LE MÉDECIN DE MADAME DE POMPADOUR
Ce sont d'abord la plupart des rédacteurs de VEncyclopédie^^ dont il est un des plus assidus collaborateurs : Duclos, riiistoriographe du roi, pour lequel il professe une réelle sympathie, faite d'une communauté d'idées et de tempérament ; BuITon, Turgot, alors tout jeune, et qui appliquera plus tard au pouvoir les idées du maître.
Dans ce milieu, Quesnay conserve son franc parler. On composerait tout un recueil des saillies qui lui échappaient dans le feu de Timprovisation, car il ne se gênait guère pour dire crûment ce qu'il croyait être la vérité.
Lors des disputes du clergé et du Parlement, il se rencontre un jour, dans le salon de Mme de Pompadour, avec un homme qui proposait au roi l'emploi des moyens violents, lui disant : c'est la hallebarde qui mène un royaume.
— Et qui, répliqua Quesnay, mène la hallebarde, Monsieur ?
Voyant qu'on attendait le développement de sa pensée :
— C'est l'opinion! prononça-t-il avec force; c'est donc sur l'opinion qu'il faut travailler. Propos osé, pour le temps où il fut tenu.
* 11 fit pour ce dicUonnoIre les arllcles Fermiers et Grains, ainsi que l'article Évidence, » qui eut le sort de presque tous les ouvrages de celle espèce, d'Aire assez peu lu, encore moloa entendu, et fort critiqué. » D'Alcmbert.
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Un autre jour, le dauphin, père de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, se plaignait des embarras de la royauté.
— Que fericz-vous donc si vous étiez roi, dit-il en se tournant vers Quesnay?
— Monscignour, jo ne forais rien
— Et qui gouvernerait ?
— Les lois.
Devant le roi lui-même, son attitude était aussi fière, mais sa fierté était tempérée d'un respectueux attachement. Il en témoigna maintes fois ^ mais c'est dans une occurrence grave que son dévouement trouva surtout à s'exercer.
Au beau milieu de la nuit, Mme de Pompadour avait réveillé sa femme de chambre, qui nous a conservé le récit de l'aventure.
— Venez vile, lui dit-ello, le roi se meurt. Toute en émoi, la soubrette met en hâte un jupon et arrive auprès du roi : Louis XV était évanoui.
On lui jette de l'eau : il revient à lui. Quelques gouttes de liqueur d'Iloiïmann, préparation à base d'éther, achevaient de le remettre.
* Quesnay avail donné dod «oint à Loiiit XV, lo» do l'allcaUil d« Damicns, lo 7 janvier 17J7. llcvin, médecin de la duupliine, i*y élail Irouvé lo |trcinicr; eu l'absence do la Marliiiière, il loigna le rui ; la Moilinière vint ensuite, mais il exprima le mâme avis que ^lucsuay, à savoir que, ti lo roi avait été un simple particulier. U aurait pu quiUer la cliambio le lendemain (LoiiiN, VàriiHdê, p. 64 n.
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^- Ne faisons pas de bruit, dit le roi dès qu'il put parler. Allez seulement chez Quesnay lui dire que c'est votre maîtresse qui se trouva mal, et dites à ses gens de ne pas parler.
Quesnay vient aussitôt, et reste étonné de trouver le roi dans cet état. Il lui tàte le pouls et dit : « La crise est finie ; mais si le roi avait soixante ans, cela aurait pu être sérieux. »
Il alla chercher chez lui quelque drogue, probablement des gouttes du général Lamotte \ puis se mit à inonder le roi d'eaa de senteur. On fit prendre ensuite au malade quelques tasses de thé, et il regagna son appartement, appuyé sur le bras du docteur.
Le lendemain, le roi faisait remettre un billet à sa mnîtrossc, où il disait : « Ma clu';ro amie doit avoir eu graiid'peur, mais qu'elle se tranquillise, je me porte bien, et le docteur vous le certifiera. » Quesnay reçut mille écus de pension pour ses soins et la promesse d'une place pour son fils ■.
Le bon docteur en avait été quitte pour la peur, mais il appréhendait souvent ce qui adviendrait, si le
1 Sur leur coniposilion^cr. le Vieux-Nciif, 2* édilion, I, l&3el 111,634 n.
* Le roi, qui l'avait en gronde eslime et aiïeclion, voulut lui faire une dolalion considérable. Quesnay connaissait letat lamentable des nuances du pays ; il avait, dans un de ses écrits, foit imprimer, par le roi lui môme, cette phrase : Pauvre paysan^ pauore royaume; pauvre rof/auinc, pauvre souverain. — « .Sire, rùpuiidit-il, j'acrcplcrni ka pré cents do Voire Majesté, quand elle aura payé ses délies. • F. LoniN, Inauguration du monument, etc., p. t7.
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roi disparaissait du monde. Une fois que Mirabeau, le frère de Torateur, lui disait : « J'ai trouvé mauvais visage au roi ; il vieillit. »
— Tant pis, mille fois tant pis I répondit ()uesnay, ce serait la plus grande porte pour la France 8*il venait à mourir, lit il détaillait toutes les conséquences de cet événement, qu'il prévoyait bien avoir de funestes suites.
Nous avons dit que Quesnay avait du respect pour son roi. Ce respect n'allait pas sans quelque terreur. Un jour que le roi conversait avec lui chez Mme de Pompadour, le docteur ayant l'air tout troublé, après que le roi fut sorti, sa favorite lui dit :
— Vous avez Pair embarrassé devant le roi, et cependant il est si bon !
— Madame, répliqua-l-il, je suis sorti à quarante ans de mon village, et j'ai bien peu Texpérience du monde, auquel je m'habitue difficilement. Lorsque je suis dans une chambre avec le roi, je me dis : « Voilà un homme qui peut me faire couper la tète », et cette idée me trouble.
— Mais la justice et la bonté du roi ne devraientelles pas vous /assurer ?
— Cela est bon pour le raisonnement, répondit il ; mais le sentimentestplus prompt, et il m'inspire de la crainte avant que je me sois dit tout ce qui est propre à Técarter *.
' Mint DU Uaumit, àtéinoiret.