à monseigneur le marquis de Fonlenay-llareuil, ambassadeur de Sa Majesté à Rome, sur le trépas de monseigneur l'Eml. nentlssime cardinal duc de Richelieu •, parue dans les Arcfiiwê curituêeê de Clliêluire de France, de F. Danjou, S* série, t V, p 347 el suIt.
* llittoirtdu cërdinuld* Hichtlieu, par Aussrv; Paris, UkK)
excuses et qu'il n y avait encore rien de désespéré, la Faculté se prononça : elle ne jugeait pas que le malade irait au delà du 7. — « Voilà qui est donc bien », répliqua-t-il simplement. Vers le soir, la fièvre ayant redoublé, on pratiqua une nouvelle saignée. Le lendemain, Bouvart assurait au roi que le cardinal ne passerait pas^ la journée ; mais, dans la soirée, un médecin de ïroyes, nommé Lefebvre, Ini ayant donné une pilule de sa composition, il s'en suivit un soulngcment marqué et la nuit se passa avec plus de repos et moins de fièvre.
Le mercredi, sur les cinq heures du soir, il parut si fort soulagé après la prise d'une seconde pilule, semblable à la première, a qu'on le crut quasi tout à coup liors de danger ». La nuit qui suivit fut relativement calme.
Le lendemain jeudi, au matin, il prit médecine, qui opéra si heureusement, que ses domestiques ne doutaient pas de son prompt rétablissement. « La matinée se passa de la sorte dans l'attente de la santé ». Tout le monde s'était peu à peu retiré, les uns pour aller pi'cndre du repos, les autres pour aller manger. Fort peu après onze heures, le cardinal tomba en faiblesse.' Il eut tout juste la force de dire à s(i nièce : « Je suis bien mal, je vais mourir; je vous prie de vous retirer ; votre tendresse m'attendrit. » Quelques cuillerées de vin qu'on réussit à lui faire prendre le ranimèrent un moment. Il eut un
40 LE CAUINET SGCHlsT DE L IlISFOinE
hoquet convulsif, puis un second, u sans force ni violence » : c'était la fin. Quand le médecin et les dix ou douze personnes qui étaient dans la chambre eurent jugé, « par Tapproche de la bougie et autres marques », qu*il était mort, le R. P. Léon lui ferma es yeux, puis lo* baisa au front, en pninonçant ces paroles : Ainsi passe la gloire du monde /..•
VU
L'ouverture du corps fut failc, et les résullals do celte opi^ration sont indiqués dans celte lettre de Gui Patin h son ami Ch. Spon :
Rien n'est arrivé ici, écrit, à la date du I^décciul)rc 101^, lo satirique, (|ue la mort de M. le cardinal de Richelieu le jeudi à midi i décembre. In dissecio cadaucre deprchcnatis eti abceaui insignii in parle infima Ihoracit, a qtto minim f/i modum premebaltir diaphragma (à l'autopsie, on a trouvé un énorme alicés à la partie inréricure du tluiinx \ el <|ui conipriuiail (ortenienl le diapliragine)... 'l'oul le saii^' <iu\)u lui a tiré était très |»ourri, sans aucune libre, avec une bérosite laiteuse... Le quatrième jour de sa maladie, dcsperan-
* • On lui Uuuvo, dit Albliiy (//ijloire du cërdinël de Richelieu), deui aposlurnci donl il y en avait une de crevée, cl loiil le poumon C'ilôi maUles aulres parliez clnienl saines cl belles. •
LA MALADIE DE niCIIELICU l^l
lihiis medicis^, on lui amena une femme qui lui fit avaler de la fienle de cheval dans du vin blanc, et trois heures après un charlatan qui lui donna une pilule de laudanum, ei omnia frustra : conlra vim morlis non est medicamen in hortis (contre la force do la mort il n'est pas de médicament en nos jardins). 11 sera enterré en Sorbonne...
De ce document, il résulte que Richelieu succomba à une pleurésie purulente ou à une pleuro-pneumonie, probablement de nature tuberculeuse. Il était, en eiïet, considérablement émacié dans sa dernière maladie et cette faiblesse, cet épuisement, provenait vraisemblablement de la fièvre hectique, qui le mina plusieurs mois durant, fièvre caractéristique de la phtisie.
Une pièce do l'époque parle de deux abcès qu'on lui trouva au-dessus du poumon ; comme le suppose le docteur Servant, ces abcès ne pouvaient être que des cavernes pulmonaires. Une autre cause, ajoute notre confrère, avait encore affaibli le malade : la longue suppuration du bras, qu'on peut rapporter à une ostéite tuberculeuse. Le traitement qu'on infligea au cardinal, surtout les saignées répétées, ne purent que hûter sa fin.
< « Le lendemoin, 3 du courant, qui estoit raercredy au matin, les médecins l'aljandonn6rent aux empiriques, voyans qu'ils n'ovoyent pius de remèdes en leur pouvoir, à cause que l'indammalion estoit à la poictrino et que la douleur du costé alhit d'un costé h l'autre, si bien que sur les onze heures le bruict de sa mort couroil par toute la ville... » (Extrait d'une relation du temps, publiée par la /?ct)ue historique.)
42 LE CAniNET SECRET HE l/lllSTOIRB
Los cliirurgiciia qui lirciil l'autopsie du cerveau lui irouvërcnt u tous les organes de reniendemcnt doubles et triples », ce qui passa, dans Topinion, pour un véritable miracle. Mais qu*entendait-on par organes de Tentcndement ? On ne connaissait pas encore les localisations cérébrales; on no pouvait donc indiquer avec précision le siège des facultés. Quant h'cn déduire « celte vivacité admirable «prit avait à concevoir sur le cluimp les cboses les plus difficiles ; cette netteté à éclaircir les plus embrouillées ; cette sérénité de jugement à prendre ses résolutions^ »^ c*est de la phraséologie de courtisan, et rien autre chose.
Le chirurgien qui avait fait l'ouverture delà télé, pour en retirer le cerveau, avait relevé des singularilés non moins extraordinaires que celles qui précèdent.
U avait remarqué d^abord que les deux tables du crAne élaient minces et poreuses, et qu*aux endroits les plus épais « il y avait peu de cotte substance spongieuse et osseuse qu^on appelle disploé (s/c), en sorte que d^un coup de poing on aurait pu facilement enfoncer ce crâne, qui est extrêmement dur et épais dans les autres, pour résister aux impressions du dehors qui ne sont pas trop violentes ».
• LeUre de FootenayMareiill, précitée
Ce qui suit sort du domaine scientitique, mais n'en n pas moins son intérêt :
... « Ayant ouvert le cerveau, — il s*agit toujours do celui qui pratiqua Tautopsic, — il le trouva tout jj^risAlrc et d'une consistance bien plus ferme (pi'â rordinairc. Il élail d'une odeur suave el agréable^ au lieu qu'il a coutume d'être blanchâtre, mol, aqueux, et d'une odeur un peu fétide. »
Nous nous expliquons aisément cette particularité : Richelieu faisait parfumer sa chambre « toute de musc et d'ambre », sans doute pour chasser les mauvaises odeurs qui se dégageaient de sa personne, et, comme le dit un écrivain satirique du temps :
Pour modérer un peu Todcur puantissime, Qui sort du cul pourry de lémincntissime^
Rien de surprenant donc que son cerveau embaumât. Chez un homme dépassant la commune mesure, tout devait, du resté, sembler prodigieux, extraordinaire, et les hyperboles posthumes les plus outrées étaient trouvées toutes naturelles.
« Sur l'cnlèvemcni des reliques de saint Fincrc apportées de la ville de Mcanx pour la guérison du cul de Monsieur le cardinal (Bibl. Corna volet, ms. 11056).
l'odyssée D*UN CRANE. — LA TÊTE DU CARDINAL
. Par une raialitô inconccvahle, Tliommc «lovant qui avai'jnt Irenihlo los puissants ilc co niondt*, le eanlinal tant redouté de son vivant, n*allait plus goûter le repos, du jour où il entrait dans la paix éternelle.
Au lendemain de sa mort, son tombeau * avait failli subir une première profanation. Lo ministre avait accumulé tant de liaines pendant sa vie, que des gens du peuple ne parlaient de rien moins que de jeter le corps à la voirie, menace qu*ils n'auraient pas manqué d^oxécuter, si les docteurs de Sorbonne n'avaient jugé prudent de faire disparaître momentanément le cercueil.
Le tombeau de iliclielieu fut respecté jusqu^i la Révolution. Le 19 frimaire an II (!•' décembre 1798), ordre était donné de fouiller les cercueils de la Sorbonne, sur la déclaration faite par un membre du
* Cs lombcau, «iliié au ccntro «lu chœur de réj^liM, fui placé là o(i èUfeul aulrcfui* lc« lalriuc« du collès{« de Cluuy I
L*0DY8SéB D*UN CKANB 4^
Directoire, le sieur Leblanc, qu'il y existait « un dépôt soupçonné enfoui dans la ci-devant église ». En conséquence, les caveaux étaient ouverts et fouilles officiellement les 19, 20, 21, 22 et 23 du même mois (l*' au 5 décembre).
D'après un procès-verbal de l'époque*, les citoyens Dubois, Hébert et Grincourt, commis à Tenlèvement des cercueils, avaient appris du citoyen Bernard, porteur de la clef de Téglise, qu'il était venu plusieurs citoyens le 17 du mois et parmi eux Saillard, commissaire de la section, afin de fouiller dans le caveau du cardinal de Richelieu ; que le dit Saillard avait fait ouvrir le tombeau; mais qu'il ne savait rien de plus sur Tincident. Saillard, interrogé à son tour, déclarait qu'effectivement « un particulier », dont il ne se rappelait pas le nom, mais qui était « chargé d'ordre du département », avait fuit ouvrir le tombeau de Richelieu, y était descendu « sans rien emporter », puis l'avait fait refermer. Ce que le procès-verbal mentionnait également, c'est qu'une heure était accordée chaque jour « pour le déjeuner des ouvriers »,etque, pendant cette heure, aucune surveillance n'était exercée. Est-ce à ce moment que fut commis le vol, dont nous allons rapporter les circonstances, ou lors de la visite du <c particulier », signalée plus haut ? La chose parait assez difficitè à
* Académie dê$ Sciences morales et politiqaed, t. LVil (1901), p. 193
46 I.B CABINirr SECRET DE L*IIISTOIRE
i!élcriiiiiier. Toujours C8l-il que la t£tc du cAnliaal fui dérobée* et qu*elle le fui vraiseinhlableineDi par un sieur Cheval, connu comme l'un des plus ardents patriotes de la section des Thermes*.
Cheval était lionnclier rue de la Har|»e ou nie Saint' Jaccpies, ii deux pas de la Sorhonne. Un jour qu'un honorable ecclésiastique, Tabbé Armez, était venu faire un achat chez lui, le commerçant avait emmené son client dans Tarrière-boutique, et lui avait confié qu'il possédait la tète de Richelieu ! Et ce disant, il avait montré à son visiteur stupéfait le masque du cardinal, encore enveloppé dans un morceau maculé de toile forte, autlinntique débris du linceul qui avait servi à rensevelir\ Sur la demande
1 Te De fut pat le seul Urcin commis. On peut voir i laDiblioUicr|uo Ma/nHne. i c6lé du bu]»t«cn bronze du ministre de l.oui:i XIII, cmliàsisé êou^ Ig cii»t«l. un des pcUU doigU du cardinal, qui fut airacb^ par l'un de* matons qui travaillaient au chantier, afin de le dépouiller i l'aise dr» bajfuea qui rGnccrclaicut
Ce dulgt humain devint plut Urd la propriété de M. Petit-F.e ici. frère du bibliothécaire de ce nom, lequel en fit don i la DiblioUièqua Mazafine (btoçrëphie Uichaud, art IIiculueo).
* On a raconté que la téta du cardinal avait été tirée la première du cercueil et toufllttée aux appleudissemenlt de raaài»lance. Le trait parait être le produit d'une imagination romanesque • l.a tombe de lilclielicu, dit simplement Lenoir, a été ouverte en ma présence, et sou corps, constaté dans une entière conservation, fut mis en pièce |»ar la multitude : ce. fut un ccitain homme Cheval, qui porla le premier coup. • UuUctln de lAcudémie des Sciences mortlea^ loc. cit.. p. VJb.
* et. Lcê TombtMUx des Richelieu à USorbonne^p. 13, par un membre de la société Archéologique de Seioe-elMarne, etc. (Th. Lupilukr); l*siis, i:rnest Thorin, 1867.
L*ODYSSI£B D*UN GAANS l\^
de TabLù Armez, le commerçant consentit, à plusieurs reprises, à montrer la relique qu'il possédait.
Après le 9 thermidor, redoutant d'être inquiété pour ses opinions avancées, et craignant que son vol ne vînt un jour à être découvert, Cheval pria Tabbé Armez de le débarrasser d'un dépôt qu'il jugeait compromettant*. Pour éviter une nouvelle profanation, Tabbé emporta le masque au fond de la Bretagne ; il on lit don à son frère, habitant Plourivo, dans les Côtes-du-Nord\
Sous la Restauration, une dame do Kérouard, de Brest, demanda sans succès, à Tabbé Armez, d'en faire hommage au due de Richelieu*. D'après une autre version, M. Armez l'aurait oflcrt directement, par lettre, au duc de Richelieu, qui ne lui aurait pas répondu.
La relique échut, par droit de succession, à M. Armez fils. Celui-ci, qui fut depuis député, fit démarches sur démarches, pour restituer le dépôt qui lui avait été confié. En juin 1846, François Grille informait le prc-
« Coniroircmcnl è Insscilion de Lcnoir, rcproiliillc quelques lignes |)liis hotil, le sieur Clicvnl nvnit, pnrnil-il, les intentions les plus pures. S*il s'(Mnpnro de In rcli<pic, cVsl qu'il voulnitla sniislrnirc ou vandalisme des révolutionnaires dùcliainc^. (Voir le M<'i(7asni x*\^lorc%q\i(t^ !•' avril liK)3, p. 158.)C*esl une version d'aulanl plus vraisemblable, que celui qui avait commis le vol n'en a tire oucun profit.
• Kiudtt %UT Varl et la curiosité, par Edmond Bonnaffé ; Paris, 1002, p. r»3.
• nultetin de VAcod Unie des Sciences morales, t LVII^1902), p. .195.
48 LK CAIIl.NBT ftECIIBT DE l'iIISTOIRE
«iileni du Comitô historique des Arts etraonuments.le comte de Moiitalomhert, des intentions de M. Avmez^ Malgré les eiïorts de la Société, la tète resta veuve de son corps.
Vers 18A0, la tète de Richelieu avait servi de modèle il un peintre d'histoire, M. Bonhommé,qui put ainsi faire, d*après nature, le portrait du cardinal, destiné h Tune des salles du Conseil d*Etat'.
Hn 1853, le ministre do l*Instruction publique négocinit avec le détenteur pour rentrer en possession de la relique macabre'. Il ne réussit pas dans ses n/'gociulions^
(^e n'est qu*on octobre 1860 que M. Armez écrivait au préfet des Côtes-du-Nord, pour le charger défaire parvenir au ministre de Tlnstruction publique, qui était M. I)uruy\ la boite osseuse de Téminent prélat.
• UulUtin Archéolouique, t. IV. p. IM (Séance du 19 Juin iB\t)
• l^ê Tombeêux dcê Uichêliêu, auci. cil , p. 14.
* Alottl le prouve coi eilraii des Mémoireê d« Viti-CasCel, qui nous est
cotumuolquâ |*ar notre ami, M. Félix CUaiubon :
• 16 octobre 18&S.
• 1.-: ministre de l*Inilriiclion publique est venu me voir avant/bler . Il in*a dit qu'il s'occupait do reconquérir pour la Sorbonne la orate télé du cardinal de niclielieu avec peau, barbe et roouslaclic, vendue &0 fr. à un amateur on WXi par les lionnélcs patriotes qui violaient les tombeaux. Si le minUtre ne réussit pas dans cette entrepris, nous vcnxMia un jour celle puissante tête adju;;ée aux encbères avec des porcelaines, par un commissalre-prlseur. • II. de Viel>Castbi, A/tfmoire«, 11, 81&.
* Académie deê Sciencêê moratet, etc., toc, cit.
* l'ri/ai*er Méiimée, alors sénateur, suggcra i Duruy de faire faire ao
L'ODYSSÉR d'un CRANE ^9
Le 15 décembre suivant, le ministre remettait en grande pompe*, à la Sorbonne, à l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, « ce qui restait du grand lioinino ». Après les discours et les prières d'usngc, le coiïret contenant la précieuse dépouille était descendu dans un caveau préparé sous le mausolée qui avait été élevé, en 169&, par les héritiers du cardinal.
En la remettant, dans l'église, au milieu d'un grand concours de notabilités académiques et universitaires, à l'archevêque de Paris, Monseigneur Darboy, qui présidait la cérémonie, Victor Duruy disait :
« Monseigneur, je dépose en vos mains ce qui nous reste d'un grand homme dont le nom est toujours ici présent, parce qu'il pacilia et agrairlit la France, honora les lettres et construisit cetle maison qui est devenue le sanctuaire des plus hautes études. L'Université et l'Académie accomplissent un devoir filial en réunissant leur hommage au pied de cette tombe, qui ne sera plus violée. »
A la vérité, le tombeau n'a pas été violé dé-
moulage du masque de Richelieu, avant que la cérémonie da 15 décembrel866 restiluât solennellement l'original au caveau de la Sorbonne (Magasin pittoresque, art. cilé.) Ceraoulogeost aujourd'hui conservé à la Bibliothèque de TUniversité de Paris.
* Siirles détails de la cérémonie, cf. la brochure précitée, de M. Th LiiuiLLiER, sur les tombeaux des Richelieu à là Sorbonne ^ p. 5etsuiv.
50 LE CAUINET SECRET DE L'illSTOinB
puin, mais il a iilù uuvtM*t : siiuplo miaiicc do mots.
En 1895, averti par M. Tabbé Bouquet, professeur honoraire de la Faculté de théologie, administrateur de Péglise, aujounriiui évéque do Monde, rarchitecte de la Sorbomio, M. Nénot, reconnaissait que le soubassement du mausolée n'était plus clos et que, par la porte descellée, il suffisait presque d*étendre le bras pour s*cniparer du coiïret qui renfermait la relique. Il remarquait, en outre, que les scellés du coiïret étaient sans cachets et ne portaient que l'empreinte d'un pouce. Pendant les troubles de la Commune en 1871, ou depuis, dans l'église souvent déserte, à la nuit tombante, n'avait-il pas subi (piel(|ue dommage ? Les mesures furent aussitôt prises pour mettre le monument en état de défense. Mais les circonstances commandaient de s'assurer d'abord qu'il était indemne.
Le ministre do l'Instruction publique, M. Raymond Poiucaré, avait autorisé l'exhumation. L'historien dti Richelieu, M. ilanotaux, alors ministre des Aiïaires étrangères, avait manifesté le désir d'assister à la cérémonie. La princesse de Monaco, veuve du duc de iUchelieu, le dernier représentant de la famille, s'était fait \u\ devoir de s'y rendre.
Le 25 juin, la princesse, accompagnée de son père, M. Michel Heine, et do M. Mayer, le chef de cabinet du prince; M. Ilanotaux; le directeur des Beaux-Arts, M. Henri Roujon; M. l'abbé Bouquct;lc
l'odyssée d'un CRANE 5l
peintre Edouard Détaille* ;M. NénotetM. Gréard*, — M. Poincaré avait été empêché de venir, — étaient réunis autour du coiTret, non sans quelque anxiété.
L'enveloppe extérieure du dépôt fut reconnue intacte. Dans une boîte de cliône s'en trouvait une autre en bois de citronnier, qui renfermait un coffret de plomb. Sous une feuille de ouate, le parchemin contenaîit le procès-verbal de 1800 fut relevé et lu. A rintéricur, tout était en ordre. Seuleiuent, du ton d'ivoire jaune foncé qu'oUo avait en 1800 et qui venait du vernis dont on l'avait enduite en 1812, pour la préserver des insectes^, la tête était passée à un ton brun : ce qui fit dire à M. Nénot qu'elle ressemblait à un vieux bronze florentin. La barbiche apparaissait, irrégulièrement coupée^ par un coup de
* M. Edouard Détaille a dessiné le portrall du cardinal. L'original npparlieiil, croyons-nous, h M. Ilanotaux, mais des photographies en ont été remises à M. Gréard, cl l'une d'elles se trouve h la Bibliolhèr{ue de la Sorbonne.
* C'est le récit même de M. Gréard, paru dans le BuUeiin de l'Acadi\imc des Sciences wora/es, 1902, c|uc nous reproduisons, pour celle partie de notre travail. M. Gréard avait l'intention de Taire une étude plus détaillée encore; mais la mort est survenue avant qu'il ait pu reprendre ce travail.
* C'est un pharmacien de Rennes du nom de Uamon, qui, consulté & ce sujet, conseilla de badigeonner la tête avec un vernis jaune, en usage pour les préparations d'histoire naturelle (^/icdcs sur l'art et la curiosité par Kd. Bonnapf^, p. 143-114).
* Dans une relation conlcmporaine de la mort de Richelieu, ilestdit rpio
50 LE CAUINET SECRET DE L*lllSTOinB
puin, mais il a (ilù uuvtM't : siiiiplo iiuaiico do mois.
En 1895, averti par M. Tabbé Bouquet, proFesseur honoraire de la Faculté de théologie, aduiinistralour de Téglise, aujourd'hui évoque de Monde, Tarchitecte de la Sorbonne, M. Nénot, reconnaissait que le soubassement du mausolée n*était plus clos et que, par la porte descellée, il suffisait presque d*étendre le bras pour s*cmparer du coiïret qui renfermait la relique. Il remarquait, en outre, que les scellés du coiïret étaient sans cachets et ne portaient que Tempreinte d*un pouce. Pendant les troubles de la Commune en 1871, ou depuis, dans Téglise souvent déserle, à la nuit tombante, n*avail-il pas subi (|uelque domma^^o ? Les mesures furent aussilôt prises pour mettre le monument en état de défense. Mais les circonstances commandaient de s'assurer d'abord qu'il était indemne.
Le ministre de Tlnstruction publique, M. Raymond Poinoaré, avait autorisé Texhumation. i/historien dtï Richelieu, M. Ilanotaux, alors ministre des Aiïaires étrangères, avait manifesté le désir d'assister a la cérémonie. La princesse de Monaco, veuve du duc de Richelieu, le dernier représentant de la famille, s'était fait un devoir de s'y rendre.
Le 25 juin, la princesse, accompagnée de son père, M. Michel Heine, et do M. Mayer, le chef de cabinet du prince; M. Ilanotaux; le directeur des Beaux-Arls, M. Henri Roujon; M. l'abbé Bouquct;lo
l'odyssée d'un CRANE 5l
peintre Edouard Détaille' ;M. NénotetM. Gréard*, — M. Poincaré avait été empêché de venir, — étaient réunis autour du coffret, non sans quelque anxiété.
L'enveloppe extérieure du dépôt fut reconnue intacte. Dans une boite de cliône s'en trouvait une autre en bois de citronnier, qui renfermait un coffret de plomb. Sous une feuille de ouate, le parchemin contenant le procès-verbal de 1800 fut relevé et lu. A rintéricMir, tout était en ordre. Seulement, du ton d'ivoire jaune foncé qu'elle avait en 1800 et qui venait du vernis dont on l'avait enduite en 1812, pour la préserver des insectes^, la tête était passée à un ton brun : ce qui fit dire à M. Nénot qu'elle ressemblait à un vieux bronze florentin. La borbiche apparaissait, irrégulièrement coupée^ par un coup de
* M. Edouard Détaille a dessiné le portrait du cardinal. L'original appartient, croyons-nous, & M. Hanotaux, mais des pliotographies en ont t-tê remises A M. Gréard, et l'une d'elles se trouve à la Bibliothèque de la Sorbonne.
* C'est le récit même de M. Gréard, paru dans le BuUeiin de VAcad(h)}ic dc8 Sciences morales, 1902, que nous reproduisons, pour cette partie de notre travail. M. Gréard avait l'intention de Tnirc une étude plus détaillée encore; mais la mort est survenue avant qu'il ait pu reprendre ce travail.
* C'est un pharmacien de Rennes du nom de Hamon, qui, consulté & ce sujet, conseilla de badigeonner la tête avec un vernis jaune, en usage pour les préparations d'histoire naturelle (éludes sur l'art el la curiosHé par Kd. Uonnapp^, p. 143-114).
* Dans une relation contemporaine delà mort de Richelieu, ile<«tdit (|ue
Sa LE CABINET SECRET DE LJIISTOIRE
ciseau donné à la hftte. M. Hanotnux constaiciit, de son côté, la dissyméirie des arcades sourcilières, la longueur du nez busqué au milieu, renfoncement des orbites', le menton court et pointu, tous les traits propres à la construction de la tô(e du cardinal.
La bouclio, petite et grimaçante, était toiulne sur des dents d^un émail éclatant ; la mâchoire inférieure était retenue en place au moyen de fils d'argent. Le système pileux, modifié par la coloration des aromates, paraissait roux; les paupières étaient encore pourvues de leurs cils ; les sourcils dessinaient l'arcade sourcilicre '. Tous ces traits répondent au signalement historique.
Pour achever la démonstration, il eût été peut-être nécessaire de soumettre celte tète à la mensuration^ comme on Tavait fait lors de l'exhumation de 186(5. A cette époque, M. Fabre d*01ivet, dont le manuscrit^ inédit, nous acte signalé par M. F. Chambon, bibliothpcairo d la Sorbonne, avait procédé à c(!tlii
dans set derniers Jours, comme le malade ne pouvait plus prendre aucune nourriluro solide et que les rùconforlanU liquides qu'un lui faisait Inilre M rvpandaicui sur sa barbiclio, il uvuil Tallu en couper la puinlc.
* Ce délail est alleslô par le midccin et aiodéniicicn Marin Cureau de la Cliorobrc, qui avait vu le cardinal sur sun lit de mort. • Souvisa^jf, écrit-il. ne semblait pus cliaii{,'c ny de forme, ny de cuuliMir : lu fronije nez et les Joue» puroUsolent tout de mesme que s'il eust clé encore en vie ; il avolt seulement les yeux pluë enfoncés que lur!»i|u'ib esluiunl animés. •
• L'Èclatr, li septembre 16% (article de G. MuntorKUcil). Us u* UO (Manuscrits de la Uibliitlbèque de la Surbuune).
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opération ; il avait en outre donné, d'après nature, — nous reproduisons ci-après son dessin* — la tôle du cardinal.
« (]oll.e IcHc. ce front..., écrivait notre confrère, je les ai vus, je les ai touchés!
<c Si vous voulez voir Richelieu tel qu'il était h sa mort, tel qu'il est aujourd'hui, tel que je Tai vu hier, le voici — aussi bien que notre gravure peut représenter les traits déformés et le sombre aspect de cette momie couchée sur le lambeau de son linceul.
« Au reste, pour suppléer aux inexactitudes involontaires que la main du dessinateur pourrait avoir commises, et pour donner aux amateurs de la science phrénologique des données précises sur l'ampleur et la configuration de cette tète célèbre, voici quelques mesures prises avec exactitude, et qui suffiront pour leur faire connaître l'ensemble, sinon les détails :
(( La hauteur, depuis la réunion des sourcils à la naissance du nez jusqu'au sommet du front, à la rencontre d'une ligne tirée en avant du trou auditif, est de 0,102 milUimètres.
(( La hauteur de cette même ligue en avant du
I II a paru également un dessin de la lôle de Richelieu dans la GazeU9 des Ueaux-Art8, 2« période, vol. XXVII, dessin dil à M. Maurice CoUier. un autre dans la Revue acicnliPquc^ 1R95 ; un autre, enfin, dons le Magasin pittoresque, du 1«' avril 1903, mais celui-l& fait d*après un moulage exécuté, vers 18GG, par M. Jules Talrich, moulage dont un exemplaire se trouve au Musée d'Antliropologie.
r>/| I.E CABISirr S^CCilET C»C L'otSTOUâC
conduit auditif jusqu\i hi rcDcontre Je la li^e per* pcndiculaire «lu nez, 0,170 milliiuctreâ.
u La largeur du front, mesurée paruut: liirne pass^int 8ur les KÎnus frontaux et aboutissant dos deux ci^tes h la ligne en avant des conduits auJilifs, 0,i:î6 millimètres.
a Comme remarques parliculiores sur la structure du front, on peut observer une légère dépression de tous les organes du côté droit, qui sont sensiblement moins dévoloppés que ceux du c6té gauche. Cette dépression correspond à une augmentation visible tPépaisHeur dans la boite osseuse qui est plus dense et plus forte à droite qu'à gauche.
(c A part celle légère anomalie, le front est uni, régulièrement bombé sur la ligne médiane et ne présente aucune rugosité ni saillie remarquablement prétiominante. Ainsi que les mesures rap]K)rtées cidessus le font voir, le cn\ne, peu élevé à la partie supérieure i\\\ front, présente un assez fort renllement dans la partie temporale,
« <,)nant aux traits de la ligure, ils ont été notablenitM)t altérés par la mort, et depuis la mort par le séymv tlansKî renMieil. Lt;s yeux se sont creusés et ont presque disparu sons Torbite, bi(m que les paupières «ii»nt c«)nsorvé tous leurs cils. Le cartilage du nez s'est uiraisMé. Lu bouche, soit par une dernière convulsion do Tagonie, soit par une pression étrangère, s*est déformée, et les lèvres se sontentr*ouvortes par un gri-
L*oi>Ysséi3 d*un'chani3 55
înaçnnt sourire qui laisse entrevoir les dents. Cellesci sont incomplètes. Les dents inférieures seules sont conservées et régulièrement rangées. A la mâchoire supérieure on ne voit qu'une canine.
« On trouve des traces de cheveux au sommet de la léle, et des restes de barbe et de moustaches ombragent encore les lèvres et le menton.
« Au reste, depuis son exposition a Tair libre, la face a pris une teinte noirâtre, qui ajoute encore à Tétrangeté de son aspect, et qui la fait ressembler à une antique momie arrachée des catacombes égyptiennes.
a Voilà ce qui reste de Richelieu. »
Nous avons tenu à donner celle relation, d'abord parce ([u'elle est inédites, (ît puis parce qu'elle éinano d'une personnalité compétente. En la confrontant avec celle qui a paru dans une revue scientifique *, il y a cpuîlques années, sous la signature d'un anthropologisle éuiinent, M. le colonel E. Duhousset*,on verra
* La Uevue sctCM/t/if^uc, 1895, p. G22 cl sulv.
* Dans sa séance du SO décembre 18G0, M. Duhousscl, en meUanI sous les yeux de la Sociélû d'anliiropologic le calque du masque de nichelicu, lisnil la note suivanlc:
* L'ovale est allongé, régulier.
« Comme conlonr générnl, les propoiilons des parties qui consUlucnl le visage se lappioclicnl du lype du beau par leur régulaillô. « Le Tront surpasse en haulciir la longueur du nez, et il s'élargit for-
56 ï.i: CAUINKT SECRET DK l/lllSTOIRB
qu*aux dùtniU près, il y a coucorJaiico absoUio entre les deux récits.
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On fera sans doote, après lecture de ce qui suit, la rédoxion qui nous est venue également «^ Pesprit : si Ton a dérobé en i79&-ta tôte de Richelieu, comment un collectionneur a-t-il pu soutenir qu*il en était Tunique détenteur ?
Quand mourut, en 188/i, l'éditeur Dentu, on trouva, en effet, dans sa collection d' « objets rares et précieux », une tête, ou plutôt un fragment de tôte, qui fut reconnue pour être la partie postérieure du
tement daaa ta partie anpérieure. La glabelle est plaie, Ua^q cl païae uot ulllie aux arcs sourciliera.
« Ce qui Iroublc copomlanliin peu l'Impression de l'harmonie générale esl une légère asymélrio de la région fronlalo : le cdlé gauclio oui plus •aillant que le droit ; de plus, à cOlé de ces traits généraux de supériorité, le front présente, dans sa partie élevée, une légère fuite vers le ftotiuni'l. ee qui caractériserait le crAne allongé dolicocéphale du Celle, kl la largeur, dans celte partie supérieure, n'élait pos ousiii grande.
« La longueur sous-nasale surpasse celle du nez ; celte particularilé. jointe à répalsseur médiane de la lèvre inférieure, doul on peut suivre le eontour desséché, indique le dédain ; le meuton accuse de la fermeté, de la ruse et de la force. Les dents sont au complet dans la parlie liroèlr ; les quatre qui manquent dans la parlie gaucho du maxillaire Infùrieur se détachèrent probohlcmenl dans les péripéties qui suivirent la violalion du cercueil pour amener cette léle iliualie à n'être réinlcgrêe dans son tombeau qu'en 18G6. •
l'odyssée d'un CRANE bj
crAne de Richelieu ; des papiers dûment oiilhenli- Hcs établissaient que le célèbre collectionneur tenait la relique de M. Armez. C'est cette partie postérieure que M. de Quatrefages se plaignait de n'avoir pu examiner. M« de Quatrerages,au cours d'une discussion à la Société d'anthropologie, faisait observer :
« Il est àrcman|uerqnela partie postérieure ducrnnc manque. J'ai eu le crâne entre les mains. Les tempes ])résontaion tune dépression 8ensibh\ le front était con- .sidérablcment élargi dans sa partie supérieure. Les luémes caractères se retrouvent dans la statue de Girardon. Mais dans la statue le crâne semble brachycéphale, la bosse frontale gauche est très développée; à droite, le front est presque lisse. »
On sait comment le monument de Girardon futpréservé. En pleine Terreur, un homme, qui joua sa vie dans maintes circonstances, pour sauver de la destruction les monuments les plus précieux de l'art, le conservateur Lenoir, était présent dans l'église de la Sorbonne, au moment où s'y rua une horde de barbares, qui voulaient réduire en miettes le tombeau de Richelieu. Dans la bagarre, Lenoir reçut un coup de baïonnette, mais le marbre resta intacte
* La sloluG de Mazarin, que le maréchal de La Meilleraye avait cominnndcc, et nuMI avait Toit placer dons la cour de Fon chAfeau, Tut plus mallrailéc. On lit dans une lilo<;rapliic du maréchal :
• La névointion de 1789 suivit; le cliâteou, en p'arlicdélruil, fut démoli Jusque dans ses rondcmcns, et à peine en resle-t-il quelques vestiges
[}0 LE CAÛINRT SECtU:T DE 1. IIISTOIIŒ
Liîs yniulnlos sn ilédoininagôrcnt en nrr«nc1iant lo corps do sa toiiibo et en le piiHinant outrageusement sur les dalles du sanctuaire.
« Le cardinal que j'ai vu retirer de son cercueil, raconte Lenoir, offrait aux regards ronseinble d'une momie scclie et bien conservée. La dissolutionn'avait point altéré ses traits. Une couleur livide était répandue sur sa peau. Il avait les pommettes saillantes, les lèvres minces, le poil roux et les cbeveux blanchis par l'âge.
« Un des suppôts du gouvernemcntde 1793, croyant venger dans sa fureur les victimes de ce cruel ministre, coupa la tête de Richelieu et la montra aux' spectateurs qui se trouvaient dans Péglise. »
Le corps fut-il remis dans son cercueil ? Subit-il la profanation de l'égout, comme tant d'autres? C'est une question h résoudre.
Quant à la tête, on vient de voir quelles furent ses rtranges vicissitudes.
l/orncinciil de lo cour d'honneur, la slatuc en moi lire du cordinal Mozarln, fui renversée cl brisco, cl ù rc|>o<|uc ncfu^tlc du 17U;i, un liol-iUuil do l'orllicnoy. joij^nanl rironio o» *'!indali:imc, crul faire un acUi do lioul polrioliniiic ri iiirnic <lc dvianie, i>n (*inplo)niil la Itrlc t!t; ndlr ïtlaluo à ruMi}jic le jduH \ui;;aiie : il en lil le |ioi(U de >un louriiu lu ut la*. •
Il Du|tin, dons !«a StalUlique de* Deux-Sèvres, olliibue è une prétcn duo alaluo du cardinal do niclielieu rancrdolc rclalivo à la i>laluo du cardinal M.i/aiin (Cf. Le Priais Muznrin, par ni: I.AboiiDK, p. ;UQ).
LK SQllELKTTR DE MADAME DE MAINTENON ET LE CDANE DE MADAME DE SÉVIGNlî. — ILLUSTRES DÉBRIS ET UEL!^»UES ANATOMIQUES.
Est-ce un travers de Tesprit, ou ne serait-ce pas plutôt une manie endémique? On rend un culte à des débris humains, parcequ'iissontlcs vestiges, le plus souvent contestables, de personnages qui ont, de leur vivant, occupé, à un titre quelconque, Tattention publique ; la superstition va si loin sur ce chapitre, qu'elle confine de près à la folie maniaque.
r^euillet de Couches, l'historiographe attitré de la curiosité, a fait à cet égard des révélations surprenantes. Artémise, nous dit-il, buvait par tendresse une eau saturée des cendres de son mari, raclées de perles pilées. Et n'allez pas croire que le cas d'Artémise soit un cas isolé.
11 nous revient en mémoire un récit, publié naguère par Mk Jules Claretie, eu ses vivantes et
(jO le CAniNET SECRET DE l'hISTOIHB
pittoresques chroniques du Temps ; ce récit a été réédité par Philippe Gilhî, i;n tét«î dos Souvenirs do Louis-François Gille, son grand-père, souvenirs connus sous le titre de : Mémoires d*un consent de i8oS.
M. Gilhî prro assurait avoir tenu entre ses mains les ossements de Mme de Maintenon ! Il les avait vus, il les avait touchés. En revenant de Caprera et des pontons anglais, le grand-père de notre confrère du Figaro était entré à l'économat de TÉcole royale de Saint-Cyr, vers 1814. Saint-Cyr était alors dirigé par le général d'Albiguac ; l'économe do riîcole se nommait Guillaumot. Dans une armoire du logement qui fut donné à François Gille, se trouvait une petite caisse mystérieuse, portant sur son couvercle cette inscription à demi elTacée : Os de Madame de Mainlenon.
En 1793, le tombeau de la veuve Scarron avait été profané comme tant d'autres : lo plomb du cercueil en avait été enlevé, et les os avaient été traînés, à travers les rues de Saint-Cyr, par les énergumènes du village. Après les avoir bien promenés sur une claie, on les avait jetés près du Polygone. C'est là que les recueillit un abbé, qui les rapporta nuitamment à rÉcole. Le fait avait été certilié au père Gille par l'auteur de V Histoire des Français des divers Etats^ Alexis Monteil, ])rofesseur à Saint-Cyr, et par le chirurgien de rÉcole; celui-ci, ardent jacobin, ajoutait
LE bgUELfiTTB DB MADAME DE MAINTENON 6l
même que le brave abbé avait recueilli un os de trop, et que cet os était... un tibia de vache 1
Le général d'Albignac s^inquiéta à plusieurs reprises de faire donner une sépulture convenable aux restes do Tépouse du grand Roi. Il écrivit au nûnislrc» il en parla h la duchesse d^Angoulome. Il vit, à cet effet, le duc et la duchesse de Berry. On lui tourna partout le dos. Les Bourbons craignaient, disait-on, en voyant se révéler de nombreux Louis XVII, de se trouver en présence de quelque nouvel imposteur, qui se fût déclaré descendant directde LouisXIV, par Mme de Maintenon.
Les os de la fondatrice de Saint-Cyr restèrent donc entre les mains de M. Gille. Or, un soir, après un dîner où il avait convié des camarades de Cabrera, un des amis do l'amphitryon, qui s'appelait Paluel, et qui devint plus tard secrétaire du baron Athalin, sous Louis-Philippe, voulut, par bravade, croquer du bout des dents un des morceaux brisés du crâne. 11 en tomba malade... de peur presque sur-lechamp, mais il s'en consolait en répétant à qui voulait rcntnndrc: « C'est égal! j'ai mangé de la Maintenon ! »
Ce ne fut que sous Louis-Philippe que les os de la fondatrice de Saint-Cyr furent placés dans un tombeau, qu'on peut voir aujourd'hui dans la chapelle de rÉcole.
fn LE CABINET SECRET DE L*lllSrOIRE
En recherchant à quel j»t»nre de mort avait siiccomhé Mme de Se vigne ', nous n'avons p;is conté les migrations de son crâne. Elles valaient pourtant dVtre connues.
Au moment de la violation du tomheau de Mme de Sévigné, pendant la Révolution, la municipalité était présente. L'administration locah^, suivie d*un grand nombre de citoyens, s'ôtait trans|>ortée h Téglise Saint-Sauveur, dans le but do trouver une quantité considérable de plomb dans les caveaux des comtes de Grignan, où avait été inhumée Mme de Sévigné*. Un ouvrier maçon de la localité, alors âge de vingt ans, celui-là môme qui Tut chargé d'enlever la dalle qui fennait le caveau, voulut avoir sa part des dépouilles de la célèbre marquise. H prit une mèche de ses cheveux, dont il donna une partie au naturaliste Faujas de Saint-Fond ; le reste fut mis dans un papier et caché dans un trou de remise. Plus tard, cette dernière part fut divisée, par la fille atnée du maçon, entre M. Charles de Payan-Dumoulin, licutonant de
• Voir nos lndi$crél\onê dé illiitoire, V série.
■ Trois ou quatre des ouvriers présents descendirent dans le caveao et bi tuèrent six ou sept cercueils qui s'y trouvaient, |>our b'emparcrdu plumb que la muiiiciimlilé envoya ou district de Munlcliniar.
LE CRANE DE MADAME DE séviGNÉ 63
vaisseau, et M, Devcs, greffier de la justice de paix de Grignan, Ce dernier conserva précieusement dans une boîte les quelques cheveux qui lui avaient échu et qui, «Hsail-il, étaient blancs et encore empreints de chaux. Le maçon prit également un lambeau de la robe de brocatcllc dont le squelette était vêtu et qui était presque intacte.
Le juge de paix de Grîgnan, à Tépoque où se passait coqmî nous venons de conter, M. PiallaChampier*, étail. présent à rexhunmtion. Il (il scier le crâne de •la célèbre marquise^ et envoya la partie supérieure de ce crâne h une école de Paris pour qu'on étudi&t le cervelet. M. Saint-Surin, un des éditeurs de lu correspondance de Mme de Sévîgné, prétend avoir ouï dire que cette pièce anatomiquc fut soumise à Texanien du docteur Gall. Nous verrons tout à l'heure quel en fut le sort.
Ajoutons qu'un autre témoin oculaire do l'exhumation, M. Veyrenc, notaire à Grignan, recueillit un fragment d'os de la marquise (un morceau de côte, de m. 04 de long), qu'il fit enchâsser dans un cadre de verre, au-dessus duc^uel il écrivit le quatrain suivant ;
< M. rialla so fll rcmcUre une des dents de Mme de Sévigné; ccUc dent, enchâssée dons une bngnc d'or, fut donnée à Mme de Cordouo de Tain, dont la fille fut peu de temps après élevée avec Mme IMalla- Clionipier.
Gfl LB CABINET SECnET DE l/llISTOlRE
De ta beauté voici les tristes restes^ Le trait fatal ne les respecta pas^ lofais si tout passe et s'enfuit ici-bas, L* esprit survit auœ temps les plus funestes.
Le miMliiilloiidahs lequel est enchâssé ce fragment d'oH apparlienl anjoiinriiiii h M. Louis Kayii^
Arrivons à l'épilogue de cette aventure qui, par quelques côtés, confine au vaudeville.
En avril 1870, on remplaçait le vieux dallage en pierre, usé, du sanctuaire et du chœur de l'église de Grignan, par le beau dallage en ciment comprimé qu'on y voit anjourtrimi. Outre de nond)reux ossements mélangés à de la chaux, épars et en désordre sur le sol, apparut une moitié decrAnetrës régulièrement sciée, et dont l'extérieur, relativement propre, prouvait qu^il avait été jadis manié. M. Léopold Faure prit l'empreinte du contour delà partie sciée, sur un papier qu'il conserve comme souche de confrontation, dans le cas où on retrouverait la partie supérieure envoyée ù Paris. Cette moitié de crâne fut ensuite replacée, en présence de témoins, à l'endroit où elle avait été trouvée, et immédiatement le caveau fut refermé avec une dalle scellée.
Il reste donc avéré (|ue le tombeau de' Grignan no renferme que la moitié du crâne de MmedeSévigné.
* Voir Li Mini, A proi>oê du deuxième cenlenairt de U mort de liine de Séviyné; br. lii-8, éililéo A Rouen.
LE cnANB DE MADAME DE SÉVIGNÉ ' 65
Où se trouve Tautre moitié, c'est ce qu'il ne nous a pjis été possible de déterminer. Nous avions espéré un moment la retrouver dans la collection de crftnes célèbres du Mnsrnin, dite Collcclion de Gall el Dumoutier; mais M. Manouvrier, le professeur d'anthropologie qui a fait de cette collection une étude approfondie, nous a assuré que le crâne de Mme do Sévigné n'y figurait pas.
Dirigeant d'un autre côté nos invesligalions, nous avons recherché, dans un dossier jadis constitué en vue d'un travail sur les Débris analomiqiies illusires, s'il n'y avait point de note relative au crâne de Mme de Sévigné, et le hasard a fait tomber sous nos yeux cette coupure, provenant sans doute d^un journal quotidien de Paris :
On lil dans les journaux de Nancy :
Bien des gens ignorent que notre ville possède le crâne du célèbre écrivain épislolaire du dix-septième siècle, qui fut, en son vivant, la toute gracieuse marquise de Sévigné, née Marie de Rabutin de Chantai, pclite-(ille de sainte Jeanne de Chanlal, fondatrice de l'ordre de la Visitalion.
Cette relique est conservée à Nancy, dans la bibliothèque des Pères Dominicains; il manque à cette tète le maxillaire Inférieur, détaché lors do sa translation de Provence en Lorraine.
Le crâne de Mme de Sévigné a été donné au monastère, fondé à Nancy par Lacordaire, par. un descendant collatéral
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dS M2 CAIIINET SECIIET DE L*llISTOinK
de lu inaniiiise. hu reste, toutes les preuves d'oiilliniticité et les documents bisloriques sont réunis dans une custode formant le double fond do la cassette où Ton conserve le crâne.
Muni (le ces inilications, nous écrivîmes au prieur des Dominicains do Nancy, le T. U. P. Tripier, (|ni voulut bien nous honorer de la réponse suivante :
N«incy, le 15 juin \S\fi.
A M* le doclcur Cabanes.
MONSIKUR,
Nous possédons uu crâne, que la Iradilion prétend cli\' celui de Tillustre écrivain i^pistolaire du dix-septième sîùclc.
M. (le Saint llcaussunt IkiIhUiII Naniry quand le 1*. l.u.ordairc vint prêcher une station à la culliédrale. U se lit icligieux et donna au P. Lacordaire une petite maison, «pii, exactement, malgré certaines iiiodiiications, est le cliœur de notre couvent. M. de Saint-lieaussant était artiste et un collectionneur distingué : c'est de lui que nous tenons le crâne dit de Mme de Sérigné.
Les religieux, ses contemjmrai us, ont disfiaru et nont laissé aucune pièce, que je sache, établissant rauthenticité du crûue.
l.e i'iûiic est renft nné dans une bulle en carton, de ftirnio ronde, haute de quinze À dix-huit cuntimèlres ; elle nurall d'une vétusté respectable.