‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 14 sur 114 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE LA. SOUMISSION AUX PRECEPTES OBLI- GATOIRES EN RAISON DE POUVOIR Y SATISFAIRE.

SACHE, ô mon fils, que le Très-Haut a ordonné Taccomplissement de deux préceptes obligatoires particuliers aux personnes aisées et à ceux de ses serviteurs favorisés de la fortune; ce sont le pèlerinage et la taxe des pauvres.

Dieu a ordonné à quiconque en possède les moyens de faire un pèlerinage à son sanctuaire; mais il n'en a pas fait une obligation à ceux qui en sont dépourvus.

N'est-ce pas ainsi qu'en ce monde, les hommes favorisés de la fortune composent la cour des monarques?

L'obligation du pèlerinage dépend donc de la possibilité de subvenir aux frais du voyage ; or ceux qui ne la possèdent pas agiraient peu sagement en le faisant, car entreprendre un voyage sans moyens pécuniaires suffisants est s'exposer à des périls certains. Mi^is, si ayant la faculté de faire le pèlerinage, tu t'en abstiens, tu ne profites pas ainsi des bienfaits du Créateur; en effet, on ne jouit complètement de la fortune que si Ton voit des objets inconnus jusqu'alors, qqe si Ton éprouve des sensations nouvelles et si Ton fait quelques découvertes. Un des avantages du voyage est la maturité de Texpérience et Taccroîssement de nos connaissances par la vue et l'audition de choses et de faits qui nous sont étrangers; c'est avec raison qu'on a dit : a Entendre parler « d'une chose ne vaut pas l'avoir vue. » — « Ceux qui n ont pas parcouru le monde — « ne peuvent être comparés à ceux qui ont « voyagé. » — Par conséquent, le Créateur a fait du voyage le lot de gens à l'aise afin qu'ils fussent reconnaissants du bienfait dont ils lui sont redevables et qu'ils s'acquittassent en même temps de lobligation qu il leur a imposée de visiter son tabernacle; mais il n'y a obligé ni les pauvres, ni les faibles, ainsi que je l'ai exprimé dans ce quatrain : — « Si mon ami ne m'invite ni ne m'appelle à sa mai- « son — Et qu'à cause de ma pauvreté je

« demeure dans Tobscuriié, — Il est « excusable, puisque le Créateur de Tu- « nivers — n^invite pas les pauvres à sa

ft maison ^ »

En effet, en entreprenant un voyage, l'indigent s'expose à la mort; car comment pourrait-il se tirer d'affaire aussi facilement que le riche? C'est ainsi qne le malade ne peut faire ce qui est facile à rhomme sain, et c'est ici le cas de citer rhistoire des deux pèlerins, l'un riche, l'autre pauvre.

ANECDOTE

J'ai entendu dire que jadis le prince de Boukhara eut l'intention de faire le pèlerinage à la Maison de Dieu. 11 possédait de grandes richesses et, parmi ceux qui faisaient partie de sa caravane, aucun n'était plus que lui favorisé de la fortune.

Un millier de chameaux transportaient ses bagages; il montait une litière élégante et s'avançait bercé par un doux ba-^ lancement, entouré de toutes les commodités et de tout le luxe dont il jouissait dans sa demeure; il était accompagné d'une foule de gens de toutes conditions.

En approchant de Arafat ^^ un derviche s'avançait pieds nus, affamé, altéré, les jambes couvertes d'ulcères; et apercevant ce prince avec toute sa pompe, il le re-

garda fixement s'écriant : — « Crois-tu qu'au jour de la rétribution, tu recevras une récompense égale à la mienne, toi qui chemines avec tout cet apparat, tandis que je me traîne aussi misérablement? » — « A Dieu ne plaise ! répondit le prince, que nous soyons traités de la même façon; si j'avais pu le croire, jamais je n'aurais traversé le désert. » — Et pourquoi donc? repartit le pèlerin. — Parce que, dit le prince, j'obéis aux ordres du Très-Haut, mais toi tu les enfreins. Il m'a invité, je suis son hôte, et toi tu n'es qu'un parasife. Accorde-t-on au parasite la même considération qu'à rhôte? Dieu a fait du pèlerinage une obligation pour les riches, mais non pas pour les pauvres, car il a dit : — « Ne « vous exposez pas volontairement à la « mort. ^ )} — Contrairement à l'ordre de Dieu, tu t'es aventuré dans le désert sans ressources, tu t'es ainsi exposé à la mort, et par conséquent tu as désobéi; comment prétendrais tu donc à être traité de même que ceux qui se sont soumis ? » Quiconque possède les moyens de faire le pèlerinage fait acte d'obéissance * en l'accomplissant; il témoigne ainsi sa gratitude des faveurs dont il a été l'objet et s'acquitte en même temps de l'observance d'un précepte divin. >•

Par conséquent, si tu te trouves dans les conditions de fortune voulues, ac-

quitte-toi du pèlerinage. On entend légalement par les conditions requises pour l'observance obligée du pèlerinage les cinq suivantes : la force corporelle

f>our supporter les fatigues du voyage; es ressources suffisantes pour subvenir aux frais de la route ; la faculté de disposer de Tespace de temps requis pour les formalités du pèlerinage; éire de condition libre; et enfin l'assurance de pouvoir faire le voyage en toute sécurité. Quiconque réunit ces cinq conditions est tenu de s'acquitter de ce devoir; car sache qu'il est obligatoire pour tous, que le pèlerinage à la Mekke est une dette sacrée dont tous ceux qui ont possibilité de le faire doivent se libérer ^.

La taxe des pauvres est une obligation dontf sous aucun prétexte, on ne peut se dispenser, toutes fois que l'on possède une fortune déterminée ^, Ceux qui s'en acquittent s'approchent de Dieu. On a parfois comparé celui qui s'acquitte de la taxe des pauvres à un souverain au milieu de ses sujets qui sont autant de clients dont il est le patron. Le Très- Haut a voulu que les hommes fussent les uns pauvres, les autres riches; il était certes en son pouvoir de les faire tous riches, mais il les a créés en deux classes afin de constituer des maîtres et des serviteurs, des puissants et des humbles, et de même qu'un prince fait parfois de son

esclave le distributeur de ses bienfaits, si celui-ci en profite seul sans y faire participer les sujets de son maître, il encourt sa colère et sa disgrâce.

La taxe de» pauvres est obligatoire une fois l'an ; mais quant à l'aumône, bien qu^elle ne soit pas absolument commandée, fais-la cependant, selon tes moyens, ne fût ce qu'au nom de l'humanité et de la charité: donne donc, car l'homme charitable se place ainsi sous la protection divine qu'il faut sans cesse s^efforcer de mériter.

Garde-toi de douter de l'obligation de l'observance du pèlerinage et de la taxe des pauvres; ne crois pas que ce sont là des actes vains et inutiles; ne te demande pas pour c]uel motif il faut courir ou marcher pieds nus, pourquoi il est interdit de se rogner les ongles, de se raser le poil 7, et pourquoi l'on doit donner aux pauvres deux et demi pour cent sur les espèces monnayées, soit un dinar sur vingt? que prétend -on percevoir sur tes bœufs, tes moutons et tes chameaux?

Pourquoi dois tu offrir en sacrifice quelque tête de bétail? Acquitte toi de ces devoirs avec un cœur pur et simple et ne t'imagine pas que tout ce que tu ne comprends pas ne peut être bon ; car le bien est cela même que nous ignorons. Contente-toi d'obéir aux préceptes divins sans te préoccuper du comment ni du pourquoi.

Après avoir rempli tes devoirs envers Dieu, il te faut l'acquitter de tes obligations envers tes parents, car tu leur dois de la reconnaissance en vertu d'un ordre du Seigneur ^

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