CHAPITRE VI
LES AVANTAGES DE LA NAISSANCE SONT RELEVÉS PAR l'iNSTRUCTION
SACHE, ô mon fils, que ceux dont Tesprit n'est pas cultivé, sont, pour ainsi dire, inutiles ; ils ressemblent au Moghilân ' qui, tout en ayant un corps, ne donne pas d'ombrage et ne profite pas plus à soi qu'à autrui.
Les gens de noble origine et sans culture intellectuelle peuvent encore jouir d'une certaine considération attachée à leur naissance, mais quel est le sort de celui qui n'a ni naissance, ni instruction?
Celui qui n*est pas favorisé par la naissance doit donc s'efforcer d'acquérir une noblesse personnelle bien préférable à celle qu'on reçoit de ses ancêtres et on
l'a dit. — « La vraie noblesse est celle qui est acquise par l'intelligence et réduca« lion, et non pas celle qui est transmise par les aïeux. » — Ne te vante donc pas du nom que tu tiens de tes parents, car la véritable illustration du nom est le fruit d^une distinction toute personnelle; ton nom, en fait, sera celui que tu te seras acquis par tes talents de sorte qu'au lieu d'être appelé tout simplement Ahmed, Mohammed ou Djafer, on te désigne par répithète de maître, de sage ou de savant.
L*homme bien né, mais sans éducation, ne mérite pas ton estime, mais celui qui, à l'avantage de la naissance, joint le mérite de l'instruction est digne de ton amitié, attache-toi à lui, ne le délaisse pas, car cet homme est un être utile au gent'e humain.
Sache que la parole est le plus précieux de tous les dons. Dieu, en faisant de Thomme la plus parfaite des créatures, l'a privilégié sur les animaux par Toctroi de dix facultés, dont cinq extérieures et cinq intérieures. Les facultés intérieures sont la pensée, la mémoire, Tima^ination, le jugement et le langage; les cinq facultés extérieures sont l'ouïe, la vue, l'odorat, le goût et le toucher. Parmi ces facultés, il en est qui ont été aussi accordées aux animaux, mais à un moindre degré; par conséquent l'homme est, en fait, le souverain des autres créatures.
Etant convaincu de cette vérité, efforcetoi donc de polir ton langage ; habitue toi à ne t'exprimer qu'avec élégance, ta langue ne fera que traduire ta pensée et l'on a dit : — « Plus un homme s'exprime élégamment, plus il est recherché. »
Applique-toi surtout à ne parler qu'à
[>ropos, car quelque éloquent que soit le angage, s'il est hors de place, il semble être défectueux. Préfère le silence aux paroles qui peuvent engendrer quelque trouble; les discours inutiles ne peuvent être que nuisibles. Il vaut mieux s'abstenir de paroles qui n'expriment pas une pensée sage ou heureuse; les sages ont comparé le langage au vin oui tantôt procure Tivresse et tantôt rend la santé.
Ne parle jamais sans être interrogé et abstienS'toi de discours dissolus ou inutiles. Si Ton t'interroge, ne dis rien qui ne soit vrai. Ne donne aucun conseil sans en être prié et évite d'en donner à ceux qui sont disposés à ne suivre que les avis qui leur sont agréables. Ne conseille personne en public, on a dit : — « Un conseil donné publiquement équivaut à un reproche et c'est, en tous cas, infliger une humiliation. » — Ne tente pas de faire rentrer dans le droit chemin celui que tu vois dans l'erreur, car il ne t'est pas possible de redresser tout arbre tors et le rameau tors ne peut être redressé que par la hache et le rabot.
De même que lu ne dois pas être avare de bonnes paroles, ne le sois pas non plus de ton bien, car les hommes sont plus attirés par les largesses que par les beaux discours.
Ne fréquente pas les endroits suspects et fuis les compagnons mal pensants et mal élevés? garde-toi de toute défaillance à ce sujet et trouve-toi toujours en des lieux tels que si l'on t*y rencontre, tu n^aies pas à rougir. Réclame ton bien là où tu Tauras placé de manière à le retrouver. Ne te réjouis pas du mal d'autrui afin que les autres ne soient pas heureux dece qui peut t'arriver de fâcheux. Fais le bien afin d en recevoir. Parie avec douceur si tu veux n'entendre que de bonnes paroles, ne sème pas dans un terrain salé qui ne peut produire, tu prendrais une peine inutile; j*entends par ceci que faire du bien à un ingrat, c'est ensemencer en pure perte; mais, au contraire, n'épargne pas ton bien en faveur de ceux qui en sont dignes. Enseigne à faire le bien, car on a dit : — « En vérité, enseigner le bien c'est encore le faire. » — Sache aussi que faire le bien et recommander de le faire sont deux actions sœurs que le sort ne peut désunir.
Ne regrette jamais le bien que tu auras fait, car en ce monde même, tu recevras la récompense ou le châtiment de tes bonnes œuvres ou de tes mauvaises ac-
tions avant que tu quittes cette terre.
Songe à ce qu'en faisant le bien, lu éprouves en même temps une satisfaction égale à celle de celui que tu obliges. Si, supposant avoir mal agi envers quelqu'un, tu ne ressens pourtant aucun poids, aucun regret, sois persuadé que celui-ci n'a pas souffert, car, en vérité, on ne peut faire le mal sans en éprouver quelque remords, de même qu'on ne peut faire le bien sans en ressentir un certain plaisir. 11 est donc vrai qu'en ce monde nous sommes traités selon nos œuvres avant que l'éternité s'ouvre pour nous. La vérité que j'avance est indéniable et quiconque réfléchit au bien ou au mal que, pendant le cours de son existence, il a fait, me donnera raison ; j'en pourrais, d'ailleurs, fournir maintes preuves. Par conséquent, ne perds aucune occasion de faire tout le bien possible, car un jour viendra où tu en recueilleras les fruits.
ANECDOTE
J*ai entendu dire qu'au temps du Khalifat de Motévékkil *, ce prince possédait un esclave nommé Feth, très distingué et d'un esprit fort cultivé; Motévékkil le traitait comme son fils et le préfétait même â ses propres enfants. Un jour,
Feth voulant apprendre à nager, fut confié à des bateliers qui, dans le Tigre, lui enseignèrent cet exercice. Feth était fort jeune et n'avait pas encore acquis une grande habileté, mais, comme tous ceux de son âge, il se croyait suffisamment exercé. Un jour, il se rendit seul au bord du fleuve et se lança dans le courant qui, fort rapide alors, l'eniraîna. Sentant que, en ce cas, la lutte était inutile, Feth se laissa aller au cours de Teau et fut bientôt perdu de vue. Après avoir été pendant quelque temps, emporté par le courant, il aperçut enfin une cavité creusée par les eaux et, faisant des efforts désespérés, il parvint à s'v réfugier et s'écria : ^ Il arrivera ce qu'il plaira à Dieu, j'ai, pour le moment du moins, la vie sauve. » — Il demeura là sept jours entiers.
Aussitôt qu'on eut informé Motévékkil du fait et de la disparition de son esclave; il se précipita de son trône, s'assit sur la terre, fit appeler les bateliers et offrit dix mille dirhèms ^ à celui qui lui rapporterait le corps de Feth, jurant qu'il ne prendrait aucune nourriture jusqu'à ce qu'il eût revu son favori en quelque état qu'il fût trouvé. Les bateliers se mirent aussitôt en quête et fouillèrent le fleuve sans succès, quand, le septième jour, l'un d'eux aperçut la cavité où s'était réfugié l'imprudent et l'y trouva. Transporté de joie, il l'engagea à attendre qu'il eût
amené une barque et se rendit à la hâte en présence de Motévékkil en s'écriant :
— O mon prince, quelle sera ma récompense si je te ramène Feth vivant? — Cinq mille dinars *, répondit le Khalife.
— « Eh bien! je l'ai retrouvé plein de vie, répartit le batelier, je ne prends que le temps de conduire ma barque et je te ramène. »
Au retour du batelier le Khalife lui remit la somme promise et ordonna à son vézir de lui remettre, en outre, la moitié de ce que contenait sa cassette particulière; puis il commanda de servir un repas à Feth qu'il croyait être resté sept Jours sans nourriture. — « Mais, ô mon prince, s'écria Pesclave, je suis rassasié!
— Te serais-tu, par hasard, nourri de l'eau du Tigre? — Non, certes, mais pendant tout une semaine, chaque jour, j'ai vu un plateau qui descendait le iil de l'eau; je faisais alors tous mes efforts pour l'atteindre et j'en prenais deux ou trois pains; c'est à ce secours inespéré que je dois la vie. Chacun de ces pains portait une empreinte ainsi conçu : — Moham^ med fils de Hassan^ le cordonnier, »
Motévékkil fit aussitôt publier par toute la ville que la personne qui, chaque jour, confiait des pains au fleuve, eût à se faire connaître et à se présenter au Khalife qui voulait la récompenser. Le lendemain, un homme se déclara être la personne dé-
signée; le Khalife lui demanda d^en fournir la preuve, il répondit en alléguant que chaque pain portait Tempreinte de son nom. — « Ceci est vrai, dit le prince, mais depuis combien de temps abandonnes-tu ainsi du pain au cours du fleuve?
— Depuis une année. Dans quel but agis-tu ainsi? — J'avais entendu dire qu^il me fallait faire le bien et que, dusseje même le jeter dans le Tigre, j'en serais récompensé ; il n'était pas en mon pouvoir de faire davantage, j ai fait ce que j ai pu en attendant le fruit que je dois en recueillir. — Tu as suivi un sage conseil et tu en es récompensé aujourd'hui, répondit le Khalife. » — Puis il lui fil don de cinq domaines à Bagdad où il devint riche et considéré; ses descendants y existent encore et, au temps de Kaïm billâh ^ sous le règne duquel Dieu me fit la grâce de visiter son tabernacle ^, j'ai vu moimême les petits-enfants de ce personnage dont l'histoire m'a été contée par les vieillards du pays.
Fais donc incessamment tout le bien en ton pouvoir; montre toi bon et bienfaisant, mais ne te contente pas de l'apparence; que ta conduite soit conforme à ton extérieur. N'aie pas une chose sur les lèvres et une autre dans le cœur; en un mot, ne soit pas comme le vendeur d'orge qui montre du blé comme échantillon de sa marchandise '. Sois juste et généreux,
tu seras Tobjet des faveurs de Dieu, le Juste par excellence.
Si tu as quelque sujet de joie ou de tristesse, n'en fais part qu'à celui que tu sais devoir sympathiser avec toi, n'en fais rien voir en public. Ne te réjouis ni ne t'afflige pas trop promptement du bien ou du mal qui t'arrive, ce serait un enfantillage. Evite, en tout état de cause, de Remporter; les gens bien nés ne doivent pas se laisser troubler par un motif sérieux ou futile, Toute joie qui entraîne quelque chagrin ne peut être comptée comme un plaisir. — Espère d'autant plus que tu souffriras davantage; plus vive est la peine, plus ferme soit ton espoir ; l'espérance et le désespoir se succèdent alternativement, car sois convaincu que rien n'est durable en ce monde.
Pendant toute ton existence, n'agis que selon la justice et la vérité. Si l'on te cherche querelle, garde le silence, c'est la seule réponse que méritent les sots. Ne contribue pas à ce que la fatigue d'autrui soit prise en vain. — Rends à chacun ce qui lui est dû, particulièrement à tes proches, fais leu;* tout le bien que tu peux et aie le plus grand respect pour les vieillards de ta famille, selon le précepte du divin prophète : — « Le vieillard est dans la famille ce qu'est le Prophète dans la nation. » — Cependant ne leur porte pas envie, car de même que tu aperçois leurs
vertus, tu pourrais aussi leur découvrir quelques fautes.
N'agis avec l'étranger dont tu n'es pas sûr qu^en raison de la confiance qu'il t^inspire et ne te fie pas à quelque présomption favorable, car prendre du poisson dans le doute est le fait d'un homme peu sage.
Remarque les talents et les vertus d*au trui et si tu crois pouvoir acquérir la fortune et la renommée sans ces qualités, demeure dans l'ignorance, sinon efforcetoi de les posséder. Si tu veux éviter la honte, ne rougis pas d'apprendre. Considère les vertus et les défauts des autres, |^« rends-toi compte des avantages et des ' dommages qu'ils procurent ainsi que des causes qui produisent des résultats aussi différents ; cherche ensuite à tirer parti de tes observations, juge ce qui est le plus profitable, eflorce-toi de l'acquérir et de fuir ce qui ne peut être que nuisible.
Habitue-toi à la pratique de la sagesse et à exercer ton esprit; ce qui s'acquiert par Inapplication de ce que tu sais déjà et par l'étude de ce que tu ignores. Socrate disait souvent : t La vertu est le plus pré- « cieux trésor; la modestie est le plus bel « ornement, et il n'est pas de pire ennemi c qu'un mauvais caractère. »
Etudiedonc constamment et, quellesque soient ta situation et tes occupations, ne passe pas une seule heure sans apprendre ;
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CHAPITBE IX
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quelque hardiesse. Rougis d'une conduite dissolue, de la bassesse, de l'imprudence et du mensonge, mais n'aie pas honte des paroles ni des actions dont le but est honnête; bien des gens se sont troovés empêchés ou arrêtés dans leurs affaires par suite d'un excès de modestie. Si cette vertu est une conséquence de la foi, Pinfortune en est parfois le résultat; il s'agit de savoir être modeste ou hardi à propos et d'agir, en cela, de la manière la plus conforme à la sagesse ; on l'a dit avec raison. — « La modestie est le commencement du bien et l'imprudence est le préambule du mal. »
Ne fais pas cas des ignorants et ne dis pas qu'ilest savant celui qui, étant éclairé, est sans vertus; n'accorde pas non plus une grande estime à l'homme vertueux mais ignorant. Ne contracte pas amitié avec des ignorants, particulièrement avec ceux qui croient être savants. Ne te complais pas dans la société des gens futiles et ne recherche que la compagnie des gens dont la bonne renommée ne peut que rejaillir sur toi. Ne vois-tu pas que l'huile est extraite du sésame, mais que lorsqu'elle est mêlée à des roses ou des violettes, elle perd, au bout de quelque temps, son premier nom et n'est désignée que par celui de la fleur dont elle a pris le parfum «. N'oublie pas l'heureuse influence qu'aura eue sur toi la fréquentation des
gens de bien et ne soit pas ingrat envers eux.
Ne repousse pas avec dureté les malheureux qui auront recours à toi, ce serait ainsi meUrc le comble à leur affliction.
Sois affable, sérieux et évite les manières inconvenantes. Ne sois ni ingrat ni trompeur, car la fraude conduit à la misère, qui elle même engendre le mépris. Conduis-toi de manière à mériter des éloges, mais ne fais aucun cas de ceux des ignorants, car quiconque n'est loué que par des sots encourt le blâme des esprits élevés.
ANECDOTE
J'ai entendu conter qu'un jour Platon se reposant aux abords d'Athènes, un des notables de la ville s'approcha et, Payant salué, s'assit à ses côtés. Pendant la conversation qui s'engagea entre eux, le nonveau venu lui dit : — « O maître, un tel m*a parlé de toi d'une façon flatteuse, m*a dit que tu étais un homme extraordinaire, qu'il n'en a jamais existé et qu'il n'en existera jamais un tel que toi : j'ai donc voulu t'apporter le tribut d'éloges de ce personnage. » — Platon baissa la tète, se prit à verser des larmes et à témoigner d'un vif chagrin. — « O maître, dit l'étranger, quel mal t'ai je fait pour que
tu sois dans une telle affliction? » — « Aucun, répondit Platon, mais quel malheur plus grand peut-il m'arriver que celui d'être devenu l'objet des éloges d'un sot et de le voir applaudira mesceuvres. Je ne sais quelle sottise j'ai pu commettre qui m'a attiré sa sympathie et a mérité son approbation. Il me faut donc me repentir de mes travaux; n'ai-je pas raison d'être affligé de ce que je ne dois être qu'un ignorant puisque les sots m'adressent leurs hommages ! »
A ce sujet, je citerai une seconde anecdote.
ANECDOTE
On m'a raconté qu'un jour, Mehemmed Zacharie de Reï ^ se promenait avec quelques-uns de ses disciples : chemin faisant, ils rencontrèrent un fou qui, s'arrêtant, comtempla fixement Mehemmed et partit d'un grand éclat de rire. Mehemmed rentra chez lui et ordonna une décoction de cuscute ^" qu'il but. Ses disciples lui demandant pour quel motif il avait pris ce remède, il leur dit que c'était à cause de ce fou qui n'eût pas ri s'il n'avait reconnu en lui quelque chose de la folie dont il était atteint, parce que, comme le dit le proverbe : — l'oiseau ne vole qu'avec ceux de son espèce.
Evite remportement, sois modéré dans tes relations ; cependant ne le sois pas au point de devenir la proie d'autrui; ne sois pas non plus d'une inflexibilité excessive.
En te mettant à la portée de chacun, tu retireras quelques avantages de tes amis aussi bien que de tes ennemis.
N'induis personne au mal, ce serait pécher doublement. Si quelqu^un te nuit sans motif, ne rends pas le mal pour le mal; la maison de ceux qui s'abstiennent du mal est située dans le quartier de la grandeur d'âme**; or, le principe de la générosité consistée ne nuire à personne; si tu es généreux, ne fais donc point de mal à autrui.
Ne traite autant que possible qu'avec des gens d'un extérieur agréable ; en effet, si le visage qu'on présente au miroir est beau, le reflet sera de même; la beauté ne peut engendrer la laideur; Torge ne produit pas du froment, et, réciproquement, le froment ne produit point d'orge **. J'ai composé ce quatrain sur ce sujet : — Toi qui nous présentes un visage peu agréable
— Comment peux-tu attendre de nous quelque chose de bon? — Va, mon ami, va donc, tu te lais de vaines illusions,
— Comment, n'ayant semé que de l'orge, récolterais- tu du Iroment?
Par conséquent, quiconque, se rep:ardant au miroir, s'aperçoit de sa laideur, doit d'autant mieux se 'conduire, car au-
trement sa laideur n'en paraîtra que plus repoussante.
Prête l'oreille aux avis d'amis sympathiques et éprouvés; entoure-toi de conseillers sagaces, c'est dans leur intimité que tu profiteras davantage.
Si tu as lu et compris ce que je te dis ici et si tu sens avoir ainsi accru la somme de tes connaissances, ne t'enorgueillis pas de ta valeur et ne crois pas tout savoir ; au contraire, sois convaincu de ton ignorance, car on n'est savant que si Ton avoue ignorer bien des choses ainsi qu'en fait foi le récit suivant.
On raconte que sous le règne de Khosrou et sous le vizirat de Bouzourdjemhir ^^ un envoyé romain se présenta à la cour. Selon la coutume des souverains persans, le monarque, assis sur son trône, accorda une audience à cet envoyé; il voulut exalter son vizir en disant : — « Quel autre souverain possède un ministre aussi savant que Bouzourdjemhir? » — L'envoyé s'adressant à ce dernier lui dit :
— « Sais-tu donc tout ce qu'il est possible de connaître i> » — Le vizir avait grande envie de répondre affirmativement, mais il se borna à faire un geste de dénégation.
Khosrou contrarié et un peu confus répondit à l'envoyé : — « Eh! oui donc alors possède la science universelle? — »
« L'universalité des hommes peut-être, mais tous ne sont pas encore nés. »
Reconnais-toi comme le plus ignorant des hommes, alors seulement tu seras réellement savant, car il faut un grand savoir pour avouer qu'on ne sait rien.
Socrate, avec toute sa science, avait coutume de dire que, s'il ne craignait pas les sarcasmes des sages qui viendraient après lui, il avouerait ne rien savoir, mais qu'il ne pouvait le faire de peur que par cet aveu il ne fût accusé d'avoir ainsi prétendu posséder la science universelle.
Abou Chokour de Balkh ** se loue luimême de son savoir étendu dans ce distique :
— Mon savoir est à ce point — Que je reconnais ignorer tout.
Ne t'enivre donc pas de tes connaissances, car il peut se présenter tel cas où tu te trouverais dans l'embarras. Ne présume pas de ton propre jugement, tu pourraisr avoir lieu de te repentir. Ne rougis pas de consulter des vieillards éclairés ou des amis affectueux : Mohamed TElu '° dans sa sagesse, honoré de l'assistance divine, doué du don de prophétie et par conséquent inspiré et guidé par le Très-Haut a reçu cette révélation : — « Prends conseil d'eux dans les affaires, ô Moham-
med! ** » — C'est-à-dire, consulte tes amis, c'est à vous d'aviser, et à moi qui suis Dieu de vous assister.
Rappelle-toi que deux opinions valent mieux qu'une et qu'un seul œil ne peut apercevoir ce qu'embrassent les deux yeux.
Ne vois-tu pas que, quelle que soit son habileté, lorsqu'un médecin est atteint d'une maladie grave, il ne se borne pas à se traiter lui-même, mais il recourt à un de ses confrères et se conforme aux prescriptions que celui-ci juge convenables.
Si l'un de tes paiis se trouve dans l'embarras, n'épargne ni tes soins ni tes peines pour l'assister, fût-il ton ennemi ou ton rival, parcequ'ainsi cette inimitié ou cette rivalité peut se transformer en une solide amitié.
Traite avec déférence les savants qui viennent te saluer afin de les engager à te voir fréquemment et à te présenter leurs hommages; le plus vil des hommes est celui à qui l'on refuse le salut
Serais-tu un savant éminent, ne t'appesantis point par des longueurs et des répétitions ou des hésitations, c'est là un grave défaut qui oblitère la pensée et enlève toute clarté à son expression; aussi, vaisje t'indiquer les règles du bien-dire.